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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film d'animation
Ma vie de courgette
de Claude Barras
Suisse/France, 2016, 1h06


À travers le Prix LUX, le Parlement européen célèbre le cinéma européen et sa diversité. Décerné chaque année, ce prix souhaite récompenser des productions européennes et les rendre accessibles à un large public, au-delà des barrières linguistiques et culturelles. En 2016, le Prix Lux pour sa 10e édition a sélectionné les trois films : À peine j'ouvre les yeux de Leyla Bouzid, Ma vie de courgette de Claude Barras et Toni Erdmann de Maren Ade.

Les réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film d'animation Ma vie de courgette avec un large public. Cette étude est également disponible au format PDF facilement imprimable.

Le film en quelques mots

Icare, surnommé Courgette, a 9 ans et il vit seul avec sa maman alcoolique. Un jour, elle meurt dans un accident, dont il est involontairement responsable. Il est alors emmené dans un foyer pour enfants. Là, les premiers moments sont difficiles. Mais il finit par se lier d'amitié avec les autres enfants, qui ont tous un passé chargé.

Ce film d'animation, destiné à un large public, à partir de 8 ans environ, est adapté d'un roman. Il se distingue de la production jeune public majoritaire par son esthétique originale (ce sont des figurines aux grands yeux tout ronds qui sont animées) mais surtout par son ton, qui permet d'aborder des sujets graves avec beaucoup de pudeur.

Une tension entre l'aspect et le propos

Au premier abord, Ma vie de courgette se présente comme un film pour enfants : le film d'animation est un genre fortement associé au jeune public. Ici, les personnages aux têtes démesurées, aux grands yeux tout ronds ne démentent pas cette impression, d'autant plus que le personnage principal est un garçon de 9 ans. L'univers visuel dans lequel il évolue est assez coloré ; Courgette lui-même a les cheveux bleus. Les différents personnages sont construits sur le même modèle, les variations se jouent au niveau des couleurs, des volumes, des voix et aussi des détails qui marquent la personnalité, parfois de manière un peu caricaturale : les lunettes de Madame Papineau (la directrice du foyer), la cicatrice de Simon, la mèche blonde d'Alice qui lui cache le visage.

Mais cette impression du cadre balisé d'un « cinéma pour enfants » est d'ores et déjà contredite : dès les premières minutes en effet, l'on perçoit que le sujet du film et sa tonalité le situent dans un registre assez éloigné de ce que l'on propose en général aux enfants : la maman de Courgette regarde la télé seule, en buvant des bières (les canettes roulent sur le sol) et en commentant le feuilleton par des paroles désabusées sur les hommes (« Menteur! » adresse-t-elle à l'acteur qui promet son amour à l'actrice). Courgette, lui, dont un halo bleu entoure les yeux comme des cernes qui ne sont pas de son âge, ramasse les canettes vides pour jouer dans le grenier et les empiler. Mais quand cette tour de canettes s'effondre, la maman, dérangée par le bruit et le désordre, appelle son fils et monte vers le grenier en lui promettant une racléeŠ

Cette première séquence présente la situation avec une grande efficacité : l'on infère naturellement que la maman de Courgette a été abandonnée par son mari et que son désespoir l'a poussée jusqu'à l'alcoolisme. Peut-être la haine des hommes en général ou le dégoût que lui inspire son mari infidèle se reporte-t-elle sur leur fils, qu'elle s'apprête à battre pour une peccadille. Et cela semble être une habitude.

Mais cette situation déjà sordide va s'aggraver encore : Courgette, craignant les coups, referme la trappe du grenier qui s'abat sur la tête de sa maman dont on entend la chute dans l'escalier. La séquence suivante confirme les hypothèses les plus sombres du spectateur : la maman est morte (le policier demande à Courgette si sa maman était gentille avec lui) et, quand il est question du papa, Courgette montre son cerf-volant, sur lequel il a dessiné son papa, tandis que l'autre face présente une poule, « la poule de mon père » dit-il en citant les paroles de sa mèreŠ

L'enfant Courgette n'a pas compris ‹ en tout cas, pas consciemment ‹ que la poule de son papa n'est pas réellement une poule, mais le spectateur adulte, lui, a saisi évidemment, que le papa est parti avec une autre femme. L'humour de la scène, également perçu par les seuls spectateurs adultes, est grinçant.

Ainsi, l'enjeu du film est posé dès les premières minutes : Ma vie de Courgette ressemble à un film pour enfants, il peut certainement être vu par des enfants, parce qu'il adopte le point de vue d'un enfant, mais il s'adresse tout autant aux adultes.

Des grands yeux tout ronds

Le cinéma jeune public pèche parfois par son caractère simpliste ou caricatural, voire manichéen. Dans Ma vie de courgette, il y a certes des oppositions tranchées entre les gentils et les méchants (Raymond le policier vs la tante de CamilleŠ) mais si l'on a tendance à juger rapidement, voire préjuger (comme Ahmed qui verse systématiquement de l'eau sur la tête de Raymond « parce qu'il est policier », ou comme la dame à la montagne qui accuse Ahmed de vol et de mensonge, sans doute parce qu'il est d'origine maghrébine), le film développe néanmoins un discours plus nuancé.

Ainsi, le personnage de Simon (cicatrice sur le front, pull orné d'une tête de mort, attitude arrogante) est rapidement identifié comme le petit caïd du foyer, qui va harceler Courgette : il se moque de lui, tire en arrière la chaise sur laquelle il s'apprête à s'asseoir, lui souhaite un « Bienvenue en prison, la patate », qui sonne comme une menace. Pourtant, après un affrontement entre les deux garçons, c'est Simon qui interpelle Courgette et prend l'initiative de nouer une relation avec lui en lui révélant les raisons pour lesquelles chaque enfant du foyer se trouve là. Par la suite, même s'il ne se départit jamais de cette attitude un peu rebelle (les murs du foyer sont parsemés de ses graffitis « tête de mort »), l'on découvre que son personnage de « grand qui embête les petits » cache en fait une autre personnalité, celle de grand frère bienveillant. Ainsi, il fournit à Camille le moyen d'échapper à sa vilaine tante, et surtout, après le départ de Courgette et Camille, c'est lui qui entraîne les petits, alors qu'il est visiblement bouleversé : « on fait la course et le dernier arrivé lavera mes slips jusqu'à la fin de sa vie ». Dans ce défi lancé aux petits, il y a toute la complexité des sentiments de Simon : la tristesse de voir partir ses amis, la conscience que lui-même ne sera jamais adopté, le désir d'épargner aux plus jeunes de s'appesantir sur ce moment, la volonté de cacher sa sensibilité derrière une menace « pour de faux », et finalement une grande solitude. C'est que Simon se situe précisément entre l'enfance et l'âge adulte.

De l'âge adulte, les enfants du foyer ont une vision tronquée par leur expérience personnelle : Courgette a vu son papa les abandonner, lui et sa mère, puis celle-ci sombrer dans l'alcoolisme ; Alice a subi des violences sexuelles de la part de son père ; Simon a vu ses parents se droguer « tout le temps », regarder des films pornos, et reçoit aujourd'hui de sa maman des cadeaux, par la poste et sans le moindre petit mot d'accompagnement ; Jujube a vécu avec une maman complètement folle ; Camille a vu son père tuer sa mère puis se suicider. Quant à Ahmed et Béa, ils ont vu leurs parents être exclus de la société française : le papa d'Ahmed est en prison parce qu'il a commis « un hold-up dans une station-service pour lui payer des Nike » et la maman de Béa a été expulsée. Pas étonnant dès lors qu'ils fassent de grands yeux ronds quand ils découvrent d'autres modèles. (On pourrait même formuler l'hypothèse que c'est précisément cette expression de la surprise qui a présidé à ce choix esthétique de doter les personnages de globes oculaires démesurés.) Ainsi, quand il entend Rosy annoncer la distribution de bisous au moment du coucher, Courgette semble ne pas en revenirŠ Quand, à la montagne, les enfants du foyer voient un garçonnet tomber et être relevé et consolé par sa maman, ils se figent, les yeux exorbités. « Elle est jolie, sa maman » dit l'un d'entre eux. « Ce n'est peut-être pas sa maman » répond un autre. Ce geste de consolation, empreint de douceur et de tendresse, ils ne semblent pas le connaître et doutent qu'une maman en soit capable. De la même manière, la relation amoureuse entre Rosy (l'éducatrice) et Monsieur Paul (l'instituteur) les intéresse beaucoup dans sa dimension sexuelle, qu'ils cherchent à interpréter. Seul Courgette explique : « c'est juste qu'il est amoureux : il la serre fort parce qu'il a peur qu'elle s'en aille ». Courgette le sait sans doute parce qu'il est lui-même tombé amoureux de Camille.

Petit à petit, la résilience

Ces enfants du foyer, qui ont tous vécu une expérience difficile, souffrent, naturellement, et cette souffrance est plus ou moins visible par les effets qu'elle produit. Ahmed fait pipi au lit ; Alice s'emberlificote les jambes au jeu de l'élastique et elle se met « en mode vibreur » dès qu'un conflit émerge dans son entourage (elle se met à trembler et fait cogner ses couverts contre son assiette) ; Béa appelle « maman » dès qu'elle entend le bruit d'une voiture ; Simon, on l'a dit, se cache derrière un personnage de petit dur ; Jujube n'arrête pas de manger ; Camille se cache dans un placardŠ

Pourtant, extraits de leur environnement toxique, les enfants se reconstruisent petit-à-petit et cela se mesure à de petits signes. Courgette qui a emporté comme seul souvenir de sa maman une canette de bière vide va plier celle-ci en un petit bateau qu'il offre à Camille. Ainsi, le souvenir misérable d'un lien qui l'était tout autant se transforme en un joli symbole d'une nouvelle relation, autrement plus réjouissante. Ahmed, qui a été accusé à tort par la maman de la petite fille à la montagne, ne garde finalement de ce souvenir que le geste généreux de la petite fille qui lui a donné ses lunettes de ski et il ne les quitte plus! Alice transforme ses mouvements nerveux en une tentative de battre un record de saut sur place. Cette lente évolution d'une situation pénible à une autre apaisée et heureuse se mesure aussi dans les marques laissées sur le mur pour garder une trace de la taille des enfants. Quand Courgette revisite, avec Raymond et Camille, l'appartement qu'il occupait du temps de sa maman, les marques correspondent à des traumatismes (le jour où j'ai redoublé ; le jour où papa est partiŠ), mais chez Raymond, ces marques correspondent à un événement heureux : « le jour où vous êtes devenus mes enfants ».

Le film se clôt sur une lettre que Courgette envoie à Simon. Celui-ci, peu après l'arrivée de Courgette au foyer, lui avait révélé le passé de chaque enfant, en concluant « Y a plus personne pour nous aimer ». Mais Courgette lui écrit qu'il avait tort et que lui et Camille ne l'ont pas oublié, ni les autres enfants du foyerŠ Mais peut-être plus encore que ce message, l'échange entre Courgette et Camille, lors de leur dernière nuit à la montagne est révélateur. Le garçon évoque le futur qu'il aurait pu avoir avec sa maman (bière et téléŠ ) et se félicite d'y avoir échappé. Quant à Camille, elle préfère aussi vivre avec les enfants et le personnel du foyer plutôt que chez sa tante. Et puis, sans Les Fontaines, ils ne se seraient jamais rencontrésŠ

*

Ce film pour enfants pose donc des questions essentielles aux adultes : quel modèle voulons-nous proposer aux enfants ? L'environnement dans lequel nous élevons nos enfants est-il le plus propice à un développement harmonieux ? Dans quelle mesure, les passions, les frustrations, les intérêts des adultes ont-ils des conséquences sur les enfants ?

Enfin, dans le contexte de tensions autour, par exemple, du mariage homosexuel, le film affirme avec force et éloquence que la famille traditionnelle (un papa, une maman) n'est pas forcément l'endroit idéal pour assurer l'épanouissement des enfants. Il arrive que les papas et les mamans soient défaillants, irresponsables, violents, absentsŠ L'important, ce n'est pas le rôle, le statut, la parentalité, mais bien la relation et la manière dont elle est investie.

Quelques pistes de réflexion

Outre les éléments d'analyse proposés ci-dessus, plusieurs aspects du film Ma vie de courgette méritent une réflexion complémentaire.

  • Les adultes du film se distribuent grosso modo entre gentils et méchants. Mais pas mal d'entre eux ne peuvent pas se réduire à ces catégories, surtout pas dans le regard de leurs enfants, un regard qui peut évoluer qui plus est. Examinons par exemple ce que dit Courgette ou ce qu'il laisse entendre de sa maman. Comment interpréter le dessin du cerf-volant avec son papa en super-héros (avec masque et cape) ? Comment interpréter la réaction de Béa quand sa maman revient ? Et que penser du père d'Ahmed qui est en prison parce qu'il a commis un hold-up « dans une station-service pour lui acheter des Nike » ?
  • Le passage à la fête foraine, où Raymond emmène Courgette et Camille, est marqué par deux attractions : le train fantôme et le stand de tir. Pensez-vous que ces moments où l'on joue à se faire peur et où l'on joue à tirer avec un fusil ont une signification différente pour ces enfants qui ont connu la peur et la violence ?
  • Le cinéma jeune public se doit de séduire aussi les adultes parce que ce sont eux qui emmènent les enfants voir des films et qu'ils doivent aussi y trouver du plaisir, sinon ils ne les emmèneraient plus! Cela prend souvent la forme d'un second degré, fait de clins d'yeux et de références. Ce n'est pas le cas dans Ma vie de courgette. Connaissez-vous d'autres films « familiaux » qui ont cette qualité de permettre un échange authentique entre parents et enfants, plutôt que de proposer deux lectures parallèles ? Lesquels ?

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