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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Les Chevaux de Dieu
de Nabil Ayouch
Maroc/France/Belgique, 2012, 1h55


En quelques mots

Photo du filmYachine et son frère Hamid vivent dans un gigantesque bidonville aux abords de Casablanca. C'est le règne de la débrouille pour survivre au milieu d'une violence quotidienne entre clans et mafias locales. Les années passent jusqu'à ce que Hamid se retrouve en prison dont il sortira métamorphosé. Il rejoint alors un petit groupe d'islamistes et convainc bientôt son frère de l'accompagner. C'est le début d'un long endoctrinement qui les emmènera sur la voie du terrorisme...

Nabil Ayouch, réalisateur marocain, a voulu comprendre pourquoi son pays a été frappé en 2003 par le terrorisme et comment des jeunes gens issus sans doute de milieux très défavorisés ont pu basculer dans le fanatisme le plus extrême. Son regard est sans complaisance, et il n'hésite pas à montrer les quartiers les plus misérables du Maroc, mais il souligne également la complexité des raisons qui peuvent motiver un tel passage à l'acte. Pour cela, il s'est notamment appuyé sur un long travail de documentation qui transparaît dans son approche tout en finesse de ses personnages.

Analyse

Si Les Chevaux de Dieu évoquent en effet des événement authentiques - à savoir les attentats islamistes qui ont frappé plusieurs lieux à Casablanca en 2003 -, ce film se distingue nettement d'un reportage (comme ceux qu'on a pu voir aux journaux télévisés à l'époque) ou même d'un documentaire. On doit donc se demander quel est le propos du film ou son objectif, et donc de façon indirecte quelle est l'intention de son auteur Nabil Ayouch [1]. Il faut également essayer de déterminer de façon plus précise quels sont les éléments que le cinéaste met en avant, quels aspects il entend souligner, quel point de vue il adopte finalement sur ces événements.

1. Les intentions du cinéaste

Partons de questions relativement simples comme  :

  • Quelle est l'intention du réalisateur des Chevaux de Dieu ? Son objectif est-il de raconter les faits ? de les décrire ? de les comprendre ? de les expliquer ? de les dénoncer ?
  • A-t-il une forme de sympathie pour les terroristes ? ou seulement de l'empathie, de la compréhension ?
  • Quels sont les éléments du film qui vous semblent importants, mis en évidence, vers quoi notre attention est plus spécialement attirée ?

On peut également se reporter à l'interview du réalisateur présentée dans le dossier de presse du film qui donne des éclaircissements importants sur ses intentions et sur l'ensemble de son projet : on tiendra cependant compte du fait que ces propos ne rendent pas nécessairement compte de tous les aspects du film ni de la manière dont il est effectivement perçu par tous les spectateurs

Entretien avec Nabil Ayouch (dossier de presse du film)

Quelle est l'origine de votre film Les Chevaux de Dieu d'après le récit de ces jeunes Marocains qui ont commis des attentats kamikazes en 2003?

D'abord cela vient d'une histoire personnelle que j'entretiens avec le bidonville de Sidi Moumen, quartier d'où sont issus les jeunes kamikazes qui ont commis les attentats de Casablanca en 2003. J'avais tourné dans ce quartier quelques séquences d'un précédent film en 1999, Ali Zaoua. C'est un lieu que j'avais donc beaucoup arpenté, je m'y sentais très bien et il présente par ailleurs une particularité étonnante, celle d'être la partie la plus haute de la banlieue de Casablanca. Les habitants de ce quartier étaient dans mon souvenir très pacifistes, très ouverts: alors, lorsqu'il s'est passé les attentats de 2003 je n'ai pas compris. Quatorze gamins de Sidi Moumen se sont fait sauter.

Photo du filmOn se dit: « Non, ce n'est pas possible! » Ça a été un traumatisme énorme au Maroc, parce qu'on s'attendait à ce que ces actes soient l'œuvre de terroristes entraînés, venus d'Afghanistan ou d'Irak, et pas que leurs auteurs soient des gamins de bidonvilles dont ils n'étaient jusqu'alors jamais sortis. Ils avaient pour la plupart vingt ans. C'était tellement choquant qu'immédiatement j'avais besoin de réagir, de faire quelque chose. Sauf que je n'ai pas fait ce qu'il fallait!

C'est-à-dire?

J'ai pris une caméra avec une équipe et je suis allé à la rencontre des victimes. J'ai écouté les survivants, leurs familles. J'en ai tiré un court métrage de seize minutes. Mais c'est tout. J'ai mis du temps à me rendre compte que ma vision était incomplète. Il m'a fallu trois ou quatre ans pour finalement y revenir vraiment. D'abord parce que j'ai pris conscience qu'en tant que réalisateurs, nous ne sommes finalement pas des témoins qui avons le devoir de réagir dans l'immédiateté comme les journalistes. Nous avons avant tout le devoir de prendre du recul par rapport aux événements pour en restituer un regard particulier, notre regard. Ensuite, parce que c'est ce temps qu'il m'a fallu pour comprendre mon sentiment de frustration, pour comprendre que les victimes étaient des deux côtés.

Qu'avez-vous fait alors?

Je suis retourné à Sidi Moumen. J'ai fait un travail quasi d'anthropologue. J'ai parlé avec les gens, j'ai rencontré des associations, parce qu'entretemps évidemment le quartier avait vu naître de très nombreuses initiatives en réaction aux attentats. Puis j'ai acheté les droits d'adaptation du livre de Mahi Binebine intitulé Les Étoiles de Sidi Moumen dont le traitement était exactement celui de l'histoire que je voulais raconter.

Le contexte politique du Maroc était très prégnant autour de vous et vous avez choisi pourtant de traiter cette histoire réelle par le biais de l'intime. Pourquoi?

Pour de multiples raisons dont celle d'un souci d'imprégnation immédiate des spectateurs avec les personnages du film. Les personnages principaux, ces kamikazes, sont des enfants qui ne sont pas les seuls responsables de leurs actes, ils en sont victimes, je voulais le faire comprendre. Il me fallait ainsi démarrer le film comme une chronique et non pas verser immédiatement vers une fresque historique distanciée. Mon désir tout d'abord était donc de raconter le quotidien de ces jeunes, leur environnement, leurs parents, l'absence de paternité, l'amitié très forte entre eux et tous les micro-traumatismes de la vie qui font qu'à un moment ou un autre cela se transforme, quand ils grandissent, en ressentiment désespéré, insupportable. Leurs petites histoires vont forger leur destin et leur faire rencontrer la grande Histoire, celle de la géopolitique nationale et mondiale.

Quels sont les points clés sur lesquels vous vous êtes appuyé pour développer votre histoire?

L'absence d'accès à l'éducation de ces jeunes, l'éclatement de la structure familiale qui font qu'il n'y a plus de repères. Photo du filmIl y a aussi l'unité de lieu, très spécifique à cette histoire, puisque ces jeunes n'étaient jamais sortis de leur bidonville. Il y a un véritable enfermement même si cela n'a pas que des inconvénients. En effet ces bidonvilles sont des structures horizontales où l'on communique de façon beaucoup plus fluide qu'au sein de structures verticales que sont les barres d'immeubles. Mais la limite aussi de cette vie de quartier en vase clos est que l'on s'y sclérose finalement. Par ailleurs dans ces niches que sont les bidonvilles, il y a des micro-systèmes qui naissent efficacement comme par exemple l'islamisme wahabite issu de l'Arabie Saoudite dans les années 90 au Maroc. Il est très difficile alors pour un jeune qui n'a jamais rien vu d'autre que la vie dans son quartier de ne pas être imprégné et parfois même convaincu que ces micro-systèmes nouveaux, en l'occurrence l'islamisme radical, sont leur seul avenir.

On constate pourtant dans le film que le football permet aussi à ces jeunes de quitter leur condition.

Oui, le foot c'est vraiment une forme d'ascenseur social pour ces jeunes. C'est aussi ce qui les lie dans le film car le foot possède cette force unificatrice que peu de choses ont, à part peut-être les arts, la culture mais ces jeunes-là n'y ont pas accès.

Avez-vous par ailleurs choisi de romancer, d'extrapoler les histoires de ces kamikazes ou êtes-vous resté fidèle à ce que furent leurs vies réelles au sein de ce contexte géographique et social?

On en a beaucoup parlé avec Jamal Belmahi, le scénariste, et Alain Rozanès qui nous ont accompagnés pendant toute la phase d'écriture, puis ensuite avec Pierre-Ange Le Pogam, le producteur du film. On avait tous la même idée. La réalité a une vertu exceptionnelle: celle de nous présenter des faits, et la fiction a celle de nous les raconter. J'ai donc choisi de m'éloigner de la réalité des vies de ces jeunes kamikazes, de ne pas en faire des biographies, pour m'emparer de mon sujet et l'extrapoler tout en me basant par ailleurs sur un travail fait de discussions avec des chercheurs, des sociologues et de lectures de leurs recherches, de leurs études sur le sujet. Je voulais restituer ainsi la façon dont l'Islam politique étend son emprise sur ces bidonvilles.

Qu'avez-vous retiré de ces lectures?

La façon dont les islamistes se sont emparés de la notion de solidarité. Comment ils opèrent pour embrigader ces jeunes alors en mal de figure paternelle. Ce manque de figure paternelle, d'autorité, a-t-il à voir notamment avec celui que ressent toute une jeune génération d'enfants d'émigrés arabes aujourd'hui installés en Europe, et qui ont la sensation que leurs pères n'ont pas été socialement respectés, et se sont par ailleurs trop laissés faire? Oui, il y a un esprit de révolte, de rébellion en commun entre ces jeunes générations, qu'elles soient émigrées ou restées dans leur pays d'origine. C'est évident. On reproche en gros la trop grande docilité des parents, ces générations veulent tout, tout de suite. Or, ces jeunes sont en face de sociétés qui sont patriarcales; c'est la mère qui décide mais c'est le père qui symbolise le pouvoir. Donc évidemment quand l'autorité du père est absente, forcément il n'y a plus les garde-fous nécessaires pour maintenir ces jeunes dans un certain cadre et là tout vole en éclat. Et je crois que c'est le cas de quasiment tous les jeunes kamikazes qui se sont fait sauter à Casablanca en 2003.

Comment avez-vous déterminé le titre de votre film?

Au départ, le film portait le titre du roman dont il est l'adaptation: Les Étoiles de Sidi Moumen. Mais nous nous sommes rendus compte que cela pouvait être pris de façon positive, que certains pourraient y voir une forme de glorification de ce que ces kamikazes ont commis. Or, si je voulais humaniser ces jeunes hommes, je ne désirais en aucun cas célébrer leurs actes. Nous avons donc cherché et trouvé l'extrait d'un texte sur le Jihad à l'époque du Prophète: « Volez, chevaux de Dieu, et à vous les portes du paradis s'ouvriront ».

Cette phrase a été reprise plusieurs fois dans la terminologie jihadiste moderne, par Ben Laden et des prêches télévisés. Cette phrase est aussi prononcée dans le film par le « grand émir » qui vient leur annoncer qu'ils ont été choisis.

Quels ont été vos partis pris de réalisation pour incarner tout cela? Comment concilier le soleil et la jeunesse avec le désespoir et la mort?

En allant de l'un vers l'autre. Sans tomber dans le radicalisme forcené, j'ai discuté avec mon chef opérateur, Hichame Alaouie, l'accessoiriste, la costumière et le chef décorateur autour d'un vrai parti pris en terme de couleurs. Je voulais que l'on commence par une partie, celle de la vie quotidienne, très chaude, très saturée, très colorée, et que plus on avance dans le film, vers la mort, plus ces couleurs s'éteignent, plus on arrive vers le temps présent, plus ces couleurs se ternissent. Après, il y a un autre parti pris qui est celui du cadre, je voulais rester dans quelque chose de sobre, d'élégant et de non démonstratif, et en même temps, je voulais que la caméra ne quitte pas l'épaule du cadreur pendant les deux tiers du film, avant la partie consacrée à l'embrigadement. Pour cela, j'ai fait fabriquer par le chef machiniste des systèmes pour « porter » la caméra dans les scènes en mouvement tout en gardant la dynamique du cadre, car aucun des systèmes existants ne me convenait. On a fait plusieurs jours de tests avant de trouver le bon système. Dans la dernière partie du film, plus on avançait, plus je voulais que le cadre s'assagisse en quelque sorte et qu'on aille vers un rythme beaucoup plus posé, plus grave, moins virevoltant.

Un dernier parti pris en terme de mise en scène, c'est la musique. Je voulais tout sauf une musique ethnique, folklorique, ou de couleur « locale ». Je voulais une musique qui soit presque inaudible, non identifiable, non reconnaissable, parce qu'il y a tellement de sons de toutes sortes, de musiques échappées de transistors qui sortent de partout dans le film que je voulais que cette musique soit extrapolée, différente, qu'elle donne d'une certaine manière du recul pour apporter une autre forme d'émotion, quelque chose qui soit aussi différent des sensations provoquées par les images, pour offrir un niveau de lecture supplémentaire, donner à réfléchir sur tout cela.

Qu'est-ce que ce film vous a appris à titre personnel?

C'est un film sur la condition humaine. Je pense qu'il m'a appris à sortir d'une forme de réserve naturelle, de distance, et à aller vers les autres.

Pour mieux les comprendre, certainement. Mais pour mieux me comprendre aussi et assumer certains choix. Des choix sans doute plus radicaux que d'autres, faits auparavant. Avec ce film, je ressens moins le besoin d'être aimé et un peu plus celui d'être compris.

L'on peut avancer que le propos du cinéaste est d'abord d'essayer de comprendre le passage à l'acte des terroristes, dont il condamne évidemment la violence aveugle. Ce processus de compréhension implique une description notamment du milieu où étaient plongés ces individus et du cheminement qui a été le leur et qui peut paraître inexplicable à beaucoup de spectateurs [2]. La narration elle-même (en termes d'intrigue avec des complications ou des rebondissements) apparaît ainsi comme subordonnée à cette description qui doit déboucher sur une explication - même si elle est partielle - ou une explicitation des motivations terroristes : ce travail d'interprétation - déterminer le pourquoi ? - reste cependant pour une grande part à la charge des spectateurs, le film se contentant de montrer une série d'éléments sans nécessairement les relier clairement les uns aux autres.

C'est à ce travail d'interprétation que l'on propose à présent de se consacrer.

2. La construction du film

Attardons-nous à présent sur la construction du film, sur la manière dont le projet du réalisateur - tel qu'on vient de le définir même sommairement - a été mis en forme cinématographiquement.

  • Comment le film est-il construit ? Quelles sont ses grandes parties ?
  • Les différentes parties du film ont-elles un sens différent ? Montrent-elles des choses différentes ?
  • Les différentes parties du film expliquent-elles ou éclairent-elles de façon spécifique le passage à l'acte terroriste des différents protagonistes ?

On reconnaîtra sans doute facilement deux (ou trois) grandes parties dans Les Chevaux de Dieu. La première se déroule pendant l'enfance des protagonistes, que l'on retrouvera après une ellipse importante, devenus adultes au moment symbolique de la mort du roi Hassan II (en juillet 1999). Cette époque se terminera brutalement par l'arrestation de Hamid, son frère Yachine se retrouvant seul dans le quartier. La dernière partie commence avec la sortie de prison de Hamid, que l'on découvre à présent islamiste et qui entraîne bientôt son frère à sa suite. On peut considérer ce moment de la libération comme une véritable inflexion du film, le destin des deux jeunes hommes basculant alors de manière inéluctable, même si leur cheminement ultérieur sera progressif. De façon significative, cette libération intervient à la 51e minute du film qui dure un peu plus d'une heure cinquante (avec le générique final).

La première moitié décrit ainsi l'enfance et l'adolescence des principaux protagonistes (Yachine et son frère Hamid, mais également Nabil et Fouad) qui vivent dans les conditions très difficiles du bidonville de Sidi Moumen. Ce contexte éclaire certainement - d'une manière qu'il faudra préciser - la transformation ultérieure des personnages : on parlera ainsi facilement d'un milieu propice au développement d'idées extrémistes.

La seconde partie apparaît en revanche beaucoup plus comme un processus d'embrigadement, comme une évolution qui va littéralement transformer ces jeunes gens, en particulier Yachine (redevenu Tarek), en terroristes déterminés.

3. Un faisceau explicatif

Peut-on dire alors que le milieu social - le bidonville de Sidi Moumen - explique la transformation de ces individus en terroristes ? La pauvreté très visible est-elle en particulier la cause du terrorisme ?

On peut certainement penser qu'il s'agit bien là d'une des causes, mais elle ne peut pas être considérée comme décisive, puisque quelques individus sur des centaines de milliers seulement se laisseront embrigader dans ces actions [3]. En outre, d'un point de vue cinématographique, quelques images auraient certainement suffi à montrer de façon spectaculaire la misère régnant en ces lieux. Nabil Ayouch ne cache rien de cette pauvreté mais décrit pendant toute la première partie (mais aussi à certains moments de la seconde) bien d'autres caractéristiques de ces lieux qu'il juge sans doute pertinentes pour comprendre le parcours des protagonistes.

D'un point de vue explicatif, l'on doit donc plutôt parler d'un faisceau de causes ou en tout cas de différents facteurs qui premettent de comprendre l'influence ultérieure de l'islamisme le plus radical sur certains habitants de ces bidonvilles. On peut ainsi relever de nombreux éléments ‹ très disparates ‹ de cette situation sociale qui éclairent, même si c'est de façon partielle, l'évolution ultérieure des personnages principaux. On en a donné quelques exemples dans le tableau ci-dessous

On remarque ainsi dans Les Chevaux de Dieu - notamment dans la première partie du film qui décrit la vie quotidienne des enfants et des adolescents dans le bidonville de Sidi Moumen - de nombreux exemples
de violences physiques Hamid avec sa chaîne dont il se sert comme d'un fouet
de violences sexuelles Nabil enfant violé par Hamid
de violences verbales Au café, Hamid provoque verbalement une autre personne
de propos humiliants « Nabil le pédé, le fils de Tamou la pute »
de propos sexistes « Tamou, la pute »
de propos homophobes « Nabil le pédé »
de propos machistes Hamid veut jeter une pierre sur la voiture de police: « T'es une gonzesse? Il a pas les couilles ‹ Alors j'ai des couilles? » réplique Hamid
d'exploitation de personnes en situation de faiblesse Ba' Moussa le ferrailleur refuse de payer à Yachine enfant le prix demandé pour l'objet proposé
de pauvreté les enfants cherchent des restes dans les ordures
de ségrégation hommes/femmes les hommes traînent dans la rue; les femmes restent à la maison ou traversent rapidement la rue
de comportements masculins/féminins fortement différenciés Ghislaine est accompagnée à la sortie de l'école par son frère; il veille sur son « honneur »
de pouvoir masculin sur les femmes Fouad devenu islamiste impose à sa sœur Ghislaine de porter le foulard et de travailler à la maison
de ségrégation géographique et sociale le bidonville séparé par une grand-route du reste de la ville
de comportements illégaux la vente de drogue par Hamid
de corruption le policier se fait payer grassement par Hamid qui vend du haschich
de dévalorisation du travail régulier Yachine trouve que la vente d'oranges ne rapporte rien
de la « loi du plus fort » lorsque son frère se fait arrêter, Yachine perd sa place pour la vente des oranges
de la présence de « mafias » ou de caïds lorsque son frère se fait arrêter, Yachine doit verser un tribut à un autre caïd qui le menace
de modèles de vie inaccessibles la télévision montre des feuilletons très éloignés de la vie quotidienne des habitants du bidonville
de consommation de drogue Yachine dépense une grande partie de l'argent gagné pour sa consommation
de désorganisation ou de désagrégation familiale le frère aîné de Yachine et Hamid est à l'armée au Sahara; le père est malade et ne travaille pas, la mère seule travaille

Un contexte explicatif?

Les différents traits relevés peuvent sembler disparates et sans grand rapport avec l'évolution ultérieure des protagonistes.

On remarque cependant facilement que beaucoup de ces éléments traduisent une violence soit physique, soit verbale: à l'intérieur du bidonville, les rapports sociaux ne semblent obéir à aucune règle ‹ sinon de façon superficielle ‹, et le recours à la force ou à l'injure est très fréquent sinon systématique dans les rapports entre les individus. On le remarque notamment lors des deux matchs de football qui dégénèrent rapidement en bagarre générale, un groupe étant obligé de s'enfuir à toutes jambes pour échapper à ses adversaires.

Photo du filmLa violence ‹ physique ou verbale ‹ n'est cependant pas équilibrée et met en présence des individus ou des groupes de force ou de puissance inégale. Les hommes jeunes et brutaux qui n'ont pas peur de l'affrontement comme Hamid sont véritablement dominants même s'ils peuvent en certaines circonstances ‹ notamment face aux policiers ‹ se retrouver dominés. En revanche, les « faibles » sont fréquemment battus, humiliés, exploités, dégradés, ridiculisés, violentés, qu'il s'agisse des vieux (qui, au café, se plaignent de ne pas être protégés des « voyous » par la police), des enfants (victimes des adultes), des homosexuels (injuriés ou violés comme Nabil) ou des femmes (comme Tamou traitée de « pute » et dénigrée).

La misère qui règne dans le bidonville, loin d'être « égalitaire », favorise en fait la discrimination à l'égard d'individus violemment méprisés (comme les homosexuels) ou de sous-groupes comme les femmes. Les jeunes hommes, qui ont des « couilles » comme Hamid, s'affirment ainsi de façon machiste en rabaissant ou en humiliant celles ou ceux qu'ils jugent pour une raison ou une autre inférieurs.

Et les groupes ou les individus dominants imposent leurs propres normes de comportements ou leurs propres valeurs aux personnes dominées et stigmatisées, obligées alors de se soumettre, de se cacher ou de fuir les menaces qui pèsent sur elles: ainsi, Tamou devra quitter le bidonville, alors que Ghislaine, dont le frère protège la « vertu », est bientôt obligée de porter le voile et de rester à la maison quand il devient islamiste.

Le pouvoir exercé par les plus forts n'a aucune reconnaissance ni légitimité, même lorsqu'il s'appuie sur des traditions ou des pseudo-traditions comme celles qui valorisent la « vertu » des jeunes filles ou stigmatisent les femmes de « mauvaise vie »: Ghislaine et Tamou n'ont pas le choix, n'ont pas de réelle liberté dans un espace soumis à une ségrégation implicite mais visible (les femmes restent à la maison, les hommes traînent dehors). Mais souvent, la domination s'exerce sans même se cacher derrière une quelconque tradition et apparaît dans son arbitraire total: la charrette aux oranges de Yachine est brutalement renversée, et il devra payer un tribut à un « caïd » plus fort et plus brutal que lui. Les « mafias » règnent sur le bidonville et rançonnent les faibles qui n'ont aucun recours ni échappatoire (si ce n'est la drogue comme Yachine). Plus grave encore, le seul pouvoir « officiel », celui de la police, est corrompu et tout aussi violent que celui des « caïds ».

La pauvreté n'est donc qu'une des caractéristiques du bidonville, et l'on peut trouver des situations de plus grande pauvreté (par exemple dans des villages désertiques) où les relations sociales sont néanmoins meilleures et plus vivables. Ici, l'on peut penser que le sentiment le plus fort est celui d'une discrimination, d'une inégalité entre d'abord le monde du bidonville et la société extérieure qui apparaît comme un univers inconnu et inaccessible (notamment à travers les images données par la télévision et la radio). À l'exclusion sociale redoublée par la ségrégation spatiale (symbolisée par la route qui isole le bidonville) s'ajoute très certainement le sentiment d'injustice, d'humiliation, de désordre général, de violence illégitime qui règne à l'intérieur même du quartier: il n'y a pas de loi, si ce n'est celle du « plus fort », et les faibles subissent la tyrannie et la colère des forts.

On peut alors comprendre que les mouvements islamistes incarnent d'abord une forme d'ordre, de justice et de règle dans un univers livré à une anarchie violente. En insistant sur la cohésion du groupe et sur les valeurs de solidarité, ils créent en outre un sentiment d'appartenance alors que le désordre général favorise au contraire l'impression de solitude et d'abandon. Enfin, en se réclamant de la loi de Dieu, ils apparaissent comme vertueux et désintéressés, s'opposant à l'égoïsme des forts préoccupés de leur seule domination.

Dès à présent, on remarquera néanmoins que l'ordre qu'ils incarnent se fonde aussi sur des exclusions (des prostituées comme Tamou), des discriminations (à l'égard des femmes notamment) et des hiérarchies (les émirs prennent des décisions qui n'appartiennent qu'à eux-mêmes).

4. Un embrigadement

Alors que la première partie du film décrit essentiellement une situation sociale très large à travers le portrait de quelques enfants et adolescents, la seconde partie retrace plutôt, comme on l'a dit, un processus, une évolution qui va amener les protagonistes à rejoindre un groupe islamiste et à commettre un attentat terroriste. Ici aussi, le cinéaste met en scène de nombreux traits qui éclairent cette dérive même si leur interprétation précise est laissée aux spectateurs.

Pour faciliter cette réflexion, l'on propose donc de revenir sur une série d'éléments de la seconde partie du film qui méritent sans doute qu'on s'y attarde un peu plus longuement.

Un processus d'endoctrinement ?

Voici des éléments - faits et dialogues - qui apparaissent dans la seconde partie du film Les Chevaux de Dieu, qui permettent d'éclairer le processus qui amènera les personnages principaux à commettre des attentats terroristes.

  • Quand Yachine et Nabil arrivent chez les islamistes, on en voit un faire des ablutions. Le geste se répétera plusieurs fois.
  • Un islamiste fait une démonstration de close-combat : « Je vais vous apprendre à vous défendre ».
  • Lors d'un prêche, l'émir déclare : « Nous ne sommes attachés ni à une terre, ni à une tribu, ni même à ce quartier. Notre loyauté va à Allah, à son prophète et aux fidèles, où qu'ils se trouvent. Les Juifs, les croisés et les gouvernements apostats tentent d'affaiblir la nation islamique. Mais ils échoueront. Car Allah a promis la victoire aux musulmans. La victoire ira à ceux qui suivront la voie des prophètes. »
  • « La discipline est la clé de la réussite » déclare un des islamistes.
  • « Tu as vécu chez des débauchés et des libertins. Ce sont eux les criminels, pas toi. » affirmera l'émir à Yachine.
  • Les islamistes mangent entre eux ; Hamid puis Yachine quitteront leur famille.
  • Tout en montrant des images vidéos, un propagandiste islamiste explique qu'il y a une « guerre anti-islam : en Bosnie, Palestine, Irak, Tchétchénie, Cachemire, Afghanistan : nos enfants sont égorgés ! »
  • Après une descente brutale de police, les islamistes qui ont « corrigé un ivrogne, un apostat qui insultait la majesté d'Allah » déclarent :« Le pouvoir est aux mains des apostats. Nous ne le laisserons pas nous interdire d'encourager la vertu et de combattre le vice. »
  • L'émir affirme : « La mort ne nous fait pas peur. Nous ne craignons qu'Allah le Tout Puissant. Ils savent que nous aimons la mort comme eux aiment la vie. »
  • Il ajoute :« Les apostats sont terrorisés par notre mouvement qui ne cesse de grandir ».
  • Après le tabassage par la police, l'émir félicite Yachine (Tarek) qui se comporte comme un « grand guerrier dont l'état d'esprit est la meilleure préparation au martyre ».
  • L'émir (qui commande à Abou Zoubeir) explique : « Le complot impérialo-sioniste gagne notre pays pour détruire les derniers vestiges de notre civilisation islamique ».
  • Les islamistes s'occupent de la famille des futurs martyrs (en fournissant notamment des médicaments).
  • Peu avant l'attentat, le petit groupe part à la montagne.

Quelques pistes d'analyse

Le processus qui transformera Yachine et Hamid en terroristes se déroule en fait sur plusieurs années, même si le cinéaste est évidemment obligé de réduire ce long cheminement à une heure de projection environ. Le film permet néanmoins de repérer quelques grandes étapes significatives.

La première est sans doute commune à tous les phénomènes sectaires et consiste à isoler (parfois en plusieurs étapes) les individus de leur environnement habituel. Après le meurtre du garagiste, Yachine et ses amis vont ainsi être intégrés au groupe des islamistes qui vivent séparés du reste du quartier. Si les ablutions sont un geste rituel de la religion musulmane, elles permettent ici de marquer de façon visible le contraste avec le bidonville, ses ordures et la saleté apparente de certains métiers (comme mécanicien). Les robes blanches portées par certains islamistes accentuent également ce contraste entre la « pureté » religieuse et le monde profane.

Mais ce sont surtout les stratégies qui visent à assurer la cohésion du groupe qui sont d'abord mises en avant : les techniques de close-combat peuvent sembler un peu ridicules (comme le remarque un des jeunes gens d'ailleurs), mais elles soulignent d'emblée que le groupe doit se défendre et qu'il est menacé : cette menace apparaît d'abord comme vague et diffuse mais suffisante pour justifier le recours à des techniques de combat.

Photo du filmEnsuite, les jeunes adeptes vont être intégrés de façon presque permanente au groupe, lors des prières, lors des prêches, lors des repas. Ils sont ainsi confrontés à un seul discours, à un seul point de vue qui va répéter inlassablement la même chose sous des formes légèrement différentes. Il s'agit de tracer une frontière mentale entre le groupe censé incarner l'Islam et un ennemi extrêmement large mais aussi extrêmement vague : les Juifs, les croisés et les apostats... Le monde entier semble ainsi divisé en deux entre le bien et le mal, entre, d'une part, les véritables musulmans - à savoir ce petit groupe et ses chefs -, et, d'autre part, des ennemis implacables et cruels qui tuent les enfants en Bosnie, en Palestine, en Irak, en Tchétchénie, au Cachemire, en Afghanistan... Bien entendu, il n'y a ni à Casablanca ni au Maroc de Juifs ou de croisés qui tuent des enfants, et ce sont des milices serbes qui ont commis des massacres en Bosnie, ce sont des troupes russes qui ont réprimé une rébellion en Tchétchénie, ce sont les armées indienne et pakistanaise qui s'affrontent au Cachemire... Et tous ces conflits ont des motivations multiples qui n'ont le plus souvent rien à voir avec la religion. Mais les images de guerre sorties de leur contexte et la référence constante à Allah sans autre précision laissent croire qu'il existe bien un conflit mondial, absolu, général entre la « nation musulmane » et un ennemi extrêmement puissant et acharné à sa perte.

Dans cette rhétorique manichéenne, un rôle décisif est donné aux « apostats » qui ont en principe renié leur foi mais qui désignent en réalité tous les musulmans qui ne partagent pas les vues des islamistes radicaux et qui notamment ne se croient pas en guerre avec « les Juifs ou les croisés ». Un ivrogne qui « insulte Allah » ou la police qui arrête effectivement brutalement quelques islamistes, deviennent ainsi le signe visible d'un soi-disant « complot impérialo-sioniste » menaçant la civilisation islamique au Maroc...

La guerre se réduit d'abord à des images mais permet surtout de développer un discours où la mort - donnée ou reçue - devient extrêmement présente : « la mort ne nous fait pas peur... ». Au début, ces mots restent très vagues et ne semblent recouvrir aucune réalité concrète, se référant seulement à des conflits lointains, mais ils permettent d'habituer les adeptes à l'idée qu'ils doivent être prêts ici à sacrifier leur vie si les circonstances l'exigent comme d'un soldat pris dans une bataille. Le tabassage par la police confirme ainsi le nouveau « statut » de Yachine qui est à présent qualifié de grand guerrier. Mais ces mots engagent ceux auxquels ils s'adressent d'une manière bien plus importante qu'ils ne pourraient le penser : sans doute « la mort ne nous fait pas peur... » jusqu'à ce que les mots se transforment en ordres concrets, réels, visant à commettre des attentats sanglants. Quand on accepte de tels propos, qu'on ne les réfute pas immédiatement, il devient ensuite extrêmement difficile de refuser de commettre des actes qui se présentent comme leur simple traduction dans les faits.

On remarquera cependant que le « nous » employé dans le discours de propagande englobe tout le groupe, qu'il s'agisse des dirigeants ou des adeptes. Or ce groupe est fortement hiérarchisé et soumis à l'autorité de deux émirs, l'un connu (Abou Zoubeir), l'autre survenant de manière inattendue et mystérieuse. Dès l'entrée dans le groupe, les nouveaux adeptes ont appris que la discipline était essentielle et qu'ils n'avaient comme choix que l'obéissance ou la sortie immédiate du groupe (ce que fera un seul des quatre copains).

Enfin tout ce « dispositif », qui permet d'engager les adeptes par un discours guerrier très général, repose sur la conviction que le combat va mener à la victoire : non seulement, les islamistes sont du côté du bien, du côté d'Allah, mais ils vont triompher, que ce soit en accédant au paradis, ou en renversant des régimes « corrompus ». L'utilisation d'expressions très générales (le paradis, la civilisation islamique...) permet encore une fois de masquer la signification réelle et concrète des actes bientôt commis. 

5. Un cheminement psychologique

La situation sociale du bidonville et les procédés d'embrigadement du groupuscule islamiste constituent des phénomènes généraux qui concernent un grand nombre de personnes. Nabil Ayouch se concentre cependant sur des personnages précis, notamment Yachine et son frère Hamid, ainsi que son ami Nabil. S'ils vont finalement partager le même destin et mourir dans des attentats-suicides, on remarque néanmoins que leurs histoires comportent certaines différences : Hamid sera arrêté, passera plusieurs années en prison et en reviendra transformé, membre désormais d'un groupuscule islamiste. Yachine en revanche se retrouvera seul, peu armé pour se défendre face à la violence du bidonville, où il survivra tant bien que mal jusqu'à la libération de son frère: il réagira d'abord négativement à l'évolution de ce dernier avant de devenir à son tour un adepte fanatisé de ce groupuscule. De façon un peu paradoxale, Yachine essaiera alors timidement de le convaincre de renoncer à l'attentat-suicide. Certains traits permettent-ils alors de mieux comprendre les réactions différentes de l'un et de l'autre?

Ici encore, le cinéaste procède par petites touches, suggérant des pistes d'une interprétation qui reste néanmoins de la responsabilité des spectateurs. On peut donc suggérer quelques questions simples à ce propos :

  • Qu'est-ce qui différencie les deux frères dans la première partie du film ?
  • Peut-on dire que l'un est dominant par rapport à l'autre ?
  • Quels sont leurs rapports avec leurs parents ?
  • Qu'est-ce qui provoque l'arrestation de Hamid ? Quelle erreur commet-il à ce moment ?
  • Comment Yachine réagit-il à l'arrestation de son frère ?
  • À sa libération, Hamid apparaît comme transformé. Est-il possible de caractériser cette transformation d'un point de vue psychologique ?
  • Au début, Yachine est très réticent par rapport aux idées islamiques de son frère. Qu'est-ce qui va l'amener à changer d'avis ? Quel rôle joue l'émir Abou Zoubeir par rapport à lui ?
  • Quelle transformation psychologique observe-t-on chez Yachine (qui reprend son prénom Tarek) quand il devient à son tour islamiste ? Quelle est notamment son attitude à l'égard de son frère ?
  • Que demande Hamid à Yachine dans la montagne juste avant les attentats ? Leurs motivations sont-elles différentes ou fondamentalement semblables ?

Ici aussi, l'on proposera quelques pistes d'analyse.

Deux frères...

Partageant les mêmes conditions de vie dans le bidonville, Yachine et Hamid se différencient nettement dès la première séquence du film, l'aîné Hamid prenant violemment la défense de son frère malmené sur le terrain de foot, en menaçant leurs adversaires d'une chaîne à la main. Il manifeste ainsi immédiatement sa supériorité sur les autres, sa capacité à se débrouiller dans cet environnement brutal où règne « la loi du plus fort ».

Yachine au contraire apparaît comme plus faible, plus maladroit, incapable par exemple de s'imposer face au ferrailleur qui le renvoie comme un malpropre. Plus tard, quand Hamid se retrouvera en prison, le laissant sans protection, il sera une nouvelle fois humilié et menacé par un caïd local qui renversera notamment sa charrette d'oranges. Dominé par les autres, Yachine est donc mal à l'aise dans ce milieu où il est contraint de vivre mais dont il rêve en fait de s'échapper, que ce soit grâce à une carrière de footballeur international ou par des rencontres occasionnelles avec Ghislaine dont il sait pourtant qu'elle n'épousera jamais un « pouilleux » comme lui. Mais ce ne sont bien que des rêves qu'il ne parvient en aucune manière à concrétiser, tout son malaise (ou son mal-être) se traduisant finalement par une consommation excessive de haschisch.

Photo du filmHamid, caïd local, petit trafiquant de drogue, semble en fait très à l'aise dans ce milieu (par exemple au café) et considère sans doute la situation de façon plus raisonnable que son frère à qui il interdit notamment de pratiquer un trafic similaire au sien, car cela pourrait les mener tous les deux en prison (et mettre leur mère en grande difficulté). Il est d'ailleurs mieux apprécié par sa mère que son frère, ne serait-ce qu'à cause de l'argent qu'il ramène à la maison. Cela ne l'empêche cependant pas de céder à une provocation d'un autre caïd qui le pousse à jeter une pierre sur la voiture de police.

À ce moment, on pourrait dire qu'il a poussé trop loin la « logique » machiste du caïd, et, si l'on ne saura pratiquement rien de son séjour en prison, on remarque immédiatement son changement d'attitudes à sa sortie : alors qu'il se signalait jusqu'alors par son comportement arrogant et violent, on le découvre à présent extrêmement calme et plein de retenue. Est-il pleinement convaincu par les prêches islamistes ou bien est-ce une manière pour lui de s'adapter à une situation qui est en train de changer ? C'est sans doute trop tôt pour le dire. Son frère en revanche manifeste d'abord une forte réticence vis-à-vis des islamistes, et c'est le meurtre du ferrailleur qui le fera entrer en contact avec eux : son frère montrera encore une fois sa supériorité dans cette situation puisque c'est lui qui cachera le meurtre et permettra ainsi à Yachine d'échapper à toute enquête. Longtemps humilié, infériorisé par son frère, Yachine va alors se transformer progressivement et finalement adhérer complètement au projet terroriste.

Cet engagement inconditionnel peut sans doute s'expliquer par le fait qu'il n'a aucune attache avec le monde environnant dans lequel il est contraint de vivre depuis son enfance et qu'il a pris conscience que ses quelques rêves sont irréalisables. Les prêches islamistes lui donnent alors accès à un autre monde - la loyauté envers Allah, la guerre contre les ennemis de l'Islam, le paradis... - sans doute mal défini mais qui a l'apparence d'un groupe uni où il est sans doute en position subordonnée (comme disciple) mais où il n'est plus soumis à l'arbitraire et à l'humiliation régnant dans le bidonville. En outre, l'émir le prend à part et lui dit qu'il est innocent du meurtre commis, que ce sont les « débauchés et libertins » les véritables coupables et qu'il a l'occasion de commencer une nouvelle vie. Les propos exacts importent sans doute moins que la confiance que cet homme supérieur et respecté lui témoigne, et l'on peut comprendre que Tarek abandonne alors facilement son ancienne vie de Yachine, gardien de but sans avenir...

Cette confiance joue sans doute un rôle décisif dans la transformation du jeune homme, à tel point que cela suscitera la jalousie et la colère de son frère Hamid. Tarek sans attaches avec le monde où il vivait auparavant cherchera même à supplanter son frère (qui le dominait jusque-là) en manifestant une détermination sans faille une fois que le projet terroriste leur aura été dévoilé. Hamid en revanche a sans doute conservé un lien avec le quartier, avec sa famille et sa mère en particulier (dont il était le préféré), et il essaiera de persuader son cadet de renoncer à ce projet. Mais ce lien ne sera certainement pas assez fort pour convaincre Tarek, et Hamid lui-même, qui a depuis longtemps abandonné son ancienne vie de caïd, préférera également suivre finalement son frère dans la mort.

6. Une triple lecture

On a proposé ici un triple parcours à travers le film Les Chevaux de Dieu, parcours visant à éclairer le passage à l'acte terroriste des personnages principaux. Ces trois parcours correspondent à trois grands types d'explications du comportement humain.

L'accent mis sur le milieu très rude d'où sont issus Hamid et Yachine suppose une relation causale (plus ou moins forte) entre l'origine sociale et le comportement actuel, compris comme un effet ou une conséquence de cette situation préexistante. Une telle démarche, très courante en sociologie, doit cependant souligner la multiplicité des facteurs - pauvreté, violence, injures, corruption, extorsions... - susceptibles d'expliquer les actions présentes, même si certains de ces facteurs - comme l'humiliation ressentie par les plus faibles - peuvent apparaître comme plus déterminants.

L'analyse du processus d'endoctrinement révèle l'importance du groupe restreint auquel appartient ou choisit d'appartenir l'individu : une secte a évidemment un fonctionnement très différent de celui d'une bande de copains surtout préoccupés de s'amuser et exerce une emprise beaucoup plus forte et beaucoup plus progressive sur ses membres. Une telle approche centrée sur les relations interpersonnelles (qui peuvent être très inégalitaires comme celle entre l'émir et ses disciples) est plutôt caractéristique d'une discipline comme la psychologie sociale attachée à comprendre la dynamique des petits groupes.

Enfin, le regard porté sur la relation entre les deux frères, Hamid et Yachine, relation qui s'inscrit à la fois dans la durée et dans le présent, s'apparente au point de vue de la psychologie clinique. Dans ce cas, l'accent est généralement mis sur les relations intra-familiales qui se tissent dès l'enfance et qui modèlent en profondeur les comportements ultérieurs d'une façon qui n'est pas immédiatement visible pour les observateurs extérieurs (par exemple, la relation de subordination puis de concurrence qui existe entre les deux frères).

Ces grands modes explicatifs ne sont évidemment pas exclusifs l'un de l'autre, et ils comportent nécessairement une part d'hypothèse. Par ailleurs, le film de Nabil Ayouch est, ne l'oublions pas, une reconstitution qui s'appuie sur une base documentaire mais qui ne peut évidemment prétendre dire la « vérité » (au sens le plus fort du terme) sur les événements dont il s'inspire. Enfin, les interprétations données ci-dessus soulignent peut-être de façon trop appuyée des traits explicatifs qui sont beaucoup plus diffus dans le film.

Mais l'ensemble de la démarche proposée ici vise précisément à présenter différents points de vue, à expliciter différentes approches possibles d'un geste extrême comme celui des protagonistes des Chevaux de Dieu. En insistant sur la multiplicité des facteurs explicatifs, en soulignant la diversité des grands types d'analyses possibles, il nous semble que l'on tient mieux compte de la démarche cinématographique complexe et nuancée de Nabil Ayouch qu'en proposant une interprétation unique ou unilatérale des faits évoqués comme de leur mise en scène cinématographique.


1. Même si le film a été réalisé par toute une équipe de techniciens et d'acteurs, même s'il s'inspire d'un roman de Mahi Binebine intitulé Les Étoiles de Sidi Moumen (Paris, Flammarion, 2010), il est le résultat d'un projet individuel, celui de Nabil Ayouch, que l'on doit considérer comme son auteur au sens le plus fort du terme: le réalisateur est le responsable des choix essentiels, que ce soit en termes de scénario, de mise en scène ou de montage, même s'il a délégué certaines décisions à des techniciens spécialisés ou s'il a repris des idées ou des informations du roman de Binebine. Bien entendu, le propos du cinéaste, ses intentions comme auteur ne sont pas immédiatement lisibles dans le film et doivent être nécessairement interprétés et reconstitués à partir de différents éléments filmiques, ce qui implique toujours une part d'hypothèse.

2. Peu avant les attentats, l'émir déclare: « La mort ne nous fait pas peur. Nous ne craignons qu'Allah le Tout Puissant. Ils savent que nous aimons la mort comme eux aiment la vie ». Il souligne bien là l'étrangeté (relative) du comportement terroriste qui repose sur une attitude apparemment incompréhensible pour la plupart d'entre nous: aimer la mort. On remarquera cependant que la mort volontaire est commune à toutes les sociétés, qu'elle soit individuelle dans le cas du suicide motivé par des raisons personnelles, ou induite par des raisons supérieures comme dans le cas du sacrifice guerrier ou patriotique.

3. D'autres exemples de terrorisme révèlent que la pauvreté n'est qu'une des causes possibles de tels actes. Les auteurs des attentats du 11 septembre 2001 à New York notamment n'étaient pas issus de milieux défavorisés.

Photo du film

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