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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Le Géant égoïste - The Selfish Giant
de Clio Barnard
Grande-Bretagne, 2013, 1h33


Face au morcellement du paysage culturel européen, qui touche tous les arts dont le cinéma, le Prix LUX décerné par le Parlement européen propose de sous-titrer un film dans les 23 langues officielles de l'Union européenne – la version originale donnant lieu à une adaptation pour les handicapés visuels ou auditifs – et d'en fournir une copie, numérique ou photochimique, dans chacun des 27 pays de l'Union.

Finaliste du Prix LUX 2013, Le Géant égoïste (The Selfish Giant) peut ainsi être projeté, avec les deux autres films finalistes, dans les 27 Etats membres pendant les LUX Film Days en novembre 2012.

Pour accompagner cet événement, le centre culturel Les Grignoux propose une analyse de ce film qui s'adresse notamment aux animateurs en éducation permanente qui verront Le Géant égoïste avec un large public et qui souhaiteront approfondir les principaux thèmes du film.

Cette analyse est également disponible gratuitement au format pdflogo pdf en français, ainsi que dans les différentes langues européennes. On trouvera ici les versions allemande, anglaise, bulgare, croate, danoise, espagnole, estonienne, finnoise, grecque, hongroise, irlandaise, italienne, lettonne, lituanienne, maltaise, néerlandaise, polonaise, portugaise, roumaine, slovaque, slovène, suédoise, tchèque.

En quelques mots

Libre adaptation d'un conte d'Oscar Wilde, Le Géant égoïste met en scène deux adolescents d'aujourd'hui, dans un coin d'Angleterre où règnent la pauvreté et la misère. Arbor souffre d'un trouble mal défini : toujours en mouvement, rétif à toute forme d'autorité, il est exclu de l'école. Son copain Swifty est lui aussi renvoyé de l'école pour quelques jours pour s'être battu. Livrés à eux-mêmes, les deux garçons découvrent qu'ils peuvent gagner de l'argent en vendant des métaux à un ferrailleur, Kitten. Si Arbor est surtout motivé par le gain, Swifty, lui, voudrait approcher les chevaux de Kitten, une bête de trait et un superbe trotteur.

Une amitié indéfectible ?

Des liens très solides unissent ces deux garçons du même âge. Ils partagent le même environnement social et culturel, mais aussi des conditions familiales difficiles. Swifty a de nombreux jeunes frères et sœurs, ses parents vivent dans une grande pauvreté : la maman n'a pas de quoi payer les factures d'électricité, le père est obligé de vendre le canapé du salon, la nourriture est pauvre, peu variée ... et froide, faute de courant électrique. Quant à Arbor, il vit avec sa mère célibataire, qui a du mal à éduquer ses deux fils : l'aîné se drogue, il est difficilement contrôlable, il se trouve parfois violemment harcelé par des créanciers, il vole probablement les médicaments destinés à Arbor. En effet, son jeune frère souffre d'une maladie (l'hyperactivité ?) et ne se calme que sous l'effet de médicaments.

Arbor et Swifty se montrent d'une grande loyauté vis-à-vis des leurs : si la communication quotidienne est souvent crue et violente, ils font face ensemble aux difficultés : les deux garçons sont prêts à donner l'argent gagné avec la ferraille à leur famille pour payer des factures ou des dettes.

Pourtant, les deux adolescents sont aussi très différents : Arbor est un petit blond nerveux et sec, Swifty est plus grand, un peu balourd et calme. Le premier est le meneur et le second suit. Mais ce qui frappe surtout dans leur relation, ce sont les signes de l'amitié : Swifty semble être la seule personne qui puisse calmer et rassurer Arbor dans ses crises, comme en témoigne la première scène du film qui se clôt sur le gros plan de leurs mains enlacées. Arbor se précipite au secours de Swifty quand celui-ci est harcelé dans la cour de récréation. Swifty viendra en aide à Arbor lors du dernier vol, malgré la trahison de son ami. Surtout, la proximité physique des garçons est flagrante, qu'il s'agisse de taquineries, de jeux ou même parfois de gestes de tendresse (Swifty entoure les épaules d'Arbor de son bras, au moment où ils touchent leur première commission chez Kitten).

L'éloignement

Cette belle amitié va pourtant s'effriter au même rythme que se transforment les relations des garçons avec Kitten et que s'affirment leurs personnalités propres. Les qualités de Swifty, qui connaît les chevaux et sait s'en occuper, sont repérées par Kitten qui va lui confier de plus en plus de responsabilités, notamment soigner le précieux trotteur et même le driver. Swifty en conçoit une grande reconnaissance pour Kitten (chacune de ces « promotions » est ponctuée d'un « Get in » enthousiaste) et veut naturellement préserver la confiance qu'il lui accorde.

Arbor, lui, est totalement dépourvu de la sensibilité spontanée et naturelle de Swifty. Là où Swifty peut calmer un animal et l'avoir totalement sous contrôle, la brutalité et l'impulsivité d'Arbor produisent l'effet inverse. Ainsi, non seulement Kitten prend Swifty sous son aile et devient en quelque sorte son nouveau protecteur mais il rejette Arbor avec une grande violence.

Arbor, repoussé, va alors trahir Swifty et Kitten. Il tue un poulain gratuitement. (À l'origine, le sacrifice du poulain avait pour objectif de vérifier si la ligne électrique tombée au sol était sous tension ; mais même si elle était hors tension, Arbor ne pourrait jamais s'emparer du câble sans l'aide de Swifty.) Ainsi, la mise à mort du poulain ne peut être vue que comme un acte destiné à blesser Swifty, l'ami des chevaux, pour le punir de l'avoir en quelque sorte abandonné, ou, à la rigueur, comme un simple test pour tromper l'ennui. Par ailleurs, Arbor a prélevé régulièrement des quantités importantes de cuivre dans les réserves de Kitten et se décide à aller les vendre à un autre ferrailleur (avec le cheval et la carriole de Kitten !), ce qui constitue pour Swifty qui le surprend, une autre trahison, puisque Kitten est en quelque sorte devenu son patron. Mais la transaction d'Arbor échoue et Kitten est mis au courant : celui-ci menace Arbor de lui broyer la main, sous le regard terrorisé de Swifty.

Le drame et la résolution

Pour payer sa dette (un autre marchand a mis la main sur le cuivre volé par Arbor, sans rien lui donner en échange), Arbor est envoyé, par un Kitten furieux, voler une même quantité de cuivre à proximité de la centrale électrique. Il s'agit d'ouvrir une trappe fermée par un bloc de béton, de s'introduire à l'intérieur et de s'emparer des câbles qui s'y trouvent, le tout, sous les lignes à haute tension et leur bourdonnement inquiétant. Arbor, seul avec la bête de trait, n'arrive pas à déplacer le bloc et Swifty, pourtant profondément blessé, vient en aide à son compagnon. C'est lui qui s'introduit dans le trou et qui est mortellement électrocuté. Arbor ramènera alors le corps de Swifty chez Kitten, qui, contre toute attente, endossera l'entière responsabilité de l'accident.

Commence alors le purgatoire d'Arbor qui veut entrer en contact avec la mère de Swifty. Il frappe à sa porte à plusieurs reprises mais il est chaque fois repoussé. Il se terre sous son lit, comme on l'a vu en crise au tout début du film, un refuge dont seul Swifty était capable de le faire sortir. Enfin, la mère de Swifty se présente chez lui et Arbor obtient le pardon qu'il attendait : la mère de son ami le serre dans ses bras.

Le film se clôt sur une scène paisible : Arbor brosse un cheval, la caméra s'attarde pour finir sur le regard de l'animal, un regard laissé à l'interprétation de chaque spectateur. Mais le soin prodigué à l'animal par Arbor ne peut être vu que comme un hommage à son ami disparu.

Un constat amer

Ainsi, le film peut se lire comme l'histoire d'une amitié brisée et d'une perte dans un contexte de débâcle industrielle. Il se dégage en effet un constat assez amer de ce récit : aux signes explicites de la déroute économique (la pauvreté des parents des deux garçons, incapables de payer les factures, obligés de vendre des équipements de base ; le commerce florissant de la ferraille et autres matériaux de récupération, qui pousse les plus démunis à voler ces matériaux...), s'ajoutent des signes plus difficiles à interpréter. Par exemple, la cinéaste filme des équipements industriels (tours de refroidissement, bâtiments industriels), dans la brume, ou dans certaines lumières, de telle sorte qu'ils ne sont pas magnifiés mais au contraire paraissent en fin de vie, comme s'ils n'avaient plus guère de sens. La coexistence des animaux dans ces très beaux plans (des chevaux, des moutons) accentue peut-être ce sentiment, comme si la nature reprenait ses droits.

La débâcle économique se ressent également dans les difficultés sociales qui sont esquissées : l'exclusion d'Arbor de l'école qui se déclare incapable de prendre en charge cet enfant différent ; le commerce et la consommation de drogue qui détruisent la vie de son frère ; l'impuissance de leur mère seule et livrée à elle-même pour éduquer ses deux garçons difficiles. Peut-être en conséquence de cette déglingue se dégage aussi un sentiment de perte de cadre, de loi : des enfants en harcèlent d'autres dans la cour de récréation ; le frère d'Arbor est sérieusement menacé par ses créanciers, le monde des ferrailleurs est particulièrement dur : Kitten prélève d'autorité un billet sur la paie d'Arbor et Swifty sous le fallacieux prétexte qu'ils sont mineurs ; il menace de broyer la main d'Arbor pour le punir de l'avoir volé ; un autre ferrailleur s'empare du cuivre d'Arbor sans rien lui donner en échange...

Dans ce contexte, les figures traditionnelles de l'autorité paraissent bien pâlottes : l'enseignant est incapable de se faire respecter et même les policiers obéissent à l'ordre d'Arbor d'ôter leurs chaussures pour entrer dans la maison. Ainsi, c'est une société à la dérive qui est montrée (pensons aussi aux décors dans lesquels l'histoire se déroule : trottoirs défoncés, commerces délabrés, maisons en piteux état ...) où la loi du plus fort semble gagner du terrain de jour en jour et où quelques valeurs morales paraissent d'autant plus essentielles : l'amitié entre Arbor et Swifty, malgré la trahison du premier ; leur loyauté vis-à-vis de leur famille ; l'aveu de la culpabilité de Kitten ; le pardon qu'accordera la mère de Swifty à Arbor.

Ainsi, l'on peut considérer Le Géant égoïste comme une fable ou un conte inscrit dans un contexte réaliste (les vols de câbles sont en augmentation dans plusieurs pays d'Europe ; le marché de la ferraille est florissant ; le cours des métaux tend à la hausse ; on constate une augmentation du chômage et de l'appauvrissement des familles dans plusieurs régions d'Europe) où la défense des valeurs humanistes est indispensable.

Quelques propositions pour aller plus loin

  • L'histoire du film se déroule dans la région de Bradford, dans le Yorkshire, en Grande-Bretagne. Pensez-vous qu'elle pourrait se passer dans une autre région d'Europe ? Pourquoi oui ? Pourquoi non ?
  • L'électricité est un thème qui apparaît de diverses manières dans le film : les lignes haute tension, la mort du poulain et celle de Swifty, les factures impayées de la famille de Swifty, les câbles qui sont potentiellement une source de revenu pour les ramasseurs de ferraille... Quelle réflexion peut-on élaborer autour de toutes « ces connexions électriques », et des métaphores qu'elles permettent (tension, résistance, Arbor est nerveux « comme une pile électrique », etc.) ?
  • Quelques partis-pris esthétiques sont assez remarquables dans Le Géant égoïste : l'absence de musique notamment, mais aussi la présence de plans fixes sur l'environnement où des animaux (moutons, chevaux) côtoient des équipements industriels. Comment interprétez-vous ces partis-pris ?
  • Le comportement d'Arbor est inhabituel, aussi bien avec les objets qu'avec les personnes. On pourrait dire qu'il teste la résistance des uns et des autres ou qu'il exerce une pression sur les uns et les autres : il s'appuie sur les barrières, grimpe sur les poteaux, pousse sur les objets fixes ; face à ses interlocuteurs, Arbor ne se met jamais en position d'attente ou de demande, il prend l'initiative, ce qui déroute souvent les personnes en face de lui. Si vous étiez un professionnel de la santé, comment analyseriez-vous ses comportements ?
  • On peut faire des rapprochements entre le film de Clio Barnard et d'autres œuvres cinématographiques britanniques, comme celles de Ken Loach, Andrea Arnold, Shane Meadows, mais aussi d'autres pays d'Europe, comme les films des cinéastes belges, Jean-Pierre et Luc Dardenne. Voyez-vous ce qui rapproche ces cinéastes, mais aussi leurs spécificités ?

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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