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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
La Promesse
de Luc et Jean-Pierre Dardenne
Belgique, 1996, 1h30

Ce dossier s'adresse aux enseignants qui verront le film avec leurs élèves. Les animations qui y sont décrites doivent avoir lieu rapidement après la vision du film alors que les souvenirs sont encore vifs dans les esprits. Ces animations sont destinées à des élèves âgés entre quatorze et dix-huit ans ans environ.

Un parcours d'adolescent

L'évolution des rapports entre Igor et son père

La première piste d'analyse que nous proposons d'ouvrir consiste à retracer l'évolution des relations entre Igor et son père, Roger.

Rappelons aux élèves que les récits qui mettent en scène des adolescents ont souvent ce point commun d'être des histoires d'éveil, d'initiation, de passage à l'âge adulte. (Sans doute les élèves se souviennent-ils de romans ou de films dont les personnages principaux sont des adolescents. Peuvent-ils en citer quelques-uns, bien connus, et résumer en quelques mots l'évolution des personnages et les circonstances de cette évolution?)

La «ligne» du récit

Proposons leur dès lors de reconstruire la «ligne» du film en se basant à la fois sur la succession d'épisodes marquants que l'on a rappelés et sur l'hypothèse que ce récit est celui de l'évolution d'Igor.

Peut-on lire un changement de la part d'Igor sur la seule base des quelques épisodes décisifs replacés dans l'ordre chronologique? Pour mieux cerner cette évolution, attachons-nous en premier lieu aux rapports entre l'adolescent et son père.

Au début du film, Igor assiste Roger dans l'«accueil» de nouveaux travailleurs clandestins, dans la perception des loyers, dans la préparation des certificats de logement, etc. Igor vient au secours de Roger lors de la visite des Inspecteurs du travail en faisant fuir les travailleurs clandestins et il abandonne pour cela définitivement son travail d'apprenti.

Igor se rend donc complice des activités illégales de son père, d'une manière relativement innocente mais pourtant dans des circonstances de plus en plus graves: de l'exploitation quotidienne de travailleurs clandestins à la «livraison» de clandestins à la police (c'est Igor qui parle aux quatre hommes du bateau qui les conduira en Amérique et qui les emmène au café où la rafle aura lieu).

Entente et complicité

Cette complicité, au sens juridique du terme (participation intentionnelle à la faute, au délit, au crime commis par un autre), se double d'une complicité au sens étendu du mot (entente profonde, spontanée, souvent inexprimée entre personnes). En effet, on peut voir dans le début du film plusieurs signes de cette connivence entretenue par Roger, connivence qui confine à l'égalité, à l'identité entre le père et le fils: Igor aura le même tatouage que Roger, celui-ci offre à Igor «pile» la même bague que lui-même porte, ils partagent les mêmes cigarettes, Roger laisse conduire sa camionnette par Igor, insiste pour que son fils l'appelle par son prénom, etc.

Le seul moment où Igor - nous parlons de ce qui se passe avant l'accident d'Hamidou - ne semble pas partager tous les choix de son père est celui où Roger l'oblige à remplir les certificats de logement alors qu'Igor voudrait rejoindre ses amis pour travailler au go-kart. Mais même lorsque son employeur lui donne un ultimatum (rester au travail ou rejoindre Roger et perdre son emploi), Igor n'hésite pas et sacrifie son job.

Ainsi, jusqu'au premier moment-clé du récit, la chute d'Hamidou, l'entente entre Igor et Roger est quasi parfaite.

Le début d'un désaccord

Le premier moment décisif que nous avons relevé est la chute d'Hamidou et la promesse qu'il fait faire à Igor. Mais plus que cette promesse (dont Roger ne saura jamais rien), c'est surtout le choix de laisser mourir Hamidou qui marque en premier le désaccord qui naît tout à coup entre Igor et Roger. Igor désire sauver Hamidou (il lui serre sa ceinture autour de la cuisse en guise de garrot en attendant de pouvoir l'emmener à l'hôpital) alors que Roger décide de le laisser mourir (il défait le garrot).

Complètement ébranlé par cet événement, Igor manifeste pour la première fois son désaccord en refusant d'obéir à Roger: il refuse de verser le béton sur le corps d'Hamidou.

La suite des événements et particulièrement le deuxième moment-clé du film (la fuite d'Igor avec Assita et Seydou) marquent bien le désaccord qui caractérise désormais les relations entre Igor et son père. En effet, si la fuite d'Igor avec Assita est particulièrement spectaculaire, elle ne constitue pourtant pas le premier exemple de la désobéissance d'Igor vis-à-vis de Roger.

Depuis la mort d'Hamidou, Igor s'est mis à agir pour son propre compte (auparavant, il semblait partager son temps entre le go-kart, le travail que lui confiait Roger et les bons moments partagés avec celui-ci). Par exemple, il aide Assita, en lui installant un nouveau poêle (que Roger réservait à son amie Maria) ou en lui faisant livrer de l'argent par Nabil pour lui permettre de payer les dettes d'Hamidou. Il se fera d'ailleurs battre pour cette «initiative». Enfin, il vole la camionnette de Roger pour contrecarrer ses projets. Cette réaction s'apparente d'ailleurs davantage à une fuite devant cette complicité forcée [1] qu'à une véritable prise en charge de lui-même et d'Assita.

L'aveu

Igor se désolidarise de Roger d'une manière encore plus nette lorsque celui-ci le retrouve au garage où il s'est réfugié avec Assita et son enfant. Devant le manque de coopération de Roger qui refuse de se rallier à son choix et de dire la vérité à Assita, Igor l'attache de manière à assurer sa fuite et le départ d'Assita.

Finalement, Igor trouve le courage d'avouer la mort de son mari à Assita, ce qui revient à dénoncer son père, coupable au minimum de ne pas avoir secouru Hamidou sinon de l'avoir tué.

Cette ligne de l'évolution des rapports entre Igor et Roger est donc celle d'une prise de distance entre le fils et le père. Mais cette revendication d'indépendance, somme toute classique chez les adolescents, se teinte ici d'une nuance plus grave. On pourrait résumer l'évolution de leurs relations par une formule comme «de la complicité à la dénonciation», ce qui confère un enjeu moral et pas strictement personnel à leur histoire [2]. Aussi, il nous semble important d'envisager le parcours d'Igor sous cet angle de la responsabilité morale.

L'évolution morale d'Igor

On l'a vu, le désaccord progressif entre Igor et son père est d'ordre moral. Le père et le fils font deux choix différents devant un «cas de conscience». Nous voudrions maintenant examiner la progression d'Igor sous cet angle: quelle est l'attitude morale d'Igor avant l'accident d'Hamidou? Et ensuite, comment gère-t-il son problème de conscience?

L'innocence

Au début du film, Igor commet, certes, des gestes répréhensibles (voler le portefeuille de la cliente du garage, participer à l'exploitation des travailleurs clandestins,) mais il ne semble pas vraiment conscient de la portée de ses actes. Il agit dans une sorte d'innocence (non pas au sens de non-culpabilité mais bien de naïveté) propre à l'enfance. En effet, toutes les scènes du go-kart rattachent Igor au monde de l'enfance. Ses deux amis aussi ont volé des jaguars pour fignoler leur engin sans véritable conscience du mal fait à autrui, très probablement. Cette «inconscience du mal» nous semble caractériser Igor bien mieux qu'une attitude de petit voyou.

Lorsque Hamidou tombe de l'échafaudage, Igor s'inquiète immédiatement de son état et fait très rapidement les gestes adéquats pour le sauver, sans oublier pour autant l'autre situation de crise: la visite des Inspecteurs du travail. En un temps très court, il fait donc tout ce qu'il faut pour sauver à la fois son père et Hamidou.

On peut donc juger qu'il fait le bon choix moral, celui de préserver le bien le plus important: la vie humaine. Roger, lui, fait le choix égoïste de laisser mourir Hamidou. En effet, pour sauver Hamidou, il faudrait l'emmener à l'hôpital, donner des explications: autant se dénoncer tout de suite et perdre tout le fruit de son «travail». Au choix moral spontané d'Igor, Roger oppose un choix immoral réfléchi.

Une perte de repères

Face à cette situation, Igor perd ses repères, il ne sait plus quoi faire et s'il ne participe pas vraiment à l'ensevelissement d'Hamidou, il ne l'empêche pas non plus. Igor est ébranlé et cela est bien visible: il oublie d'ôter ses chaussettes avant de prendre une douche et n'a plus d'appétit.

Hamidou mort et enterré, le mal est fait. Examinons maintenant comment Igor va gérer ce problème de conscience.

On peut imaginer qu'Igor se sent coupable de la mort d'Hamidou. (La chute était accidentelle - Roger s'est empressé de le lui rappeler - mais Igor aurait pu empêcher son père de faire disparaître Hamidou.) Aussi, Igor va tâcher de réduire ce sentiment de culpabilité en aidant Assita, en tenant la promesse qu'il a faite à Hamidou. Cette assistance à Assita, qui contrebalance sa non-assistance à Hamidou, est d'abord discrète, faussement naturelle: il lui installe un nouveau chauffage, il lui fait donner de quoi payer les dettes d'Hamidou. Mais quand Assita se fait agresser par Nabil, Igor s'éloigne pour ne plus entendre ses cris.

Ainsi, l'accident d'Hamidou a éveillé sa conscience morale mais celle-ci va avoir besoin de temps et d'expériences pour se développer. Igor aide «petitement» Assita; dans une situation de crise, il fuit comme un lâche.

La fuite

En prenant la fuite avec Assita, Igor accomplit un acte plus courageux. Il se trouve à nouveau dans une situation de crise, car Roger s'apprête à livrer Assita à un réseau de prostitution allemand. Cette fois, pour porter secours à la jeune femme, il doit braver l'autorité de son père et, accessoirement, la loi qui lui interdit de conduire un véhicule. Il ne s'agit plus ici de petits coups de main à la sauvette et anonymes mais bien d'une prise de position beaucoup plus affirmée.

Cette décision prise dans l'urgence (instantanée, comme l'avait été celle de serrer un garrot autour de la cuisse d'Hamidou) n'est pourtant pas le résultat d'une «maturation morale». Il s'agit encore d'une fuite devant le projet de Roger avec lequel Igor n'est pas d'accord. Ce geste un peu improvisé d'enlever Assita est la seule réponse possible au problème que vit Igor: se sentir coupable de la mort d'Hamidou, se sentir redevable vis-à-vis d'Assita et donc dans l'obligation de la sauver du sort qui l'attend.

Les scènes qui suivent ne donnent guère d'Igor une image beaucoup plus responsable. Sous la menace d'Assita, il la conduit à la police puis lui trouve un refuge dans le garage de son ancien patron. Mais là, Igor se fâche lorsqu'elle lui dit ne pas vouloir aller en Italie. Sa colère trahit son désir de la voir partir d'elle-même. Il lui dit à peu près ceci: «A quoi ça aura servi tout ce que j'ai fait pour toi? Pourquoi tu es venue? J'étais bien moi ici avant», et cette crise révèle bien la situation inextricable dans laquelle il se trouve: devoir aider Assita mais se sentir incapable de lui dire la vérité: que son mari est mort. Comme pour confirmer sa détresse intime, il se jette en pleurant dans les bras de la jeune femme. Igor est excédé mais Igor est encore un enfant.

Dire la vérité

Dans les scènes suivantes, Igor suit Assita plus qu'il ne l'assiste ou ne la prend en charge.

Mais la véritable responsabilité d'Igor n'est pas de «s'occuper d'Assita et de Seydou» (qu'est-ce que cela veut dire?) mais bien de lui dire la vérité. Seule la vérité pourra soulager son problème de conscience. C'est aussi le seul moyen d'aider vraiment Assita, en lui permettant de faire son deuil et d'envisager une autre vie.

Par deux fois l'occasion lui est donnée de prendre cette responsabilité. Après leur dispute, Igor retrouve Assita sous la pluie, à bout de forces et de nerfs, qui veut emmener Seydou à l'hôpital. Assita demande alors à Igor si son mari est mort, «elle doit savoir». «Non» répond-il. Un peu plus tard, Assita pose la même question au devin. Celui-ci ne voit pas la tombe d'Hamidou dans le cimetière des ancêtres. A cette réponse un peu ambiguë (cela signifie qu'Hamidou mourra à l'étranger, loin de sa terre natale), Igor se sent mal mais ne dit rien.

La dernière chance

Quand Roger les retrouve au garage, Igor lui laisse une ultime chance qui réglerait à la fois son problème de conscience et son différend avec son père: il lui propose d'aller, ensemble, dire la vérité à Assita. Roger refuse, les deux hommes se battent, Assita assomme Roger et Igor attache son père.

Seul avec Assita, Igor lui avoue enfin la mort d'Hamidou. Cet aveu confirme son choix moral du début. Cette décision est, cette fois, mûrement réfléchie (plus d'une semaine s'est écoulée depuis l'accident d'Hamidou). Cet aveu permet bien sûr à Igor de soulager sa conscience mais ce n'est pas seulement pour son bien-être personnel qu'il agit ainsi. Il dit la vérité à Assita à la dernière minute, juste avant qu'elle ne monte dans le train.

Cela signifie que c'est l'avenir d'Assita qu'il prend en compte. Il s'agit moins de se soulager que de permettre à Assita de faire son deuil et sans doute de ramener Hamidou «dans le cimetière des ancêtres». Igor reste donc jusqu'au bout fidèle au choix moral qu'il a fait.

Un parcours exemplaire?

Le parcours moral d'Igor est exemplaire. Pour nous spectateurs, qui sommes étrangers à l'affaire, Igor fait le bon choix. Ce choix - irréfléchi dans un premier temps - laissait l'impression réjouissante d'une justice spontanée: Igor ne pense pas aux problèmes qu'Hamidou blessé pourrait leur causer à lui et son père mais place avant toute autre considération la vie humaine.

C'est le geste de son père qui lui fait prendre conscience de l'incompatibilité entre des valeurs «supérieures» et l'individualisme, le «chacun pour soi» que défend Roger, comme beaucoup d'autres, dans notre société. La délité d'Igor à son choix moral, bien souvent et durement menacée, triomphe finalement et fait de son parcours un message d'espoir, d'autant plus fort qu'il n'est pas naïf mais au contraire tout à fait réaliste.

Pour terminer, on pourra reporter l'évolution morale d'Igor sur un schéma du film et visualiser ainsi clairement le mouvement d'ensemble du récit.

Photo du film

 


[1] On aura pu noter combien cette complicité est un enjeu important des relations entre Igor et son père au cours de la scène qui suit la «correction» infligée à Igor. Roger cherche à se réconcilier avec son fils en utilisant toutes les ficelles qui sont à sa disposition: il lui propose de finir son tatouage, le chatouille, lui soutire des confidences («Tu as déjà été avec une femme?») et l'emmène finalement au karaoké où Igor se laissera draguer par une femme sans doute payée par Roger...

[2] Les scénaristes du film ont-ils choisi par hasard les prénoms IGOR et ROGER, dont les dernières lettres de l'un sont les premières de l'autre? Comme si les prénoms mêmes indiquaient deux directions opposées, comme si là où finit l'un commence l'autre?

Photo du film


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