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Une étude proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Les Sentiers de la gloire
de Stanley Kubrick
États-Unis, 1957, 1 h 28


L'étude proposée ici dans le cadre de l'éducation permanente s'adresse à tous les spectateurs et spectatrices qui souhaiteront approfondir les réflexions suscitées par la vision du film de Stanley Kubrick, Les Sentiers de la gloire. On reviendra en particulier sur la dimension historique du film qui mérite certainement une réflexion complémentaire.

Le film

Les Sentiers de la gloire réalisé par Stanley Kubrick en 1957 évoque une des pages noires de la Première Guerre mondiale, celle de ces soldats accusés de désertion ou de désobéissance en présence de l'ennemi et « exécutés pour l'exemple » en présence de leurs camarades réunis. Si le film est bien évidemment une reconstitution, qui se base d'ailleurs sur un roman publié en 1935 par Humphrey Cobb, un Américain qui avait servi à partir de 1916 dans l'armée canadienne, il s'appuyait sur des faits authentiques, sans doute polémiques, qui mettaient en cause les autorités militaires françaises. Au-delà de la question des fusillés pour l'exemple, le film de Kubrick comme d'ailleurs le roman dont il s'inspirait mettait en cause la manière dont les responsables militaires de l'époque avaient dirigé les opérations sans se soucier vraiment du coût humain de leurs offensives, du sang versé par des milliers sinon des millions de fantassins.

Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale sont donc l'occasion de revenir sur ce film qui, sans être formellement censuré, n'a pas pu être montré en France au moment de sa sortie internationale en 1957 et y est resté pratiquement invisible jusqu'en 1975. Célébré aujourd'hui comme un classique, considéré comme une des premières réalisations majeures de Stanley Kubrick, les Sentiers de la gloire doit cependant être interrogé comme toute œuvre à prétention historique en tenant compte notamment des avancées historiographiques sur la question. L'on trouvera ici une approche historique sur les faits, événements et interprétations qui sont évoqués directement ou indirectement par le film. Il s'agira sans doute moins d'apporter des réponses définitives ‹ même si des recherches précises permettent par exemple aujourd'hui de savoir combien de soldats ont effectivement été fusillés après leur passage devant des conseils de guerre ‹ que de susciter un questionnement de type historique mais aussi moral et politique (au sens le plus fort du terme) sur les événements mis en scène ou indirectement évoqués.

Destination

Devenu un classique au fil des ans, Les Sentiers de la gloire peut être vu par un large public intéressé par la période évoquée ou par la problématique générale du film (la guerre, l'autorité, le pacifismeŠ).

Entre vérité et reconstitution

Le film de Stanley Kubrick les Sentiers de la gloire évoque des faits qui aujourd'hui encore font débat sinon polémique, qu'il s'agisse des offensives meurtrières menées par l'armée française pendant la Première Guerre mondiale ou des fusillés pour l'exemple, dont aujourd'hui encore beaucoup en France demandent la réhabilitation[1]. Il convient donc de replacer ce film dans son contexte historique, que ce soit pour mieux comprendre les faits évoqués, pour en mesurer l'ampleur, pour en estimer l'éventuelle véracité ou pour poser un jugement moral, politique ou simplement humain sur ces faits.

D'un point de vue historique, le film pose notamment la question générale de l'obéissance et de la répression militaire : les faits relatés furent-ils exceptionnels ou témoignent-ils d'une politique générale et constante qui a pu prendre également d'autres formes extrêmement brutales (comme des exécutions sommaires) ou moins radicales (des condamnations à des peines d'emprisonnement) ? Et de l'autre côté, quelle fut l'attitude des soldats ? la soumission, la révolte, des formes plus ou moins affirmées de désobéissance ? Sans anticiper les réponses, on sait bien que la question des fusillés pour l'exemple est liée (et parfois confondue) avec celle des mutineries qui ont secoué l'armée française au printemps 1917.

D'un point de vue moral ou politique, le film pose de nombreuses questions, notamment à un public qui vit dans un contexte social, mental et culturel très différent ‹ ne serait-ce que par l'abolition de la peine de mort dans la Communauté Européenne ‹ de celui des protagonistes du film. Ainsi, peut-on demander à des hommes de mourir pour la patrie ? Est-il juste de condamner et surtout d'exécuter des soldats qui ont refusé pour différentes raisons d'obéir aux ordres ? Est-il légitime de fusiller des hommes « pour l'exemple » ? Et ce qui était peut-être légitime ou admis il y a cent ans l'est-il encore aujourd'hui ?

L'objectif de l'étude proposée ici est donc d'expliciter les questions mêmes que pose le film à travers la mise en scène d'événements dramatiques, questions qui ont un aspect historique mais également une dimension morale et politique (au sens large).

Les réactions des spectateurs

La vision des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick suscitera certainement des réactions chez les spectateurs, jeunes ou moins jeunes, et il nous paraît pertinent de s'appuyer sur ces réactions, telles qu'on peut les recueillir à la sortie d'une salle de cinéma, pour mener une réflexion plus approfondie sur les questionnements qu'il devrait susciter. Il nous paraît également important de partir du film lui-même et ne pas l'utiliser comme un simple prétexte pour évoquer un contexte historique beaucoup plus large (comme le déroulement de la Première Guerre mondiale) ou pour aborder des questions morales très éloignées des Sentiers de la gloire. Dans un premier temps, il nous paraît indispensable d'interroger le film, son propos qui n'est pas explicité en tant que tel, et son auteur qui n'apparaît pas à l'écran.

On considérera ici l'auteur du film comme étant une «figure» hypothétique, reconstruite à partir du film lui-même, même s'il n'apparaît pas en tant que tel à l'écran : nous supposons en voyant le film qu'il a été réalisé sous la responsabilité d'une seule personne (même si elle a dirigé une équipe de réalisation) qui en assume la responsabilité au sens fort du terme, et que tous les éléments filmiques ont été choisis, mis en scène, agencés en fonction d'intentions implicites dont nous pouvons (ou non) reconstruire le sens. De façon pratique, l'on considérera bien sûr que l'auteur des Sentiers de la gloire est Stanley Kubrick, mais de façon théorique, l'on doit reconnaître que l'auteur en ce sens ne se confond pas nécessairement avec le cinéaste, personne réelle qui peut donner par exemple dans des interviews des interprétations divergentes de son film.

L'on commencera par aborder les questions morales et politiques soulevées par le film avant de revenir de façon plus approfondie sur le contexte historique.

A. Un questionnement moral et politique

Il est sans doute évident pour tout le monde que les Sentiers de la gloire vise à susciter l'indignation des spectateurs face à une justice militaire brutale et arbitraire, face également à un commandement dont la stratégie semble inutilement meurtrière. Mais quels sont les éléments précis du film, les situations exactes, les faits et gestes qui sont effectivement condamnables ? On commencera donc par rappeler les différents événements dont peuvent se souvenir facilement les spectateurs et que l'on peut estimer ‹ même si c'est de façon intuitive ‹ moralement condamnables.

Les principales séquences des Sentiers de la gloire

  • Le général Broulard, commandant de division, incite le général de brigade Mireau à lancer une attaque contre la fourmilière; ce dernier semble d'abord hésiter puis il accepte la mission.
  • Le général Mireau rend visite dans les tranchées au colonel Dax; il croise notamment un soldat qui semble choqué et hébété.
  • Le colonel Dax ordonne une patrouille de nuit qui se termine mal.
  • Le lendemain, le colonel Dax mène l'assaut, mais il s'aperçoit qu'une compagnie n'a pas suivi et est restée dans les tranchées. Il revient sur ses pas et essaie sans succès de convaincre les hommes de monter à l'assaut. Le général Mireau qui observe la scène ordonne à l'artillerie de bombarder ces hommes (ordre qui est refusé). L'assaut est finalement un échec.
  • Le général Mireau furieux exige qu'une centaine d'hommes des différentes compagnies soient exécutés. Après discussion avec le général Broulard, il n'exige que l'exécution de trois hommes.
  • Trois lieutenants doivent chacun choisir un homme dans leur compagnie.
  • Ceux-ci se retrouvent devant la cour martiale, défendus par le colonel Dax.
  • Le colonel Dax apprend que le général Mireau a donné l'ordre à l'artillerie de bombarder les tranchées françaises. Il en réfère au général Broulard.
  • Les trois soldats, dont un porté sur un brancard, sont exécutés devant le régiment.
  • Le général Broulard annonce au général Mireau qu'il y aura une enquête à ce propos. Il propose ensuite au colonel Dax le poste du généralŠ

Quelques points de discussion

À propos de ces différents événements, il est intéressant d'expliciter les émotions spontanées que l'on peut ressentir à la vision du film à travers quelques questions simples mais qui doivent révéler les fondements de notre sens élémentaire de la justice (sens de la justice qui n'est sans doute pas « naturel » et qui est le résultat de notre propre formation et peut donc varier selon les individus) :

  • En quoi ces événements sont-ils révoltants (ou non)?
  • Peut-on les qualifier d'injustes?
  • Quels principes de justice élémentaire sont (ou non) bafoués par les individus mis en cause dans le film?
  • Est-ce le même type d'injustice qui est dénoncé par l'auteur du film au cours de ces différents épisodes?
  • Nos sentiments d'injustice sont-ils partagés par certains protagonistes?

Commentaires : l'exercice du pouvoir

Toutes les situations concernées mettent en cause l'exercice d'un pouvoir que l'on peut considérer comme excessif ou arbitraire.

Image du filmLes généraux décident d'une offensive avec des moyens limités, envoyant ainsi les soldats à la mort. Ils ne témoignent d'aucune compassion à leur égard en niant par exemple l'existence de l'état de choc (shell shock) ou en ordonnant de tirer sur leurs propres troupes accusées de lâcheté.

Ce pouvoir est donc excessif ‹ on envoie sans hésitation des milliers d'hommes à la mort pour un résultat incertain ‹ et arbitraire ‹ on choisit un homme au hasard dans chaque compagnie (un seul des lieutenants choisit un soldat au hasard pour être jugé devant le conseil de guerre, les deux autres ayant des motifs officiels ou inavoués pour désigner les soldats ; mais le général lui se moque de savoir qui précisément sera jugé et exécuté pour l'exemple) ‹, mais il est surtout injuste puisqu'il prétend punir des fautes bénignes ou qui n'ont pas été commises, alors même que ce pouvoir prétend incarner la Justice (notamment au sens judiciaire du terme). Autrement dit, la Justice militaire est fondamentalement inégalitaire, contrairement à ce qu'elle prétend être.

On le voit très clairement à l'issue de la patrouille de nuit où le lieutenant paniqué tue par erreur un de ses propres hommes. Alors que l'autre soldat veut le dénoncer, il réplique que sa parole d'officier vaudra plus que celle d'un simple caporalŠ De la même manière, le procès des trois soldats se révèle être une mascarade ‹ l'acte d'accusation n'est même pas lu ‹, et les juges ne tiennent absolument pas compte des circonstances où les faits se sont déroulés.

Le film de Kubrick va cependant au-delà de cette dénonciation puisqu'il met également en cause des motivations cachées dans le chef de ceux qui exercent l'autorité. C'est le cas notamment du lieutenant impliqué dans la patrouille de nuit puisqu'il désigne pour le conseil de guerre le soldat qui pourrait dénoncer son attitude pendant cette patrouille.

Dans la même perspective, on comprend facilement au début du film que le général Mireau accepte de lancer ses troupes à l'assaut de la fourmilière malgré le manque de moyens parce que le général Broulard lui a fait miroiter une promotion inattendue. Les motivations de ce dernier ne semblent pas non plus beaucoup plus reluisantes puisqu'il parle de façon vague des pressions de la presse et du monde politique auxquelles il cède sans véritable considération stratégique.

Mais c'est évidemment l'attitude ultérieure du général Mireau qui est surtout condamnable puisqu'il refuse d'admettre qu'il est sans aucun doute le premier responsable de l'échec de l'offensive : il préfère au contraire accuser quelques soldats pris au hasard qui seront ‹ il le sait et le souhaite ‹ condamnés à mort. Autrement dit, ce sont des motifs personnels et égoïstes ‹ le ressentiment du général face à son propre échec, et non des principes d'une justice même sévère, qui conduiront à l'exécution de trois soldats.

Seul le colonel Dax s'opposera à cette justice partiale en prenant la défense des accusés, mais il ne sera pas entendu, et l'on comprend que les officiers qui composent le conseil de guerre (en particulier le président) soutiennent le général Mireau par solidarité entre officiers. Ici aussi, l'on retrouve le caractère profondément inégalitaire de cette justice militaire au service essentiellement du commandement.

Prolongement

Si le film les Sentiers de la gloire montre ainsi à l'œuvre dans l'armée française en 1916 un pouvoir profondément inégalitaire, excessif et arbitraire, il ne permet pas de répondre à la question plus générale de la légitimité ‹ ou non ‹ de l'autorité militaire : le général Mireau et les autres officiers ont-ils outrepassé les limites de leur fonction ‹ et dans ce cas, il s'agirait d'excès personnels ‹ ou bien est-ce toute l'institution qui a permis l'exercice d'un pouvoir arbitraire et excessif ? Même si l'on devine que la réponse de Kubrick penche pour un antimilitarisme de principe, la réflexion morale et politique doit donc se prolonger par un questionnement général sur l'institution militaire, en particulier à une époque où, dans la plupart des pays occidentaux, le service militaire obligatoire a cédé la place à des armées de métier. Sans prétendre apporter de réponses définitives à ce propos, il convient de poser explicitement des questions comme :

  • Peut-on demander à des citoyens de mourir pour la patrie ?
  • Une armée est-elle nécessaire ? Ou un pacifisme de principe devrait-il interdire en toutes circonstances de recourir à la force armée ?
  • Y a-t-il d'autres causes que la défense de la patrie qui justifieraient que les citoyens doivent prendre des risques personnels élevés ? Par exemple en cas de catastrophe ou d'épidémie ?
  • Est-il normal que l'on paie des soldats professionnels plutôt que de demander à tous de participer à la défense nationale ?
  • Si l'on admet que les citoyens peuvent être appelés à défendre leur pays par les armes, y a-t-il des limites aux efforts qui sont demandés ?
  • Un soldat peut-il refuser d'obéir ?
  • Un soldat peut-il se retrouver dans l'incapacité d'obéir ?
  • L'autorité des officiers dans une armée est-elle légitime ? Y a-il des limites à cette autorité ? Un officier a-t-il droit de vie et mort sur ses soldats ? A-t-il le droit de punir des soldats ?
  • De manière générale, qu'est-ce qui légitime une autorité qui n'est pas élue (comme c'est le cas à l'école, dans l'institution judiciaire, dans les administrations, dans les entreprises privéesŠ) ? Y a-t-il des limites à l'exercice de cette autorité ? et aux sanctions qu'elle peut infliger ? Toutes les autorités sont-elles illégitimes ? Même la police de la route ?
Toutes ces questions n'appellent pas bien sûr de réponse unique, et elles visent avant tout à provoquer le débat et la réflexion.

La problématique historique

Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick est une reconstitution avec des acteurs célèbres (comme Kirk Douglas) ou moins célèbres qui ont interprété des rôles et les ont joués dans des décors construits ou aménagés pour la caméra. Pour de nombreux éléments, on peut même parler de fiction puisque ni les généraux Mireau ou Broulard, ni le colonel Dax, ni même le 701e régiment d'infanterie n'ont existé pendant la Première Guerre mondialeŠ Bien entendu, Stanley Kubrick n'a jamais prétendu à une exactitude de détail, et il laisse seulement entendre que des faits similaires à ceux montrés dans le film se sont déroulés pendant la Première Guerre mondiale. Mais c'est aux spectateurs à faire ‹ s'ils en sont capables ‹ ce travail d'interprétation et de généralisation historiques.

Image du filmMais sans recherche, sans informations extérieures, un tel travail risque d'être très sommaire sinon même trivial : il y a certainement eu des fusillés pour l'exemple pendant la Première Guerre mondialeŠ C'est donc à une telle recherche que l'on souhaite à présent procéder. La liste des questions que peut susciter la vision des Sentiers de la gloire n'est cependant pas limitée, et la recherche peut prendre une ampleur plus ou moins grande en fonction de l'intérêt des uns et des autres. Ainsi, l'on peut se poser des questions aussi diverses que :

  • Combien y a-t-il eu de « fusillés pour l'exemple » dans l'armée française pendant la Première Guerre mondiale? Et dans les autres armées?
  • Cette pratique fut-elle constante pendant la guerre ou a-t-elle été plus importante à certains moments? La condamnation à mort était-elle la peine la plus fréquente? Ou les tribunaux militaires disposaient-ils d'une gamme de sanctions possibles?
  • Quelle fut la réaction des soldats, de l'opinion publique, des hommes politiques à ces condamnations à mort?
  • Pourquoi les autorités militaires ont-elles recouru à de telles pratiques? De quels moyens disposaient les officiers, notamment de terrain, pour se faire obéir?
  • De manière générale, quelle fut l'attitude des soldats? Les refus de monter au combat, comme on le voit dans le film, furent-ils rares ou fréquents? L'obéissance était-elle générale ou a-t-on assisté à des rébellions ou des insoumissions?
  • Qu'est-ce qui motivait les soldats à obéir? Le sens du devoir, l'amour de la patrie ou au contraire la crainte des conseils de guerre et de la répression militaire?
  • Les attaques comme celles montrées dans les Sentiers de la gloire, très meurtrières et inutiles furent-elles fréquentes, journalières même, ou au contraire rares et ponctuelles, le quotidien des soldats étant plutôt fait de gardes et de corvées diverses dans les tranchées?
  • etc.

Il est relativement facile de trouver des informations sur ces différentes questions, ne serait-ce qu'en consultant Internet, car cette période et ces événements ont fait l'objet ces dernières années de nombreux travaux historiques souvent de grande qualité. On peut même dire que le nombre d'ouvrages sur ces questions et plus largement sur les différents aspects de la Première Guerre mondiale est pléthorique, et qu'une personne seule (à moins d'être historien de profession) peut difficilement en prendre complètement connaissance. En outre, tous ces ouvrages ne sont sans doute pas de même qualité, et les informations que l'on trouve sur Internet sont souvent approximatives, de seconde main, parfois tendancieuses et erronées.

L'on ne prétendra donc pas apporter ici toutes les réponses aux questions posées, ni recenser l'ensemble des ouvrages sur ces différents sujets. On donnera seulement un certain nombre d'indications bibliographiques ainsi que des éléments de réponses en tenant compte en particulier des informations les plus récentes et qui étaient sans doute inconnues de Stanley Kubrick et de ses conseillers à l'époque de la réalisation du film. Mais l'on mettra aussi en lumière les conflits actuels d'interprétation entre historiens, en particulier sur la problématique de l'obéissance des soldats. Cette problématique est, on le comprend aisément, au centre même du film de Kubrick.

Bibliographie

Il n'est pas possible d'établir une bibliographie complète de l'historiographie de la Première Guerre mondiale. On se contentera ici de citer un certain nombre d'ouvrages récents (en français) qui ont notamment marqué le débat entre historiens.

  • Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18. Retrouver la guerre. Paris, Gallimard, 2000.
  • André Bach, Fusillés pour l'exemple. 1914-1915. Paris, Tallandier, 2003.
  • André Bach, Justice militaire. 1915-1916. Paris, Éditions Vendémiaire, 2013.
  • Jean-Jacques Becker, Gerd Krumeich, La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande. Paris, Tallandier, 2008.
  • André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins. Paris, Gallimard, 2010.
  • Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918. Les intellectuels rencontrent le peuple. Paris, Seuil, 2013.
  • Frédéric Rousseau, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18. Paris, Seuil, 1999.
  • Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres ? La relation d'autorité dans l'armée française de la Grande Guerre. Paris EHESS, 2011.

L'ouvrage de Jean-Jacques Becker et Gerd Krumeich contient en particulier une bibliographie beaucoup plus complète. Par ailleurs, à ces ouvrages relativement récents, l'on ajoutera celui de John Keegan qui a profondément renouvelé l'approche historique des combattants en guerre à travers notamment sa description de la bataille de la Somme en 1916, vue du point de vue des soldats britanniques :

  • John Keegan, Anatomie de la bataille. Azincourt 1415, Waterloo 1815, La Somme 1916. Paris, Perrin, 2013 (réédition).

Commentaires : guerre et justice militaires

La guerre des tranchées

L'expression « guerre des tranchées » est souvent synonyme de la Première Guerre mondiale. Il faut cependant rappeler qu'elle succède, sur le front de l'Ouest, à une guerre de mouvement, particulièrement meurtrière qui se déroule d'août 1914 à la mi-décembre : après la bataille de la Marne (5-12 septembre) qui stoppe l'avancée allemande en France et après que les deux armées ont tenté vainement de se déborder par l'Ouest (dans ce qu'on appelle la « course à la mer »), le front se stabilise, et les soldats français découvrent que les troupes ennemies se sont enterrées dans un réseau de tranchées souvent fortifiées sur un front de plus de 700 kilomètres de la Mer du Nord en Belgique à la frontière suisse.

Cette carte retrace de façon sommaire les opérations militaires au début de la guerre :
1. Les troupes allemandes envahissent la Belgique et pénètrent en France par la frontière nord. Les troupes françaises qui se sont portées au contact des Allemands subissent de lourdes pertes et refluent.
2. L'armée française qui semble battue parvient, avec des troupes britanniques, à stopper l'avance allemande et à mener une contre-offensive au cours de la bataille de la Marne.
3. Les armées française et allemande essaient de se déborder mutuellement par l'ouest dans ce qu'on nommera la course à la mer.
4. Les troupes allemandes construisent des réseaux de tranchées fortifiées pour conserver le terrain conquis. Ce réseau de tranchées s'étire de la région de l'Yser en Belgique à travers tout le nord de la Fance jusqu'à la frontière suisse. Les prinicpaux combats consisteront ensuite en offensives destinées à percer les défenses ennemies (en Champagne, en Artois, à Verdun, dans la Somme, dans l'Aisne…).

Pour les généraux allemands (qui combattent sur deux fronts à l'Est et à l'Ouest), il s'agit après l'échec de leur offensive de conserver le terrain conquis en fortifiant au mieux les premières lignes : comme on le voit dans les Sentiers de la gloire, ils vont généralement occuper des positions surélevées qui leur permettent de surveiller et de dominer l'adversaire. Ils privilégient en outre une défense en profondeur avec trois lignes de tranchées réunies par des boyaux d'accès en aménageant des fortifications de toutes sortes pour protéger autant que se peut leurs soldats des coups de l'artillerie adverse.

Les généraux français ont une autre stratégie car ils visent à chasser l'ennemi et à percer le front ennemi. Face aux tranchées allemandes, ils ordonnent à leurs troupes de creuser des tranchées, non pas sur les crêtes mais au plus près des lignes allemandes à quelques centaines de mètres, parfois à cinquante mètres à peine, pour que les fantassins montant à l'assaut aient le moins de distance à parcourir sous le feu ennemi. Mais les soldats français se retrouvent alors en contrebas des positions allemandes, particulièrement exposés au regard et aux coups de l'artillerie allemande. Cette volonté tactique explique une « dure réalité occultée pendant la guerre : sur le front ouest, les pertes en vies humaines françaises ont été bien supérieures à celles éprouvées du côté allemand » (André Bach).

Comme leurs adversaires, les Français seront obligés d'organiser une défense en profondeur en plusieurs lignes de tranchées, et les effectifs en première ligne seront réduits autant que possible pour limiter les pertes : on y maintiendra des guetteurs, des sentinelles et l'on y enverra des patrouilles de nuit chargées d'observer l'activité ennemie. Les soldats feront ainsi en général des rotations, passant 5 à 8 jours en première ligne, puis une période équivalente en deuxième et troisième lignes, et obtenant enfin 5 à 8 jours de repos à l'arrière (ce qui ne signifie pas une permission). Le quotidien des soldats dans les tranchées est donc surtout fait de travaux de terrassement, d'observation et d'attente, sans doute dangereuse à cause des tirs de fusil (notamment des tireurs d'élite) et de l'artillerie ennemie.

Le rassemblement d'hommes en première ligne, comme on le voit dans les Sentiers de la gloire, est donc rare sinon exceptionnel et correspond au moment de l'assaut.

Les offensives

Image du filmL'état-major français (mais également allemand) est persuadé qu'il est possible de percer les lignes ennemies en concentrant suffisamment de troupes et de matériel à un endroit du front pour submerger les tranchées adverses. De grandes offensives sont ainsi montées en Artois, en Champagne en 1915, dans la Somme en 1916, dans l'Aisne (« Chemin des Dames »). D'autres offensives plus limitées sont également menées, soit pour améliorer les positions, soit simplement pour maintenir « l'esprit combattant » des soldats. Jusqu'à la mi-juillet 1918, cette stratégie se révèle être au pire un échec ou au mieux aboutit à des succès limités au prix de pertes démesurées.

Plusieurs éléments expliquent cette situation. Ces offensives sont précédées, comme dans les Sentiers de la gloire, par des bombardements d'artillerie aussi intenses que possible, s'étalant parfois sur plusieurs jours (six lors de l'offensive en Somme). Ces bombardements sont censés détruire les défenses adverses, notamment les barbelés devant les tranchées, massacrer l'ennemi ou au moins l'assommer et le désorganiser. Mais malgré leur intensité, malgré leur caractère très éprouvant pour les soldats qui y sont soumis, les lignes de défense organisées en profondeur et les abris parfois profondément enterrés permettent aux défenseurs de reprendre position, dès que les tirs s'arrêtent, avec des armes très meurtrières comme les mitrailleuses et les mortiers. En outre, l'artillerie à longue portée, située à l'arrière, a été faiblement touchée et déclenche à son tour des contre-tirs de barrage qui massacrent les fantassins montant à l'assaut. Ceux-ci parviennent souvent aux premières lignes ennemies au prix de pertes énormes, mais parviennent difficilement à s'y maintenir face aux contre-attaques venues des secondes et troisièmes lignes.

Les généraux de l'état-major français situé à l'arrière voient en fait très mal le déroulement des opérations sur le terrain et en sont peu informés étant donné la difficulté à installer et à maintenir des lignes téléphoniques lors de l'avancée des troupes. Souvent persuadés que l'ennemi est au bord de la rupture, ils multiplieront les assauts jour après jour sans jamais parvenir à percer le front au prix de pertes toujours aussi importantes.

L'utilisation de nouvelles armes comme l'aviation et les tanks, une meilleure coordination entre l'infanterie et l'artillerie (qui continue à tirer lorsque les fantassins montent à l'assaut, les précédant d'un « feu roulant ») permettront d'améliorer la tactique offensive, mais c'est surtout l'affaiblissement général de l'armée allemande, manquant progressivement d'hommes, de matériel et même de nourriture, qui explique finalement la réussite de l'offensive générale des armées alliées à partir d'août 1918.

Insoumissions et révoltes

Quelle fut dans ces conditions la réaction des soldats? Ont-ils accepté les ordres ou ont-ils refusé de monter à l'assaut comme on le voit dans les Sentiers de la gloire ? Il n'y a pas de réponse simple à cette question. Il faut distinguer les comportements individuels et collectifs, et tenir également compte des différents moments de la guerre.

Dès le début de la guerre, il y a certainement des insubordinations individuelles, des désertions, des refus de combattre, parfois aussi des altercations avec des officiers. On peut parler de stratégies de fuite ou d'évitement qui cherchent néanmoins à passer inaperçues : lors des combats, certains soldats disparaissent temporairement ou saisissent une occasion (comme accompagner un blessé) pour s'éloigner vers l'arrière. Les autorités constatent également rapidement un nombre inattendu de mutilations volontaires que les médecins militaires vont traquer de façon souvent exagérée (l'expertise médicale est approximative ‹ toute blessure à la main gauche est d'office suspecte ‹ alors que les coupables sont menacés d'exécution). Il reste que l'obéissance reste la norme, et qu'à l'opposé de ces stratégies de fuite, certains soldats se conduisent de manière héroïque.

Lorsque la guerre s'enlise dans les tranchées et que les soldats comprennent qu'elle sera longue et meurtrière, la désillusion favorisera ce qu'on appellera de façon sommaire la rouspétance, rouspétance devant les corvées, à cause des missions absurdes et meurtrières, à cause des « mauvais » chefs, tatillons ou pleins de morgue, à l'encontre également des officiers supérieurs éloignés des combats et des « planqués » qui se la coulent douce à l'arrièreŠ Se multiplient alors les gestes d'insubordination, les « refus d'obéissance » qui sont le plus souvent déclenchés par un sentiment d'arbitraire et d'injustice : il peut s'agir d'un soldat qui refuse une corvée parce qu'il estime que ce n'est pas son tour, ou d'une compagnie qui refuse de monter en première ligne parce qu'elle a déjà assez donnéŠ

Plus la guerre durera, plus la stratégie du grand quartier général se révélera inefficace au fil des offensives, et plus la désillusion et le mécontentement grandiront au sein de l'armée française. Au printemps 1917, des mutineries éclateront à de multiples endroits du front, parfois limitées, rarement violentes, mais elles prendront une ampleur inattendue, certains mutins envisageant même de marcher sur Paris pour imposer la paix. Ces événements occultés par les autorités et par la presse à l'époque entraîneront une grave crise du commandement qui devra renoncer à toute offensive jusqu'à l'automne 1917. Bien entendu, les autorités militaires réprimeront ces mutineries par la force, et les tribunaux militaires prononceront plus de 3500 condamnations, dont 554 à mort et 49 exécutions effectives (il n'y eut pas contrairement à certaines légendes de « décimation », c'est-à-dire d'exécution d'un soldat sur dix dans les unités insoumises). On remarquera que les Sentiers de la gloire n'évoque pas de véritable mutinerie mais seulement un refus de monter à l'attaque.

Il faut encore souligner à ce propos le rôle des officiers subalternes qui devront affronter sur le terrain leurs soldats mutinés et qui seront amenés le plus souvent à les menacer, ou à faire appel à leur sens du devoir, à négocier aussi avec eux. Contrairement à ce qui s'est passé en Russie cependant, ces officiers n'ont pas rejoint les mutins et ils sont restés fidèles aux autorités militaires. Ces gradés comme le colonel Dax, même s'ils étaient parfois en désaccord avec leur hiérarchie, sont restés animés d'un très fort sens du devoir, menant en particulier leurs troupes au combat et subissant de ce fait des pertes proportionnellement plus élevées que les soldats du rang (22% de pertes chez les officiers de l'armée de terre contre 18 chez les soldats, ces chiffres étant encore supérieurs dans l'infanterie).

Fusillés pour l'exemple

La Justice militaire en France est extrêmement sévère puisqu'elle peut punir de mort notamment « l'abandon de poste en présence de l'ennemi », le refus de « marcher contre l'ennemi » et les « voies de fait » envers un supérieur. À l'initiative de l'autorité militaire, la condamnation à mort pouvait cependant être commuée en peine de prison ou faire l'objet d'une demande de grâce présidentielle : en 1914, le code militaire imposait en effet de faire parvenir au chef de l'État le libellé du jugement dans le cas d'une condamnation à mort pour permettre l'exercice éventuel de la grâce.

Mais les événements vont influer dans le sens d'une justice plus expéditive. En août 1914, l'armée française est enfoncée, et ses contre-offensives, baïonnette au canon, sans soutien de l'artillerie, sont des échecs meurtriers : les pertes de l'armée française aux mois d'août et septembre 1914 seront supérieures à celles de tous les autres mois de la guerre. Devant cet échec de sa stratégie « d'offensive à outrance », le grand quartier général se justifiera en accusant d'incompétence ses subordonnés, que ce soit les généraux de corps d'armée (qui seront limogés en grand nombre) ou les simples soldats suspectés de lâcheté. Ainsi, dès le 1er septembre, une circulaire ministérielle fait de la demande de commutation de peine et de grâce présidentielle une mesure exceptionnelle, et, le 6 septembre, une autre circulaire institue, en cas de flagrant délit et pour les « crimes militaires » (c'est-à-dire punissables de mort), des conseils de guerre spéciaux avec trois juges (au lieu de cinq), la comparution immédiate et un jugement prononcé à la simple majorité (de deux voix contre une). L'on verra ainsi le nombre de condamnations à mort et d'exécutions augmenter dramatiquement aux mois de septembre (45 exécutions) et d'octobre (61) puis se maintenir à un niveau important mais moins élevé jusqu'à la fin de 1915 (298 exécutions pour toute l'année 1915). Et il faut y ajouter les exécutions sommaires sur le terrain (sans doute plus fréquentes en 1914 pendant le repli).

Certains députés (plus d'un tiers d'entre eux) ont cependant été mobilisés et ont découvert comme les autres mobilisés la réalité de la guerre. Les soldats ont également fait parvenir à l'arrière, à leurs familles, à leurs députés ou même à la presse, des informations sur les excès d'une justice militaire expéditive. Sous ces différentes pressions, le pouvoir civil essaiera de limiter l'arbitraire militaire : le Président reprend ses prérogatives en matière de droit de grâce en 1915, la suppression des conseils de guerre spéciaux est votée par la Chambre des députés fin 1915, et le recours en révision pour les condamnations à mort rétabli en juin 1916. La prise en considération des circonstances atténuantes (pour les « crimes militaires ») permet également de recourir à une échelle de sanctions plus importante, évitant le choix forcé entre la mort ou l'acquittement. Ainsi, les mutineries du printemps 1917 furent suivies d'une trentaine de condamnations à mort exécutées (sur 500 prononcées) mais d'un nombre beaucoup plus important (3500) de peines de prison ou de travaux forcés.

Image du filmSur le terrain, les officiers sont en effet confrontés au fil des mois à des formes d'insoumission de plus en plus fréquentes et importantes. En même temps, ils ne peuvent pas exercer de contrôle constant sur leurs hommes, que ce soit lors des assauts où ils ne peuvent guère que montrer l'exemple et encourager les soldats à les suivre (comme on le voit dans les Sentiers de la gloire), ou dans les tranchées où les sentinelles sont souvent laissées seules, notamment pendant les nuits. Ils ont donc besoin de la confiance de leurs hommes et ne peuvent recourir que de façon mesurée à la menace des conseils de guerre.

Ceux-ci appliquent d'ailleurs également dès 1914 des peines d'emprisonnement (pour des fautes qui ne sont pas punissables de mort), mais, en même temps, suspendent l'exécution de la peine pour éviter de soustraire les condamnés aux risques du combat! Les coupables sont alors déplacés d'unité, ce qui n'empêche pas certains d'entre eux de repasser ultérieurement devant un conseil de guerre.

Si l'on ne peut pas parler d'une justice implacable ‹ beaucoup de faits d'insoumission ne sont pas punis ou ne conduisent pas au peloton d'exécution ‹, il faut cependant la qualifier de sévère ‹ elle condamne souvent à mort ‹ et surtout d'arbitraire : elle varie en effet selon les lieux, les moments, les officiers en cause, les juges eux-mêmes, la même « faute » pouvant être diversement sanctionnée. Cet arbitraire suscitera évidemment un sentiment d'injustice parmi les soldats et entraînera de nombreuses demandes de révision dès que la paix sera revenue : une quarantaine de soldats fusillés seront réhabilités dès l'entre-deux-guerres.

Au cours de l'ensemble de la guerre, il y eut pour l'armée française plus de 2400 condamnations à mort dont 705 furent exécutées. Avec l'Italie, la France fut un des pays qui exécuta proportionnellement le plus grand nombre de ses soldats (750 pour l'Italie, plus de 300 pour les Britanniques, 48 officiellement pour l'Allemagne mais le chiffre est certainement sous-estimé, 12 en Belgique).

Enfin, il faut rappeler que ces exécutions étaient publiques, mises en œuvre par des pelotons de soldats devant d'autres soldats réunis. Si, dans un certain nombre de cas, les fautes étaient réelles (même si l'on peut penser que la punition était excessive), il y avait bien dans le chef des autorités militaires la volonté de « faire des exemples » (ce qui est illégitime d'un point de vue juridique), d'impressionner les autres soldats et de forcer l'obéissance par la crainte du châtiment.

Bibliographie

Dans l'immense bibliographie sur le sujet, on s'est appuyé pour les informations ci-dessus principalement sur :

  • André Bach, Fusillés pour l'exemple. 1914-1915. Paris, Tallandier, 2003, et Justice militaire. 1915-1916. Paris, Vendémiaire, 2013.
  • André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins. Paris, Gallimard, 2010.
  • Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres? La relation d'autorité dans l'armée française de la Grande Guerre. Paris EHESS, 2011.

Les chiffres avancés ici sont essentiellement ceux du site : http ://prisme1418.blogspot.com/

La querelle des historiens

Le savoir historique, s'il prétend à la connaissance objective, n'est pas exempt dans les faits de partis pris et de subjectivité, ce qui peut déboucher sur des querelles d'historiens parfois violentes. Il est donc important d'attirer l'attention des profanes sur deux aspects importants des connaissances historiques :

  • Les faits sont toujours établis de façon partielle et fragmentaire : on connaît sans doute l'issue de la bataille de la Marne, mais l'on sait beaucoup moins les détails de cette bataille qui est connue essentiellement par les rapports qu'ont dû rédiger au jour le jour les officiers de terrain ; certains faits ont pu être ignorés, mal consignés, retranscrits de manière tendancieuse (un officier pouvait par exemple rechigner à admettre que ses hommes avaient fui). La masse des archives explique par elle-même que les historiens découvrent aujourd'hui encore énormément d'informations nouvelles sur la guerre de 14-18, souvent sur des aspects méconnus ou ignorés jusque-là.
  • Les faits sont rarement présentés « bruts » et ils sont toujours l'objet d'interprétations plus ou moins divergentes, ne serait-ce qu'en fonction de l'importance qu'on donne aux différents faits : dans les encyclopédies généralistes, la guerre est souvent résumée à une succession de batailles vues par les états-majors avec des lignes de front bien dessinées sur des cartes d'états-majors, alors que le point de vue des soldats sur le terrain pris dans des mêlées confuses, leurs attitudes, leurs gestes et leurs réactions sont méconnus ou réduits à des stéréotypes.

C'est précisément la question de l'attitude des soldats français de 14-18 qui suscitera une querelle importante entre historiens à partir de la fin des années 1990.

D'un côté, des chercheurs regroupés autour de l'Historial de Péronne (ouvert en 1992) remettent en cause l'image véhiculée, notamment par la littérature et le cinéma, de combattants essentiellement victimes non consentantes d'un système militaire fondamentalement oppressif : il s'agirait là d'une vision a posteriori, profondément pacifiste, mais née rapidement après la guerre (« Plus jamais ça! »). Ce groupe d'historiens insiste en revanche sur une forme de consentement à la guerre qui expliquerait l'adhésion générale à l'entrée en guerre[a] mais également sur l'extrême violence interpersonnelle (lors des corps à corps notamment), le plus souvent passée sous silence après-coup, alors que la violence subie, anonyme, aveugle des bombardements était préférentiellement mise en avant : «  Tout le problème a trait à ce grand consentement [Š] qui se manifesta dans toutes les sociétés belligérantes entre 1914 et 1918 et qui ne s'effaça pas toujours immédiatement sitôt les armes reposées. Le décalage est considérable entre le sens dont les hommes et les femmes du début du siècle ont investi la guerre et son absence de signification qui nous frappe aujourd'hui jusqu'à l'absurde » (Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker). Cette « culture de guerre », partagée par les combattants mais aussi par les civils, caractérisée en particulier par la haine de l'adversaire, était indispensable pour donner un sens à une expérience d'une violence sans précédent.

De l'autre côté, un groupe d'historiens réunis sous la dénomination de CRID 14-18 (Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918) remettra en cause la notion même de « consentement », décrivant le soldat comme « un homme opprimé, brimé, déshumanisé, terrorisé et menacé de mort par sa propre armée » (Frédéric Rousseau), mettant l'accent sur les « refus de guerre », les gestes d'insoumission, de fuite ou de révolte, soulignant l'importance des mutineries de 17 ou des fraternisations entre combattants ennemis. Plusieurs insisteront également sur les différences de points de vue entre les individus (qui ne sont pas tous portés par le même mouvement unanime), entre les moments (quand la guerre dure et que les offensives échouent) mais aussi entre les groupes sociaux, les officiers étant très généralement issus de la bourgeoisie ou de la moyenne bourgeoisie, alors que les simples soldats étaient dans leur grande majorité des paysans et des ouvriers : les premiers étaient sans doute plus portés à adhérer à une forme de consentement patriotique, tandis que les autres, dont les témoignages sont plus rares, n'avaient que peu de moyens de se soustraire à la pression sociale de toute une société en guerre, pression qui n'était pas uniquement disciplinaire mais aussi morale, psychologique et agissant dans le sens d'un fort conformisme (il fallait accomplir son devoir, ne pas « flancher » devant les camarades, être un « homme » c'est-à-dire courageux, rude à la « tâche », maîtrisant ses émotions et ses larmes).

Ces interprétations divergentes ne sont pas de simples opinions, les unes soulignant l'esprit patriotique des combattants de l'époque, les autres étant plus enclines au pacifisme : elles font l'objet de longues argumentations plus ou moins convaincantes qu'il n'est pas possible de résumer ici. Chacun sera sans doute enclin à partager en fonction de sa sensibilité l'un ou l'autre point de vue, mais il faut insister sur la profondeur des analyses proposées qui ne se limitent pas à une opposition simpliste entre patriotisme et pacifisme, entre consentement et oppression, entre obéissance et révolte.

Bibliographie : on ne citera ici que les deux ouvrages qui ont marqué en premier la divergence entre ces deux grands courants historiographiques.

  • Frédéric Rousseau, La Guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18. Paris, Seuil, 1999.
  • Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18. Retrouver la guerre. Paris, Gallimard, 2000.

a. Si en France la mobilisation était obligatoire, elle ne l'était pas en Grande-Bretagne et, en 1914-15, 2 400 000 Britanniques se sont portés volontaires.

Ce que dit, ce que montre le film

Le film de Kubrick, Les Sentiers de la gloire, est-il une reconstitution authentique ou bien présente-t-il une vision partielle, biaisée sinon falsifiée de l'histoire? Il n'est pas sûr que même les historiens professionnels répondent de façon unanime à cette question. Et de semblables oppositions se retrouveront peut-être parmi les spectateurs.

On se demandera donc si les informations qu'on peut recueillir notament dans les travaux historiques cités ci-dessus modifient notre perception du film : ces informations confirment-elles ou non les événements mis en scène dans le film ? Et permettent-elles de mieux comprendre le point de vue du cinéaste sur ces événements ?

À ces questions, les réponses ne devront sans doute pas être univoques, et l'on essaiera en particulier de faire la distinction entre les faits attestés et le point de vue du cinéaste sur ces faits. Les remarques suivantes permettront éventuellement de nourrir la discussion.

Commentaires

Image du filmSi l'on se souvient de la querelle des historiens, l'on voit immédiatement que Kubrick souligne la situation de contrainte où sont plongés les soldats, mais également l'indifférence de la hiérarchie militaire devant le sang versé ainsi que sa suffisance masquant des erreurs tactiques. Le pacifisme général du film, son antimilitarisme, son rejet de la guerre sont évidents et ont pu être dénoncés comme unilatéraux, ne reflétant que partiellement l'esprit des combattants de l'époque[2].

Si les Sentiers de la gloire est bien une reconstitution nécessairement partielle, les faits tels qu'ils sont montrés reflètent cependant des réalités bien attestées. La scène de patrouille la nuit, l'attaque de la « fourmilière » sont sans doute fidèles aux combats de l'époque, même si la violence en est partiellement atténuée : on n'aperçoit pas par exemple de mutilation, de démembrement, de blessures profondes qui ont marqué l'esprit des soldats de l'époque. La mise en scène de l'assaut reste également relativement claire, la caméra suivant de façon privilégiée les mouvements du colonel Dax à l'avant de ses hommes : beaucoup de témoignages insistent en revanche sur la confusion des combats où beaucoup de soldats se retrouvaient isolés, désorientés, incapables de savoir où étaient les autres et s'ils devaient continuer à avancer ou au contraire reculer.

La perception de l'importance des pertes et de l'inutilité de ces attaques contre des positions imprenables, bien visibles dans le film de Kubrick, était également largement partagée par les fantassins de l'époque, choqués par l'indifférence des états-majors face à ces pertes, écœurés « de l'aisance avec laquelle ces égoïstes vieillards que sont les généraux sacrifient des milliers d'hommes »[3]. Et les refus de certaines unités (ou parties d'unité) de sortir des tranchées sont bien attestés dès 1915 au point d'inquiéter la hiérarchie militaire[4]. Il y aura néanmoins débat entre historiens sur l'importance de ces « refus de la guerre », les uns en faisant le symptôme général d'un malaise affectant la majorité des hommes, les autres préférant souligner l'obéissance générale de la troupe (si l'on excepte les mutineries de 17) malgré les éventuels découragements.

Les « fusillés pour l'exemple » relèvent également d'une réalité bien attestée, et les débats à leur propos portent également sur l'importance qu'il faut leur accorder d'un point de vue historique. Certains rappellent que le nombre d'exécutions est relativement limité (environ 700) comparativement aux pertes de l'armée française (1300000) sur l'ensemble de la guerre, tandis que d'autres soulignent que c'est un phénomène qui a profondément marqué l'esprit des combattants qui ont dû y assister : « Hier j'ai assisté à la plus triste chose qui puisse exister. Le régiment a pris les armes pour procéder à trois exécutions. [Š] À peine les condamnés sont-ils arrivés sur le lieu d'exécution qu'on leur bande les yeux et qu'on les conduit séparément en face du peloton qui leur est réservé. Ils sont seuls, nous apercevons leur tête qui ressemble à quelque masque livide à cause du bandeau blanc. L'adjudant qui commande les trois pelotons lève le sabre. Les soldats à genoux visent. L'instant est terrible. [Š] Cette scène que je vous raconte mal car elle ne peut pas bien se raconter est bien, je vous assure, la plus triste que j'ai vécue de ma vie. De telles choses ne font pas peur, elles ne nous font pas songer au bien que l'on doit faire et au crime qu'on doit punir : elles révoltent tout simplement »[5].

En outre, et on l'a signalé, le caractère arbitraire de cette justice militaire et de ces exécutions, bien montré dans le film, a également été perçu par les soldats qui y ont été confrontés ou qui en ont été seulement menacés par leurs supérieurs : s'ils avaient éventuellement commis des fautes (dont le caractère relatif reste souvent à souligner), les sanctions étaient trop variables pour ne pas être perçues comme injustes par beaucoup d'hommes[6].

 

Image du filmY a-t-il cependant des éléments du film dont on peut estimer qu'ils s'éloignent de la réalité ou dont on peut estimer qu'ils en présentent une vue biaisée ? Si l'on excepte des détails portant sur les uniformes ou les coutumes militaires (les Français n'appellent par leur supérieur « Sir! »), on en relèvera au moins deux dont on peut mettre en cause la vraisemblance.

Après l'assaut, le colonel Dax va prendre courageusement la défense de ses hommes accusés de lâcheté, et il tiendra des propos particulièrement virulents : « Messieurs, il y a des jours où j'ai honte d'appartenir à la race humaine, et aujourd'hui est l'un de ces jours. Je ne peux pas résumer le cas pour la défense puisque la cour ne m'a pas permis d'exposer mon cas. Je proteste parce que je n'ai pas pu présenter des preuves que je considère comme vitales pour la défense. [Š] Cette cour martiale[7] est une souillure, une honte. La mise en accusation de ces hommes bafoue toute notion de justice humaine ». Les accusés devant les conseils de guerre disposaient de défenseurs, mais aucun d'entre eux sans doute n'aurait osé tenir un tel discours : ils plaidaient très généralement les circonstances atténuantes d'un combat difficile ainsi que les antécédents des prévenus (s'ils avaient fait preuve de courage ou s'ils avaient été correctement notés jusque-là), mais ils partageaient également les valeurs d'ordre, de courage, d'obéissance, communes à la grande majorité des officiers de l'époque[8]. Jamais sans doute, ils n'auraient mis en cause, comme le fait le colonel Dax, la légitimité des tribunaux militaires et de la hiérarchie militaire en général. Il s'agit là d'un discours que l'on doit considérer comme anachronique, écrit bien après la guerre et faisant appel à des principes généraux de justice que personne n'aurait évoqués devant un conseil de guerre à l'époque. (Ce type de discours devant un tribunal ou une assemblée officielle est d'ailleurs particulièrement prisé dans le cinéma américain classique comme Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra, 1939, ou Douze hommes en colère de Sidney Lumet en 1957).

Si le colonel Dax se signale ainsi par sa très grande probité, il a en face de lui un général Mireau mû avant tout par l'ambition (voir le chapitre suivant) et prêt à faire payer son propre échec à des hommes innocents. Pour cela, il fera mettre en œuvre une justice expéditive et manifestement aux ordres. L'aspect très personnel de cette démarche (alors que par ailleurs le même général a ordonné à l'artillerie de bombarder ses propres tranchées), le conflit de personnalités[9] entre ce général, ambitieux et de mauvaise foi, et le colonel Dax, intègre et courageux, relèvent sans doute de procédés dramaturgiques dont on trouverait sans doute peu d'exemples dans la réalité : on peut parler ici d'une forme de manichéisme que certains trouveront sans doute assez léger et d'autres plus appuyé et qui relève plus de la fiction que de la reconstitution authentique. C'est également le cas de ce lieutenant qui choisit comme soldat à mettre en accusation celui-là même qui a été témoin de sa lâcheté et de son geste meurtrier pendant la patrouille de nuit[10].

Le film de Kubrick dans son époque (1957)

Le film les Sentiers de la gloire n'a évidemment pas été réalisé pendant la Première Guerre mondiale mais en 1957 par un cinéaste américain, Stanley Kubrick (né en 1928) qui s'est basé pour l'écriture de son scénario sur un ouvrage de Humphrey Cobb, Paths of Glory publié en 1935.

Image du filmCobb lui-même, citoyen américain né en Italie en 1899, s'était engagé en 1916 (âgé alors à peine de 17 ans) dans l'armée canadienne (les États-Unis étant alors encore neutres) et avait combattu en France, notamment lors de la bataille d'Amiens en août 1918. Revenu aux États-Unis, il a écrit en 1934 (ou 35) son roman Paths of Glory en s'inspirant de faits récemment relayés dans la presse américaine, concernant quatre soldats français fusillés pour désobéissance en mars 1915 mais réhabilités grâce à l'obstination de la veuve de l'un d'entre eux en 1934. Ces faits sont généralement connus à présent comme l'affaire des caporaux de Souain.

À Souain en Champagne, les soldats d'un régiment d'infanterie, au cours de combats violents, refusèrent de sortir des tranchées pour monter à l'assaut. Le général Reveilhac[11] a ensuite exigé qu'ils soient sanctionnés, et six caporaux ainsi que dix-huit soldats ont été rapidement traduits devant un conseil de guerre spécial. Les hommes de troupe et deux caporaux ont été acquittés, mais les quatre autres furent condamnés à mort et fusillés le lendemain devant leurs camarades. Après la guerre, la veuve d'un des caporaux, Théophile Maupas, a entrepris avec le soutien de la Ligue des Droits de l'Homme de multiples démarches judiciaires pour obtenir la réhabilitation des condamnés (elle avait reçu une dernière lettre de son mari, très émouvante, où il proclamait son innocence). La cour de cassation rejeta par deux fois l'appel, mais l'affaire fut relayée dans la presse et de nombreux comités de soutien se créèrent en France : à ce moment, l'opinion publique française était devenue largement pacifiste (« la Der des Ders », « Plus jamais ça! »), oubliant ou dénonçant le climat patriotique qui avait régné jusqu'à la fin de la guerre. Finalement, une cour spéciale de justice a réhabilité les quatre caporaux de Souain en 1934.

Ensuite, entre la publication du livre de Cobb et la réalisation du film de Kubrick devait bien sûr se déclencher la Seconde Guerre mondiale, bientôt suivie de la Guerre froide entre le bloc communiste et le bloc occidental ; la guerre de Corée de juin 1950 à juillet 1953 a en particulier opposé les forces armées américaines (et leurs alliés) aux troupes chinoises et nord-coréennes. C'est également à ce moment que se développe la course à l'armement nucléaire : les États-Unis possèdent dès 1945 ce type d'armes (qui leur permettent de détruire Hiroshima et Nagasaki à la fin de la guerre avec le Japon), et l'URSS procède à ses premiers essais en 1949.

Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick dans leur contexte

Les grands événements historiques   Les événements individuels
août 1914 : début de la Grande Guerre
« Union sacrée »
  mars 1915 : les caporaux de Souain
  1916 : engagement d'Humphrey Cobb dans l'armée canadienne
11 novembre 1918 : armistice  
L'entre-deux-guerres et le rejet de la guerre  
  1929 : E-M Remarque, À l'Ouest, rien de nouveau, roman pacifiste, adapté l'année suivante au cinéma par Lewis Milestone
  mars 1934 : réhabilitation des quatre caporaux de Souain
  1935 : Humphrey Cobb, Paths of Glory
septembre 1939 : début de la Seconde Guerre mondiale  
août 1945 : fin de la Guerre  
1947 : début de la guerre froide  
1950-1953 : la guerre de Corée  

1957 : Stanley Kubrick, Les Sentiers de la gloire

À ces éléments, il faut ajouter que le film de Kubrick a été tourné partiellement en Allemagne avec des acteurs essentiellement américains et d'autres allemands. Projeté à Munich en septembre 1957, il est perçu comme une critique acerbe de l'armée française, et le gouvernement français émettra des protestations à l'égard de la maison de production américaine United Artists. Les producteurs renoncent effectivement à sortir les Sentiers de la gloire en France, mais le film sera montré en Belgique où les premières séances sont néanmoins chahutées par des anciens combattants, provoquant le retrait du film de l'affiche. Des associations de la critique belge prennent alors la défense du film, et une manifestation des étudiants de l'Université Libre de Bruxelles est même organisée, permettant le retour du film sur les écrans en Belgique.

Il faudra en revanche attendre 1975 pour que le film de Stanley Kubrick puisse être finalement montré en France.

Le schéma ci-dessus permet de s'interroger sur les motivations de Stanley Kubrick en tenant compte du contexte historique où il réalise son film, interrogation que l'on pourrait formuler de la manière suivante : pourquoi, en 1957, Stanley Kubrick s'intéresse-t-il à des événements qui se sont déroulés plus de quarante ans auparavant, dans un pays qui, par ailleurs, n'est pas le sien ? Son point de vue sur les événements rapportés est-il le même que celui du romancier Humphrey Cobb dont il utilise le roman pour écrire son scénario ?

Commentaires

Il n'y a pas de réponse simple ni indiscutable à ces questions, puisque personne bien sûr ne peut savoir ce que Stanley Kubrick pensait réellement au moment de la réalisation de son film. On peut néanmoins formuler quelques hypothèses à ce propos en se basant sur la chronologie proposée.

Kubrick a utilisé des événements de la Première Guerre mondiale alors que la Seconde Guerre mondiale était bien plus présente dans l'esprit des Américains qui estimaient que cette dernière avait été profondément légitime puisqu'ils avaient été attaqués par le Japon à Pearl Harbor en 1941 et que la victoire sur l'Allemagne avait révélé au monde entier l'ampleur des crimes nazis après notamment la libération des camps de concentration[12]. Le climat restait en outre particulièrement belliqueux aux États-Unis qui se présentaient comme les défenseurs de la démocratie face à la menace du bloc communiste, désigné comme un nouveau totalitarisme succédant au nazisme.

Stanley Kubrick défend clairement une thèse pacifiste, mais il déplace ainsi le regard des spectateurs, en particulier américains, vers une guerre qui s'est déjà éloignée dans le temps et dont le sens et les motifs politiques ne sont plus clairement perçus : loin d'être une mise en cause de la politique française de l'époque[13], son film et les convictions qu'il y exprime mettent surtout en cause le militarisme américain de l'époque (les États-Unis étant devenus alors première puissance militaire mondiale), ce qui était difficilement recevable par l'opinion publique de son pays. On peut donc penser que Kubrick a préféré détourner l'attention du public (américain) vers une guerre lointaine menée essentiellement par un pays étranger, la France, dont le patriotisme apparaissait alors comme caricatural : « Patriotism is the last refuge of a scoundrel » (« Le patriotisme est le dernier refuge d'une canaille »). Mais la phrase de Samuel Johnson[14] mise dans la bouche d'un officier français s'appliquait évidemment aussi aux États-Unis de l'époque. Ce « détournement » de l'attention explique bien sûr que les réactions négatives au film de Kubrick aient été beaucoup plus vives en France (qui se sentait alors directement visée) qu'aux États-Unis qui pouvaient estimer n'être que lointainement concernés par les faits dénoncés.

Pourtant la folie meurtrière d'assauts mal préparés contre des positions fortifiées pendant la Première Guerre mondiale était également celle de l'état-major américain prêt à utiliser les armes nucléaires pour détruire l'adversaire, ce que Kubrick dénoncera d'ailleurs explicitement dans un de ses films suivants, Docteur Folamour, (en anglais : Dr Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, 1964), une satire violente de la paranoïa du haut commandement militaire de l'époque.

Enfin, la dénonciation d'une justice militaire soumise à l'autorité et foncièrement injuste pouvait être comprise comme une mise en cause de l'arbitraire du pouvoir militaire ou étatique ainsi que des risques qu'une autorité militaire incontrôlée fait peser sur la démocratie (paradoxalement, c'est un général devenu président, Dwight Eisenhower, qui, le premier en 1961, mettra en garde les États-Unis contre « l'influence illégitime, qu'elle soit recherchée ou non, du complexe militaro-industriel »).

Stanley Kubrick anticipe alors une transformation de l'opinion publique américaine mais aussi occidentale qui deviendra de plus en plus pacifiste la décennie suivante avec l'apparition de la génération dite du Power Flower ou Peace and Love au cours des années 1960 et 70. Cependant, ce pacifisme général et cet antimilitarisme exacerbé se distinguent certainement de l'attitude d'Humphrey Cobb, l'auteur du roman dont s'est inspiré Kubrick. Il faut rappeler que Cobb s'est engagé volontairement en 1916, et l'on peut donc supposer que, même s'il était relativement jeune, cette guerre avait un sens pour lui[15].

Dans sa perspective, la critique portait donc de façon beaucoup plus précise sur la hiérarchie militaire française, sur sa stratégie pendant la guerre et sur l'iniquité de sa justice. Pour lui, comme ancien combattant qui avait connu la réalité des combats, la guerre n'était sans doute pas en cause mais bien la manière dont cette guerre avait été conduite. Et sa critique portait certainement de manière beaucoup plus précise sur la hiérarchie militaire française pendant la Première Guerre mondiale, que le film de Kubrick qui visait sans doute la guerre en général, toutes les guerres passées et présentes.

Reste à chacun aujourd'hui à s'interroger sur l'écart qui nous sépare aujourd'hui du moment où Stanley Kubrick a réalisé son film. Le propos du film est-il encore d'actualité? Notre regard sur la Première Guerre mondiale a-t-il évolué depuis 1957 après de nombreuses guerres comme celles du Viêt Nam, du Moyen-Orient, d'Irak ou d'Afghanistan? Les faits dénoncés dans les Sentiers de la gloire sont-ils encore possibles aujourd'hui ? Y a-t-il des guerres « justes » ou nécessaires ou bien le pacifisme est-il une valeur supérieure ? Et y a-t-il de « bonnes manières »[15] de faire la guerre et d'autres non ?


1. On signalera immédiatement qu'un certain nombre de ces fusillés ont été réhabilités rapidement après la guerre (sous l'action des familles souvent), c'est-à-dire que les jugements rendus par les conseils de guerre ont été cassés pour différents motifs. En revanche, il n'y a pas eu à ce jour (octobre 2014) en France de réhabilitation collective de l'ensemble des condamnés à mort dont beaucoup considèrent pourtant qu'ils ont dû affronter des conditions de combat inhumaines, susceptibles d'excuser leur éventuel comportement de fuite ou de rébellion (sans même prendre en compte le caractère sommaire de la justice militaire en temps de guerre). En revanche, la Grande-Bretagne a réhabilité en 2006 l'ensemble des 306 soldats fusillés au cours de la Première Guerre mondiale. La Nouvelle-Zélande (5 soldats fusillés) et le Canada (23 fusillés) ont agi de même. On remarquera qu'un pays au moins, l'Australie, a refusé que ses soldats puissent être condamnés à mort. Par ailleurs, il faut signaler que le nombre de condamnations à mort prononcées par les conseils de guerre est beaucoup plus important (2437) que celles réellement appliquées (au moins 705 selon l'historien André Bach), nombre d'entre elles ayant été commuées ou ayant fait l'objet de grâces. Enfin, il y a peu de renseignements et de témoignages sur les exécutions sommaires qui ont été commises au cœur même des combats. Référence : http://prisme1418.blogspot.fr/

2. Pour une historienne comme Annette Becker, les Sentiers de la gloire (comme Joyeux Noël de Christian Carion, 2005, qu'elle cite) participe certainement à une vision essentiellement « victimisante » des combattants de la Grande Guerre. On retrouve la même critique chez un spécialiste du cinéma comme Michel Jacquet : «  les démocrates, gens de gauche et pacifistes patentés ne boude[ro]nt pas leur plaisir et érige[ro]nt progressivement Les Sentiers de la Gloire au rang de mythe, aussi bien sur le plan cinématographique que sur le plan politique. [Š] C'est l'opportunisme, la pusillanimité et l'insondable stupidité du commandement qui étaient désignés à la vindicte d'opinions publiques très réceptives à ce type d'argumentation » (Michel Jacquet, La Grande Guerre sur grand écran. Une approche cinématographique de la guerre de 1914-1918. Parçay-sur-Vienne, Anovi, 2006, p.54-56).

3. Abel Ferry, Carnets secrets. 1914-1918, Paris, Grasset, 2005 [1957], cité par André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Paris, Gallimard, 2010, p.83 (d'autres témoignages sur « l'énormité inutile de nos pertes » sont cités au même endroit).

4. André Loez, op. cit., p. 108.

5. Extrait d'une lettre du 4 avril 1915 du caporal Henri Despeyrières (disparu le 8 septembre 1915) à ses parents (correspondance reproduite dans C'est si triste de mourir à 20 ans, Toulouse Privat, 2007, p. 204 et citée par André Bach, Justice militaire, 1915-1916, Paris, Vendémiaire, 2013, p. 194).

6. Les refus de sortir des tranchées « sont caractérisés comme des "défaillances" et, pour cela, alternativement punis avec une extrême sévérité, ou complètement étouffés » (André Loez, op. cit., p. 109).

7. L'expression de cour martiale (utilisée en 1870) est inexacte : en 14-18, l'on parle de conseil de guerre (ou éventuellement de conseils de guerre spéciaux, supprimés en 1916).

8. Le discours patriotique était très largement dominant pendant la Première Guerre mondiale, provoquant une césure profonde entre ce qui pouvait être dit officiellement ‹ la défense inconditionnelle de la patrie ‹ et ce qui pouvait être éventuellement pensé intérieurement ou énoncé de façon privée entre personnes très proches (André Loez, op. cit., p. 52-55). Il est hautement improbable qu'un officier comme le colonel Dax ait pu affirmer devant un supérieur que : « Le patriotisme est le dernier refuge des crapules » (ce qui est une citation de Samuel Johnson).

9. Lors de l'affaire des quatre caporaux de Souain dont s'est inspiré Humphrey Cobb pour la rédaction de son roman Paths of Glory (voir ci-dessous), le général Reveilhac n'a vraisemblablement pas assisté aux délibérations du conseil de guerre qui a condamné ces quatre hommes à mort (André Bach, Fusillés pour l'exemple. 1914-1915. Paris, Tallandier, 2003, p.541).

10. Les exemples de tirs fratricides sont nombreux au combat. Mais, dans le film de Kubrick, cet accident s'inscrit dans toute une « ligne » dramatique aux limites de la vraisemblance : le lieutenant est lâche, et c'est par sa lâcheté qu'il tuera un de ses hommes ; l'autre soldat retrouvera de manière chanceuse le corps de la victime dont la mort apparaît comme provoquée indiscutablement par le lancer de grenade, et à son retour il pourra donc accuser le lieutenant de meurtre ; menacé, celui-ci doit ensuite choisir un soldat devant passer devant le conseil de guerre, et il désigne alors le survivant de la patrouille de nuit ; le colonel Dax, apprenant ces faits mais ne pouvant arrêter la machine judiciaire, désignera finalement le lieutenant pour commander le peloton d'exécution de celui qui est devenu littéralement sa victimeŠ

11. Comme dans le film de Kubrick, le général Reveilhac a été également accusé après-guerre par différents témoins d'avoir ordonné le bombardement des tranchées françaises, ordre refusé par le colonel responsable de l'artillerie si cet ordre n'était pas confirmé par écrit. Après guerre, le général a cependant nié avoir donné un tel ordre (André Bach, op. cit., p. 541).

12. On ne voit aucun soldat allemand dans le film. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce fait, en particulier la volonté du cinéaste de montrer que cet assaut contre la fourmilière était impossible. Mais on peut aussi penser qu'il a voulu éviter de montrer les uniformes et surtout les casques allemands, très caractéristiques, similaires à ceux portés en 1940 et qui auraient pu rappeler aux spectateurs américains toutes « les bonnes raisons » qu'ils avaient eues une quinzaine d'années auparavant de combattre les Allemands. Dans les Sentiers de la gloire, aucune motif n'est avancé par qui que ce soit pour justifier cette guerre qui se fait contre un ennemi aussi invisible qu'indéfini.

13. Beaucoup d'analyses faites en France voient dans le film de Kubrick une dénonciation indirecte de la guerre coloniale menée en Algérie à l'époque. Si l'on comprend la sensibilité française à ces événements (qualifiés d'ailleurs à l'époque de troubles et non pas de guerre), il est cependant improbable que Kubrick y fasse allusion, tant les faits mis en scène dans son film se déroulent dans un autre contexte que celui de l'Algérie. Son film est profondément antimilitariste et vise donc toutes les guerres. Si l'on compare les Sentiers de la gloire avec d'autres de ses réalisations, en particulier Docteur Folamour, l'on remarque notamment le même mépris sarcastique pour le haut commandement militaire, décrit comme indifférent à la vie humaine et mû essentiellement par l'ambition et la paranoïa.

14. Kubrick savait certainement qu'aucun officier français ne connaissait vraisemblablement cette phrase de Samuel Johnson et n'aurait pu la citer de mémoire. En revanche, Samuel Johnson est un classique de la littérature anglo-saxonne, bien connu du public américain.

15. Cobb travaillera pendant la Seconde Guerre mondiale pour l'Office of War Information, un organisme chargé de la propagande internationale des États-Unis, ce qui témoigne certainement d'un engagement patriotique persistant.

16. Pensons seulement à l'usage actuel des drones qui permettent de tuer des « ennemis » ‹ mais également des civils innocents désignés comme « victimes collatérales » ‹ à distance.

Affiche du film Les Sentiers de la gloire

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