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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
In a Better World (Hævnen/Revenge)
de Suzanne Bier
Danemark, 2011, 1 h 40


L'analyse proposée ici s'adresse à l'ensemble des spectateurs qui ont vu le film In a Better World de Suzanne Bier et qui souhaitent une réflexion plus approfondie à propos de ses principaux thèmes. Elle retiendra également l'attention des animateurs qui souhaitent mener une action en éducation permanente autour de ce film. Dans la perspective d'éducation à l'image et au cinéma, elle s'attachera plus particulièrement aux réactions des différents personnages qui sont relativement contrastées et dont les motivations méritent dès lors d'être explicitées, les spectateurs pouvant alors les confronter à leurs propres réactions dans une situation similaire.

Le film

Elias, jeune adolescent, se fait brutaliser dans son école par certains de ses camarades, jusqu'à ce qu'un autre garçon, Christian, nouvellement arrivé, prenne sa défense. C'est le début d'une amitié marquée du sceau de la vengeance et de la violence. Christian en effet est prêt à tout pour ne pas devenir un souffre-douleur, même à prendre des risques inconsidérés. Elias va alors être entraîné dans des jeux dangereux alors que son père, médecin humanitaire, se fait quant à lui l'apôtre de la non-violence.

La réalisatrice danoise Suzanne Bier traite avec beaucoup de tact une problématique rarement abordée au cinéma mais pourtant bien réelle dans le monde scolaire : le harcèlement à l'égard des plus « faibles ». Mais elle replace ce thème dans un contexte plus large, celui de la légitimité de la violence morale et physique et plus particulièrement de la vengeance face à l'injustice. Elle multiplie ainsi les points de vue et les approches en évoquant en parallèle différentes situations : celles des enfants, celles de leurs parents avec leurs différends conjugaux, celles de pays européens en principe tolérants mais traversés par de sourds conflits, celles enfin de pays africains profondément marqués par les guerres civiles…

Des réactions inattendues?

À plusieurs reprises, les réactions de certains personnages dans In a Better World sont interpellantes voire inattendues. Comme souvent au cinéma, la cinéaste Susanne Bier a choisi de ne pas expliciter le sens des comportements en laissant aux spectateurs la charge de les interpréter. Néanmoins, tous les spectateurs n'ont pas la même compétence en la matière, et il est donc important de dépasser des interprétations trop évidentes ou trop sommaires pour mieux saisir les motivations cachées qui ne sont d'ailleurs souvent pas perçues par les individus eux-mêmes — dans ce cas-ci les personnages [1] — pris dans le feu de l'action. L'animation suivante propose de revenir avec les participants sur certaines situations et de leur demander quelle aurait été leur réaction en pareilles circonstances.

Objectifs

  • Interroger notre propre fonctionnement, nos réactions spontanées
  • Aborder des grands thèmes du film à travers les sentiments ressentis par les personnages
  • Comprendre des personnages plus ou moins éloignés de nous (notamment d'un point de vue psychologique)

Méthode

  • Se remémorer des scènes du film au moyen du tableau ci-dessous

Déroulement

Les spectateurs pourront réfléchir pour commencer au tableau proposé ci-dessous. Il évoque quelques-unes de ces attitudes ou réactions des personnages qui peuvent sembler problématiques à certains spectateurs. Chacun sera d'abord invité à se situer par rapport à ces réactions qu'on évaluera sur une échelle à quatre «degrés» (identification / compréhension / incompréhension / rejet).

On suggère ensuite de mener une analyse qui abrodera successivement deux ou trois des situations évoquées. Il s'agira d'abord de confronter les opinions des différents spectateurs (telles qu'on peut les recueillir à la sortie d'une salle de cinéma) pour prendre la mesure des différences d'appréciation possibles par rapport aux attitudes plus ou moins problématiques des personnages mis en scène. On réfléchira ensuite plus avant sur les motifs cachés qui peuvent expliquer ces attitudes. Enfin, les commentaires proposés ci-dessous devraient permettre de mner une réflexion plus approfondie sur les différents points évoqués.

Votre avis à propos de In a Better World

  Je comprends le personnage et j'aurais tendance à réagir comme lui Je comprends le personnage, mais je ne réagirais sans doute pas comme lui Je ne comprends pas un tel comportement Ce comportement me paraît condamnable ou malsain
1. Christian lit froidement un texte lors de l'enterrement de sa mère .        
2. Sofus et sa bande harcèlent Élias .        
3. Élias ne réagit pas face à ses harceleurs.        
4. Élias repousse sa mère et lui dit la détester.        
5. Christian attaque Sofus dans les toilettes.        
6. Élias devient le complice de Christian.        
7. Anton ne se fâche jamais sur ses enfants.        
8. Anton cherche à maintenir le dialogue avec Lars (le garagiste) au lieu de l'attaquer physiquement.        
9. Anton accepte de soigner Big Man.        
10. Anton jette Big Man hors du camp. Les autres réfugiés vont se venger et Anton n'interviendra pas .        
11. Christian se fâche contre son père et lui donne un coup de poing dans le ventre.        
12. Christian et Élias décident de poser une bombe pour faire exploser une voiture.        
13. Élias risque sa vie pour prévenir la mère et sa fille qu'il va y avoir une explosion.        
14. Marianne s'emporte violemment contre Christian à l'hôpital.        

Analyse

Énoncés froidement comme tels, certains des comportements cités ci-dessus ne susciteront guère d'empathie de la part des participants Pourtant, au moment de la vision du film, certaines scènes violentes ont pu être vécues presque comme un soulagement, comme une réponse à une injustice commise précédemment. En fonction du contexte et des causes qui conduisent à la violence, celle-ci peut donc être perçue plus ou moins positivement si on lui attribue une part de légitimité.

Prenons par exemple le règlement de compte dans les toilettes: Christian va trop loin mais l'on s'accordera pour dire que le comportement de Sofus à l'égard d'Élias était injuste et révoltant, tant et si bien qu'à la vision de la scène, plusieurs spectateurs se diront sans doute, à propos de Sofus: «il l'a bien cherché ».

Le moment où des civils s'emparent de Big Man est aussi exemplaire à ce titre. Pourtant, a priori, parmi les spectateurs entrant dans la salle de cinéma, personne sans doute ne souhaite la mort de personne. Mais dès qu'un acte de violence mis en scène répond à un autre acte de violence perçu comme plus injuste, nous sommes prêts à l'accepter voire à l'excuser. La réalisatrice met vraiment en scène ce mécanisme de la vengeance et nous fait réfléchir à nos propres sensations: «je ne suis pas pour la peine de mort et pourtant j'en arrive à comprendre ce qui pousse Christian ou les réfugiés à se venger, peut-être jusqu'à donner la mort». Il n'est évidemment pas question de prétendre ici qu'In a Better World argumente en faveur de la peine de mort: comme on l'a dit plus haut, le film est plus un constat de la violence des émotions qui habitent les êtres humains et des effets qu'elles peuvent produire dans certains contextes ou situations.

Ce mécanisme de vengeance amène ainsi les victimes à devenir elles-mêmes des «bourreaux» ou au moins à commettre des actes qu'elles n'auraient sans doute pas commis dans d'autres circonstances. À l'inverse, la vengeance transforme à son tour le coupable en victime, et, dans les toilettes, sous l'assaut de Christian, Sofus, le harceleur sadique, apparaît ainsi comme un enfant qu'on maltraite de façon cruelle et extrêmement brutale. En ce qui concerne Big Man, le même renversement a lieu, puisque, de bourreau d'enfants sanguinaire, il devient la victime d'une vengeance populaire et même d'un lynchage collectif (on peut supposer que, dans cette foule, tous n'avaient pas souffert au même titre des exactions de ce chef de guerre et que certains ont pu trouver un plaisir trouble à une telle mise à mort).

À l'hôpital, on remarque que Marianne est évidemment une victime dont le fils vient de subir un accident et se trouve dans un état critique. Mais lorsqu'elle s'emporte sur Christian, presque prête à l'étrangler, c'est comme si les deux états du bourreau et de la victime coexistaient en elle à ce moment-là. Par un effet miroir, Christian redevient une victime devant la véhémence de Marianne.

Les commentaires suivants portent sur les actions décrites et numérotées dans le tableau ci-dessus. Il semblait plus naturel de les regrouper par personnage plutôt que de les traiter de manière isolée. En outre, ces commentaires sont purement indicatifs et n'excluent pas d'autres interprétations.

Christian

(1) La maîtrise de Christian pendant qu'il récite son texte aux funérailles de sa maman est impressionnante. Il reste très calme, impassible. On pourrait plutôt s'attendre à des pleurs ou à un grand abattement plutôt qu'à ce sang-froid qui le rend même capable de s'imposer la lecture d'un texte devant une assemblée à un moment si difficile. La profonde tristesse que Christian doit ressentir face à la perte de sa maman, doublée d'un sentiment aigu d'injustice, contribue sans doute à plonger Christian dans le déni de son deuil. Le déni est une des cinq étapes du processus du deuil [2]. Il se caractérise par le refoulement des sensations et des émotions liées à la perte d'un être cher. La personne en deuil n'arrive pas admettre la réalité de la disparition. Après son discours, Christian se tient debout à côté d'une dame qui parle de sa mère: «C'est si difficile de croire qu'elle n'est plus là», dit-elle. À ces mots, Christian fronce les sourcils, comme si le sens de ces paroles lui échappait.

(5, 11 et 12) L'évolution de Christian pendant le film va de pair avec l'évolution du processus de deuil qu'il est en train de vivre. En effet, après le déni, vient le temps de la colère, une colère qu'il manifestera contre Sofus puis contre son père [3]. Il manifestera également cette colère contre Lars, le garagiste, en décidant l'explosion de son van. Dans les deux cas, on peut donc penser que la démesure de sa colère est en fait une réaction (tardive) à la douleur qu'il éprouve (même si cela reste muet) suite à la mort de sa mère.

Mais un autre facteur — certainement très important — intervient dans sa décision de faire exploser le van: après son attaque violente contre Sofus dans les toilettes, Christian a échappé à la sanction, notamment à cause du couteau qu'il a caché dans un plafond de l'école. Cette absence de sanction (qui s'explique par l'absence de preuves objectives) a alors joué un rôle de renforcement et même d'accentuation d'un comportement de vengeance (par ailleurs condamnable): ce qu'il a réussi une fois (punir un harceleur), il voudra le recommencer mais de façon plus forte, plus violente et plus disproportionnée (Anton n'a évidemment jamais voulu qu'on commette un tel acte à l'égard du garagiste…). Un tel mécanisme de renforcement dû à l'absence de sanction s'observe fréquemment dans les comportements délictueux ou délinquants où la «réussite» encourage l'individu à un nouveau passage à l'acte, souvent plus grave (il ne faut évidemment pas en conclure à la nécessité d'une répression sans failles, celle-ci pouvant également apparaître comme disproportionnée et injuste).

Mais l'explosion — qui permet sans doute à Christian d'affirmer une nouvelle fois une espèce de toute puissance alors que la mort de sa mère lui a laissé au contraire une impression de totale impuissance — a des conséquences imprévues, Élias étant blessé et se retrouvant dans le coma. Christian va alors penser qu'il l'a tué après une entrevue très difficile avec la maman d'Élias à l'hôpital4. Rongé par la culpabilité et la tristesse, il va tenter de se suicider, ultime acte de violence qu'il retourne contre lui. Ici aussi, ce qui le caractérise, c'est une certaine démesure dans ses réactions, qui entraîne des effets de bascule violents dans un sens ou dans l'autre, comme s'il jouait à chaque fois avec la vie, la sienne ou celle des autres: on peut également y voir un effet indirect de la mort de sa mère, un événement particulièrement injuste et difficile à assumer pour un jeune adolescent qui, face à tout événement perturbateur — le harcèlement à l'égard d'Élias, le comportement agressif du garagiste, sa propre responsabilité dans le coma de son ami — choisit alors des solutions extrêmes où tout «se paie» au prix du sang, au prix de la vie de l'un ou de l'autre.

Sofus

(2) Sofus est dans la même école qu'Élias. Plus âgé, il fait subir à Élias des humiliations et des dommages quotidiens: il l'insulte, se moque de son physique («Face de rat»), dégonfle ses pneus, lui écrase une tartine sur le visage,… Il est aidé en cela par une bande de gosses qui le craignent et le suivent sans doute pour ne pas avoir affaire à lui.

(5) Son comportement va susciter une réaction chez Christian, une réaction excessive que l'on peut sans doute expliquer, sans pour autant la comprendre ou la partager, par la colère qui l'habite suite au décès de sa mère.

Enfin, après la «réconciliation» forcée devant la directrice et les éducateurs, Sofus propose à Christian de faire un bout de chemin avec lui. Sofus semble reconnaître par là qu'il accepte la victoire de Christian et cherche désormais son amitié.

Le comportement de Sofus — en particulier son attitude de harceleur — n'est pas réellement expliqué, mais il est facile de constater qu'il est largement répandu dans les cours de récréation mais aussi ailleurs. On peut néanmoins relever deux ou trois éléments qui sont présents dans le film et qui éclairent un tel comportement. Le premier et le plus évident est que Sofus, plus grand, s'attaque à un plus petit et un plus faible que lui: autrement dit, ce qui le motive, c'est sans doute moins un réel sadisme (le plaisir de faire souffrir l'autre) qu'un sentiment facilement acquis de supériorité. Il cherche ainsi à se sentir supérieur aux autres, sans doute moins par rapport à Élias qu'au reste de sa classe ou de son petit groupe. C'est — on le constate facilement — une attitude très répandue dans les groupes de garçons (de façon moins nette dans les groupes de filles) qui sont soumis et se soumettent volontiers à différentes formes de concurrence et de compétition (notamment sportive, mais pas uniquement). Bien entendu, le harcèlement d'un plus faible (qui débute souvent par des formes d'humour agressif qui porte entre autres sur les moindres défauts physiques) est une manière facile d'affirmer sa propre supériorité. Mais, dans ce mécanisme, l'on voit aussi l'importance du groupe de «pairs» — c'est-à-dire des autres élèves — qui confirment cette prétendue supériorité, soit en admirant Sofus, soit simplement en ne s'opposant pas à lui.

Élias

(3) Élias ne se défend pas face à ses harceleurs, et, au mieux, il essaie de les éviter. Il ne s'en plaint pas non plus, ni à l'école, ni à ses parents. On peut sans doute comprendre que, seul face à une bande de garçons déterminés, Élias ne soit pas téméraire au point de contre-attaquer et de risquer ainsi d'envenimer la situation. Dans le même ordre d'idées, le caractère plutôt doux d'Élias ne le prédispose guère à l'utilisation de la violence. Mais cela n'explique que très partiellement son attitude.

En fait, de nombreuses observations révèlent que beaucoup de jeunes et d'adultes en situation de harcèlement, physique ou moral, taisent cette situation à leur entourage et vivent ces moments difficiles dans la solitude (4). Paradoxalement, bon nombre de ces victimes culpabilisent et se sentent responsables, à tort, de cette situation: c'est dû notamment au fait qu'elles perçoivent certains traits personnels (physiques ou psychologiques) comme des stigmates négatifs justifiant leur infériorité. Un trait qui, aux yeux d'autrui, peut paraître tout à fait secondaire leur apparaît comme une caractéristique essentielle dont elles ne peuvent pas se débarrasser puisqu'elle fait partie d'elles-mêmes: la (relativement) petite taille d'Élias, son appareil dentaire, qui ne sont que des détails pour la plupart des spectateurs, peuvent ainsi expliquer son sentiment d'infériorité. (D'un point de vue raisonnable, il faut évidemment rappeler que personne d'entre nous n'est parfait, et que tout le monde présente des faiblesses plus ou moins cachées.)

Ainsi, peu confiantes en elles, les victimes ont tendance à penser qu'elles suscitent naturellement des comportements négatifs et des manifestations d'animosité chez les autres (sans voir notamment les effets de groupe évoqués précédemment). Ce sentiment de culpabilité les empêche de se plaindre à leur entourage puisqu'ils ne s'attendent pas à recevoir un soutien de sa part ou bien craignent même de voir leurs craintes justifiées en suscitant de nouvelles accusations.

Cadenassé dans cette solitude, Élias, quant à lui, rejette sa mère et lui dit qu'il la déteste. Cette réaction est assez facile à comprendre, l'adolescent transformant l'agressivité dont il est la victime en un rejet violent de sa mère. De façon plus fragile, on peut également suggérer qu'il rend sa mère plus ou moins responsable de sa propre faiblesse puisque c'est elle qui l'a «fait» tel qu'il est…

(6, 12) Élias porte de l'affection et de l'admiration à Christian, qui l'a défendu face à ses harceleurs. On peut penser que c'est par reconnaissance ou solidarité qu'il décide alors de couvrir les délits de Christian (la cache du couteau, les expéditions sur le toit du silo, la fabrication de la bombe) et même de lui apporter son aide. Si ces sentiments sont assez naturels, on remarque également le déséquilibre qui s'installe dès lors entre les deux amis: Christian apparaît aux yeux d'Élias comme un sauveur, comme celui qui l'a sorti d'une situation inextricable. Et une dynamique néfaste s'installe alors entre les deux amis: Christian, qui a réussi à «écraser» Sofus et qui n'a pas été puni (comme on l'a vu précédemment), est persuadé qu'il est seul juge des autres et seul maître de ses propres actes, tandis qu'Élias «voit» la réalité à travers le seul point de vue de son ami («puisque Christian a eu raison une fois, il a toujours raison»). On remarquera par ailleurs qu'Élias, victime précédemment de harcèlement, en subit encore les conséquences puisqu'il n'a pas d'autre ami (à l'école) que Christian qui lui impose de ce fait plus facilement son point de vue. L'ensemble de cette situation explique alors comment l'un puisse si facilement dominer l'autre et prendre un tel ascendant sur lui.

(13) Le jour de l'explosion, après l'allumage de la mèche de la bombe qui doit détruire le van de Lars, Élias va sauver une mère et sa fille qui passaient par là par hasard. Pour les avertir de la présence de la bombe, il court vers elles et se trouve à côté du van au moment de l'explosion. Il sera renversé par le souffle et perdra connaissance. Son geste est évidemment courageux mais révèle surtout qu'il mesure encore bien la gravité du geste qu'il est en train de commettre. Son attitude contraste avec celle de Christian qui ne voit pas, ou ne veut pas voir, les deux passantes qui s'approchent. L'un comme l'autre se sont enfermés dans une espèce de «folie» à deux — construire une bombe, faire sauter un van — où la conviction d'avoir raison l'emporte peu à peu sur le sens des réalités (une bombe, surtout artisanale, peut évidemment faire des victimes innocentes, et une telle vengeance est bien sûr disproportionnée). Mais cette folie est certainement moins grande chez Élias qui est seulement subjugué par son ami et qui conserve certainement d'autres repères notamment grâce à son père.

Anton

Les réactions d'Anton contrastent avec celles de la plupart des autres personnages du film et offrent à maintes reprises matière à discussion. L'attitude d'Anton face à l'agressivité physique et verbale de Lars n'est pas habituelle au cinéma. En cas de conflit, la passivité d'un des protagonistes est en général considérée comme une preuve de faiblesse ou de défaite face à l'adversaire. Or ici, l'attitude d'Anton ne relève pas de la passivité mais d'une décision, d'un choix mûrement réfléchi de sa part. Son engagement en tant que médecin humanitaire fait sans doute écho à des principes qu'il a choisi d'appliquer dans sa vie professionnelle mais aussi personnelle.

(7, 8) Ainsi, au lieu de réagir par la violence, il privilégie le dialogue et l'échange. C'est flagrant lors de ses confrontations avec Lars mais aussi dans sa relation avec son fils Élias: lorsque ce dernier lui parle de ses expéditions sur le toit du silo, Anton ne se fâche pas. Lorsque Élias lui apprend qu'ils ont déniché l'adresse du garagiste, il se gardera de le lui reprocher. On pourrait accuser Anton d'agir en parent «démissionnaire» ou trop laxiste. Mais ce calme et cette ouverture d'esprit font aussi de lui un repère solide et rassurant pour ses enfants. Les recherches en psycho-pédagogie s'accordent en effet pour dire que la violence physique et verbale a un effet néfaste sinon désastreux sur le développement et l'apprentissage des enfants [4].

Implicitement, à travers le personnage d'Anton, la réalisatrice semble faire référence aux principes de non-violence. Le film se transforme à certains moments en un laboratoire où elle expérimente les réactions d'un adepte de la non-violence comme Anton face à des situations injustes et cruelles [5].

(9) En tant que médecin, Anton ne va pas refuser son aide à Big Man. Il suscite d'ailleurs l'incompréhension autour de lui: les familles des victimes, son collègue et les infirmières lui demandent de ne pas sauver Big Man qui recommencera ses exactions une fois rétabli. Anton espère-t-il au fond de lui que Big Man cessera ses méfaits après avoir lui-même failli mourir d'une de ses blessures? Ou bien s'applique-t-il strictement à respecter son engagement en tant que médecinen mettant de côté ses émotions, sa colère notamment? On peut penser que ces deux propositions influencent sa réaction.

(10) Évidemment, quand Anton expulse Big Man du camp, il ne retient plus sa colère. À Big Man qui lui fait remarquer qu'il va se faire tuer si Anton l'abandonne, celui-ci répondra: «Ce n'est pas ma responsabilité». Il estime que sa tâche en tant que médecin est terminée, il a soigné la jambe de Big Man, ce qui peut lui arriver ensuite ne le concerne plus. Mais l'on devine aussi que sa réponse est alors hypocrite et masque une violence qu'il ne veut cependant pas exercer de ses propres mains.

Cette réaction doit pousser chaque spectateur à s'interroger sur ses propres limites intérieures, notamment dans des situations aussi extrêmes que celle vécue par Anton.

Marianne

(14) La colère de Marianne à l'égard de Christian lorsqu'il vient rendre visite à Élias est certes compréhensible puisqu'elle le tient pour responsable de l'état d'Élias. Cependant, on ne s'attend pas à une réaction aussi violente de la part d'un adulte à l'égard d'un enfant. En tout cas pas de la part d'une personne qui apparaissait jusque-là comme mesurée, ni d'une médecin habituée sans doute à faire face à des situations plus ou moins dramatiques.

Cette réaction révèle sans doute combien il est difficile pour chacun d'entre nous de réagir de façon distanciée quand la vie des êtres qui nous sont le plus proches est en jeu: personne ne peut évidemment reprocher à une mère comme Marianne d'aimer son fils, mais, dans sa colère, elle est incapable de dépasser son propre point de vue et de considérer Christian comme un enfant, sans doute fautif, mais pas meurtrier. Et l'on n'oubliera pas que cette réaction suscitera alors une crise suicidaire chez Christian, le manque de mesure de l'une entraînant une réaction excessive de l'autre.

Ici aussi, la réalisatrice Suzanne Bier a choisi de montrer une situation exceptionnelle qui provoque des émotions incontrôlables bien que compréhensibles, certainement pour susciter la réflexion des spectateurs sur leurs propres capacités de réaction: comment notamment maintenir un équilibre entre des émotions parfois très fortes ou très violentes et un sens de la justice qui suppose prise de distance et analyse?


1. Les personnages de cinéma ne sont évidemment pas des individus réels mais des constructions de la cinéaste et de son scénariste (dans ce cas, Anders Thomas Jensen), mais il y a une certaine logique interne de la fiction qui permet de raisonner — au moins pendant un temps — sur ces personnages comme s'il s'agissait d'individus réels. La fiction (ou du moins certaines d'entre elles) propose des «modèles», des représentations schématiques de la réalité, qui sollicitent notre activité interprétative et qui nous permettent en retour de mieux comprendre la réalité, même s'il n'y a jamais équivalence totale entre l'univers de la fiction et la réalité.

2. Les cinq étapes du processus du deuil telles que théorisées par Elisabeth Kübler-Ross (Avant de se dire au revoir, Presse du Châtelet, 1999) ne s'enchaînent pas obligatoirement dans cet ordre précis et ne seraient pas toutes éprouvées par tous. Voici cependant à titre indicatif les étapes du deuil dans l'ordre communément admis: choc et déni/colère/marchandage/dépression/acceptation.

3. On remarquera à ce propos qu'il accuse son père d'avoir non seulement trompé sa mère mais même d'avoir voulu sa mort! Autrement dit, il prend la position d'un adulte, d'un juge, d'un moralisateur dominant (symboliquement) son propre père. Il ne reconnaît donc plus aucune autre autorité que la sienne propre et peut ainsi se faire le juge de l'humanité entière (qu'il s'agisse de Sofus, de son père ou finalement du garagiste). C'est ce contexte psychologique qui explique alors qu'il puisse aller chercher sur Internet la manière de fabriquer une bombe: les médias comme Internet n'induisent pas par eux-mêmes des comportements (qui peuvent être condamnables) mais suggèrent des comportement, des modèles d'action, des «scénarios» (comme certains films) ou même des modes d'emploi (comme pour la fabrication d'une bombe) que certaines personnes seulement (comme Christian) vont rechercher puis utiliser (à bon ou à mauvais escient). C'est parce qu'il est déjà animé d'une colère rentrée et d'un sentiment de toute-puissance que Christian va chercher sur Internet les moyens de traduire en actes ces sentiments. (Il faut souligner ce point dans la mesure où la «critique» se focalise trop souvent sur les médias eux-mêmes sans prendre en considération le contexte psychologique et social où ils s'exercent.)

4. D'après les travaux d'Alice Miller, psychanalyste reconnue pour ses recherches sur l'éducation, lorsqu'un parent punit un enfant «pour lui inculquer les bonnes manières» ou encore «pour son bien» en exerçant sur lui une pression physique ou verbale (insulte, isolement, coups, menaces…), la peur qui en résulte inhibe au contraire la zone du cerveau dévolue à l'apprentissage.

5. Si l'on souhaite enrichir les discussions autour du principe de non-violence, ses défenseurs (parmi lesquels Gandhi, Martin Luther King,…), son histoire et les concepts qui y sont associés, on peut consulter le site de l'Unesco et notamment le texte Penser la non-violence de Ramin Jahanbegloo.

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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