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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Noces
de Stephan Streker
Belgique/Pakistan, 1h38, 2017

Cette analyse consacrée à Noces de Stephan Streker s'adresse notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder ce film avec un large public. On s'intéressera ici plus particulièrement au rôle de la famille dans les sociétés traditionnelles.

Le film en quelques mots

Zahira, une jeune fille d'origine pakistanaise âgée de 18 ans, vit en Belgique au sein d'une famille heureuse et bien intégrée à la vie locale. Son père et son frère Amir tiennent une petite épicerie dans le quartier et elle fréquente l'école comme tous les adolescents et adolescentes de son âge. Depuis toujours, Zahira passe beaucoup de temps chez son amie Aurore et leurs parents sont devenus de bons amis. Rien ne laisse donc présager un destin funeste pour cette jeune fille, et lorsqu'elle tombe enceinte de son petit ami, lui aussi d'origine pakistanaise, elle se déclare d'emblée prête à l'épouser. Or les choses ne vont pourtant pas se passer comme prévu car ses parents envisagent pour elle un autre mariage…

Librement inspirée de faits réels, cette histoire en forme de tragédie classique donne au réalisateur belge Stephan Streker l'occasion de revenir sur la notion de « crime d'honneur » propre aux sociétés traditionnelles patriarcales en focalisant l'attention sur la jeune victime, confrontée à un impossible choix entre, d'une part, la préservation de sa place au cœur d'une famille aimée et aimante et, d'autre part, sa liberté et ses propres choix de vie.

Pression sociale et valeurs au sein des sociétés traditionnelles

Historiquement, le mariage arrangé constituait la norme dans la plupart des sociétés, se présentant d'abord comme un arrangement entre des familles motivées par le désir de renforcer leur alliance, de maintenir leur rang ou encore de consolider leurs fortunes. Le mariage comme fruit d'un choix individuel motivé par un amour réciproque est une idée relativement récente, loin d'être encore admise dans la plupart des sociétés traditionnelles. Aujourd'hui, le mariage forcé – cas extrême de mariage arrangé qui s'en distingue par son caractère particulièrement coercitif – est considéré comme une forme de violence, à la fois physique et symbolique. Condamné au niveau international, il continue pourtant d'exister dans les sociétés patriarcales, où les droits reposent en réalité moins sur l'individu que sur son appartenance à la communauté. Au sein d'une telle société, de quelque confession religieuse qu'elle soit (chrétienne, musulmane, juive, sikh, hindoue…), l'honneur est étroitement lié à la conformité de tous ses membres aux rôles sociaux qui leur sont attribués, et la loyauté envers le groupe représente la valeur la plus importante.

Dans un tel contexte, le fait, pour un individu, de déroger aux normes sociales établies est perçu d'emblée comme un déshonneur non seulement pour la famille, mais aussi pour l'ensemble du groupe, conduisant généralement à l'exclusion, autrement dit à la mort sociale. Considérées comme les gardiennes de l'ordre patriarcal, les femmes intègrent le plus souvent ces valeurs, ce qui explique qu'elles collaborent généralement au crime d'honneur et qu'elles en sont parfois même les instigatrices. La surveillance publique de tous devient un puissant mécanisme de contrôle social, particulièrement étouffant dans les petites communautés comme les villages, les quartiers…

Enfin, au sein de certaines communautés immigrées installées dans les pays occidentaux, on retrouve une pression sociale similaire, souvent doublée de tensions supplémentaires nées de la confrontation directe entre les traditions ancestrales portées par les aînés et les valeurs modernes d'émancipation – autonomie face au contrôle parental, libre choix du conjoint, droit de divorcer – qui imprègnent la vie sociale des jeunes en dehors de la famille, à l'école notamment.

Dans Noces, Stephan Streker dépeint une famille pakistanaise unie, aimante et bien intégrée en Belgique. Pourtant, très vite nous sentons que tout cet amour familial est subordonné à des valeurs « supérieures » qui nous paraîtront plus ou moins choquantes, plus ou moins compréhensibles selon notre culture d'origine et l'éducation que nous avons reçue. C'est ce système hiérarchique des valeurs à l'œuvre dans les sociétés traditionnelles que nous souhaitons maintenant questionner, dans la double perspective de mieux comprendre dans quel contexte spécifique prend place le crime dit d'honneur et d'ainsi relativiser le facteur religieux erronément privilégié par certains dans l'explication d'un tel acte.

Avant d'analyser le film, il faut cependant faire quelques distinctions faciles à comprendre mais importantes :

  • Les mariages arrangés, qui se pratiquent dans un grand nombre de sociétés traditionnelles, sont conclus par les parents (ou des représentants de la génération parentale comme les oncles) qui envisagent une telle alliance en fonction du statut social (honneur, prestige, fortune, rang, patrimoine…) des familles. L'amour entre les futurs époux n'a dans cette perspective pas d'importance ou n'a qu'une importance secondaire. Les familles et l'environnement social considèrent généralement qu'une affection mutuelle naîtra progressivement d'une telle union, et l'on insiste dès lors sur les qualités morales dont sont supposés être porteurs les futurs époux (honnêteté, amabilité, bonne éducation… ) et qui sont censées favoriser le développement de cette affection mutuelle. Dans les mariages arrangés, la liberté de choix des futurs époux est évidemment restreinte mais elle n'est pas nécessairement nulle : selon les familles, selon le sociétés en cause, les jeunes gens peuvent refuser un·e ou plusieurs prétendant·e·s. Le poids des traditions, la pression familiale expliquent que ce type de mariage soit généralement accepté par les jeunes gens concernés.
  • Les mariages forcés ne représentent qu'une minorité des mariages arrangés, et ils impliquent une violence physique ou psychologique à l'égard d'une jeune personne que l'on veut contraindre à accepter, contre sa volonté, un tel mariage. Si tous les mariages arrangés peuvent entraîner le refus d'un des jeunes gens concernés et susciter dès lors de telles violences, on comprend facilement que les situations de confrontation entre des modèles sociaux antagonistes — mariages arrangés d'un côté, valorisation de la liberté individuelle de l'autre — favorisent chez les jeunes de telles attitudes d'insoumission : c'est le cas bien sûr de certaines populations immigrées (comme celle montrée dans le film) confrontées à des modèles éducatifs, notamment à travers l'école, qui soulignent la nécessaire liberté de choix des futurs époux; c'est le cas aussi de certaines sociétés traditionnelles (ou de certains groupes dans ces sociétés) qui s'ouvrent volontairement ou involontairement (par exemple suite à la colonisation de leur pays) à d'autres modes de vie, à d'autres cultures (notamment à travers les médias) qui rejettent la soumission aux mariages arrangés.
  • Les mariages précoces sont des mariages arrangés qui impliquent, comme leur nom l'indique, des adolescents ou même des enfants : on considère qu'il s'agit là de mariages forcés dans la mesure où le jeune âge des époux les empêche de faire un libre choix avec le discernement nécessaire.
  • Les crimes d'honneur sont des violences et souvent des meurtres commis contre des personnes – très généralement des femmes ou des jeunes filles – qui ont porté atteinte à l'honneur supposé de leur famille. Les comportements reprochés peuvent être le refus d'un mariage arrangé, mais également l'adultère, une trop grande liberté d'apparence, le refus de se soumettre à l'autorité de la famille. Ainsi, au Pakistan une jeune femme modèle et actrice de la télévision, Qandeel Baloch, a été assassinée par son frère parce que son comportement nuisait à la réputation de sa famille.

Ces différentes réalités ne doivent donc pas être confondues dans les discussions et les réflexions. Par ailleurs, il faut souligner que mariages arrangés, mariages forcés et crimes d'honneur reposent sur une inégalité intergénérationnelle – les parents choisissent le futur conjoint de leur enfant – mais également de genres : les libertés dont disposent les filles sont moins importantes que celles des garçons. De multiples contraintes pèsent sur les filles dont le comportement doit être irréprochable – obéir au mari, être pudiques, satisfaire aux tâches ménagères, rester à la maison… – alors que les libertés masculines sont beaucoup plus grandes – sortir à l'extérieur, organiser leur temps comme ils l'entendent, donner des ordres à leur femme et à leurs enfants, fréquenter des prostituées… –. Il est intéressant dans cette perspective d'interroger les participants et les participantes sur la manière dont ils perçoivent cette inégalité et quelles en sont les caractéristiques (outre celles qu'on vient d'évoquer brièvement). Il est vraisemblable que la perception variera selon les sexes.

Enfin, il faut rappeler des principes de logique élémentaire, selon lesquels, s'il y a des Anglaises rousses, cela ne signifie pas que toutes les Anglaises sont rousses, ni que toutes les rousses seraient anglaises.

Certaines pays musulmans comme le Pakistan ou la Turquie sont fortement affectés par les « crimes d'honneur », mais beaucoup de pays musulmans ne connaissent pas de tels crimes, et certains pays non-musulmans comme l'Inde ou le Brésil se signalent par le même type de crimes.

En outre, à l'intérieur de ces pays où se pratiquent les « crimes d'honneur », la tolérance sociale à leur égard est mise en cause par de nombreuses personnes qui considèrent que de tels crimes ne sont pas admissibles, et elles militent pour une renforcement de la législation en ce sens au nom notamment de l'égalité entre les hommes et les femmes.

Les motivations des personnages

L'on propose ici de revenir sur une série de séquences du film que l'on peut considérer comme problématiques parce que les motivations des personnages restent largement implicites. Spectateurs et spectatrices doivent donc fournir un travail d'interprétation en tenant compte d'un contexte social et culturel qui peuvent leur sembler « étranger ». Un peu de réflexion permet néanmoins le plus osuvent de surmonter cette incompréhension, même si cela n'implique pas que l'on cautionne l'attitude ou le comportement de l'un ou l'autre personnage.

Qu'est-ce qui explique que les parents de Zahira défendent à la fois l'avortement, qui consacre un processus d'émancipation de la femme, et le mariage forcé, qui représente à l'inverse une valeur traditionnelle contraire à ce principe ?

Au tout début du film, lorsque Zahira prend des renseignements sur l'IVG au planning familial, la personne qui la reçoit la rassure : le secret médical est garanti, ses parents ne sauront rien… « C'est pas mes parents le problème ! » répond alors la jeune fille, un peu contre toute attente. La suite du film confirme rapidement que ceux-ci sont bel et bien au courant de sa grossesse et que ce sont eux qui insistent pour qu'elle subisse une interruption volontaire de grossesse. A posteriori, on remarque donc que la décision de consulter ne résulte pas d'un choix personnel, mais que cela lui est imposé par sa famille dans un but qu'on ne comprend pas bien au départ puisqu'elle-même semble réfractaire et qu'elle se dit prête à épouser le père de l'enfant, lui-même d'origine pakistanaise. Dans un tel contexte, l'IVG, symbole de liberté et d'émancipation pour la femme, devient un moyen de coercition supplémentaire à mettre en lien avec le mariage que ses parents ont envisagé pour elle et qui doit la renvoyer au Pakistan.

Pourquoi Mansoor, le père de Zahira, refuse-t-il obstinément de rencontrer Tariq, le jeune homme pakistanais que Zahira est prête à épouser et dont elle porte l'enfant ?

Le refus obstiné de Mansoor de rencontrer Tariq, qui est pourtant lui aussi d'origine pakistanaise, confirme qu'il a déjà prévu pour sa fille un autre mariage. Le fait qu'il lui laisse le choix entre trois prétendants vivant au pays indique que sa décision est bien plus à mettre en rapport avec une volonté d'éloigner sa fille qu'avec un arrangement pris de longue date avec l'une ou l'autre famille. Sans doute la grossesse relativement précoce de Zahira est-elle pour lui le signe d'une émancipation intolérable au regard des normes sociales de la communauté et pressent-il chez elle une propension à l'affranchissement, à l'autonomie et à la liberté de vivre comme elle l'entend. Elle représente donc en quelque sorte à ses yeux une menace pour l'ordre établi et une source potentielle de honte pour la famille et ne voit pour elle d'autre solution qu'un écartement définitif. Une autre explication tient au fait qu'un mariage avec Tariq alors que la grossesse est déjà en cours reviendrait à avouer publiquement qu'ils ont entretenu des relations sexuelles avant le mariage, comportement fermement condamné dans les sociétés traditionnelles comme l'indique la pratique fréquente de l'hyménoplastie par laquelle la femme retrouve une virginité apparente à la veille des noces, et que les deux sœurs Hina et Zahira évoqueront lors de leurs retrouvailles.

Pourquoi Tariq refuse-t-il de garder l'enfant que porte Zahira au risque de perdre celle qu'il aime ?

Face à la décision de son père de ne pas rencontrer son amoureux, Zahira décide d'aller trouver Tariq afin de lui proposer s'opposer ensemble à cette décision en gardant l'enfant : « C'est notre vie, Tariq, c'est notre tour, c'est maintenant ! » précise-t-elle. Mais le jeune homme refuse, conscient que son choix est pour leur couple synonyme de rupture. Cette situation révèle donc que les garçons sont également soumis à l'autorité des aînés, sans doute dans une moindre mesure que les filles, mais suffisamment pour faire passer ce respect de l'autorité parentale avant l'amour et une destinée personnelle choisie.

Pourquoi Zahira, agressée par son père dans l'enceinte de l'école, s'oppose-t-elle à ce que le directeur appelle la police ?

Tout au long du film, Zahira souffre du dilemme qui l'oblige à choisir entre l'amour des siens et ses aspirations personnelles. Ce dilemme ne l'empêche pas pour autant de faire preuve de détermination en s'installant chez Aurore, espérant ainsi naïvement contraindre ses parents à accepter ses propres choix de vie. Or il est remarquable que son attitude rebelle ne s'accompagne d'aucun sentiment hostile à leur égard. Elle n'hésite pas ainsi à prendre la défense de son père lorsque ce dernier fait irruption à l'école et qu'il l'empoigne pour lui faire entendre raison. Elle aurait pu à ce moment-là profiter de l'occasion pour saisir la perche tendue par le directeur, mais au contraire, elle s'oppose à ce qu'il appelle la police. Elle voudrait qu'on lui laisse une chance, mais le directeur insiste – « Dans notre pays, on ne se bat pas en rue ! » –, et Mansoor se retrouve au commissariat. De la même façon, à plusieurs reprises au cours du film, nous entendrons Zahira prendre la défense des siens en répétant à ses interlocuteurs – le directeur de l'école, Aurore, Pierre… – qu'ils ne peuvent pas comprendre. Pareille attitude montre bien qu'elle-même est à l'inverse parfaitement consciente des enjeux importants qui se profilent derrière les décisions de ses parents, directement menacés d'exclusion communautaire en raison de ses propres choix pourtant légitimes. Bien plus que la crainte de quelconques représailles, c'est donc une profonde empathie qui porte Zahira à s'opposer à ce que le directeur de l'école fasse appel à la police, reconnaissant implicitement que l'événement qui vient de se produire n'a pas du tout la même valeur morale ni le même degré de gravité selon les cultures au sein desquelles il se produit.

Pourquoi Zahira accepte-t-elle finalement de se marier avec Adnan ?

La décision de Zahira de mettre un terme à sa fugue et de finalement accepter le mariage avec Adnan intervient suite à la conversation qu'elle a avec sa sœur aînée à la sortie de l'école. Envoyée en mission par ses parents, Hina réussit en effet à convaincre Zahira non par la force de ses arguments, mais en l'amenant à accepter la fatalité : « Tout ce qu'on te demande de faire, c'est dur, mais ne pas le faire, ce serait pire… ». Elle parle de son propre cas : au début, elle ne voulait pas non plus épouser le mari qu'on lui imposait, mais maintenant, elle l'aime et elle ne sait pas ce qu'elle ferait sans lui… Zahira demande à sa sœur ce qu'il en est concernant le fait de se faire recoudre l'hymen. Elle apprend avec étonnement que c'est arrivé à Hina. Leurs parents n'en ont jamais rien su. Zahira dit que c'est injuste. « Mais bien sûr que c'est injuste, qu'est-ce que tu crois ? On est des femmes ! Rien n'est juste, jamais, ça n'existe pas », déclare-t-elle en évoquant les pauvres, les malades ou les handicapés. Elle doit accepter sinon elle infligera une terrible honte à la famille : « On ne peut pas se révolter si on ne peut pas changer les choses ! » conclut-elle. Face à l'exemple de sa sœur, passée par une même étape de rébellion avant d'accepter son sort et de s'en trouver finalement heureuse, Zahira abdique et s'apprête à son tour à entamer un parcours de renoncement.

Pourquoi la mère de Zahira observe-t-elle, en silence et au bord des larmes, sa fille en train de dormir après qu'elle a accepté ce mariage ?

Alors que Zahira vient de rentrer au domicile familial, un plan significatif nous montre sa mère assise aux pieds de son lit, en train de la regarder dormir. Elle affiche un air grave et les larmes lui montent aux yeux. Ce plan, banal à première vue, a d'autant plus de valeur symbolique qu'il occupe une grande place dans la courte séquence qui s'intercale entre la scène des retrouvailles avec sa sœur Hina à la sortie de l'école et la séquence du mariage avec Adnan, fêté par Skype. Alors qu'il n'y a rien dans son comportement qui traduise la moindre empathie envers sa fille ni un brin de compassion pour ce qu'elle vit, bien au contraire, ce simple plan laisse deviner chez cette femme en apparence insensible un vécu semblable à celui de Zahira, comme si elle-même se rappelait la souffrance du moment où elle aussi avait dû renoncer à ses rêves et accepter un mariage dont elle ne voulait pas. Comme les propos de Hina dans la scène précédente, les larmes discrètes de leur mère viennent témoigner d'une inévitable communauté de destin pour l'ensemble de la gent féminine, contrainte de revoir leur idée d'une vie heureuse en s'accommodant, avec plus ou moins de bonheur et de volonté, d'un mariage non choisi.

Pourquoi Amara, la petite sœur de Zahira, lui demande-t-elle pardon lorsque, à la fin du film, elle vient rechercher son passeport ?

Amara et Zahira sont très complices. On les voit parler et rire ensemble, notamment lorsque Zahira essaie le diadème que sa mère vient de lui donner à l'occasion de son mariage. Lorsque Zahira s'enfuit avec Pierre, elles échangent des sms pour se donner des nouvelles, s'avouer qu'elles se manquent l'une à l'autre… La jeune fille fait totalement confiance à sa petite sœur au point qu'elles organisent une courte entrevue à leur domicile même, où Zahira doit récupérer son passeport. Or dès qu'elle passe le pas de la porte de l'appartement, Amara se précipite dans ses bras en lui demandant pardon puis elle s'enfuit. Son attitude coupable indique ainsi qu'elle est parfaitement au courant de ce qui va se passer et que sans doute, elle a pris une part active dans le piège tendu à Zahira, ou au moins qu'elle a accepté de jouer le rôle d'appât. Elle aurait pu en effet ne rien dire des échanges qu'elle entretenait avec sa sœur et l'attirer à un moment où elle était sûre de se trouver seule à l'appartement. Mais elle ne l'a pas fait, et la manière dont elle lui demande pardon révèle par ailleurs que la présence d'Amir n'est pas le simple fruit du hasard. L'intervention d'une fillette dans le processus final de mise à mort vient en quelque sorte confirmer tout le poids de la loi et de l'institution familiales, plus fortes que l'amour et déjà parfaitement intégrées dès le plus jeune âge, et cela en dépit de l'innocence, de la spontanéité et de la pureté des sentiments propres à l'enfance.

Pourquoi Amir, pourtant très proche de sa sœur, change-t-il peu à peu d'attitude à son égard pour en arriver finalement à la tuer ?

Le rôle d'entremetteur qu'accepte d'endosser Amir pour tenter de persuader son père de rencontrer Tariq montre qu'au départ, il ne perçoit pas la situation de Zahira comme dramatique ni même problématique puisqu'elle est prête à épouser le jeune Pakistanais dont elle attend un enfant. Il dit comprendre sa sœur et fait en vain l'éloge du jeune homme : Mansoor ne veut rien entendre et coupe court à la conversation. Amir a alors le choix entre se ranger à une décision paternelle, qui lui paraît absurde, et soutenir Zahira, dont la cause lui paraît tout à fait légitime. Il est remarquable à cet instant qu'Amir se taise en baissant les yeux, reconnaissant par cette attitude de soumission l'autorité incontestable de son père. « Tu es d'accord avec lui ou tu as peur de lui ? » questionne, incrédule, Zahira dès le lendemain matin. Or il semble bien que ce ne soit ni la peur ni l'approbation qui motive le rangement d'Amir aux côtés de son père, mais quelque chose de bien plus profond qui va le conduire à épouser entièrement sa cause au détriment ce qui lui était au départ apparu comme normal, juste, légitime et respectable en termes de valeurs communautaires. L'affection, la compréhension, la complicité qu'il avait avec sa sœur cèdent progressivement la place à une volonté inébranlable de la faire plier, et cela en dépit du soutien indéfectible qu'il lui avait assuré. Lui faire accepter l'IVG puis le mariage forcé deviennent dès lors pour lui des priorités absolues.

Un tel « crime d'honneur » est-il exceptionnel en Europe ou est au contraire relativement fréquent, du moins dans certains milieux ? Et qu'en est-il au Pakistan ?

Sans informations extérieures, il est difficile de répondre à cette question. On peut cependant trouver facilement sur Internet des renseignements d'une part sur les intentions du réalisateur, d'autre part sur les « crimes d'honneur » comme réalité sociale. Stephan Streker, le réalisateur, explique ainsi qu'il s'est inspiré d'un fait divers survenu en 2007, dont les auteurs ont été traduits en cours d'assises et condamnés à de lourdes de peine. Ce fait divers a fait la Une des médias, précisément parce qu'il était exceptionnel, et c'est ce caractère exceptionnel qui explique que le réalisateur s'y soit intéressé. On ne peut donc pas dire qu'il s'agit là d'un événement représentatif d'un phénomène général ou fréquent, même si l'on trouve d'autres exemples de tels crimes dans d'autres pays occidentaux. Le caractère exceptionnel de ce type de crimes s'explique facilement : même si l'on évoque le poids des traditions familiales, sociales et culturelles, les membres de ces familles d'origine immigrée savent évidemment que ces crimes sont lourdement punissables dans tous les pays occidentaux, et que ces traditions ne seront pas reconnues comme une excuse par les autorités judiciaires. Le fait divers dont s'est inspiré librement Stephan Streker peut néanmoins être considéré comme un événement extrême, illustrant une réalité sociale plus large, sans doute moins dramatique, celle de mariages forcés (au sens exact du terme) ou des contraintes qui pèsent sur certaines jeunes filles pour qu'elles acceptent un mariage arrangé, ou encore des violences physiques et psychologiques subies par les femmes, ou enfin des inégalités persistantes entre homme et femmes. Le fait divers est exceptionnel mais serait, dans cette perpective, révélateur d'un mal social beaucoup plus vaste et bien présent dans notre société (ou dans certains secteurs de notre société) : cependant, les différents aspects de ce mal social méritent alors une analyse plus approfondie qui ne peut s'appuyer uniquement sur le cas représenté dans le film Noces.
En ce qui concerne les « crimes d'honneur » au Pakistan, la Commission des droits humains du Pakistan (citée par Amnesty International, consulté le 1/8/2017) parle de 1.100 femmes tuées pour ce motif en 2015 (1.000 en 2014, 869 en 2013). Même si la population du Pakistan est importante (190 millions d'habitants), un tel chiffre (qui est sans doute sous-estimé, un certain nombre de ces crimes n'étant pas dénoncés à la police) témoigne d'un phénomène criminel de grande ampleur. L'on comprend alors que les défenseurs des droits humains considèrent qu'il s'agit là d'un problème grave, nécessitant une réaction au niveau national avec notamment des modifications de la législation pour mettre fin à l'impunité dont jouissent en pratique les auteurs de tels crimes.

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