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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Girl
de Lukas Dhont
Belgique, 2015, 1h45

L'analyse consacrée à l'exploitation cinématographique du film Girl de Lukas Dhont s'attache à mettre en lumière les différences de réception entre notamment un public « majoritaire » et un public « minoritaire », en l'occurrence la communauté transgenre.

Cinéma et minorités
Un exemple interpellant : Girl

Contexte et origine de cette analyse

Notre équipe a pu suivre le film Girl, de Lukas Dhont, largement en amont de sa sortie. Etant co-produit par une maison de production liégeoise avec laquelle nous collaborons régulièrement (FraKas Productions, basée à Liège) nous étions au courant du projet en cours. Nous avons également pu voir le film dès ses premières projections, au festival de Cannes en mai 2018, et sentir à ce moment-là le buzz qui montait autour du film. Comme nous avons également jugé de son importance et sa qualité.

Plus la sortie devenait imminente, plus nous sentions que ce film allait vraisemblablement drainer un large public, grâce à une belle campagne promo, grâce aux prix cannois, grâce au traitement de son sujet.

Nous avons aussi constaté que des voix dissidentes se faisaient entendre du côté des associations de personnes transgenres. Nous avons été interpellé·e·s sur les réseaux sociaux, certain·e·s considérant le film comme transphobe et à ce titre non défendable en salle. Il faut noter d'ores et déjà l'importance des réseaux sociaux car c'est là que se joue désormais, pour une part significative, la vie des films comme de tout événement public.

Lors de l'avant-première, le 03 octobre 2018 au cinéma Sauvenière[1], nous pensions que nous aurions plusieurs personnes manifestant leur point de vue de manière véhémente voire agressive, peut-être sous forme de happening ou en perturbant le déroulement de la soirée[2]. Finalement, un échange a eu lieu entre le réalisateur et une femme transgenre qui lui a adressé plusieurs reproches sérieux, mais cet échange s'est fait de manière respectueuse, même si elle a dérangé une partie du public qui ne comprenait vraisemblablement pas l'enjeu (par respectueux, on signifie que nous sommes restés dans le cadre que nous fixons pour les rencontres : pas d'insulte ni d'interruption intempestive qui n'auraient pas laisser la place au débat, même houleux).

Cette avant-première, mais aussi les différentes critiques très virulentes que nous avions lues d'une part, et le succès public d'autre part, ont soulevé dans notre chef beaucoup d'interrogations.

Ce sont ces interrogations que nous avons voulu partager dans cette analyse, avec quelques clés explicatives qui n'épuisent pas, loin s'en faut, le sujet, mais qui nous semblent pertinentes pour mieux comprendre le hiatus entre les différents publics et les réactions fortes et contradictoires qui se sont cristallisées autour de ce film.

Résumé du film

Lara va avoir 16 ans. C'est pour elle une étape décisive dans sa vie : elle va enfin pouvoir suivre un traitement hormonal et façonner ce corps étranger avec lequel elle doit composer et qu'elle déteste, scrutant constamment, avec dégoût, ces larges épaules, cette taille droite, ce sexe abhorré ou ce buste plat, cherchant les signes - trop timides, trop lents - que son corps change enfin.

Autre fait déterminant dans sa vie d'ado, elle est rentrée à l'essai dans une prestigieuse école de danse, en Flandres, et entend bien poursuivre sa vocation de ballerine. Bref, c'est le moment charnière où elle va bientôt pouvoir devenir qui elle est véritablement : une femme transgenre et une danseuse étoile.

Son médecin a beau lui assurer qu'elle est une jeune femme, Lara n'en souffre pas moins. Elle souffre d'être dans un corps en inadéquation avec son identité de genre, elle souffre d'attendre des opérations chirurgicales qui semblent si lointaines.

Toutes et tous, dans son entourage proche, à commencer par son père (remarquable Arieh Worthalter), lui témoignent de la bienveillance, de l'écoute, la complimentent sur ses goûts, sa ténacité. Son père, loin d'être dépassé, a bien compris les tourments de sa fille et a pris, il y a un bon moment déjà, les choses au sérieux. Déterminé à l'aider à grandir et à s'épanouir, il a déménagé la famille pour que Lara soit proche de l'école de danse et des médecins qui la suivent.

Lara donne tout pour la danse. N'ayant pas pu commencer aussi jeune que les autres, elle a beaucoup de retard à rattraper si elle veut devenir ballerine. Et chaque jour, elle se donne avec ferveur à sa vocation, jusqu'à la douleur physique, jusqu'à l'oubli d'elle-même dans la danse, maltraitant ce corps avec détermination.

Lukas Dhont a intelligemment choisi d'évacuer les problèmes liés au rejet familial (bien trop fréquent, mais ce n'est pas son propos). Ce faisant, il peut se concentrer sur Lara, et le mal être qu'elle ressent intimement, lancinant, constant, que l'amour des siens n'apaise que trop peu. Lara reste seule, en proie à ses tourments d'adolescente, ses émois dont elle ne sait que faire, auxquels s'ajoute sa transidentité.

Succès critique et public

Le film a été sélectionné officiellement par le Festival de Cannes, dans la prestigieuse catégorie Un Certain Regard, dédiée à la découverte de nouveaux auteurs, aux films audacieux. Depuis peu, un jury spécifique y décerne quelques prix. Victor Polster, l'acteur principal, a remporté le prix d'interprétation. Par ailleurs, à ce même festival, Girl a remporté la caméra d'Or, qui couronne un premier film.

Les critiques du film ont été largement positives, que ce soit dans la presse spécialisée ou plus généraliste. En France, Positif y a consacré un long article et une interview du réalisateur Lukas Dhondt. Première... Le Monde, etc. ont applaudi. Seul Libération[3] a émis quelques réserves, sensiblement identiques à celles que nous lirons - et nous y reviendrons - dans les blogs et sites dédiés à la transidentité ou aux questions lgbtqi.

Au niveau de la presse belge, autant d'enthousiasme au Soir que dans La Libre[4].

Au niveau public, le film est devenu plus qu'un succès d'estime : un succès populaire, avec plus de 200.000 entrées en Belgique à ce jour. L'effet « film flamand » a joué à plein en Flandres - le public étant particulièrement réceptif et demandeur, notamment parce que c'est une minorité culturelle (contrairement à la Wallonie qui fait moins de cas de films « locaux » parce que les Wallons et Bruxellois francophones ont également tous les films français comme horizon culturel) mais a aussi, chose plus rare, très bien fonctionné à Bruxelles et en Wallonie[5].

Polémique

Dès la sortie du film, la presse spécialisée dans les questions transgenres n'a pas été tendre pour le film. Si généralement il est reconnu que le rapport père/fille est bien traité et débarrassé de tout jugement du père envers sa fille, montrant une relation positive qui fait du bien, beaucoup d'autres aspects du film sont épinglés et critiqués négativement.

Les reproches principaux sont les suivants :

  • rôle d'une fille transgenre joué par un garçon cisgenre ;
  • film obnubilé par la génitalité ;
  • construction de l'identité exclusivement à travers la souffrance ;
  • pas de place à la non-binarité ;
  • plusieurs clichés genrés restent ancrés : Lara est ballerine, parangon de la féminité, s'habille avec beaucoup de soin dans des vêtements très féminins.
  • Etc.
Nous reprenons ci-dessous les reproches principaux faits au film pour les expliciter[6].

Un rôle de transgenre incarné par un cisgenre

La question de la légitimité d'un acteur cis à jouer un rôle trans est beaucoup moins anecdotique qu'il n'y paraît. C'est souvent un des arguments déterminants pour contester la bienveillance du regard de l'auteur.

Récemment, Scarlett Johansson, pressentie pour un rôle de transgenre[7] l'a finalement refusé, en déclarant : « À la lumière de certaines questions éthiques concernant le personnage de Dante 'Tex' Gill que je devais interpréter, j'ai décidé de renoncer respectueusement à ma contribution à ce projet. Notre compréhension culturelle des transgenres continue à évoluer et j'ai beaucoup appris de cette communauté depuis ma première déclaration sur l'annonce de ma distribution et j'ai compris que c'était indélicat. »

Il est interpellant de constater que son choix a été qualifié plutôt de « prudent » - comme si elle craignait les réactions trop virulentes d'une catégorie de personnes qui sont la minorité, alors même qu'elle a déjà été sous le feu de critiques plus nombreux pour des rôles précédents - plutôt que de « respectueux » ou « en accord avec ses valeurs ».

Dans la mesure où la transidentité, par définition, est marquée dans un corps (au contraire de l'identité sexuelle par exemple, qui n'y est pas inscrite[8]), certain·e·s pensent qu'une représentation erronée - un cis pour jouer un trans - revient en quelque sorte, pour faire une analogie forte et compréhensible, à faire jouer un personnage noir par un acteur blanc grimé.

A contrario, beaucoup réclament que les transgenres puissent jouer n'importe quel rôle, pas nécessairement lié à leur identité - un postier, une infirmière, etc. - qui montrerait leur insertion dans la société. Mais il ne faut pas penser cette revendication dans un paradoxe : la communauté transgenre ne réclame pas que les acteurs·rices transgenres soient « cis-genrés », mais que leur transidentité ne soit pas le sujet principal du personnage incarné, c'est-à-dire que tou·te·s puissent jouer qui un postier transgenre, qui une ambulancière transgenre, et que l'intrigue se développe principalement autour de questions liées au métier, à l'amour, etc., plutôt que de revenir constamment sur leur identité de genre comme sujet premier.

Le parallélisme entre acteurs hommes jouant des femmes (dans le théâtre victorien où interdiction est faite aux femmes d'être comédiennes), acteurs blancs grimés en noirs (les Zwarte Piet - Père fouettard ou acteurs blancs grimés par exemple pour le rôle d'Othello dans la pièce éponyme de Shakespeare[9]) et acteurs cisgenres jouant des transgenres est évident. Cette critique ne fait pourtant pas encore consensus : la plupart des spectateurs ne voient pas où le bât blesse, du moment que la personne représentée le soit de manière respectueuse. Mais il y a fort à parier que, la société dût-elle gagner en tolérance vis à vis des transidentités (ce qui n'est pas encore acquis, loin de là) comme on peut considérer qu'elle l'a fait - dans une certaine mesure - vis à vis des femmes ou des Noirs, il viendra un temps dans l'histoire du cinéma où il ne viendra plus à l'esprit de quiconque de faire jouer un transgenre par un cisgenre.

Un film obnubilé par la génitalité et impensé de la binarité

Dans le film, Lara est obsédée par son sexe, qu'elle cache à son propre regard en le scotchant à son scrotum, ou en étant bouleversée dès qu'il se manifeste (érection matinale, érection suite à son désir pour son voisin). Et bien sûr, le film montre à voir que la solution pour que Lara, transgenre, se sente bien, est la « disparition » du pénis, ici de manière très violente, par une auto-émasculation, alors qu'on lui promet, dans un futur « proche » - mais pas assez proche pour elle - une opération chirurgicale appelée vaginoplastie[10].

La vision des transgenres ici est une représentation binaire : iel est né·e dans un corps qui n'est pas le sien, et veut devenir de l'autre genre. Ce regard ne permet que deux sexes, deux identités de genre opposées, femme ou homme.

De même, tout est centré sur les organes sexuels, ce qui implique de façon indirecte qu'il n'y a de transidentité « accomplie » que lorsqu'il y a eu chirurgie de « réassignation sexuelle ».

Les critiques du film vont valoir l'étroitesse d'esprit que cela suppose ainsi que la main mise médicale sur la transidentité qui sous-tend une telle croyance.

La transidentité est encore, à ce jour, considérée comme une maladie mentale par l'OMS. Elle n'est pas reconnue dans nombre de pays[11]. Elle est encore souvent confondue avec le transvestisme[12], qui n'a rien à voir.

En Belgique, jusqu'il y a peu, une opération de réassignation sexuelle (impliquant de facto une stérilisation) était une condition sine qua non pour un changement d'état civil ainsi qu'un suivi psychiatrique. C'est en ce sens que le monde médical avait un pouvoir immense dans la construction de soi des transgenres, pouvoir très normatif et qui ne permettait pas ou très peu l'autonomie de la personne transgenre dans sa construction identitaire.

La loi a changé en juin 2017 et permet le changement d'état civil sans réassignation sexuelle, pour une seule fois (le législateur a peur qu'une personne fasse des allers-retours de genre... Pourquoi ? La question reste posée). La Belgique se rapproche en ce sens des États-Unis, qui permettent ce changement d'état civil depuis les années 2000 (quand plusieurs décisions ont fait évoluer la législation).

Par ailleurs, bon nombre de personnes transgenres se déclarent non-binaires, c'est à dire ne se retrouvant pas dans les caractéristiques (physiques et/ou sociétales) d'un homme ou d'une femme. Ils réclament ainsi une troisième voie qui serait en dehors des représentations femme ou homme. Leur position rejoint d'ailleurs celle de tou·te·s celles et ceux qui réfléchissent aux genres, à leur norme et la construction de ces normes.

L'on voit bien que les nouvelles formes de transidentité ne correspondent pas ou peu à la représentation qu'en fait Girl. À la décharge du film, il faut noter qu'il s'inspire d'une histoire vraie qui s'est déroulé dans les années 2000 et que les mentalités ont beaucoup (ou un peu ?) changé depuis.

Représentation des communautés

Le cinéma étant principalement une question d'histoires individuelles racontées, de trajectoires qui se croisent, de personnages particularisés à qui il arrive quelque chose de singulier, les films autour de communautés sont plutôt l'exception que la règle (citons récemment 120 battements par minute de Robin Campillo ou encore Les Témoins d'André Téchiné). La communauté transgenre n'a donc que rarement, voir jamais, fait sujet au cinéma. Il s'agit généralement de parcours individuels, qui s'inscrivent en porte-à-faux avec d'autres parcours individuels rencontrés sur leur chemin, qui surmontent - ou pas - des obstacles personnels ou sociétaux pour enfin exister, etc.

Or, quand une personne fait une critique au « nom » d'une communauté, elle globalise sa position, elle ne se situe pas dans un registre personnel mais politique ou au moins sociétal. Ce qu'elle regarde, c'est ce que la représentation déclenche[13].

Cette communauté s'est constituée progressivement, comme la plupart des communautés minoritaires, autour d'enjeux communs, de parcours de discriminations, de combat pour l'égalité et/ou la reconnaissance. Elle n'est pas homogène - et heureusement.

Timing

Comme nous l'avons écrit plus haut, ce n'est pas le premier film qui aborde la question des transidentités. Les reproches qu'on fait à Girl peuvent être transposés - à quelques rares mais notables exceptions[14] - à des films précédents, tels Danish Girl, Three Generations, Laurence Anyways, Dallas Buyers Club et bien d'autres.

Il semble cependant que celui-ci, du moins en Belgique, cristallise les critiques que d'autres films, pourtant parfois plus caricaturaux dans leur démarche, n'ont pas essuyées. Plusieurs pistes d'explications peuvent être évoquées, la plus pertinente sans doute étant que les revendications de la communauté transgenre sont mieux entendues qu'avant et commencent à émerger dans l'espace public[15].

Nous pouvons faire un parallèle intéressant avec les changements de représentations au cinéma d'autres communautés.

Les homosexuels par exemple, ont d'abord massivement fait l'objet de représentations caricaturales, volontiers accentuées pour un effet comique. Un des premiers films grand public[16] à avoir changé la perception des homosexuels fut Philadelphia, qui prenait l'angle de l'empathie larmoyante et dont le sujet était plus particulièrement les proches d'homosexuels que ceux-ci. La représentation, pas très positive et malgré tout clivante - pour faire très court : eux, les homos, malades du sida, et nous, hétéros et sains - avait eu le mérite à l'époque de visibiliser les homos et de dédiaboliser les homosexuels séropositifs, en leur donnant une place dans la société - même si c'était sans doute celle à plaindre. Le secret de Brokeback Mountain eut aussi l'immense mérite de montrer une histoire d'amour, avec ses aspects sexuels à l'époque « osés », à un très large public, et marque un singulier tournant dans la représentation cinématographique. Malgré cela, le film est basé sur la honte que les personnages ressentent et le caractère tragique de leur histoire. Pour le grand public, il faut attendre la fin des années la fin des années 2000 pour avoir une histoire d'amour homosexuelle vécue par les protagonistes comme non tragique, pas spécifiquement vouée à l'échec et à la stigmatisation par leur entourage, comme Harvey Milk (mais le héros est assassiné) en 2008, I love you Philipp Morris en 2009 ou encore, toujours en 2009, A single man (mais il est question de deuil...)[17].

Il en va de même pour les films grand public représentant les Noirs, notamment les Noirs américains (du racisme de Griffith dès les débuts du cinéma avec Naissance d'une nation en 1915 et bien d'autres films ouvertement racistes ou stigmatisant, vers un mouvement de la communauté noire pour s'emparer elle-même des outils du cinéma, avec Do the right thing de Spike Lee en 1989 jusqu'aux films de Barry Jenkins, Moonlight (Oscar du meilleur film en 2017) ou If Beale Street could talk dont la sortie belge est prévue fin février 2019.

Universalisme : ambition du cinéma

La question de la légitimité au cinéma est relativement récente. Le cinéma dit mainstream (c'est à dire celui qui a la volonté de toucher un public large) a donc depuis longtemps une ambition universaliste, non pas qu'aucun point de vue ne soit représenté, mais que le point de vue, alors même qu'étroit ou partiel, puisse toucher chaque spectateur, aussi différent soit-il. Les codes inventés répondent précisément à cette ambition universaliste, le langage du cinéma pouvant de nos jours être compris par une immense majorité d'humains[18]. C'est ainsi qu'un film parlant de divorce dans la société iranienne ainsi que de rapport entre classes sociales, bien qu'ancré dans une réalité éloignée de moi, pourra me toucher et être lisible par moi (Une séparation, d'Asghar Farhadi). Bien entendu, les exemples sont légion.

Jusqu'il y a peu, il était donc entendu que n'importe qui pouvait s'emparer de n'importe quel sujet, et que la qualité seule du film serait jugée sur des critères subjectifs de mise en scène, de points de vue, etc.

C'est ainsi que Ridley Scott pouvait faire un grand film de femmes comme Thelma et Louise, Claude Chabrol mettre en scène Madame Bovary d'après le célèbre roman de Gustave Flaubert et Bergman mettre des personnages féminins au premier plan de ses chefs d'œuvre comme Le Silence, Persona, La Honte ou encore Cris et Chuchotements.

Parallèlement à cet universalisme, a commencé à se poser la question de la légitimité. L'angle choisi, le sujet traité, voire l'identité du réalisateur pouvait être des arguments en faveur ou en défaveur (le plus souvent) du film. Ainsi, récemment, Katryn Bigelow, pourtant réalisatrice chevronnée, a-t-elle été critiqué pour son film sur les émeutes de Détroit (Detroit, 2017), non pas tant sur la qualité du film[19] que sur le fait qu'une personne blanche s'emparait d'un sujet noir. Sa perspective était donc remise en cause par le simple fait qu'en tant que personne blanche, elle n'avait pas la légitimité de traiter d'émeutes raciales, n'ayant jamais subi de discrimination raciale[20].

Ces questions de légitimité ont donc une histoire. Les minorités qui se construisent comme minorité, qui bâtissent une conscience d'elles-mêmes, avec des revendications communes, sont particulièrement sensibles à la manière dont elles sont représentées, en particulier dans les productions culturelles[21].

C'est dans ce contexte que la polémique sur Girl surgit. Une communauté qui s'est construite récemment en tant que communauté (les transgenres ont existé depuis bien plus longtemps que le moment où ils ont commencé à faire communauté) revendique des représentations qui correspondent à la manière dont elle se vit et en vient à remettre totalement en question la valeur, l'intérêt et la légitimité d'un film comme Girl, qu'elle considère comme non représentative d'elle-même.

Il faut cependant souligner que le réalisateur lui-même n'a jamais prétendu représenter la communauté, mais le parcours d'une personne précise. Il ne cherche pas à être porte-parole ni à faire compter son point de vue comme « le » point de vue sur la question. Hiatus entre la vision communautariste du film et celle du grand public.

Pour autant, nous l'avons vu, le grand public n'a pas ou peu conscience de ces critiques. Il a adhéré au film, à sa mise en scène, à l'émotion qu'il dégage et à sa représentation d'une jeune femme transgenre. Même des personnes plus sensibilisées aux questions de représentation ont pu y voir un film fort et percutant, l'histoire des difficultés d'une jeune femme à s'accepter (au-delà même éventuellement de sa transidentité).

Peut-on dire qu'elles n'ont rien compris ? Qu'elles ont mal vu le film ? Doit-on retirer le film de la circulation parce que nous trouverions les critiques fondées ?[22]

Là où le grand public voit probablement pour la première fois un film naturaliste au plus près d'un personnage transgenre auquel il peut s'identifier, la communauté ne voit que les aspects caricaturaux du personnage et va jusqu'à se sentir bafouée dans son identité. Alors même que, peut-être, pour une partie du public non sensibilisé, la conséquence de la vision du film sera une attention plus forte aux questions de transidentité, une nouvelle ouverture d'esprit[23].

Ces deux perspectives sont irréconciliables. En tant que spectateur et moyennant un peu de gymnastique mentale, on peut à la fois aimer le film et trouver les critiques qu'on lui adresse pertinentes, mais l'on ne pourra pas trouver de terrain d'entente entre le réalisateur et sa vision cinématographique d'une jeune femme transgenre singulière (et basée sur une personne existante) et la communauté transgenre qui se sent très mal représentée en tant que communauté, allant jusqu'à considérer qu'un tel film est une régression quant à sa visibilité[24].

Mais les critiques formulées le sont vraisemblablement surtout à l'encontre de la généralisation que peut impliquer la vision du film, à savoir la crainte que les spectateurs (et la critique) considèrent eux que ce qu'ils voient est plus qu'une histoire singulière et que cette histoire dit quelque chose de la transidentité de manière générale. In fine, il s'agit là d'une question d'accès à l'espace public : la communauté estime (à juste titre) ne pas y être suffisamment représentée, ou mal.

Intérêt du débat lors de l'avant-première

L'intervention publique à la séance de Girl pose donc une question fondamentale qui est celle de l'accès d'une communauté minoritaire à l'espace public, qui est un espace soumis à une forte concurrence et surtout à différents mécanismes de domination. C'est sur l'accès à cet espace public que porte en fait la critique de la communauté transgenre (ou des personnes qui sont effectivement intervenues lors de l'avant-première), et c'est parce qu'il semble à cette communauté que le film Girl a un accès plus facile qu'elle-même à cet espace public et que cet accès lui semble inégal qu'il y a critique. Le problème n'est sans doute pas celui de la représentation cinématographique en elle-même (vraie ou fausse) mais celui de l'accès plus général à l'espace public d'une communauté minoritaire. D'où l'intérêt d'une projection accompagnée d'un débat qui donne la parole à celles et ceux qui s'estiment souvent lésé·e·s notamment en termes de représentation médiatique.


1 La salle fut complète plusieurs jours avant la séance, nous avons dû refuser beaucoup de monde - signe indéniable de l'intérêt et la curiosité que le film suscitait.

2 Ce fut le cas par exemple lors d'une projection spéciale au cinéma Aventure, à Bruxelles.

3 « Lara a tout pour vivre sa transition de la moins pénible des manières et pourtant elle souffre le martyre. Soit. Mais elle souffre jusqu'à ce que le mal-être s'installe finalement, donc inéluctablement, comme sujet central du film pour nous servir alors les incontournables scènes de mortification des chairs, de zigouillage de bite à coup de ciseaux (...) in Libération du 09 octobre 2018.

4 « Girl, c'est l'alchimie parfaite entre un cinéaste, un acteur un personnage et une histoire », in Le Soir du17 octobre 2018 ou encore « Mais Girl vaut plus que ses qualités artistiques, plus que la promesse d'un metteur en scène de premier plan ; Girl a le pouvoir de changer les mentalités » in La Libre Belgique du 17 octobre 2018.

5 Il est à noter que le film, bien que flamand, est une co-production avec la Wallonie et que le mélange très naturel des langues en fait un film « belge » à part entière, ce qui est suffisamment rare pour être souligné et explique aussi en partie le succès du film (avec les autres clés explicatives que sont le « buzz » lié à l'excellente presse, les prix gagnés, la « fascination » pour le sujet)

6 Les critiques énoncées proviennent de plusieurs sources, en particulier l'article du site komitid et celui du blog de Daphné du Laurier intitulé « Non, le film #GIRL de Lukas Dhont n'est ni beau, ni bienveillant, ni ne fera du bien à la communauté trans. » daté du 05 octobre 2018 et les commentaires en ligne qui suivent la publication de ces articles lorsqu'ils sont repris comme posts Facebook.

7 Elle devait interpréter le personnage d'un homme transgenre, Dante « Tex » Gill, dans le film Rub and Tug de Rupert Sanders

8 Longtemps pourtant il a été considéré - c'est même encore assez répandu - qu'on pouvait « reconnaître » une personne homosexuelle sur son physique (ainsi que sur ses attitudes). Il est facilement possible de déconstruire de telles croyances en montrant la diversité des physiques de personnes s'identifiant comme homosexuelles.

9 Le premier Noir a avoir joué Othello en France fut le clown Chocolat, mais dans une parodie de l'opéra que Verdi avait tiré de la pièce de Shakespeare, en 1894, cité par le journal Jeune Afrique dans un article de fact checking autour du film Chocolat, de Roschdy Zem.

10 La vaginoplastie ou aïdoïopoïèse « transforme les organes génitaux masculins en organes génitaux féminins, en assurant à la fois les meilleures fonctions possibles (urinaire, mécanique sexuelle, sensibilité érogène)et l'apparence la plus naturelle possible (grandes et petites lèvres, clitoris, vestibule) » in TransParis.fr

11 Il est piquant de noter que certains pays très conservateurs - comme l'Iran - permettent la transidentité binaire (femme ou homme) mais interdisent et assortissent de prison l'homosexualité. La logique étant qu'un·e transgenre sera forcément hétérosexuel·le, seule identité sexuelle admise. Ce qui n'est pas nécessairement le cas.

12 S'habiller en femme lorsqu'on est un homme ou inversement, par jeu ou par goût. Le transvestisme ne remet pas en cause l'identité de genre de la personne ni son identité sexuelle (il existe des hommes hétérosexuels qui aiment se travestir).

13 Il y a des transgenres qui ont aimé Girl et le défendent. La plupart le font sur un mode personnel : cette histoire les touche parce qu'iels s'y retrouvent, iels ont aussi souffert, non seulement du regard des autres et d'être né·e·s dans un genre qui ne leur correspondait pas.

14 A titre d'exemple, citons Una mujer fantastica, de Sebastian Lelio, qui a remporté l'Oscar du meilleur film étranger en 2018.

15 Pour un approfondissement de ces questions de revendications de personnes invisibilisées qui passent d'un bruit (non audible) à une voix, voir Jean-Paul Sartre, « Préface » à l'édition Les damnés de la terre Frantz Fanon (1961).

16 Pour une histoire plus précise et plus pointue de l'homosexualité au cinéma, nous renvoyons par exemple à L'homosexualité au cinéma, Didier Roth-Bettoni, La Musardine, 2007.

17 En littérature, ce fut la même chose, avec une littérature qui se focalisait sur l'écart avant de rentrer dans le rang, ou la tragédie inéluctable de celle ou celui qui vivait son homosexualité. Une exception notoire fut le deuxième livre de Patricia Highsmith, Carol, publié à l'époque (en 1952) sous le pseudonyme Claire Morgan, et qui fut pendant longtemps un des seuls exemples de roman lesbien « qui se termine bien » (pour la réception du livre, voir la préface de Patricia Highsmith dans l'édition de 1989).

18 Ainsi de l'ellipse qui fait comprendre que du temps a passé, de certains montages qui font prendre conscience de la cause et de l'effet, etc.

19 Detroit a bénéficié de critiques moins unanimement bonnes que les précédents films de Bigelow, Démineurs ou Zero Dark Thirty, mais il reste une œuvre de qualité, tentant de rendre compte de la complexité d'une situation en mettant en avant plusieurs personnages principaux aux comportements et systèmes de pensée bien différents.

20 Voir par exemple l'article (en anglais) The horrific Detroit isn't Kathryn Bigelow's story to tell, sur le site complex.com

21 N'oublions pas que les productions culturelles sont du « soft power » et que la question de la représentation peut donc largement impacter une société. Prenons un exemple extrême : la façon dont ont été représentés les Juifs dans les films, les pamphlets, les « essais » pendant le XIXème et XXème ont favorisé une vision antisémite (déjà présente par ailleurs) et ont contribué, indirectement mais réellement, à l'extermination des Juifs d'Europe.

22 Comme il nous l'a été demandé par un internaute peu avant l'avant-première.

23 Non, le cinéma ne peut pas changer ni sauver le monde... Mais il peut déplacer certains points de vue, faire changer d'avis, faire se poser de nouvelles questions, etc.

24 Cf. par exemple l'article d'Oliver Whitney Belgium's foreign-language Oscar Submission, Girl, is a Danger to the trans community, paru dans le magazine américain The hollywood Reporter suite à la nomination du film aux Oscar

Affiche du film

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