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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Rundskop — Tête de bœuf
de Michaël R. Roskam
Belgique, 2011, 2h09
avec Matthias Schoenarts, Jeroen Perceval, Jeanne Dandoy


L'analyse proposée ici s'adresse notamment aux animateurs en éducation permanente qui verront Tête de bœuf avec un large public et qui souhaiteront mener une réflexion plus approfondie sur ce film.

Le film

image du filmRenfermé et imprévisible, Jacky Vanmarsenille est un éleveur du Limbourg belge, impliqué dans le trafic d'hormones destinées au bétail. Un jour, un vétérinaire est assassiné par la mafia des hormones, ce qui resserre la surveillance de la police. Au même moment, Jacky est approché par d'autres trafiquants pour mettre en place un nouveau réseau. Mais ces contacts font resurgir un passé enfoui depuis 20 ans, un passé que Jacky veut à tout prix garder secret.

Le film de Michaël R. Roskam est une fiction ancrée dans sa région d'origine, ce qui ne l'a pas empêché de rencontrer un succès international. En effet, il présente une densité qui tient sous doute à différentes dimensions : il s'agit d'un polar, dans un milieu rural finement observé et décrit, un polar qui se double d'une tragédie, tout en ménageant des instants d'humour.


Le terreau

image du filmLa fiction de Michaël R. Roskam s'enracine dans un terreau qui lui préexiste : les terres agricoles du Limbourg belge. On y élève du « blanc bleu belge », un bovin extrêmement viandeux, obtenu à force de sélections génétiques, dont l'arrière-train est déjà si volumineux à la naissance que celle-ci se fait quasi systématiquement par césarienne. Mais la production de viande peut encore être accrue et accélérée par l'injection d'hormones de croissance, une pratique illégale. Il s'est ainsi développé une « mafia des hormones » qui a commandité en 1995 l'assassinat du vétérinaire Karel Van Noppen, inspecteur au ministère de la santé, qui luttait précisément contre ce trafic d'hormones.

Le film se déroule à proximité de la frontière linguistique, qui est à la fois un lieu de contact et de tension entre les deux principales communautés linguistiques de Belgique : Flamands et Wallons.


La tragédie

C'est dans ce contexte que s'inscrit la tragédie personnelle d'un homme, Jacky Vanmarsenille, qui nous est révélée au cours d'un flash-back (en deux parties) : enfant, Jacky a été émasculé par un adolescent wallon malade mental. Cette mutilation, qui l'oblige à s'injecter des hormones sexuelles depuis la puberté (pour développer les caractères sexuels secondaires) a évidemment produit une grande frustration : Jacky est impuissant. Les relations amoureuses lui sont inaccessibles. Il souffre de ne pas pouvoir fonder une famille. Il se sent précisément comme les bœufs qu'il engraisse, confie-t-il à son ami d'enfance, Diederik.

Mais cette mutilation fait aussi l'objet d'un secret que seuls connaissent les parents de Jacky, son frère Stevie, la famille de l'agresseur (les Schepers) et un témoin, Diederik, qui était un ami de Jacky et qui a assisté à l'agression. Si ce secret était révélé, l'humiliation et la stigmatisation viendraient s'ajouter à la frustration, ce qui serait bien évidemment intolérable pour Jacky, qui cache son handicap à tout son entourage.


Le polar

image du filmL'intrigue policière du film commence avec deux événements presque concomitants : l'assassinat d'un inspecteur vétérinaire, Daems, par la mafia des hormones (la référence à l'assassinat bien réel de Karel Van Noppen en 1995 est évidente) et l'établissement de contacts entre trafiquants de régions différentes pour l'établissement d'un nouveau réseau.

Alors que la police intensifie les recherches, suite à l'assassinat de Daems, un indic' est rapidement identifié par le spectateur : Diederik, homme de main de De Kuyper (un trafiquant agissant en Flandre occidentale) a des contacts réguliers avec la police.

Lors de la première réunion entre le clan de De Kuyper et Jacky accompagné par Sam Raymond (le vétérinaire qui lui fournit les produits), Jacky est mal à l'aise. « Il y a quelque chose qui cloche » dit-il. Il justifie sa réticence par le climat qui n'est pas propice, en raison de l'assassinat de Daems et de la surveillance policière qui s'est accentuée. Le spectateur, qui sait, lui, que Diederik est un indic' peut, dans un premier temps, interpréter la réticence de Jacky comme le résultat d'une intuition, comme s'il sentait le danger que Diederik représente… Mais en réalité, Jacky reconnaît en Diederik son ami d'enfance qui a assisté à l'agression commise par Bruno Schepers. La menace que représente Diederik ne tient pas au fait qu'il est un indic' mais bien au fait qu'il connaît la blessure de Jacky et qu'il pourrait la révéler.


L'atmosphère

image du filmPassé le prologue, la première scène du film montre Jacky en train d'intimider un fermier : il le menace en lui donnant de petites claques au visage. La tension et la violence, plus ou moins contenue, réapparaissent dans le film, notamment lors de la première altercation entre le jeune Bruno Schepers et les deux gamins, une scène dont la tonalité est très proche de la première. La violence du jeune Schepers est « sexualisée » (Bruno reproche aux garçons d'avoir regardé sa sœur et demande s'ils veulent « la baiser »). D'une manière générale, les références et les allusions sexuelles sont fréquentes : Jacky et Diederik, enfants, sont impatients d'avoir une vie sexuelle active et ils rêvassent devant la vitrine d'un bordel ; les gamins surprennent Bruno qui se masturbe, et c'est cette intrusion qui va causer le malheur de Jacky puisque Bruno s'en prendra précisément à ses organes sexuels ; quand Sam Raymond veut fêter le succès de la réunion avec De Kuyper, il propose à Jacky d'aller au bordel. Ainsi, le sexe est considéré comme un plaisir qu'on consomme quand on pense mériter une récompense et les gêneurs sont appelés « casse-couilles ».

Toutes ces allusions sexuelles rendent la frustration de Jacky plus intolérable encore. D'autant plus que le milieu dans lequel il évolue est relativement ignare. Ainsi, sa mère demande au médecin qui est venu constater la castration de Jacky si son fils va devenir homosexuel. Jacky lui-même a un registre de représentations et de comportements assez étroit : quand il confie son mal-être à Diederik, qui est venu l'avertir que la police allait arriver, et que celui-ci, touché par sa confiance, le prend dans ses bras, Jacky le repousse en lui demandant s'il est « pédé ou quoi ? ». Quand Jacky parle avec Lucia dans la boîte de nuit et que la jeune femme lui dit que son amie en pince pour Patrick, le patron de la boîte, Jacky demande si elle parle bien du nègre, à quoi Lucia répond que « chez nous, on dit un Black » :image du film la différence de langage marque bien l'écart qui existe entre les deux personnes, même si aucun des deux ne mesure sans doute exactement la connotation de ses propres mots. Jacky est suffisamment habile pour s'injecter des produits à la seringue dans le corps, mais s'asperge involontairement de parfum, en manipulant mal le mini-vaporisateur. Ensuite, un homme de son entourage ricane parce qu'il a mis « de la cocotte ».

Tous ces petits détails contribuent à dresser un tableau assez ironique d'un milieu qui a des représentations extrêmement stéréotypées, notamment en matière de genre sexuel. Mais la fragilité des personnages, de Jacky en particulier, ne permet pas d'assimiler cette ironie à du cynisme.

En effet, si Jacky vit dans un environnement où le sexe est un produit de consommation comme un autre (comme la viande, pourrait-on dire), et où la masculinité est associée à la force et à la violence, celui-ci souffre de ne pas avoir accès à « l'autre moitié du monde », la féminité, qu'il associe à la famille, à la douceur. Ce n'est pas un hasard si Lucia, le premier et seul amour de Jacky, travaille dans une parfumerie, un endroit dédié au soin de soi, où elle affirme à Jacky qui veut acheter un parfum que « c'est important de sentir bon mais aussi de se sentir bien ». La force du film tient peut-être à cette tension permanente entre les extrêmes : la force brute de Jacky face à sa fragilité profonde ; la violence à laquelle il recourt vite et souvent face à une douceur inaccessible ; la masculinité exacerbée face à la féminité inaccessible ; l'étroitesse d'esprit face à la tolérance.


Une question d'onomastique…

Les noms et prénoms des personnages constituent des indices de l'origine des personnes et donc des contacts et des unions qui se sont produits au cours des années et des siècles. Le film met en scène des Flamands, des Wallons, des Wallons d'origine italienne, et même un noir.

Si le prénom Jacky est relativement neutre, le nom Vanmarsenille est clairement flamand, par le « van », bien que « marsenille » ait une consonance plus francophone que flamande. On notera aussi que le père de Jacky s'appelle Jean (et non pas Jan) comme si la famille avait un passé francophone encore très récent.

Le monde de la mafia des hormones est très flamand (De Kuyper, Richter, Diederik Maes), à l'exception de Sam Raymond.

Quant au côté francophone, il peut également avoir des antécédents flamands, puisque la famille de l'agresseur de Jacky s'appelle Schepers. Les enfants ont toutefois des prénoms à consonance italienne, Bruno et Lucia, ce qui laisse supposer une grande proximité avec la communauté italienne, peut-être par la mère.

De la même manière, les garagistes David et Christian Filipini sont également d'origine italienne.

Ainsi, les personnages du film, même s'ils semblent très séparés et même opposés par la langue, sont en fait issus de communautés qui se sont largement mélangées : Flamands, Wallons, immigrés italiens.

L'apparition de Patrick, le patron de la boîte de nuit, qui est noir, (et qui exerce son charme notamment sur l'amie de Lucia) peut être vue comme un clin d'œil : la mixité semble (heureusement) avoir encore de beaux jours devant elle.

Le commerce est prépondérant dans l'établissement de contacts entre personnes d'origine ou de communautés différentes : Stevie Vanmarsenille achète ses pneus chez les Filipini, des garagistes liégeois qui sont aussi sollicités par la mafia flamande des hormones. Le père de Jacky et de celui de Diederik se rendaient déjà chez Schepers, de l'autre côté de la frontière linguistique toute proche, pour se procurer des produits, alors que leurs fils étaient encore de jeunes garçons. Jacky se rend dans une boîte de nuit tenue par un noir francophone, qui lui fait acheter une chemise, vêtement obligatoire pour pouvoir y entrer… Après sa dispute avec Sam Raymond, Jacky se fournit en produits auprès d'un autre vétérinaire, francophone, qui lui parle dans un mélange assez savoureux des deux langues. Enfin, la « chaussée de l'amour », où s'alignent les bordels, relie les villes de Saint-Trond et Liège, en traversant donc la frontière linguistique. Tout se passe comme si on oubliait les dissensions communautaires, quand il s'agit de faire commerce.

image du film

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