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Un ouvrage édité par les Grignoux
La Littérature en pratique
20 exercices d'écriture à l'école

par Michel Condé

CHAPITRE II
Quelques pas dans le fantastique


Sommaire du chapitre II (l'ensemble de ce chapitre est reproduit ci-dessous) :

7. L'expérience des limites

8. Bizarre ! Bizarre !

9. Les métamorphoses

10. L'identification

Table des matières de La Littérature en pratique


7. L'EXPÉRIENCE DES LIMITES

1. Présentation

Cet exercice consiste à imaginer un personnage porteur d'une qualité (ou d'un défaut) en apparence banale, mais qui peu à peu s'accentue et s'aggrave au point d'atteindre des proportions absurdes ou ridicules : cette transformation fort simple fait surgir presque naturellement l'étrange et le fantastique. Toute l'habileté dans la rédaction de ce texte consiste à bien ménager la progression dramatique.

2. Support

Gianni RODARI a réécrit, de façon fort spirituelle, l'histoire du roi Midas qui changeait tout ce qu'il touchait en or, mais qui fut finalement victime de cet enchantement en apparence profitable (Histoires au téléphone. Paris, La Farandole, 1g83, pp. 72-74). Heinrich HANNOVER a raconté l'histoire d'un monsieur qui dit toujours non et qui s'en trouve bientôt fort marri (texte repris par Simone LAMBLIN, dans Jouer avec les mots. Paris, Le Livre de Poche (Jeunesse, 166), pp. 6-8); Stephen LEACOCK, enfin, a décrit «l'affreux sort de Melpomenus Jones» incapable de s'en aller lorsqu'on l'invite, par pure politesse, à rester encore cinq minutes (Ne perdez pas le fil. Paris, 10/18 (1428), pp. 43-47).

3. Déroulement

Après la lecture d'un des textes d'illustration et l'explication du principe d'écriture, le professeur demandera aux élèves de citer des qualités ou des défauts connus, d'en retenir un ou une, et de distinguer trois ou quatre étapes dans l'histoire d'un personnage porteur de cette qualité ou de ce défaut (selon la formule «un peu, beaucoup, passionnément... à la folie») : le distrait égarera ses clefs et son portefeuille; il oubliera ses rendez-vous, et négligera même de se rendre au travail; il laissera le gaz ouvert, enfermera sa femme par négligence dans la maison prête à exploser; enfin, on peut imaginer qu'il mourra de faim, ayant oublié de se nourrir.

Oralement, professeur et élèves inventent ainsi rapidement les étapes d'une progression vers l'absurde et le fantastique. Après deux ou trois exemples d'une telle progression, la classe sera divisée en petits groupes qui écriront chacun un texte basé sur ce principe.

4. Exemples de textes d'élèves

Richard est un menteur : ainsi il a cassé un vase de cristal et a accusé faussement son petit frère.
Un jour, il assiste à un vol dans l'épicerie du coin, et, pour se venger d'un cousin qu'il n'aime pas, il l'accuse faussement. Mais les policiers font une enquête et découvrent que ce ne peut être son cousin.
Richard, non content d'avoir accusé ce malheureux, désigne sa voisine comme coupable. Les policiers mènent de nouveau l'enquête et comprennent rapidement l'innocence de cette voisine.
Richard continue néanmoins à accuser d'autres personnes non coupables. Mais chaque fois les policiers découvrent le mensonge.
Finalement, Richard ne trouva plus de faux coupables et s'accusa lui-même.

Pas d'idée

Arthur était fleuriste, mais n'avait jamais d'idées. Quand il devait faire son étalage, il faisait toujours le même, dont il avait inscrit le plan sur un papier affiché au mur, pour ne pas l'oublier.

Un jour, un client entra et lui demanda s'il avait des roses jaunes. Il répondit : «Je ne sais pas, il faut regarder». Le client étonné jeta un coup d'oeil dans son modeste étalage. Le client, qui ne trouvait ni roses jaunes, ni d'autres roses d'ailleurs, dit au fleuriste : «Mais vous n'avez que des jonquilles et des oeillets».

Arthur, tout étonné, courut vite chez le grossiste pour acheter des roses, mais il se trompa et au lieu d'aller chez un grossiste en fleurs, il se rendit chez un grossiste en légumes : il lui acheta tout son stock et, rentré chez lui, il mit des poireaux dans un grand vase avec des jonquilles, et des céleris avec des oeillets vieux déjà de deux mois.

Tout à coup, une personne qui passait devant la vitrine entra et demanda : «Pardon, Monsieur, êtes-vous fleuriste ou marchand de légumes ?». Arthur répondit : «Je n'en sais rien». L'autre répliqua «Enfin, vous ne savez pas ce que vous faites ?» Arthur répondit encore une fois : «Je ne sais pas». «Mais enfin, Monsieur, dit l'autre, c'est absurde. Moi, je sais qui je suis et ce que je fais tout de même. Allons, répondez-moi au lieu de faire le zouave !» Arthur dit seulement d'une petite voix : «Je ne sais pas, Monsieur».

(Elèves du premier cycle de l'enseignement secondaire.)

Monsieur Pleindesous était très riche mais aussi très généreux. Au début, il se contentait de faire l'aumône. Mais un jour, un de ses amis vint le trouver et lui raconta qu'il n'avait plus de voiture. Alors, Pleindesous lui offrit généreusement la sienne. Plus tard, la maison de cet ami brûla. Pleindesous n'hésita pas, et il l'hébergea pendant quelques jours, puis quelques semaines. Finalement, il offrit à son ami sa luxueuse maison, ainsi que les domestiques qui y travaillaient. Comme sa femme ne voulait pas se séparer de la maison, il l'offrit, elle aussi, au nouveau propriétaire !

Malgré ces dons extravagants, il resta toujours aussi généreux. Quand il n'eut plus rien à offrir, il se suicida, non pas par désespoir, mais bien pour donner son corps à la science.

(Elèves du second cycle de l'enseignement secondaire.)

A peine né, Dracula pinça jusqu'au sang le bout du sein maternel. A six mois, grâce à sa première dent, il l'arracha et l'avala goulûment.

Quand il se fâchait ou qu'il pleurait, ses parents trempaient sa tétine dans du sang de boeuf, et l'enfant se calmait aussitôt.

Vers sept ou huit ans, il reçut un chien, qui disparut immédiatement. Ses parents cherchèrent l'animal partout, et s'étonnèrent de trouver des os sous l'oreiller de leur fils.

A quinze ans, il entra comme apprenti chez un boucher. Son patron ne tarda pas à s'inquiéter : plus il rentrait de la viande, moins il en trouvait dans son frigo. Un jour, il surprit Dracula en train de terminer un demi-cochon : il le renvoya aussitôt.

Quelques semaines plus tard, une épidémie se déclara dans le bétail. Plus de viande nulle part. Dracula dépérissait. Un jour, sa mère se blessa en hachant les légumes. Devant le sang qui coulait, Dracula ne put résister, il avala sa mère pour dîner et son père pour souper. Pour le déjeuner suivant, il se précipita dans la rue, car il avait aperçu un homme bien en chair qui se promenait tranquillement. Il le consomma sur place, mais se fit bientôt arrêter pour cannibalisme et exhibitionnisme.

Il se retrouva en prison et fut condamné à la peine maximale : privation de viande à perpétuité ! Hélas, son besoin était si grand qu'aussitôt, il se rongea la jambe droite. Le lendemain, il attaqua la gauche. Les mains, les bras, le tronc devaient suivre. A la fin de la semaine, il ne restait qu'une bouche très saine aux dents aiguës.


Pierre est jaloux parce que sa femme travaille avec d'autres hommes que lui. Il l'oblige à quitter son travail, et chaque jour, elle va pointer au chômage. Mais là aussi, il y a des hommes ! Alors, il décide de l'enfermer dans sa chambre : il pense cependant qu'un homme pourrait encore l'apercevoir par la fenêtre.

Et il la tue. Il la fait incinérer et met les cendres dans de petits sachets qu'il cachera dans ses poches. Pierre est content : aucun homme ne pourra rendre hommage à sa femme au cimetière.

(Elèves du troisième cycle de l'enseignement secondaire.)

5. Prolongements

Ce procédé peut être utilisé dans des buts très différents. «Memnon» de VOLTAIRE (Romans et contes. Paris, Garnier-Flammarion, 1966, pp. 111-115) est un conte dont la visée est essentiellement philosophique : il raconte l'histoire d'un homme qui ayant voulu être parfaitement sage, s'est conduit en fait comme un fou. Par contre, les aventures de Plume de Henri MICHAUX (Plume précédé de Lointain intérieur. Paris, Gallimard, 1963, pp. 135-176) produisent une impression beaucoup plus «surréaliste» : le personnage est tellement distrait qu'un jour, il «marcha sur les pieds au plafond, au lieu de les garder à terre»; une autre fois, gagné invinciblement par le sommeil, il s'endort et ne s'étonne pas qu'un train traverse sa chambre et écrase malencontreusement sa femme. Très étonnant aussi est le texte de Franz KAFKA, «Un champion de jeûne» (La colonie pénitentiaire et autres récits. Paris, Gallimard (Folio, 192), pp. 71-86), qui raconte la vie et la mort d'un personnage condamné au jeûne parce qu'il ne trouve aucune nourriture à son goût.

A la lumière de ce procédé qui, bien sûr, n'épuise pas tout le sens de ces textes multiformes, il est peut-être aussi intéressant de relire les romans de BALZAC, Gobseck et Eugénie Grandet, considérés généralement comme des exemples parfaits de description réaliste; or ces deux romans sont basés sur une progression qui conduit les personnages au bord de la folie et de l'absurde; l'avarice et le goût de l'or qui caractérisent Gobseck et le père Grandet ne sont pas du tout des passions humaines normales, dont chacun pourrait voir quotidiennement des exemples autour de lui, car ces passions sont ici poussées à une limite extrême qui confine au fantastique. L'art de Balzac est bien sûr de rendre cette évolution vraisemblable, mais le lecteur sent bien qu'il y a là un mécanisme du récit qui s'est emballé.

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8. BIZARRE ! BIZARRE !

1. Présentation

Cette proposition d'écriture repose sur la forme, pourrait-on dire, canonique de la nouvelle fantastique : dans l'univers quotidien, surgit un événement impossible selon toutes les lois connues de cet univers. La simplicité du procédé assure généralement une très large réussite de l'exercice.

2. Support

Nous proposons au professeur de lire trois textes basés sur le même principe, mais l'exploitant dans un esprit chaque fois différent :

Raymond DEVOS, dans sa «migraine infernale» (Sens dessus dessous. Paris, Le Livre de Poche (5102), p. 16g) fait surgir l'absurde en prenant une comparaison au pied de la lettre, son mal de tête se transformant en un véritable métro qui lui traverse le cerveau; Roland TOPOR illustre le mieux, avec «L'histoire de Sans-moi?» (Café Panique. Paris, Seuil (Point-Virgule, 5), pp. 84-85), l'esprit habituel du conte fantastique, avec cependant une pointe d'humour; chez Henri MICHAUX, dans un très court texte appelé «Vision» (Plume précédé de Lointain intérieur. Paris, Gallimard, 1963, pp. 20-21), l'étrange, malgré sa violence et sa cruauté, se teinte de poésie.

Citons également cet extrait d'une nouvelle de Pierre Bettencourt dans Histoires à prendre ou à laisser (éditions Lettres Vives, 2002) : "Ma femme trouve que, dans les vases, il n'y a que les bras qui font bien. Quand elle déclare la chose à nos invités, les bras leur en tombent. Elle se précipite, les ramasse, et se met à faire des bouquets. C'est joli toutes ces mains en l'air dont les doigts veulent attraper quelque chose. Et peints de roses différents, les ongles de femme ont l'air de pétales. Là-dessus, on passe à table."

3. Déroulement

Après la lecture des trois textes d'illustration, le professeur explique le procédé : dans une situation de la vie quotidienne, marquée par la banalité et l'insignifiance, survient un événement impossible et incompréhensible, selon les lois communément admises de l'univers. (Il s'agit là en fait de la définition du fantastique, donnée par les théoriciens modernes de la littérature, comme Irène BESSIÈRE, Le récit fantastique. Paris, Larousse, (thèmes et textes), 1974). Après une courte discussion, les élèves inventent généralement sans aucune difficulté de tels événements fantastiques : on verra, dans les exemples cités, la diversité de l'invention et la marque personnelle que chacun imprime aux produits de son imagination.

L'originalité dans ce genre de texte consiste à tisser des liens, qui seront nécessairement analogiques et non scientifiques, entre le monde quotidien et le fait étrange où bizarre : dans le texte de TOPOR, par exemple, un dentiste explore une carie qui est tellement vaste qu'il y pénètre et découvre une véritable grotte remplie de peintures rupestres; il y a là sans doute un jeu de mots inconscient basé sur la comparaison traditionnelle entre une carie et une caverne. Mais ce genre de rapports dépend toujours du texte en cause et ne permet pas d'énoncer un principe général d'écriture.

4. Exemples de textes d'élèves

Jean était un petit garçon de sixième année primaire. Ce jour-là, il écoutait attentivement son professeur de géographie qui parlait de la terre et de son environnement. Jean était très impressionné par ce que disait le professeur.

A la fin du cours, il se rendit aux toilettes. ! se lava les mains et se regarda soudain dans la glace : il vit que ses yeux avaient l'aspect d'un globe terrestre. Il s'approcha pour voir de plus près et distingua les États-Unis, l'Europe, la Belgique : il put même situer son école ! En voyant cela, il voulut la désigner du doigt, mais il se le mit dans l'oeil ! Ses yeux étaient redevenus normaux.

Tout étonné, Jean se colla le nez sur la glace, mais il n'y avait plus rien. Déçu, il rentra en classe. Le professeur le remarqua et lui demanda ce qui se passait. Jean expliqua tout, mais le professeur étonné eut beau examiner ses yeux, il ne vit rien de bizarre : «Ce n'est qu'un rêve», conclut-il.

Jean répondit : «Oui, ce n'est qu'un rêve», et il retourna à sa place.


Monsieur Cathodique regardait ce soir-là la téloche. C'était justement un film sur des révolutionnaires. Soudain les héros du film sortirent de l'écran et firent feu au milieu du salon transformé en champ de bataille. Monsieur Cathodique plongea dans la télé. Quel changement de rôles! il regardait les événements révolutionnaires depuis sa TV. Vu les dégâts causés dans son salon, il prit la télécommande et changea de programme. Malheureusement, il tomba en plein milieu d'un concert d'Iron Maiden. A la fin du spectacle, les musiciens prirent l'écran comme sortie de secours; ils renvoyèrent à coups de pompe M. Cathodique chez lui. Réinstallé dans son fauteuil au milieu du salon, il s'empressa de couper la télé !

Il prit un somnifère et s'endormit. Manque de pot ! ses cauchemars devinrent réalité, mais ceci est une autre histoire.

(Elèves du premier cycle de l'enseignement secondaire.)

Monsieur Dubois, rentrant du travail, s'apprêtait à prendre son bain quotidien. Il se glissa bientôt dans l'eau où il venait de verser les sels de bain. Tout à coup, alors qu'il se savonnait énergiquement, la baignoire se mit à rétrécir. Incapable de bouger tellement il était étonné, monsieur Dubois s'aperçut bientôt qu'il était emprisonné dans la bouteille de shampooing ! Passant audacieusement la tête et les épaules à travers le goulot de la bouteille, il vit un autre lui-même en train de verser des sels de bain dans l'eau. Étonné, il tendit la main pour toucher son sosie, mais il ne rencontra que la surface froide du miroir.

Comme mes oreilles bourdonnaient atrocement depuis quelques jours, et que du cérumen ne cessait de s'en écouler, je me rendis chez un oto-rhino-laryngologiste. Il m'examina, mit son doigt dans mon oreille et poussa un cri de douleur : «J'ai été piqué ! J'ai été piqué ! A moi ! A moi !» Instinctivement, il suça son doigt et me dit, ahuri : «Mais votre cérumen a un goût de miel. Je vais jeter un coup d'oeil». Il regarda très attentivement, puis sortit brusquement sans mot dire. Il revint bientôt en habit d'apiculteur. Je ne comprenais rien. Je sentais seulement son bras qui trifouillait dans mon oreille. Après quelques instants, il en retira une ruche pleine d'abeilles, qu'il mit dans son tiroir. J'étais abasourdie.

Le médecin me questionna : «Où avez-vous bien pu attraper cela ?». J'étais incapable de répondre. «Vous ne savez vraiment pas ?» insista le médecin. Enfin, je me souvins : «Aux dernières vacances, dans un camping à la Côte d'Azur, j'ai pris la mauvaise habitude de dormir la tente et la bouche ouvertes. Ces abeilles ont certainement dû s'introduire à cette époque !»


Après une journée fatigante, je me plongeai, avec délices, dans les draps frais de mon lit, et je m'endormis sans tarder. Soudain, mon lit sembla bouger sans que j'aie eu le temps de me rendre compte de quoi que ce soit. Je sentis ma gorge comprimée, écrasée et serrée. La chose, qui s'était enroulée autour de moi, était à la fois douce et molle, mais assez pesante pour que je ne puisse m'en défaire. J'étouffais, la sueur coulait sur mon visage, l'angoisse m'étreignait de plus en plus. Je voulais crier : aucun son ne sortait de ma bouche; mon corps ne réagissait plus, il n'était plus soudé à ma tête et ne répondait à aucun ordre.

J'arrivai finalement à pousser un cri. Je crus que plusieurs créatures se jetaient sur moi, tellement leur poids m'écrasait et devenait à chaque seconde plus lourd.

Puis, plus rien. Je n'osais ouvrir les yeux de peur de voir mon ou mes agresseurs. Mes mains pouvaient bouger à présent. Profitant de la reprise de conscience de mon corps, je jetai mes pieds et mes mains vers le ciel, mais cette fois, j'ouvris les yeux, et... je me rendis compte que je me battais avec mes draps.

(Elèves du second cycle de l'enseignement secondaire.)

5. Prolongements

Toute la littérature fantastique peut être convoquée ici. Citons seulement trois textes assez courts pour être lus en classe en quelques minutes. Dino BUZZATI, «Le veston ensorcelé» (Le K, Paris, Le Livre de Poche (2535), pp. 147-154), Roald DAHL, «Jeu» (Bizarre ! Bizarre ! Paris, Gallimard (Folio, 395), pp. 172-178), et Jean RAY, «Les cercles» (Le Grand Nocturne. Bruxelles, Labor (Espace Nord, 13), pp. 196-199).

Les textes obtenus se prêtent particulièrement bien à un exercice de réécriture et d'amplification. Le fantastique privilégie en effet souvent la description de l'événement et des phénomènes impossibles, par rapport à l'action proprement dite : or, en une heure d'écriture, qui se résume même souvent à trente ou même à vingt minutes utiles, les élèves peuvent difficilement arriver à un résultat très fouillé. Si le texte est le produit d'un petit groupe, chacun de ses membres peut en reprendre une partie (il y a, bien entendu, autant de parties que d'individus), et lui consacrer une nouvelle heure, ou plus, d'écriture, destinée à étoffer et à détailler les descriptions, et même la trame narrative, si le récit initial s'y prête. (André PETITJEAN, dans «Apprendre a écrire un texte de fiction» (Pratiques, n0 27, juillet 1980, pp. 89-119) propose un modèle possible d'une telle réécriture et décrit les outils pédagogiques qu'elle nécessite).

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9. LES METAMORPHOSES

1. Présentation

Avec cette proposition, il s'agit de transformer, de manière fantastique, tous les objets du monde environnant : alors que, dans la proposition précédente «Bizarre ! Bizarre !», un seul événement étrange, de plus ou moins d'ampleur, surgissait dans l'univers quotidien, ici, rien n'est stable, tout se métamorphose, si ce n'est la conscience du narrateur qui assiste, comme spectateur, à ces transformations.

2. Support

Dans de nombreux textes, Henri MICHAUX a mis en scène les puissances d'une imagination capable aussi bien de créer des êtres nouveaux que de transformer une réalité qu'elle juge insatisfaisante. On lira par exemple «Le sportif au lit», «Encore des changements», «Crier» (La Nuit remue. Paris, Gallimard, 1935, pp. 20-21, 129-133, 137) ou «L'insoumis» (Plume précédé de Lointain intérieur. Paris Gallimard, 1963, pp. 65-70).

3. Déroulement

Après la lecture des textes d'illustration, le professeur proposera aux élèves de choisir un lieu de leur vie quotidienne et de le transformer, par l'imagination, en un autre lieu, tout à fait différent, en établissant une correspondance plus ou moins serrée, entre les objets du premier et ceux du second : si une salle de bains est métamorphosée en jungle, les murs deviendront par exemple des rideaux d'arbres, la baignoire, une rivière, le savon, un crocodile, etc. Cette transformation s'accompagnera d'un changement de valeurs : le quotidien doit devenir soit merveilleux, soit effrayant, en tout cas, démesuré, grandiose, délirant même.

L'écriture sera de préférence individuelle puisqu'il est fait appel à l'imagination singulière de chacun.

4. Exemples de textes d'élèves

Ma chambre, pendant la nuit, m'apparaît comme un enfer, car il y a un côté sombre et un côté illuminé. Les coups de frein des camions sur la route ressemblent au rire du diable, et la lumière des néons extérieurs à un feu rougeoyant. Les murs, quand je les regarde, se transforment en un labyrinthe dont je ne peux sortir. Ma garde-robe est un horrible monstre noir, et mon lit m'enlace comme une immense pieuvre.

Le jour dissipe ce mauvais rêve.


C'était en hiver. Il faisait très froid dans le grenier. Je monte pour le débarrasser parce qu'il n'avait plus été mis en ordre depuis un certain temps : il y avait probablement des toiles d'araignée. La porte grinça; il faisait très sombre; je me fraie un chemin jusqu'à la fenêtre, et, aussitôt les tentures ouvertes, une grande clarté envahit le grenier, et tout se métamorphose en un grand hôtel. Dans le fond, un vieux lit en bois s'est transformé en de nombreuses tables modernes, l'ancienne couverture en nappes de couleurs vives, et au milieu, la grande table où grand-père passait son temps à travailler en un énorme feu ouvert. La chaise à bascule est remplacée par un fauteuil matelassé et par des poufs moelleux; près de la fenêtre, de vieux outils servant à travailler le bois sont devenus des serviteurs, de vieilles boîtes de carton se sont transformées en tapis d'Orient, et les tentures en peintures de Rubens; dans le coin, un grand coffre de souvenirs s'est métamorphosé en un bar énorme, certains souvenirs sont devenus des bouteilles, d'autres de la vaisselle, et moi, dans tout cela, je suis un déjeuner !


J'étais assise dans un vieux fauteuil poussiéreux et sans pieds. Les murs énormes d'un vieux château se dressaient autour de moi. Cette pièce était sans toit, il n'y avait que des poutres en bois, séparées d'au moins un mètre et qui craquaient dans un bruit terrifiant.

Je ne pouvais pas bouger : j'étais ligotée, et, même si je ne l'avais pas été, l'immense porte à serrure rouillée ne s'ouvrirait pas. Des herbes sèches poussaient autour de moi, d'étranges visages apparaissaient de temps en temps. Juste devant moi se tenait une grande plante carnivore attendant l'instant d'inattention de ma part pour passer ses pétales rouges autour de mes joues tremblantes. Derrière moi se trouvait une grande table de torture, dont je n'osais regarder les détails, à cause de la maîtresse de ces lieux. Une nuit, qui dura à peine quelques minutes, se passa, et je fermai les yeux. Il me sembla que deux secondes s'étaient écoulées, lorsque j'entendis la maîtresse me demander mon journal de classe.

(Elèves du premier cycle de l'enseignement secondaire.)

Je me trouvais dans ma salle de bain, quand tout à coup j'entendis le bruit des vagues venant mourir sur le sable. Un soleil éblouissant apparut au sommet du ciel. Le vent soufflait dans les palmiers. Dans le lointain, une pirogue fendait les flots.

Puis je sentis que l'eau devenait plus froide : bientôt elle gela et forma d'énormes glaçons. Je vis des pingouins, un ours blanc, et je réalisai que je me trouvais sur la banquise. Le soleil éblouissant s'était transformé en boule rouge, le sable en neige poudreuse et drue. Au loin, j'aperçus un esquimau sur un traîneau tiré par des chiens-loups. Cet homme me faisait de grands signes désespérés, comme s'il voulait me prévenir d'un danger imminent. Mais il était trop tard, je tombai dans une immense crevasse, et tout devint obscur.

(Elèves du troisième cycle de l'enseignement secondaire.)

5. Prolongements

Cette métamorphose générale du monde se rapproche des phénomènes d'hallucination, qu'ils soient causés par la folie ou l'usage de stupéfiants. Ce sont là des thèmes littéraires très largement exploités, notamment au dix-neuvième siècle, par exemple par Théophile GAUTIER dans le «Le Club des Haschichins» (publié en annexe des Paradis artificiels de BAUDELAIRE. Paris, Gallimard (Folio, 964), pp. 43-66). Jean RAY a décrit un très beau délire alcoolique dans «Le fantôme dans la cale») (Le Grand Nocturne. Bruxelles, Labor (Espace Nord, 13), pp. 73-85).

Par ailleurs, comme dans l'animation précédente, les textes obtenus peuvent être l'objet d'une réécriture : le caractère «flamboyant» de la métamorphose ne peut être généralement obtenu que par une recherche fouillée de noms et d'adjectifs précis et souvent mal connus. Il faut donc fournir aux élèves les instruments leur permettant de développer leur texte : quels sont par exemple les verbes synonymes de «se métamorphoser» (puisque le texte est basé sur la structure «A se transforme en B», structure qui est d'abord sémantique, mais qui se traduit évidemment par une forme syntaxique privilégiée) ? Comment peut-on trouver des noms d'arbres particuliers à la jungle tropicale (si c'est là, bien sûr, l'objet du texte) ? Comment les décrire ? Comment choisir des adjectifs rares et précis ? etc.

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10. L'IDENTIFICATION

1. Présentation

La littérature fantastique frôle souvent la folie et n'hésite pas à mettre en cause l'identité des individus, avec des thèmes comme celui du double ou de l'hallucination. Il s'agit ici d'un jeu sur la transgression de la limite entre l'humain et l'inhumain, le personnage du conte s'identifiant à un objet où à un animal, et se confondant finalement avec lui.

2. Support

Il est sans doute préférable de partir de textes d'humour, plus faciles d'accès et moins étranges que des oeuvres proprement fantastiques :

Raymond DEVOS a donné un bel exemple de confusion entre un chien et son maître dans un sketch intitulé «Mon chien, c'est quelqu'un»(Sens dessus dessous. Paris, Le Livre de Poche (5102), pp. 39-42). Roland TOPOR a donné une autre version de la même histoire dans «Voix-de-son-Maître» (Café Panique. Paris, Seuil (Point Virgule, 5), p. 78).

3. Déroulement

La lecture des textes d'illustration s'accompagnera d'une explication sommaire des mécanismes psychologiques de l'identification, par lesquels un individu en vient à vouloir ressembler à l'objet de son amour ou de sa fascination. On rappellera peut-être, à ce propos, des phénomènes bien connus comme le petit enfant qui traite sa poupée comme un être vivant, ou les jeux et les carnavals qui permettent à l'adulte de se déguiser en animal ou en monstre fantastique.

Le principe de rédaction de ce texte consiste à choisir un objet ou un animal, et à rechercher toutes les ressemblances possibles entre un homme (ou une femme) et cet objet ou cet animal. Cette recherche, qui pourra se faire par petits groupes, est évidemment assez difficile, car elle doit trouver des caractéristiques pouvant s'appliquer aussi bien au règne de l'humain qu'à celui de l'inhumain : si un homme veut s'identifier à un ballon, on peut ainsi imaginer qu'il se mette à manger énormément pour s'arrondir en une sphère aussi parfaite que possible, qu'il fasse des exercices de respiration pour gonfler démesurément ses poumons comme une baudruche... Certaines de ces caractéristiques seront certainement à la limite du jeu de mots : l'homme au ballon suivra des cours de bouddhisme zen pour parvenir au vide intérieur...

Lorsqu'un certain nombre de traits communs ont été trouvés, ils sont disposés dans un ordre de vraisemblance décroissante : les ressemblances fondées uniquement sur des jeux de mots seront ainsi plutôt réservées pour la fin du texte. Enfin, pour clôturer le récit, les élèves devront trouver un événement qui fasse basculer définitivement le héros dans l'inhumain, et l'histoire dans le fantastique : l'homme au ballon reçut un coup de pied dans le derrière, s'envola, brisa une vitrine, et creva.

Il s'agit d'un texte assez difficile à réaliser puisque, dans sa plus grande partie, il doit respecter les normes de la vraisemblance objective, même si le personnage peut paraître bizarre, notamment au niveau psychologique. Comme pour d'autres animations (le poisson d'avril), le professeur veillera à ne pas imposer ses propres conceptions du vraisemblable à des adolescents.

Par ailleurs, on constatera rapidement que l'identification à un animal est plus facile à concevoir que celle à un objet; mais la «virtuosité» que requiert celle-ci suscite parfois plus d'intérêt chez les élèves que des histoires d'animaux.

4. Exemples de textes d'élèves

Monsieur Lepilleur était un voleur qui aimait bien les pies. Comme elles, il ne recherchait que des bijoux très brillants, qu'il cachait chez lui dans un coffret rond et brun. Pour ses vols, il mettait toujours un smoking en queue-de-pie. Le soir, il mangeait des grains de maïs et de blé, et ne buvait que de l'eau.

Un jour, Monsieur Lepilleur se promenait et il aperçut un enfant qui avait une belle montre bien brillante. Il courut à toute vitesse, et arracha la montre du bras de l'enfant, qui se mit à crier : «Maman, le monsieur m'a volé ma montre». Alors Lepilleur s'enfuit le plus vite possible et rentra chez lui mettre son butin à l'abri.

Le soir venu, il se prépara pour aller voler chez son voisin. Mais, par malchance, il fut surpris; il s'échappa et courut sur le toit de la maison; il arriva au bord de la corniche, mais son voisin était derrière lui. Il n'avait pas le choix, il devait sauter et voler. C'est ce qu'il fit, et tous les gens qui le virent s'envoler, furent stupéfaits. Depuis ce jour-là, plus personne ne revit Monsieur Lepilleur.


Monsieur Dupont avait mené une vie normale jusqu'à l'âge de quarante ans. Alors, sa solitude étant devenue trop lourde à supporter, il acheta plusieurs perroquets.

Quelques mois plus tard, Albert, un copain de Monsieur Dupont, vint lui rendre visite. Après quelques minutes de conversation, il s'aperçut que Monsieur Dupont répétait toutes les questions au lieu d'y répondre. Il constata aussi que la voix de son ami était devenue grinçante et désagréable.

Le lendemain, Monsieur Dupont alla chez le coiffeur qui le rasa sur les côtés en ne laissant qu'une crête toute déplumée sur son crâne : drôle de mode pour un homme d'une quarantaine d'années !

En rentrant chez lui, il avait une petite faim : son dîner était composé de graines de tournesol et de maïs.

Deux ou trois jours plus tard, son appartement prit feu. Effrayé, il ouvrit les fenêtres et les cages des perroquets. Ceux-ci, tout excités, s envolèrent du sixième étage, et Monsieur Dupont voulut en faire autant. ! se précipita vers la fenêtre et sauta dans le vide.

(Elèves du premier cycle de l'enseignement secondaire.)

Arthur était un gros boucher. Il était obnubilé par les porcs et commença petit à petit à leur ressembler. D'abord il ne se lava plus. Bientôt, à chaque repas, il fit les poubelles du quartier à quatre pattes. De retour à la maison, il mettait les ordures sur la table et commençait à manger goulûment. Un week-end, alors qu'il faisait du shopping, il trouva un costume rose, qu'il assortit bien sûr avec la chemise, les chaussures, les chaussettes et la cravate de la même couleur. Au bout de quelques semaines, il avait déjà pris une dizaine de kilos et continuait à engraisser quotidiennement. Arrivé à ce point, il n'y tint plus et il se trouva une jolie mare de boue dans laquelle se prélassaient déjà quelques cochons. Il s'y précipita en grognant bruyamment et pataugea joyeusement pendant plusieurs heures. Un collègue passant par là ramassa quelques cochons pour l'abattoir, et évidemment Arthur était du lot.

Quelques semaines plus tard, il se retrouva dans sa boucherie, mais cette fois, il était bel et bien dans le frigo.

(Elèves du troisième cycle de l'enseignement secondaire.)

5. Prolongements

«L'axolotl» de Julio CORTAZAR (Les Armes secrètes. Paris, Gallimard (Folio, 448), pp. 27-35) raconte la transformation d'un homme en batracien, avec une finesse et une habileté d'écriture rarement égalées : malgré sa difficulté, il serait certainement dommage de ne pas lire ce texte avec les élèves, au moins les plus âgés.

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