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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Les Puissants (The Mighty)
de Peter Chelsom
USA, 1998, 1 h 48


Le handicap au cinéma

Un pesant silence par Alain Douiller

Peu représentées au cinéma, il peut paraître surprenant que les personnes handicapées n'aient pas davantage interrogé les cinéastes sur notre capacité à intégrer l'autre et finalement nous-même, dans nos dimensions humaines de fragilité et de vulnérabilité.

Faites en vous-même l'expérience : quel dernier film récent avez-vous vu, parlant de façon quelque peu centrale de personnes handicapées ? Difficile n'est-ce pas, même pour les cinéphiles ? Quel est alors le dernier qui vous ait marqué ? Le Huitième Jour peut-être de JacoVan Dormael avec Daniel Auteuil et Pascal Duquenne ? Il a été réalisé en 1995 ! Rain Man de Barry Levinson avec Tom Cruise et Dustin Hoffman ? Il est de 1988. Elephant Man de David Lynch ? 1980 ! Freaks (La monstrueuse parade) de Tod Browning ... 1932 ! Soit un film tous les dix ans pour une production annuelle qui en compte plusieurs centaines !

Sans doute y en a-t-il d'autres, mais peu de majeurs... Le cinéma sait être le miroir de grands thèmes de la vie et d'enjeux sociaux majeurs, mais il se montre en revanche d'une discrétion plus que surprenante sur la question des handicaps. Comment l'expliquer ? Une vision optimiste ferait l'hypothèse d'une intégration sociale des personnes handicapées à ce point résolue dans notre système de valeurs et de représentations, qu'elle ne nécessiterait plus un questionnement spécifique, et donc pas de film qui leur soit particulièrement consacré. Cette vision parcourt d'ailleurs l'inspiration de certaines politiques, européennes notamment, comme en témoigne le présent dossier [paru dans le n° 350 de la Santé de l'Homme] : pas de traitement particulier, législatif notamment, risquant d'accentuer des stigmatisations supplémentaires.

Mais cette hypothèse d'une intégration qui ne poserait plus de difficulté sociale majeure, est bien vite démentie si l'on essaie de recenser les personnages cinématographiques « naturellement » présentés comme porteurs de handicaps : ils ne sont pas beaucoup plus nombreux que les films dont ils sont le thème central. C'est d'autant plus surprenant que le cinéma repose par essence sur des constructions narratives faisant appel à l'émotion, à la dramaturgie, aux capacités et aux besoins d'identification du spectateur. Et la situation de rejet ou, sans aller si loin, la difficulté d'intégration et de reconnaissance, la marginalisation, la stigmatisation de la différence souvent liée au handicap, ne sont-elles pas à même de toucher et d'émouvoir le moi profond de tout être humain ? « Je ne suis pas un animal, je suis un être humain » nous criait le personnage d'Elephant Man.

Il faut alors sans doute voir dans cette discrétion cinématographique proche du silence notre difficulté culturelle à intégrer l'altération humaine (physique autant que mentale), comme une donnée inhérente de l'existence. Dans une société qui privilégie la performance, l'image, la productivité ou selon un terme à la mode et particulièrement pernicieux, l'excellence, cela semble loin d'être facile. Il paraît alors sociologiquement compréhensible, bien qu'humainement peu acceptable, que les personnes handicapées nous renvoient nos propres angoisses, nos craintes ou nos répulsions plus ou moins enfouies et inconscientes.

À défaut de pouvoir démontrer leur « normalité », les personnes handicapées témoignent souvent de la nécessité épuisante de devoir faire preuve constamment de leur humanité. Plusieurs articles dans ce dossier y font allusion. Le cinéma est là lui aussi pour tendre son objectif vers nos propres travers : les personnages handicapés doivent souvent faire preuve d'un courage, d'une force, d'une personnalité ou de capacités extraordinaires, pour exister et être socialement considérés. Le personnage de Rain Man, surdoué en calcul mental, pourrait en être l'archétype. Mais celui du Huitième Jour nous plonge lui aussi dans un angélisme d'un autre ordre, qui procède d'une identification uniquement basée sur de « bons sentiments » et sur des émotions, dont on aurait tort de penser qu'ils opèrent de façon forcément positive en terme d'intégration. Il est en effet bien plus aisé et socialement plus acceptable, d'éluder une difficulté (ici notre capacité à accepter l'autre dans des différences qui peuvent remettre en question notre propre identité), par de « bons » sentiments souvent de l'ordre de la pitié ou de la charité, que de l'affronter de façon plus raisonnée et plus en lien avec nos propres attitudes et comportements au quotidien.

Un point de vue différent par Michel Condé

Industrie de l'imaginaire, le cinéma préfère généralement mettre en scène, comme on dit familièrement, des personnages jeunes, beaux, riches et en bonne santé plutôt que vieux, pauvres et malades. Sans faire une analyse scientifique de contenu, on peut avancer sans trop craindre de se tromper que relativement à leur taux de prévalence dans la société, les personnes handicapées sont effectivement sous-représentées au cinéma : cela ne signifie pas pour autant que le sujet soit tabou. Un certain nombre de films de fiction [1] mettent en scène, parfois dans les rôles principaux, des personnes souffrant de handicaps divers, plus ou moins visibles et importants [2]. Ajoutons aux films cités plus haut : Miracle en Alabama d'Arthur Penn (1962), Whats Eating Gilbert Grape de Lasse Hallstrôm (1994, avec Johnny Depp et Leonardo DiCaprio), Né un quatre juillet d'Oliver Stone (1989, avec Tom Cruise), My Left Foot de Jim Sheridan (1989, avec Daniel Day-Lewis), Les Enfants du silence de Randa Haines (1986, avec Marlee Matlin, une jeune actrice sourde qui reçut un Oscar pour son interprétation), etc. Mais, de manière assez générale, la critique a reproché à ces films une sentimentalité qui nuirait à une prise de conscience plus réfléchie de la réalité des handicaps. Ce regard que je qualifierais volontiers d'hypercritique oppose, un peu artificiellement me semble-t-il, approche émotionnelle et démarche rationnelle, et nie trop facilement la rupture que constituent de tels films face aux représentations cinématographiques (et plus largement sociales) dominantes.

Dans le cas du Huitième Jour par exemple, le stigmate qui pèse sur le handicap mental, et sur la trisomie 21 en particulier, est tellement fort que le film a été accueilli par beaucoup de parents comme une véritable reconnaissance pour leurs enfants par ailleurs moqués et méprisés. Le fait que Van Dormael ait utilisé des acteurs véritablement handicapés a été également un facteur décisif pour de nombreux spectateurs dans la mesure où il révélait les capacités artistiques de ces personnes.

La critique de la sentimentalité du film — qui est sans doute vraie — ne rend pas justice à mon sens à l'audace de Van Dormael qui a osé faire un film sur un handicapé mental en faisant jouer des personnes véritablement handicapées mentales. De ce point de vue, son film est très proche de Freaks de Tod Browning (lui aussi abominablement sentimental...) et s'éloigne radicalement de films comme Rain Man ou même Elephant Man.

Il reste que, s'adressant à un large public qui, dans sa majorité, se perçoit comme non handicapé, ces films essaient généralement de provoquer chez le spectateur une identification émotionnelle qui s'appuie sur les valeurs partagées par ce public, mais qui ne correspond pas nécessairement à l'expérience vécue par ceux qui souffrent d'un handicap. Si de tels films témoignent indéniablement d'une attitude positive à l'égard des handicapés (ou du moins à l'égard de certaines catégories d'entre eux), il serait naïf de croire que leur vision suffirait seule à modifier le regard que l'on porte sur le handicap : un travail ultérieur d'animation et d'échange avec les spectateurs est sans doute nécessaire pour parvenir à une réelle transformation de leurs représentations et attitudes.

On trouvera ici une animation de ce type qui a suivi la vision, par des enfants d'une douzaine d'années, d'un film américain de bonne facture, Les Puissants, dont le point de vue sympathique mais parfois naïf mérite d'être questionné.


1. On ne parlera pas ici du cinéma documentaire, très peu présent sur grand écran mais dont de nombreuses réalisations sont consacrées directement ou indirectement au handicap.

2. Cette formule un peu vague vise à rappeler que le handicap n'est pas, contrairement à la perception courante, une réalité clairement définie, et qu'il n'y a pas de frontière nette entre handicap et absence de handicap.

 

Le film Les Puissants

Ce film met en scène deux jeunes garçons, Max et Kevin : le premier est grand, gros, mou et pas trop intelligent; le second est un petit génie malingre, gravement handicapé par une maladie dégénérative qui le condamne à plus ou moins long terme. Exclus par les autres enfants de leur âge, ils vont nouer une amitié paradoxale où chacun va s'efforcer de combler les manques de l'autre.

Le film explore de multiples dimensions comme les relations avec les proches, la compensation par le rêve ou la confrontation de jeunes enfants avec la mort.

L'animation

Différentes dimensions pouvaient être abordées suite à la vision de ce film : il nous paraissait cependant difficile de restreindre l'animation à la seule question du handicap qui, par manque d'expérience personnelle chez la plupart des participants, risquait de ne déboucher que sur des considérations générales (généralement positives mais de peu de portée), et il nous a semblé préférable d'aborder plus largement le thème de l'exclusion et du rejet par le groupe de pairs.

La première étape de l'animation (qui s'est déroulée en milieu scolaire suite à la projection) a consisté en une discussion générale sur le film et sur les raisons qui pouvaient expliquer l'exclusion dont souffraient les deux personnages principaux du film. Ces raisons étaient sans doute faciles à percevoir mais étaient d'ordre multiple : Max est ainsi victime de son physique (il est gros et massif à un tel point qu'on le surnomme « Godzilla »), mais aussi de son mutisme qui fait croire qu'il est demeuré (on se moque de lui parce qu'il a « une case en moins ») et enfin de son histoire familiale puisque son père, une brute épaisse, a assassiné sa mère; quant à Kevin, son handicap important, qui l'empêche notamment de participer aux activités sportives, est sans doute compensé par son intelligence , mais celle-ci est perçue négativement par les autres enfants de l'école qui le considèrent comme une « grande gueule ». À ce moment de l'animation, les enfants, qui restaient toujours sous l'influence de l'identification ressentie pendant la projection, affirmaient presque unanimement qu'il s'agissait là de « mauvaises » raisons pour exclure quelqu'un et pensaient même de manière générale qu'il est illégitime d'exclure quiconque pour quelque raison que ce soit.

La deuxième partie de l'animation a demandé une implication beaucoup plus personnelle aux participants puisqu'ils ont été invités à raconter individuellement, par écrit et de façon anonyme un épisode où ils se sont sentis victimes d'une exclusion de la part d'un groupe de pairs. Si la plupart des participants acceptèrent de jouer le jeu, quelques-uns affirmèrent cependant ne pas avoir de récit à faire à ce propos. La plupart des textes obtenus étaient relativement courts mais certains développèrent longuement leur histoire.

Les animateurs ont ensuite récupéré les textes dont ils ont fait un résumé à l'ensemble de la classe en évitant cependant qu'on puisse en reconnaître les auteurs (ce qui n'était pas toujours facile étant donné que les enfants se connaissaient fort bien entre eux). Une synthèse des principales caractéristiques de ces histoires a été faite au tableau. De façon assez spontanée, trois grandes dimensions ont émergé : il s'agissait d'abord (comme précédemment) des raisons expliquant l'exclusion, puis des formes prises par cette exclusion (moqueries, mépris, refus très fréquent de ne pas jouer avec le condisciple...), et enfin des personnes responsables de l'exclusion (il apparaissait fréquemment que le groupe provoquant l'exclusion était mené par un « leader » perçu comme particulièrement injuste; les relations à l'intérieur d'une fratrie étaient également très souvent marquées par des phénomènes d'exclusion). Le résultat le plus spectaculaire de cette synthèse fut peut-être que la plupart des personnes se sentant victimes d'un rejet ou d'une exclusion ne parvenaient pas à trouver de raisons ni objectives ni subjectives à ce rejet, perçu à la fois comme injuste et absurde.

La dernière partie de l'animation visait à provoquer un renversement de perspective puisqu'on souhaitait amener les participants à se percevoir non plus comme exclus mais comme excluant ou ayant exclu à leur tour certaines personnes. Le groupe était cette fois divisé en sous-groupes de discussion de quatre ou cinq personnes; chacun de ces sous-groupes recevait un petit texte décrivant une situation d'exclusion « problématique » et devait décider si, dans ce cas précis, les attitudes d'exclusion leur paraissaient ou non légitimes.

Voici trois des exemples proposés :

  • Un instituteur a proposé aux enfants de sa classe de choisir parmi plusieurs activités à l'extérieur de l'école. La grosse majorité des enfants a choisi d'aller visiter une ferme avec des animaux. C'est fort embêtant pour Daniel qui est allergique aux poils d'animaux. L'instituteur demande alors à la maman de Daniel si elle peut le garder à la maison ce jour-là...
  • Pendant les vacances, un groupe d'amis décide d'aller faire une longue balade à vélo. Ils cherchent à dissuader Nathalie de venir avec eux : elle les retarderait. C'est vrai que Nathalie n'est pas très sportive et, à vélo, elle est toujours à la traîne...
  • L'instituteur a demandé à sa classe de former des groupes pour un travail. Les groupes se forment rapidement; pourtant, Gustave se retrouve tout seul, il n'a été accepté dans aucun groupe... Il faut dire que Gustave sent plutôt mauvais...

Les discussions à propos de ces exemples ne se sont cependant pas révélées aussi fructueuses que prévues : les enfants (d'une douzaine d'années, rappelons-le) avaient manifestement des difficultés à se représenter concrètement les cas imaginés, et les propos échangés restaient de ce fait très généraux et sans véritable implication personnelle. Dans un des groupes que l'exercice proposé n'intéressait visiblement pas, un des animateurs a pu cependant susciter une réflexion sur des exemples vécus d'exclusion : alors que, dans la seconde partie de l'animation, les participants avaient déjà pu évoquer de telles situations, les membres du groupe ont spontanément évoqué le cas d'enfants plus âgés qui s'étaient moqués d'eux lors de rencontres sportives et les avaient empêchés de partager leurs activités. Il ne s'agissait sans doute que d'un nouvel exemple d'exclusion, mais, en réponse à une question de l'animateur, les enfants ont facilement admis qu'eux-mêmes avaient les mêmes comportements d'exclusion à l'égard des élèves plus jeunes de l'école. Tout aussi rapidement, ils ont évoqué les multiples « brimades », « corrections » et autres « humiliations » qu'ils pouvaient infliger aux petits; en outre, ils désignaient parmi ceux-ci de véritables « têtes de Turc », « victimes » privilégiées de leurs moqueries en raison de caractéristiques stigmatisées (et proches des « handicaps » dont souffraient les héros du film). Suite aux interventions de l'animateur, des fractures sont apparues à l'intérieur du groupe, les enfants se désolidarisant (au moins verbalement...) d'un « leader » qui continuait à considérer les brimades qu'il exerçait comme normales et plaisantes (du moins pour lui).

Bien entendu, il n'était pas possible dans le cadre d'une telle animation limitée dans le temps (deux heures) de provoquer un véritable changement dans les attitudes ni encore moins dans les comportements, mais les différentes parties de l'animation ont certainement permis, à des degrés divers, de dépasser le niveau d'une réflexion générale et abstraite et de susciter, à certains moments et pour un certain nombre de participants, une véritable implication personnelle par rapport aux situations d'exclusion.


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