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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Le Gamin au vélo
de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique, 2011, 1 h 24
Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2011


L'analyse proposée ici s'adresse à un large public intéressé par le film Le Gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne, ainsi qu'aux animateurs qui souhaitent exploiter la vision ce film dans le cadre d'une action en éducation permanente. Elle propose une réflexion plus approfondie sur un aspect important du film : la violence et sa représentation.

Le film

Cyril, douze ans, essaie désespérément de retrouver son père qui l'a placé « provisoirement » dans un foyer pour enfants abandonnés. Dans sa recherche, il va croiser la route de Samantha, une jeune coiffeuse de son quartier : celle-ci va accepter de l'héberger pendant les week-ends. Mais pour Cyril, elle ne représente guère plus qu'un moyen pour contacter d'une manière ou d'une autre son père absent…

À travers le portrait de ce gamin aussi obstiné qu'attachant, les Dardenne saisissent un moment clé de l'existence, celui où l'enfant est pour la première fois confronté à des choix d'adulte. Mais le monde des adultes est aussi celui des lâchetés, des tentations et d'une violence multiforme… Le destin de Cyril dans sa quête maladroite d'affection et ses errements interpellera un grand nombre d'adolescents.

Si l'on retrouve dans ce film les grands thèmes des cinéastes liégeois ainsi que leur prédilection pour une peinture des milieux populaires de Seraing (dans la banlieue de Liège), ils ont cette fois laissé libre cours à une véritable tendresse pour leur personnage, tendresse incarnée en particulier par Cécile de France dans le rôle de Samantha. Par ailleurs, le film pose des questions essentielles sur ce moment de vie qu'est l'adolescence, tout en privilégiant un rapport très « physique » à son jeune personnage.

Violence réelle et médiatique

Par rapport à des films d'action ou des séries policières mettant en scène le même genre de situations, la séquence de l'attaque à la batte de base-ball dans Le Gamin au vélo est traitée d'une manière inhabituelle et originale qui mérite que l'on s'y attarde. C'est que, dans l'œuvre des frères Dardenne, la violence semble avoir une tout autre dimension et une tout autre portée. Préalablement à l'analyse en effet, le spectateur pressent que le geste de Cyril, vidé apparemment de toute émotion (panique, haine, rage…) et commis un peu à la manière d'un exercice longuement répété, est transcendée par la volonté des réalisateurs de susciter une réflexion intellectuelle et morale sur la violence; présenté de manière dépassionnée et comme un exercice «abstrait», l'acte violent tel qu'il est montré dans le film amène donc naturellement une prise de distance réflexive.

Nous proposons par conséquent de revenir sur cette séquence interpellante es à nous interroger sur sa signification et la portée que les réalisateurs ont sans doute souhaité lui donner.

Les effets réels de la violence

Comment les spectateurs ont-ils perçu cette séquence:

  • au moment de l'agression, qu'ont-ils cru sur le sort possible des deux victimes: ont-ils pensé qu'elles étaient simplement assommées (comme cela se révélera être le cas)? gravement blessées? ou même mortes?
  • plus largement, quelles conséquences peut avoir une telle attaque sur les victimes? Celles-ci risquent-elles de conserver de graves séquelles sur le plan physiologique? sur le plan psychologique?

Les réponses à ces questions sembleront sans doute assez évidentes à beaucoup d'adultes, mais le film des Dardenne montre bien que le jeune Cyril ne mesure pas les conséquences réelles de ses actes, et il n'est pas du tout sûr que tous les spectateurs, même ceux qui sont plus âgés que le personnage, en soient beaucoup plus conscients.

Et il suffit d'interroger des spectateurs (adultes) à ce propos à la sortie de la salle pour se rendre compte que la plupart d'entre nous (qui ne sommes pas médecins) avons peine à mesurer la portée d'un tel geste. La seule réponse réaliste à la question posée — quelles sont les conséquences possibles d'un coup de batte de base-ball? — est en effet qu'il n'est pas possible de prévoir ces conséquences: dans certains cas, un tel coup n'entraînera effectivement qu'une commotion cérébrale [1] plus ou moins importante, mais, dans d'autres, il pourra provoquer un traumatisme important (comme une fracture du crâne) entraînant des séquelles plus ou moins graves en particulier s'il y a formation d'un hématome intra-crânien (un saignement dans le cerveau ou à la surface du cerveau sous l'enveloppe crânienne): parmi les séquelles possibles, on peut citer des paralysies de certains membres, des troubles de l'équilibre, des déficits du langage (aphasie) ou de la mémoire. Avec ou sans fracture du crâne, un tel choc peut entraîner en outre un coma [2] léger ou profond. Enfin, dans les cas les plus graves, la victime peut décéder, surtout si elle est laissée sans soins.

Cette évaluation des risques possibles d'un traumatisme crânien (qu'on peut trouver dans n'importe quelle encyclopédie) suffit à montrer que Cyril n'était pas vraiment conscient de la gravité de ses gestes et qu'il n'imaginait pas qu'il aurait pu se retrouver — dans le pire des cas — dans la peau d'un meurtrier pour le vol de quelques milliers d'euros! Bien entendu, les Dardenne n'ont pas voulu dramatiser excessivement la situation, mais la séquence évoquée laisse bien planer le doute sur les conséquences éventuelles — peut-être très graves — du geste de Cyril. Il importe donc que les spectateurs ne minimisent pas (par simple méconnaissance ou sous l'influence de représentations médiatiques biaisées) la portée d'une telle agression.

Par ailleurs, il faut souligner qu'outre les conséquences sur le plan physiologique, il y a souvent des séquelles psychologiques: il faut en effet bien percevoir que les victimes sont brutalement confrontées à une situation imprévue où elles perdent toute maîtrise et se retrouvent dans un état d'impuissance et de grande détresse. Beaucoup de spectateurs —notamment les plus jeunes — manquent sans doute d'une capacité suffisante de décentration et d'empathie et auront tendance spontanément à minimiser cet aspect traumatique («Ce n'est pas grave: ils n'ont été qu'assommés!» «À leur place, je me serais défendu!» «Cyril s'est excusé, c'est terminé»…) [3]. Un peu d'expérience suffit cependant pour comprendre que beaucoup de victimes ressentent un grand malaise et mettent beaucoup de temps à surmonter de tels épisodes: ils se remémorent pendant longtemps les événements, ils ont des cauchemars réguliers, ils éprouvent des accès fréquents et incontrôlables de colère, de détresse, d'angoisse, de panique ou de dépression…

Même si cela peut paraître un peu dramatique, il faut donc souligner la gravité d'une telle agression avant de comparer la manière originale de représenter cet épisode dans Le gamin au vélo par rapport à d'autres représentations médiatiques de ce genre de violences.

La violence à l'écran…

Réfléchissons à présent à l'instrument utilisé par Cyril pour assommer le libraire:

  • qu'est-ce qu'une batte de base-ball évoque pour la plupart d'entre nous?
  • d'où nous viennent ces représentations?

Pour répondre à ces questions, nous suggérons de prendre à présent connaissance de deux documents: une illustration issue d'un jeu vidéo et un article de presse relatant un fait-divers (documents 1 & 2). Ceux-ci seront assortis de quelques questions destinées à permettre une réflexion plus approfondie sur Le Gamin au vélo.

Document n°1: une image d'un jeu vidéo

Document n°2

Un ado de 15 ans tué à coups de batte de base-ball

Un adolescent de 15 ans est décédé hier, à l'hôpital de Nanterre (Hauts-de-Seine), après avoir reçu des coups de batte de base-ball assenés par un homme de 49 ans. Le drame s'est produit devant un supermarché de la cité Pablo-Picasso.

Un banal accrochage à bicyclette, quelques insultes... et c'est le drame. Mohamed, 15 ans, est mort hier après avoir reçu des coups de batte de base-ball. De violents coups assenés lundi soir par un père de famille de 49 ans, non loin de la tour où vivait l'adolescent dans un quartier sensible de Nanterre (Hauts-de-Seine), la cité Pablo-Picasso.

Peu après 19 heures lundi, Mohamed fait du vélo devant le magasin Champion, le supermarché du quartier. Il accompagne un copain venu acheter quelques bouteilles d'eau et du Coca-Cola. En attendant son ami, il enchaîne les tours de bicyclette sur le parking. Et là, entre deux acrobaties, il aurait heurté l'épaule d'une fillette. Le père de la petite, un homme de 49 ans au gabarit imposant, aurait alors fait une remarque à Mohamed avant d'aller faire ses courses. Après son passage à la caisse, ce cuisinier au chômage prénommé Vilotic croise encore l'adolescent. La tension monte, des insultes fusent.

Et là, pour des raisons qui restent encore troubles, le père est saisi d'une rage destructrice. Il saisit un paquet de conserves pour chiens et frappe. Il se rend ensuite à sa camionnette stationnée devant le supermarché et en revient armé une batte de base-ball. Et frappe à nouveau. Un coup à la tempe gauche, un coup à la gorge. Mohamed s'effondre

.

«Et là, j'ai accouru, raconte un quadragénaire du quartier. Le petit était à terre, tout tremblant et complètement choqué... Et il avait un énorme hématome à l'oeil, raconte ce témoin, aussi ému qu'indigné. Après, j'ai discuté avec le type, un colosse du gabarit de Mike Tyson. Il m'a dit qu'il avait tapé le petit avec des boîtes de conserve mais je ne l'ai pas cru. Après, il s'est mis à pleurer. Il a dû se rendre compte de la gravité de son geste.»

Rapidement, un attroupement de plusieurs dizaines de jeunes du quartier se forme autour de Vilotic et Mohamed. «C'était très chaud. Certains voulaient venger le jeune», précise un témoin de la scène. Finalement, tandis que sapeurs-pompiers et secouristes du Samu portent les premiers soins à l'adolescent, les hommes de la brigade anticriminalité (BAC) de Nanterre interpellent le cuisinier, qui reconnaît avoir frappé le garçon avec sa batte de base-ball. Il est aussitôt placé en garde à vue.

Mohamed, lui, est conduit à l'hôpital Max-Fourestier, à Nanterre. «Ses jours n'étaient pas en danger à ce moment-là», rapporte un proche du dossier. Mais l'adolescent est mort vers 5h30. Seule l'autopsie permettra de déterminer les causes exactes du décès.

Hier matin dans le quartier, la macabre nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Emotion, colère, indignation, incompréhension... Le quartier est sous le choc. «Il l'a tué pour rien, c'est invraisemblable», s'étrangle une mère de famille en larmes. Décrit comme un adolescent «sympa et effacé», Mohamed s'apprêtait à entrer en 3e professionnelle au collège Evariste-Gallois à Nanterre. «Un gamin sans histoires qui s'est fait tuer pour un simple coup de guidon de vélo», s'énerve un parent de la victime.

Gardiens de la paix et CRS surveillent désormais le quartier de près. Craignant l'échauffourée hier après-midi, le directeur du supermarché a fermé un moment les grilles de son magasin. Quant à Vilotic, il s'apprêtait hier soir à passer sa deuxième nuit en garde à vue.

Valérie Mahaut, dans Le Parisien, le 18 août 2004

Quelques pistes de réflexion…

  • quelle(s) différence(s) y a-t-il entre les deux documents?
  • de quelle source proviennent-ils chacun?
  • dans quel monde se passent chacune des deux scènes?
  • qui utilise une batte de base-ball?
  • quels sont, dans chaque cas, les effets des coups portés?
  • quelles sont les conséquences pour les personnes qui ont porté les coups?
  • qu'est-ce que la mise en parallèle des deux documents permet de mettre en évidence?
  • par rapport à l'univers de ces deux situations, où peut-on situer la scène extraite du Gamin au vélo?
  • qu'est-ce que cette scène nous dit de la violence?

Commentaires

Dans l'imaginaire collectif, la batte de base-ball est associée à la violence bien plus qu'au sport qui en requiert l'usage. Selon une analyse proposée par le journaliste indépendant Brian Palmer sur le site «Slate.com» et présentée en version traduite sur «Slate.fr» sous le titre «Pourquoi les émeutiers britanniques s'arment de battes de base-ball, et pas de cricket?» (vendredi 12 août 2011), cette représentation trouve son origine à la fois dans la réalité — ainsi dès le dix-neuvième siècle aux États-Unis, où le base-ball était un sport largement pratiqué, la batte a été utilisée lors de plusieurs événements historiques importants comme la grande grève des cheminots de 1877, qui a commencé en Virginie occidentale avant de s'étendre à plusieurs autres États (Maryland, Pennsylvanie, Illinois et Missouri) et deux soulèvements de prisonniers, l'un à Boston en 1892 et l'autre à Deer Island en 1895 (New York) —, et au cinéma. Des films américains véhiculent en effet depuis longtemps cette image avec, par exemple, des films comme Les Guerriers de la nuit (The Warriors, réalisé en 1979 par Walter Hill) ou des films plus récents comme Casino, de Martin Scorsese (1995) ou Inglorious Bastards de Quentin Tarantino (2009); cette représentation sera également reprise par ailleurs dans des séries télévisées comme Les Soprano, une série américaine diffusée dans le courant des années 2000, ainsi que dans les jeux vidéo tels que, entre autres, «Grand Theft Auto» (GTA).

Le concept de bagarre liée au base-ball est donc devenu extrêmement courant. Mais dans le film des frères Dardenne, toutes les connotations emblématiques attachées à la batte — violence haineuse, épidermique, sauvage, spontanée… — prennent une dimension particulière dans la mesure où elles «brillent par leur absence», cet instrument apparaissant dans un contexte très différent du contexte émeutier ou d'un contexte de bagarre, qui est ici celui du plan mis au point par Wes pour dévaliser le libraire du quartier. Placée entre les mains de Cyril, qui doit en apprendre le maniement en répétant mécaniquement les gestes qu'il aura à accomplir au moment de l'agression, la batte de base-ball sort donc de son univers habituel pour s'immiscer dans le monde de l'enfance «innocente» et de ses apprentissages. Interpellé par cette intrusion inattendue, le spectateur du film est amené alors à s'interroger sur l'intention profonde des réalisateurs lorsqu'ils ont choisi de tourner une telle scène, où la violence telle qu'elle est montrée semble transcendée par une volonté de faire passer un point de vue fort sur la question.

Attachée au personnage de Wes, qui incarne dans le film à la fois une jeunesse désœuvrée, sans repère, livrée à elle-même… et une jeunesse délinquante, marginale, fortement influencée par les mondes virtuels (à travers, notamment, des jeux vidéo comme Resident Evil), la violence est évoquée comme un phénomène qui, loin d'être spontané, résulte d'un ensemble de facteurs contextuels: oisiveté née d'une pénurie d'emploi sur le plan social, abandon ou désinvestissement parental, totale absence de la loi morale dans le monde virtuel du jeu vidéo où l'acte de tuer devient un événement banal… Résonnant comme une mise en garde, la scène fait ainsi implicitement appel au sens des responsabilités des adultes tout en attirant l'attention des adolescents sur la lourde portée d'actes banalisés et autorisés en quelque sorte puisqu'ils sont magnifiés dans les mondes virtuels où un grand nombre de jeunes sont aujourd'hui enclins à se réaliser.

La comparaison entre les deux documents ci-dessus premet ainsi de souligner le contraste entre la mise en évidence spectaculaire (proche d'une «glorification») de la batte dans le jeu vidéo et les conséquences tragiques que l'utilisation de ce même instrument peut avoir dans la réalité d'un fait divers.


1. Une commotion n'est pas nécessairement synonyme de perte de conscience: elle peut se traduire par une perte d'équilibre, une confusion mentale, une désorientation spatiale (ne plus savoir où l'on est), des nausées ou des vomissements. Ces symptômes peuvent être de courte ou de longue durée, apparaître immédiatement ou au contraire s'installer progressivement.

2. Le coma est une perte de conscience et une absence de réaction aux stimulations extérieures alors que les fonctions végétatives (battements du cœur, respiration, etc.) perdurent. On distingue généralement plusieurs états de coma plus ou moins profond.

3. Le film des Dardenne ne montre pratiquement rien du processus judiciaire, ne mettant en scène que la décision finale avec les excuses — très artificielles — de Cyril: ce n'est que lorsqu'il demande pourquoi le fils du libraire n'est pas là qu'on devine une réaction plus personnelle de sa part. L'absence de réaction face à l'agression du fils du libraire à la fin du film suscitera sans doute alors l'étonnement de nombreux spectateurs, mais on peut l'interpréter psychologiquement comme un effet chez Cyril d'une prise de conscience du traumatisme subi par sa victime (même si celle-ci le retraduit en violence). Bien entendu, le cinéma des Dardenne n'impose pas une interprétation unique, et l'épisode peut aussi être «lu» dans une perspective plus éthique ou morale.

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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