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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
La Part des anges
de Ken Loach
Grande-Bretagne/France/Belgique/Italie, 2012, 1h41


L'analyse proposée ici s'adresse à tous les spectateurs qui verront le film La Part des anges et qui souhaitent approfondir leur réflexion sur son thème principal. Elle retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui souhaiteraient débattre de ce film avec un large public. Elle propose de revenir en particulier sur le scénario du film, sa construction et son sens.

Le film

L'histoire de La Part des anges se déroule essentiellement à Glasgow en Écosse, image du filmoù Robbie vient d'être condamné à un travail d'intérêt général (TIG), suite à une bagarre. Robbie est coutumier du fait: il ne semble trouver une issue à ses nombreux problèmes que dans la violence. Chômage, rivalités héritées du passé et instabilité caractérisent sa vie, dans laquelle il n'a qu'une seule consolation: l'amour partagé avec Leonie qui va bientôt mettre leur enfant au monde. Le TIG constitue une chance pour Robbie, dans la mesure où il est accompagné par un éducateur qui va lui faire partager sa passion… pour le whisky! C'est tout un monde qui s'ouvre alors à Robbie, dans lequel il va déployer des talents inattendus.

Cette comédie de Ken Loach, Prix du Jury au festival de Cannes 2012 sur un scénario de Paul Laverty, conjugue habilement humour, suspense et émotion, tout en ménageant de beaux effets de surprise. On ne s'étonne pas de retrouver les thèmes chers au réalisateur britannique : les laissés-pour-compte, la solidarité, l'espoir d'une vie meilleure.

Destination

Ce film séduira un large public, sensible notamment aux questions qui se posent aux sociétés occidentales, en particulier celles des inégalités économiques et culturelles mais aussi dans les modes ou les «styles» de vie.

Un scénario habile au service d'un message

On pourrait dire que le film La Part des anges délivre un message d'espoir dans la mesure où Robbie, le personnage principal, qui semble «coincé» au début du film (abonné aux condamnations, pris dans une rivalité ancestrale avec Clancy, incapable de trouver un emploi, faute de qualifications et de «look» adéquat) finit par trouver une porte de sortie qui va lui permettre de mener une vie normale, avec sa compagne et leur enfant.

Le parcours de Robbie

Ce parcours peut notamment être appréhendé en revenant sur les qualificatifs que l'on donne à Robbie et les autres commentaires que l'on fait à son sujet. La manière dont les autres personnages parlent de lui est en effet révélatrice de ce qu'ils pensent, de son image pourrait-on dire. On peut donc s'appuyer sur ces réflexions — souvent déplaisantes, parfois plus positives —, sur le ton également de ces réflexions, pour dresser un portrait du personnage et surtout de son évolution au cours du film.

Analyse

Les personnages du film qualifient Robbie de différentes manières. La première est très négative et péremptoire. image du filmLe juge dit «vous êtes un individu dangereux, vous vous comportez comme un voyou»; le père de Leonie dit «tu n'es qu'une merde, un parasite» et lui lance bien d'autres insultes, la mère de la victime lors de la confrontation dit «vous n'êtes rien».

Tous ces commentaires correspondent à l'image de «bon à rien» qu'a Robbie, qui en est bien conscient, puisque lui-même dit qu'avec sa balafre à la joue, il n'est bien reçu nulle part, qu'il ne trouve pas de travail, etc. D'une manière plus anecdotique, Robbie, Mo, Rhino et Albert se demandent comment faire pour être reçus à la distillerie: «avec nos survêtements, on a l'air de racailles et en costume, on a l'air d'être au tribunal!» Et même s'ils arrivent à leur fin, qui ferait confiance à des tocards comme eux pour acheter un whisky d'une valeur exceptionnelle?

Mais d'autres personnages ont un avis plus nuancé et ne s'arrêtent pas aux apparences: l'avocate de Robbie (mais c'est son métier de défendre les justiciables) essaie de montrer au juge que Robbie n'a pas eu de chance puisque ses parents avant lui ont connu la prison, qu'il fait des efforts pour mener une vie normale, notamment en ayant une relation stable avec Leonie. Harry fait d'emblée confiance à ses «protégés» et dit à Robbie qu'il est fier de lui à la naissance de Luke. La jeune femme qui fait visiter la distillerie se dit impressionnée par la remarque judicieuse de Robbie. L'amie de la tante de Leonie qui accepte de prêter son appartement déclare «Vous semblez avoir besoin d'un coup de main». Thaddeus Maloney a repéré Robbie et le félicite pour son «nez». Les amis de Robbie à la fin du film déclarent: «Il s'est bien débrouillé; il a une femme, un enfant, un emploi et une voiture!» Enfin, la dernière phrase du film qui revient à Leonie est celle-ci: «Tu es un vaurien, Robbie Emerson!» qui est bien sûr ironique et qui signifie précisément le contraire!

On pourrait dès lors résumer le parcours de Robbie par une formule comme «un bon à rien qui se révèle bon à quelque chose».

Le talent de Robbie

Essayons à présent de définir le talent de Robbie: comment se fait-il que ce «bon à rien» finisse par devenir «bon à quelque chose», ce quelque chose lui fournissant finalement une somme d'argent qu'il compte utiliser à bon escient, mais aussi un emploi, une voiture, un logement?

Analyse

L'on pourrait dire que Robbie a une qualité que tout le monde n'a pas: il a un nez sensible et une certaine acuité du sens du goût. Cette qualité (qu'on pourrait appeler «don» ou «talent»), image du filmil en fait preuve à la distillerie où il est le seul à faire un commentaire pertinent sur le whisky qu'il vient de goûter.

En effet, la jeune femme qui a fait visiter la distillerie invite les visiteurs à commenter le whisky de la dégustation en termes de souvenirs qu'il évoque. Une visiteuse déclare que cela lui rappelle l'haleine de son père quand elle était enfant, et un visiteur que cela évoque pour lui l'odeur d'un pub. Autrement dit, le parfum de l'alcool ne leur rappelle … que le parfum de l'alcool! (Même si, en l'occurrence, le commentaire de la jeune femme indique probablement que son père était alcoolique, ce qui a bien sûr beaucoup de sens, mais n'est pas pertinent dans le cadre de la dégustation.) Robbie, lui, évoque le souvenir d'un gâteau que sa grand-mère préparait pour Noël, autrement dit un parfum fruité, que tout le monde n'est pas capable de détecter d'emblée. La jeune femme de la distillerie se déclare impressionnée par le commentaire de Robbie.

Mais son «nez» n'est pas le seul atout de Robbie. En effet, ce talent, il va avoir l'intelligence de le développer, en étudiant le whisky (il va emprunter des livres sur le sujet à la bibliothèque; il va se faire entraîner à la dégustation par Harry; il va lui-même organiser une dégustation avec ses amis). L'intérêt qu'il manifeste pour le whisky provoque en quelque sorte les événements: Harry l'invite à une dégustation à Edimbourg, il participe à cette dégustation à l'aveugle et se révèle une fois encore fin goûteur, il est repéré par un collectionneur de whiskies, Thaddeus Maloney, qui lui donne sa carte.

Ensuite, Robbie va encore faire preuve d'une grande intelligence en montant l'arnaque: se faire recevoir à la distillerie en se présentant comme un jeune club de dégustation, prévoir tout ce qui est nécessaire pour prélever le whisky du fût, négocier habilement avec Thaddeus, notamment en incluant un emploi pour lui-même dans le prix du whisky!

Ce parcours, Robbie n'aurait sans doute pas pu l'accomplir sans la confiance de certaines personnes de son entourage: Harry, en premier lieu, qui l'introduit dans le monde du whisky, ses trois camarades qui le suivent dans l'aventure et Thaddeus avec qui il fait affaire.

Robbie a-t-il pensé à tout… ou pas?

Le vol que Robbie et ses amis commettent semble avoir été extrêmement bien préparé. Robbie a pensé à tout:il a trouvé une astuce pour entrer dans le chai et s'y laisser enfermer; il n'a pas oublié sa lampe frontale; il a pensé à se munir d'une toute petite bouteille pour prélever un échantillon du whisky, pour prouver à Thaddeus qu'il en possède; il a bien sûr suffisamment de mètres de tuyau; il a un nouveau téléphone portable pour prévenir ses camarades du moment propice, etc. (La seule erreur qu'il commet, heureusement pour lui sans conséquence, consiste à oublier de remettre la gaze sur l'ouverture du fût, au moment où Thaddeus arrive avec le propriétaire du chai…) Ensuite, il a pensé à inclure un emploi dans le prix du whisky, l'élément décisif qui va lui permettre, mieux qu'une simple somme d'argent, de changer de vie, de s'éloigner de Glasgow et de mener enfin une vie normale avec Leonie.

Mais tous ces détails, les spectateurs ne vont les connaître qu'en même temps que le film se déroule. Aucun détail n'est mis au point et révélé au spectateur lors de la réunion, si ce n'est celui des kilts, costumes idéaux pour se faire admettre dans une distillerie. Tout le reste relèvera de la surprise pour le spectateur. Aussi, l'on peut légitimement se demander si tout s'est passé exactement comme Robbie l'avait prévu. Ou s'il a su profiter d'événements inattendus, comme l'arrivée de Thaddeus dans le chai. Notamment, l'on peut se demander quelle quantité de whisky Robbie avait l'intention de voler au départ.

On pourrait ainsi se poser quelques questions comme:

  • Pourquoi Robbie raconte-t-il la blague du contrebandier arabe à ses amis lors de la réunion?
  • Qu'est-ce qui se serait passé si Thaddeus n'était pas arrivé dans le chai avec Angus la nuit qui précède les enchères?
  • Robbie et ses amis auraient-ils prélevé plus de whisky s'ils n'avaient pas été interrompus par Thaddeus et Angus?
  • Qu'est-ce qui ce serait passé si Thaddeus avait remporté les enchères à la place de l'Américain?

Analyse

Ces quelques questions suffisent sans doute à comprendre combien le scénario de Paul Laverty et Ken Loach est habile et… fragile!image du film En nous cachant le plan imaginé par Robbie, nous sommes pris par cette question intriguante : comment pourrait-il bien subtiliser ce fameux tonneau de whisky ? Bien entendu, en à peine une heure de projection (à partir du moment où le problème est posé à Robbie et surtout au spectateur), il nous est pratiquement impossible d'imaginer une solution à ce problème.

Et, quand nous voyons bientôt à l'écran se dérouler tout le stratagème de Robbie, nous sommes alors épatés par son habileté et son intelligence. En outre, lorsque des obstacles ou des événements inattendus semblent se dresser sur sa route, il les utilise à son profit comme cette conversation surprise dans le chai lui permettant de faire finalement cette offre à Thaddeus qui perdra les enchères mais qui sera quand même prêt à payer une fortune pour quelques bouteilles de ce whisky unique ! Ce qui renforce notre admiration pour son intelligence.

Bien entendu, la fragilité du stratagème est facilement oubliée devant la réussite du plan de Robbie ; en même temps cependant, nous en sommes un peu conscient car, sans elle, le suspense sans doute serait beaucoup moindre : l'arrivée de Thaddeus et d'Angus nous fait ainsi craindre un instant que le jeune homme ne soit surpris ou que le tonneau soit mis hors de sa portée, alors que ce sera l'occasion pour lui de trouver un acquéreur.

Ainsi, même dans un film à vocation essentiellement « réaliste » comme la Part des anges, l'on voit que la participation émotionnelle du spectateur est largement conditionnée par certaines « ficelles » de scénario.

Se fier (ou pas) aux apparences

La question de l'apparence est assez cruciale dans le film La Part des anges. Même si Robbie veut se ranger, pour mener une vie normale avec Leonie et leur enfant, il est en quelque sorte victime de son apparence (longue cicatrice à la joue, vêtements), qui lui ferme l'accès à un emploi et même à toutes sortes de lieux, comme il le raconte à Harry sur le chemin de la maternité.

Ce thème de l'apparence parfois trompeuse est décliné de diverses manières dans le film. Revenons dès lors sur quelques moments du film où ce thème intervient.

image du filmOn pourra par exemple rappeler que Thaddeus Maloney entre en contact avec Robbie en lui disant «On ne juge pas un livre à sa couverture», ce qui signifie que Robbie n'a pas l'apparence d'un connaisseur de whisky alors qu'il s'est révélé fin goûteur lors de la dégustation à l'aveugle. Pour se faire accepter à la distillerie de Balblair, les quatre comparses vont porter des kilts pour se faire passer pour de purs Écossais obsédés par le whisky, alors qu'ils ne portent jamais ce vêtement traditionnel en temps normal. La ruse va fonctionner puisque le propriétaire du chai et son assistante vont accepter le petit groupe dans le cénacle très fermé des collectionneurs.

Même Albert, qui est par ailleurs présenté comme un imbécile ou plus exactement comme un ignorant (le film insiste sur l'inculture d'Albert, qui ne connaît pas Mona Lisa, ni Albert Einstein, ni le château d'Edimbourg, …), a parfois des éclairs d'intelligence, comme quand il suggère de porter un kilt pour se présenter à la distillerie («On aura l'air de gentils cons des Highlands, dit-il, personne ne se méfie de quelqu'un qui porte le kilt»). De la même manière, son raisonnement est tout à fait exact quand il cherche à minimiser la gaffe qu'il a faite en cassant les deux bouteilles de whisky: si les 4 seules bouteilles avaient une très grande valeur, les 2 bouteilles restantes ont encore plus de valeur, c'est la loi de l'offre et de la demande. Enfin, alors que les autres se moquent de lui parce qu'il n'a jamais vu le château d'Edimbourg, même en photo, il pose une question tout à fait légitime, à laquelle personne ne sait réellement répondre: pourquoi l'ont-ils mis là-haut?

L'astuce qui consiste à transporter le whisky volé dans des bouteilles de limonade est particulièrement piquante, puisque les policiers qui fouillent les quatre lascars n'imaginent pas une seconde que le liquide qu'elles contiennent puisse être autre chose que de la limonade. (Ce passage rappelle bien évidemment la blague que Robbie a racontée à ses camarades au moment de la préparation du vol: celle du contrebandier arabe qui faisait passer la frontière à … ses ânes!)

Mais les apparences trompeuses ne concernent pas que Robbie et ses amis. Thaddeus Maloney lui-même a l'apparence d'un honnête homme, suffisamment nanti pour ne pas avoir à tricher. Pourtant, c'est lui qui fait une proposition malhonnête au propriétaire du chai, à savoir prélever l'équivalent de trois bouteilles dans le fût de Malt Mill pour son client. Comme il le dit lui-même, personne n'en saurait rien, il n'y aurait donc pas de perdant… Il n'empêche que si Angus avait accepté, il se serait bien agi d'un vol.

Que dire alors des personnages que l'on ne fait qu'apercevoir dans le film? Faut-il se fier aux apparences ou cachent-ils eux aussi une facette de leur personnalité bien différente de ce qu'ils laissent percevoir? Pensons par exemple aux acheteurs potentiels du fût de Malt Mill…

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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image du film


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