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Un dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Die Fremde
un film de Feo Aladag
Allemagne, 2010, 1h59
Avec Sibel Kekilli (Umay), Nizam Schiller (Cem), Derya Alabora (la mère), Settar Tanriogen (le père), Serhad Can (Acar), Tamer Yigit (Mehmet), Almila Bagriacik (Rana)

Lauréat du Prix LUX 2010 décerné par le Parlement européen

Face au morcellement du paysage culturel européen, qui touche tous les arts dont le cinéma, le Prix LUX décerné par le Parlement européen propose de sous-titrer un film au moins dans les 23 langues officielles de l'Union européenne – la version originale donnant lieu à une adaptation pour les handicapés visuels ou auditifs – et d'en fournir une copie, numérique ou photochimique, dans chacun des 27 pays de l'Union.

Lauréat du Prix LUX 2010 et premier long-métrage de Feo Aladag, Die Fremde a pu ainsi être projeté dans les 23 langues officielles et les 27 Etats membres de l'Union européenne. C'est dans ce contexte que le centre culturel Les Grignoux a réalisé le dossier d'accompagnement reproduit ci-dessous, qui a été ensuite traduit dans les principales langues européennes.

Ce document est également disponible au format pdf dans différentes langues européennes. Il s'agit des versions allemande, anglaise, bulgare, danoise, espagnole, estonienne, finnoise, française, grecque, hongroise, irlandaise, italienne, lettonne, lituanienne, maltaise, néerlandaise, polonaise, portugaise, roumaine, slovaque, slovène, suédoise, tchèque.

Présentation

Avec Die Fremde, la cinéaste autrichienne Feo Aladag aborde un thème universel : celui du conflit entre le désir d'épanouissement personnel et la pression sociale et familiale. Elle brosse ainsi le portrait d'une jeune femme turque, Umay, qui choisit de mener une vie indépendante là où la tradition culturelle exige des femmes qu'elles se soumettent aux hommes, qu'ils soient mari, père ou frère. En situant le récit entre l'Allemagne (où Umay a grandi et où elle rejoint sa famille) et la Turquie (où elle est mariée et vit avec sa belle-famille), elle inscrit cette thématique dans le contexte de la conciliation des cultures en Europe.

Ce document propose au spectateur quelques pistes de lecture : deux « mises en perspective » (sur les relations historiques entre l'Allemagne et la Turquie et sur la réalité des crimes d'honneur) ; une analyse du récit qui s'attache d'abord au conflit entre le désir d'indépendance d'Umay et la tradition que sa famille défend, ensuite à la progression dramatique du film et enfin à sa dimension féministe ; et pour terminer une analyse de quelques procédés de la création cinématographique mis en œuvre dans Die Fremde.

Ces éléments d'analyse sont assortis de quelques encadrés qui reviennent sur certaines scènes, pour en définir l'enjeu ou en dégager des pistes de réflexion.

Les questions qui y sont posées permettront, on l'espère, d'entamer un dialogue autour du film.

Mise en perspective

Allemagne - Turquie : des relations historiques

En Europe de l'Ouest, la population d'origine turque est estimée à plus de 3 millions de personnes. Plus de 2 millions d'entre elles résident en Allemagne. Comment expliquer cette proportion importante d'immigrés turcs en Allemagne ?

Les liens entre l'Allemagne et la Turquie datent de l'Empire ottoman dont le déclin était amorcé dès le 19e siècle. À cette époque, l'empire était confronté à l'expansion de la Russie au nord et à la domination croissante de la Grande-Bretagne au sud. Pour se moderniser, l'Empire ottoman s'est notamment adressé à l'Allemagne, nouvelle puissance industrielle, qui sera en particulier chargée en 1903 de construire une immense ligne de chemin de fer entre Istanbul et Bagdad (qui faisait alors partie de l'Empire ottoman).

Quand éclate la Première Guerre mondiale, le gouvernement des « Jeunes-Turcs » (qui ont pris le pouvoir en 1909) s'engage dans le conflit aux côtés de l'Allemagne, pour contrer en particulier l'expansion russe. Mais la victoire des Alliés, acquise après une guerre d'une violence sans précédent, entraînera le démembrement de l'Emprire ottoman et finalement sa disparition sous l'action de Mustafa Kemal, fondateur de la nouvelle République turque.

Ce sont ces relations anciennes entre les deux pays qui expliquent notamment qu'ils aient signé en 1961 une convention de recrutement de main-d'œuvre. Pour satisfaire les besoins de l'industrie allemande en pleine expansion, la Turquie va favoriser l'immigration d'un grand nombre de ses ressortissants qui ne trouvent pas d'emploi sur son propre marché du travail : de 1961 à 1973, plus de 700 000 personnes vont ainsi prendre le chemin de l'émigration.

Ces émigrés ont pour la plus grande part été employés comme ouvriers peu ou pas qualifiés dans l'industrie et la construction, et l'Allemagne ne leur a d'abord accordé qu'un permis de travail de deux ans. Mais ce principe fut rapidement abandonné, car il rendait difficile l'intégration de ces travailleurs immigrés. De nouvelles mesures vont au contraire favoriser le regroupement des familles de ces travailleurs en Allemagne.

Mais la crise économique qui frappe l'Europe à partir des années 70 devait entraîner une fermeture générale des frontières et des tentatives d'arrêt de l'immigration. Anticipant des mesures encore plus restrictives, de nombreux immigrés turcs ont alors cherché à faire venir d'autres membres de leurs familles en Allemagne. Par ailleurs, suite au au coup d'Etat militaire en Turquie en 1980, de nombreux opposants politiques turcs et kurdes se sont également réfugiés dans ce pays.

Aujourd'hui, on estime que plus de 2 millions de personnes d'origine turque vivent en Allemagne où elles constituent le groupe d'immigrés le plus important. En 2000, le principe d'acquisition de la nationalité allemande a été assoupli et les enfants d'étrangers nés en Allemagne peuvent désormais choisir, à leur majorité, entre la nationalité allemande et celle de leurs parents.

Aujourd'hui, la plupart des immigrés turcs n'envisagent plus de retourner en Turquie. Si au départ, ils étaient situés au bas de l'échelle sociale, ce n'est plus le cas aujourd'hui notamment pour leurs enfants qui ont pu souvent faire des études et occuper des postes plus qualifiés. Comme dans les autres pays européens, la communauté d'origine turque reste cependant victime de discrimination et, dans certains cas, de réactions xénophobes ou racistes.

Mise en perspective

Les crimes d'honneur : de la réalité à la fiction

C'est à la demande d'Amnesty International que la réalisatrice Feo Aladag a, pour la première fois, fait des recherches sur la violence à l'encontre des femmes, dans le but de réaliser deux spots de sensibilisation. L'intérêt pour ce thème n'a pas quitté l'esprit de la cinéaste après la réalisation des courts-métrages. Au contraire, trop de questions restaient en suspens ; les médias évoquaient régulièrement les « crimes d'honneur », aussi la réalisatrice a choisi d'approfondir la question. Cette exploration a d'abord pris la forme d'une longue enquête, notamment auprès de victimes, avant d'être transcrite dans un scénario puis un film de fiction. Ainsi, c'est un phénomène bien réel, la violence vis-à-vis des femmes, et particulièrement les « crimes d'honneur », qui a inspiré la fiction qu'est Die Fremde.

Les crimes d'honneur sont des actes de violence généralement commis à l'encontre de femmes ou de filles par des membres de leur famille, parce qu'elles ont « sali » l'honneur de leur famille. Ce concept d'« honneur sali » est extrêmement flou et subjectif. Il s'agit en réalité de punir un comportement immoral (réel ou supposé). La « punition » peut, dans sa forme la plus grave, consister en l'assassinat de la personne, mais elle peut également prendre la forme d'agressions de toutes sortes (mutilations, défigurations...). Quant au comportement « immoral », il peut s'agir d'avoir entretenu des relations sexuelles en dehors du mariage (parfois même quand il s'agit d'un viol), de refuser un mariage arrangé, ou toute autre forme d'échappement au contrôle exercé par les hommes de la famille.

Les crimes d'honneur s'observent dans de nombreux pays, au sein de communautés patriarcales. C'est ce caractère culturel et sociologique, le système patriarcal, qui est déterminant dans les communautés où des crimes d'honneur sont commis, et non pas la religion. Il se trouve que le patriarcat est fréquent dans les communautés musulmanes, mais l'Islam n'est pas à mettre en cause quand il s'agit des « crimes d'honneur ». Ce qu'il faut mettre en cause, c'est une représentation du monde archaïque où les femmes et les filles ont l'obligation de se soumettre à l'autorité des hommes de leur famille.

L'ampleur du phénomène des crimes d'honneur est très difficile à évaluer (l'ONU évoque le chiffre - sans doute largement sous-estimé - de 5000 victimes dans le monde chaque année) parce qu'ils ne sont pas toujours poursuivis, parce qu'ils sont fréquemment maquillés en accident ou en suicide, parce que la honte ou la présence de menaces empêchent l'entourage ou les victimes de parler, parce que les victimes elles-mêmes ne se perçoivent pas toujours comme telles, mais bien comme coupables d'une faute dont la punition serait légitime.

L'histoire d'Umay, le personnage principal du film, est en quelque sorte le condensé de plusieurs histoires, ce qui lui donne un caractère exemplaire.

Analyse du récit

Le conflit entre épanouissement personnel et tradition culturelle

Par l'expression de ses désirs, Umay illustre bien un idéal valorisé dans les sociétés dites développées, celui de l'épanouissement personnel. En effet, elle veut « tout » : décider d'avoir un enfant ou pas (elle subit un avortement au tout début du film), quitter un mari qu'elle n'aime pas (ou plus), retourner vivre en Allemagne, y entreprendre des études, trouver un travail, mener une vie indépendante, rencontrer un nouvel amour, garder son fils auprès d'elle et enfin conserver l'amour et l'affection des siens.

C'est sa mère qui lui dit en premier que ces désirs sont (selon son propre cadre de référence) excessifs : « tu en veux trop, arrête de rêver ». Elle déclare également que quand on est femme et mère, on doit faire des sacrifices, ce qui suscite immédiatement le vif désaccord d'Umay. Il n'est sans doute pas facile pour Umay qui a grandi en Allemagne, en contact avec les valeurs de la société occidentale, d'admettre qu'il faille renoncer. Elle a certainement été sensible à l'idéal de réalisation de soi. Ainsi, elle vit conformément à ses désirs. En cela, elle s'oppose à sa famille qui respecte la tradition selon laquelle les femmes doivent se soumettre à la volonté des hommes.

En effet, dans la famille d'Umay, et plus généralement dans la communauté dont elle fait partie, l'idéal semble être l'appartenance à un groupe où la place de chacun est définie. Là, la liberté des individus ne peut s'exprimer que dans le respect d'instances supérieures : la famille, la religion et les interdits qu'elle édicte, le primat des hommes... Ainsi, la famille supporte mal qu'Umay ait quitté son mari, même en sachant que celui-ci était violent vis-à-vis d'elle. Mais ce qui est tout à fait intolérable pour la communauté, c'est qu'Umay ait emmené son fils avec elle et qu'elle ne consente pas à le « rendre » à son père.

L'intransigeance d'Umay confrontée à celle de sa famille, qui est elle-même fortement influencée par le regard des autres membres de la communauté, conduit à un conflit d'une extrême violence.

L'on pourrait dire que ce sont deux conceptions du monde qui s'opposent dans ce conflit : l'une où priment l'individu et ses désirs, l'autre où priment la communauté et son organisation. C'est, en quelque sorte, ce que traduit Gül, la patronne de l'entreprise où travaille Umay : « si ta famille doit choisir entre toi et la communauté, ce n'est jamais toi qu'elle choisira ».

La progression dramatique : de l'amour à la haine

Entre le moment où Umay revient dans sa famille à Berlin et la fin du film où ses frères tentent de la tuer, c'est à une tragique dégradation des relations familiales que l'on assiste. En effet, à leur arrivée à Berlin, Umay et son fils Cem sont accueillis par la famille Aslan avec beaucoup de joie et d'amour. Très vite, cette joie est entâchée d'inquiétude. Umay déclare qu'elle ne retournera pas en Turquie auprès de son mari. La famille veut croire qu'il ne s'agit là que d'un coup de tête et qu'Umay va se rendre à « leur raison ».

Mais Umay est fermement décidée et refuse de suivre les conseils puis les ordres de ses parents. Après un projet d'enlèvement de Cem pour le rendre à son père, Umay s'enfuit et se trouve bannie de la famille. Finalement, face au succès d'Umay, qui mène la vie indépendante qu'elle voulait, qui pourrait fonder une famille avec un autre homme, son père et ses frères en viennent à attenter à sa vie.

Cette progression dramatique s'élabore dans la nuance. En effet, le conflit entre Umay et sa famille se double d'une autre opposition : entre l'amour familial et les convictions personnelles. Ainsi, chaque membre de la famille Aslan ressent à un moment ou à un autre le déchirement : aimer Umay et Cem mais ne trouver aucun terrain d'entente avec la jeune femme.

Le père, lui, oscille sans cesse entre deux attitudes : éprouver de l'amour et de la tendresse pour sa fille ou la punir et la repousser ; deux réactions spontanées entre lesquelles se glissent parfois des tentatives de dialogue « raisonnable » et de conciliation. On le verra border sa fille dans son lit, rire avec elle devant la télévision, la regarder par la fenêtre, mettre fin à la tentative d'enlèvement de Cem, lui demander pardon..., mais aussi la frapper, l'insulter, préparer et participer à l'enlèvement de son fils, lui fermer la porte de sa maison et finalement donner l'ordre qu'on la tue...

Si ce déchirement est particulièrement lisible dans le chef du père, les autres membres de la famille l'éprouvent aussi : même Mehmet, pourtant le plus dur, pleure après le conseil de famille qui a décidé de la mort d'Umay. Acar, le jeune frère, est lui aussi bouleversé et écartelé entre son amour pour sa sœur et la pression de la famille et de la communauté : sa relation avec Umay est privilégiée comme en témoignent les scènes de retrouvailles et la complicité qui s'en dégage. Pourtant, Acar ne peut pas refuser la mission qui lui est confiée de tuer Umay. Au dernier moment, il renoncera néanmoins.

Le personnage de Rana semble plus tranché : la jeune fille, accaparée par son jeune amour, est heureuse de retrouver sa grande sœur et de se confier à elle, mais elle prend ses distances quand Umay la met en garde contre un amour qui ne serait pas assez mûr, et surtout quand le désir d'indépendance d'Umay met son mariage en danger.

Quant à la mère d'Umay, elle est peut-être dans la position la plus délicate et elle manifeste également, quoique plus discrètement, le déchirement. Elle aussi est partagée entre la tendresse et l'empathie (elle étreint sa fille après avoir constaté les marques de coups sur son corps, elle lui confie un talisman pour la protéger, elle s'inquiète quand Umay a quitté la maison...) et la désapprobation et la colère (elle cherche à la faire changer d'avis, se fâche, déplore qu'elle ait ruiné l'honneur de la famille et elle est présente lors de la tentative d'enlèvement de Cem...). En tant que mère, elle souffre certainement pour sa fille, mais en tant que femme, si elle lui donnait raison, les sacrifices qu'elle-même a dû consentir n'auraient plus aucun sens.

Un discours féministe

En revendiquant une vie indépendante dont elle maîtriserait les différentes dimensions, Umay réclame implicitement des droits égaux pour les femmes et les hommes. Si l'égalité des droits des hommes et des femmes est théoriquement ou légalement acquise, elle ne l'est pas dans la réalité. Aussi, le film de Feo Aladag revêt un discours clairement féministe, lisible dans le désir d'émancipation d'Umay et dans la solidarité des personnages féminins du film. Quant à la supériorité masculine, elle est mise en évidence dans le discours des personnages masculins et affirmée implicitement par l'enjeu que représente le fils d'Umay.

Un environnement patriarcal

Si, à son retour dans sa famille en Allemagne, Umay est accueillie avec beaucoup de joie et d'amour, sa décision de ne pas retourner auprès de son mari suscite rapidement de l'inquiétude puis de la colère. C'est qu'il n'est pas permis à une femme de choisir librement sa destinée. Cette interdiction n'est pas dite explicitement, comme en témoigne l'échange entre Umay et son père : la jeune femme oppose à son père qu'il a toujours admiré Oncle Béchir qui a suivi sa propre voie. Le père répond qu'elle ne peut pas se comparer à lui... Pourquoi ? demande-t-elle. Parce que c'est comme ça ! répond son père qui conclut ainsi la discussion.

Même s'il est impossible pour le père d'affirmer verbalement la liberté des hommes et l'obligation pour les femmes de se soumettre à l'autorité masculine, la domination des hommes est clairement manifeste.

Bien d'autres éléments du film vont dans le même sens. Umay reçoit des conseils puis des injonctions : ta place est auprès de ton mari ; tu ne peux pas enlever ton fils à son père, etc. Face à la détermination d'Umay, son père avoue regretter qu'elle ne soit pas née garçon. D'autre part, les hommes de la famille se conduisent selon des règles qui leur sont propres : le père gifle son fils Acar parce qu'il ne s'est pas comporté « en homme » ; les hommes vont à la mosquée ensemble ; ils se réunissent pour prendre des décisions importantes... Devant l'impasse de la situation, c'est auprès d'un vieil homme que le père ira chercher conseil.

Le rôle de Cem, le fils d'Umay, est également un indicateur : l'on peut supposer que le récit aurait pris un autre tour s'il avait été une petite fille. Certains détails ont sans doute relativement peu d'importance, comme l'attention que lui portent son grand-père et son oncle Mehmet qui jouent avec lui, ou comme le fait que ces mêmes hommes l'emmènent avec eux à la mosquée (ce qui ressemble à une introduction officielle dans la communauté des hommes). Mais surtout l'enjeu de rendre Cem à son père aurait sans doute été moindre si Cem avait été une fille. Enfin, ce que l'on reproche à la mère, Umay (avoir enlevé son fils au père), on l'accorde volontiers au père, puisque les parents d'Umay vont participer à la tentative d'enlèvement de l'enfant.

Des femmes solidaires

Dans ce contexte patriarcal, les femmes ont leur propre cercle d'échange. Dans sa belle-famille, Umay partage avec sa belle-sœur le secret de son avortement. Celle-ci est même complice puisqu'elle a gardé Cem, le temps de l'intervention. Quand Umay rentre chez ses parents à Berlin, elle partage avec sa mère et sa sœur Rana sa décision de ne pas retourner chez son mari, alors que le père de famille ne sera pas averti immédiatement que ce retour est définitif.

A la maison d'hébergement où se réfugie Umay, elle est accueillie par une femme, avec qui elle échangera plus tard un regard chargé de sens, où l'on peut lire de l'empathie de la part de Carmen et de la gratitude de la part d'Umay. Plus tard encore, c'est son amie Atife qui l'accueillera chez elle.

Mais le personnage féminin le plus exemplaire est sans doute la directrice de l'entreprise de restauration qui a embauché Umay. En effet, elle intercède pour Umay auprès des parents de celle-ci. Là, elle tient un discours audacieux et foncièrement féministe. D'abord, elle réfute les paroles du père qui prétend que c'est Umay qui ne veut plus voir sa famille. Ensuite, elle demande au père de donner le bon exemple puisqu'il est un modèle pour ses fils. Elle ajoute qu'il doit veiller à tous ses enfants et insinue qu'il pourrait aussi perdre un fils... Ainsi, très subtilement, elle insiste sur le rôle du père et entrevoit qu'il pourrait prendre une mauvaise décision. Elle fait preuve à la fois de courage pour tenir tête au père de famille et de diplomatie en insistant sur son rôle de modèle...

Enfin, quand elle quitte les parents, le dialogue avec le père ayant échoué, elle tourne un regard appuyé vers la mère d'Umay, comme pour lui dire : « essayez, vous qui êtes sa femme, d'adoucir votre mari ». Au moment du départ, au père qui lui souhaite que Dieu la garde, elle répond avec assurance, voire avec une pointe de défi, que Dieu n'a rien à voir avec ce qui les occupe.

Émancipation et détermination

En adoptant le point de vue d'Umay, les spectateurs sont invités à prendre son parti, à partager ses désirs. La plupart d'entre eux s'identifient sans doute à la jeune femme et considèrent comme légitime son désir d'émancipation.

Même si, comme spectateur, l'on pressent les difficultés qu'elle va rencontrer (par exemple, lorsqu'elle se rend au mariage de sa sœur), sa détermination est un indice de la force qui la pousse. Elle a, en effet, des gestes très forts comme celui de brûler son passeport pour rendre sinon impossible au moins très problématique son retour en Turquie. Au cours d'une dispute très violente avec son père qui lui a dit son intention de rendre Cem à Kemal, elle se saisit d'un couteau et se tranche le poignet. Plus tard, elle se présente au mariage de sa sœur Rana, alors qu'elle n'y a pas été invitée. Après s'être fait bannir de cette fête, elle y retourne néanmoins pour réclamer que son fils y soit accueilli : elle monte sur le podium et fait une déclaration à l'assemblée où elle reconnaît « avoir sali l'honneur » de sa famille.

Le désir de liberté d'Umay se lit aussi dans son refus de toutes les injonctions : celles de sa famille bien sûr qui voudrait qu'elle retourne auprès de son mari avec son fils, mais aussi celles d'une responsable du refuge qui lui dit qu'elle ne doit plus désormais entrer en contact avec sa famille. Même les conseils d'Atife, qui lui propose de porter plainte contre son frère Mehmet, ne sont pas bien accueillis par Umay.

L'affiche du film représente Umay de profil qui donne à son père le signe du respect en posant son front sur le dos de la main de celui-ci. Quand le père rentre à la maison le jour du retour d'Umay, Cem a le même geste vis-à-vis de son grand-père, ce qui est très touchant. Le grand-père lui dit alors : « j'espère que tu seras respecté toi aussi ».

Comment mettre cette scène en lien avec le propos du film ? Que dit cette scène des valeurs familiales ? Comment la réinterpréter, après la fin du film ?


Rana est amoureuse de son fiancé, Duran, et elle s'offusque qu'Umay la mette en garde vis-à-vis d'un mariage contracté trop jeune. Pensez-vous que le mariage de Rana et Duran a été arrangé par leurs deux familles ? Et celui d'Umay et Kemal ? Y a-t-il jamais eu de l'amour entre eux ? Que pensez-vous de la manière dont le père de Rana va finalement convaincre le père de Duran de ne pas rompre les fiançailles ?


Au mariage de Rana, après avoir été exclue une première fois, Umay se représente et prend publiquement la parole pour réclamer que son fils Cem soit accueilli comme un membre de la famille. Face à ce coup d'éclat où, paradoxalement, Umay révèle sa fragilité, le père se lève, fait un pas en avant, puis s'immobilise. Mehmet, lui, veut mettre fin à cette scène dérangeante et force Umay à sortir, en usant de violence. Imaginez que le père ait continué son mouvement. Quelle réaction aurait-il pu avoir ? Avec quelles conséquences ?


Dans le contexte patriarcal où se déroule le récit, la mort d'un garçon est peut-être encore plus douloureuse que celle d'une fille... Loin d'avoir solutionné le problème, Mehmet, par la mort accidentelle de Cem, va aggraver la situation.

Imaginez quelles suites pourrait avoir cet événement pour les différents personnages et les relations qu'ils entretiennent ? Quelles auraient été les conséquences si Mehmet avait atteint son but : tuer Umay et préserver la vie de Cem ?


Une grande efficacité cinématographique

La construction cinématographique de Die Fremde se distingue par quelques procédés qui sollicitent le spectateur : des énigmes, des ellipses, des non-dits, qui l'amènent à se poser des questions, à formuler des hypothèses, à interpréter et parfois réinterpréter certaines scènes, autant de procédés qui participent à l'efficacité du film, en retenant et en sollicitant l'attention du public.

Le film s'ouvre sur une séquence postérieure à l'ensemble du récit (mais qui ne se révèlera comme telle qu'à la fin) et qui constitue une énigme à plusieurs titres.

Alors que l'écran est noir, l'on entend une voix d'enfant, qui prononce le mot « maman ». Ensuite, les premières images du film montrent de dos, une jeune femme et un jeune homme qui marchent côte à côte dans la rue. Le jeune homme, de profil, en gros plan, semble contrarié, inquiet. La jeune femme, qui tient un enfant par la main, donne au jeune homme un signe d'affection : elle lui passe la main dans le dos. Puis, il s'arrête. Elle prend un peu d'avance, avant de se retourner et de se trouver tenue en joue par le jeune homme qui braque une arme à feu vers elle. Ce plan est suivi par une ellipse puisque l'image suivante nous montre le jeune homme (sans arme) qui court dans la rue. On le retrouve ensuite essoufflé dans un bus. C'est là qu'il voit quelque chose à l'extérieur, qui retient son attention et qu'il regarde longuement.

Cette séquence d'ouverture pose de multiples questions : qui prononce le mot « maman » ? dans quel contexte ce mot est-il prononcé ? qui sont ces personnes que l'on suit dans la rue ? quels liens les unissent ? pourquoi la jeune femme se trouve-t-elle brutalement menacée par le jeune homme qu'elle semble pourtant bien connaître ? pourquoi s'enfuit-il en courant ? que s'est-il passé entre la menace et la fuite du jeune homme ? a-t-il tiré ? où est passée l'arme ? qu'est-ce qui retient son attention quand il est dans le bus ?

Toutes ces questions trouveront des réponses à la toute fin du film. De la même manière, l'on aura la confirmation à la fin du film que cette séquence d'ouverture énigmatique était en réalité un événement censé se passer plus tard. (Cette construction est en réalité plus complexe puisque le film s'ouvre sur le dernier mot de Cem, qu'il prononce juste avant de mourir. Ainsi, le récit est inscrit entre les deux séquences de la tentative de meurtre, mais cet ensemble est lui-même compris entre la première énonciation du mot « maman » et sa reprise à la fin...)

L'étrangeté de cette première séquence contribue à solliciter l'attention et la réflexion du spectateur, tout comme d'autres scènes marquées par le doute.

En effet, la séquence suivante nous montre Umay dans un environnement médical : étendue, vêtue d'une blouse de patient. Une voix lui demande si elle est prête. Sa position, ses mains qui s'attardent sur son ventre, puis le son de battements de cœur qui s'estompe laissent seulement deviner qu'elle subit un avortement. La scène où elle se retrouve dans la famille de son mari à la fin de la journée, marquée par le secret et le mensonge, confirme cette interprétation, qui pourra être tout à fait assurée plus tard, lorsqu'Atife demandera à Umay « si elle regrette, pour le bébé ».

Ainsi, la scène de l'avortement n'est que le premier exemple de non-dit, dans un récit marqué par les ellipses et les silences. Par exemple, quand Umay, dans sa belle-famille, occupée à la cuisine, tourne la tête vers l'entrée de l'appartement où une porte vient de claquer, le spectateur devine le sens de cette scène : Umay guette le départ des habitants de la maison, pour pouvoir, une fois qu'elle sera totalement seule avec Cem, quitter définitivement la maison. Un peu auparavant, on a vu Umay compter son argent. Ainsi, en quelques plans, l'on comprend qu'Umay a prémédité ce départ.

De la même manière, quand Umay arrive chez ses parents à Berlin, elle est accueillie par sa mère et sa sœur. La mère demande où est Kemal (le mari d'Umay). Au cours de la scène suivante, la mère interroge : « qu'allons-nous faire maintenant ? ». Ainsi, la cinéaste a ménagé une ellipse dont on peut reconstituer le contenu : Umay s'est confiée à sa mère et à Rana, elle leur a dit qu'elle avait définitivement quitté son mari. Les femmes sont donc mises dans le secret très rapidement, contrairement au père que l'on ménagera en lui épargnant cette nouvelle, de crainte de lui causer un choc et pour lui permettre de jouir pleinement des retrouvailles avec son petit-fils.

Bien d'autres séquences se caractérisent par un manque d'information, que le spectateur peut combler par hypothèse. Par exemple, quand Umay entend les hommes évoquer l'enlèvement de Cem prévu pour le lendemain matin, elle prend la décision de fuir avec son fils pendant la nuit. Mais elle trouve la porte de l'appartement fermée à clé. Elle fouille alors le sac de sa sœur et trouve son téléphone portable. Dans la scène suivante, elle attend et fait signe de se taire à sa sœur Rana qui vient de se réveiller. C'est seulement quand la police se présente à la porte que l'on comprend ce qu'a fait Umay : appeler les services de secours, pour que Mehmet ouvre la porte et pour lui assurer un départ en sécurité, ce qui constitue sans doute pour sa famille, une très grande humiliation.

D'autres séquences exploitent les ellipses et les non-dits. L'une des plus marquante est celle du voyage en Turquie qui s'ouvre sur l'image d'un autobus dans la campagne. (On pourrait croire que c'est Umay qui s'y trouve, parce que, dans la séquence précédente, elle a dit à Stipe qu'elle comptait s'en aller...) En fait, c'est le père d'Umay qui se rend en Turquie. Il arrive dans un village, entre dans une maison modeste où dort une personne. Dans le plan suivant, le père fait face à la personne qui est maintenant éveillée : c'est un vieillard. Puis, le père repart.

Cette séquence est totalement silencieuse, on ne sait pas qui est le vieillard, quelles paroles ont été échangées. On devine ou on réinterprète a posteriori que le père d'Umay est allé demander conseil à un « sage » (son propre père, peut-être) au sujet du problème que lui pose sa fille et qu'il lui a été conseillé de supprimer Umay...

Remarquable également le silencieux conseil des hommes de la famille où Acar reçoit la mission de tuer Umay, suivi de deux plans muets : Acar, dans sa chambre, donne un coup de poing dans un meuble ; Mehmet pleure. Quant à la scène à l'hôpital où le père demande pardon à Umay, elle peut aussi être interprétée de deux manières : Umay (comme certains spectateurs sans doute) pense que cette demande concerne les souffrances infligées, notamment le bannissement de la famille, mais en réalité, cette demande concerne l'agression à venir...

Ainsi, les non-dits et les ellipses préservent les effets de surprise du scénario et la qualité des regards, des gestes et finalement du jeu des acteurs compense avantageusement l'économie de mots.