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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Chocolat
de Roschdy Zem
France, 2015, 2 h 00


Cette analyse consacrée à Chocolat de Roschdy Zem revient sur le thème principal de ce film : les stéréotypes et les préjugés raciaux dont le personnage principal est la victime.

En quelques mots

Comptant parmi les premiers artistes noirs de la scène française, Chocolat innove avec Foottit, son collègue britannique, la forme du duo clownesque, qui attire bientôt au cirque de la rue Saint-Honoré le tout Paris de la Belle Époque. Sous les traits de l'auguste, Chocolat incarne le rôle du bouffon face à Foottit, le clown blanc autoritaire et facétieux qui se joue de lui. Coups de pieds au derrière, crocs en jambe, chutes spectaculaires, courses poursuites sans fin, les numéros se succèdent inlassablement pour le plus grand bonheur d'un public souvent venu de loin pour assister aux prouesses rocambolesques de ce duo inédit. Or, si le public tolère et réclame la présence de Chocolat sur la piste, il n'en va pas de même sur les planches, réservées à l'élite blanche, et son expérience théâtrale se révélera être un échec cuisant. Au lendemain de la Conférence de Berlin, le couple Foottit ­ Chocolat apparaît ainsi comme le reflet exact de la société coloniale qui émerge alors en Europe, paternaliste et profondément imbue d'un sentiment de supériorité raciale. La relation entre les deux hommes s'imprégnera inévitablement de ces rapports dominant/dominé, jusqu'à un point de non-retour qui signe leur rupture affective et professionnelle.

C'est sous forme d'un biopic que Roschdy Zem choisit ici d'évoquer le destin peu banal de Rafael, ce fils d'esclaves cubains échoué dans le milieu du cirque un peu par hasard, au terme d'un parcours qui le mène d'abord en Espagne puis en France. S'inspirant de l'ouvrage de l'historien français de l'immigration Gérard Noiriel, ‹ Chocolat, clown nègre : l'histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française (Bayard, 2012) ‹, le réalisateur cherche à réhabiliter la mémoire d'un personnage haut en couleurs aujourd'hui tombé dans l'oubli mais qui côtoyait alors des personnalités aussi en vue que le peintre Toulouse-Lautrec ou les frères Lumière.

C'est donc l'occasion de procéder à une analyse de la manière dont ont évolué en un siècle les préjugés, stéréotypes et différentes formes que peut prendre le racisme à l'encontre des communautés allochtones.

À quels spectateurs est destiné le film?

Le film pourra être vu par un large public intéressé par la problématique du film, à savoir les différentes formes de racisme qui s'expriment notamment à travers des stéréotypes dénigrants, dont les Noirs ont été singulièrement victimes et le restent encore trop souvent. Le film, à travers l'histoire oubliée de « Chocolat », permet de mettre en évidence les ressorts multiples de cette stigmatisation. On signalera que la personnalité d'Omar Sy, qui joue ici sur tous les registres de l'émotion, contribue grandement à la réussite du film.

Analyse : stéréotypes, préjuges, racisme, discrimination

Les stéréotypes et les préjugés font partie intégrante de notre héritage culturel. Dès l'enfance, chacun fait l'apprentissage des normes et valeurs qui caractérisent le groupe auquel il appartient et à leur tour, ces normes et valeurs influencent nos attitudes et nos comportements. Les stéréotypes contribuent ainsi à forger notre identité. Enfin, leur présence multiple dans notre environnement façonne la représentation que nous nous faisons d'autrui et influencent, de manière plus ou moins consciente, nos jugements et nos relations interpersonnelles.

En mettant en scène une histoire qui se déroule il y a un siècle, le film de Roschdy Zem permet d'observer que ces représentations figées sont toutefois susceptibles d'évoluer au fil du temps. Un tel écart historique entre les deux époques permet en effet de mieux cerner la part d'arbitraire et de fantasme qui fonde des stéréotypes raciaux aujourd'hui perçus comme profondément choquants. Aussi proposons-nous maintenant de nous attacher, à travers le destin du clown Chocolat, aux rapports qui existaient au début du 20e siècle entre la société européenne et les personnes originaires des colonies d'Afrique subsaharienne[1].

L'analyse suivante prendra quant à elle appui sur les résultats de cette réflexion pour évaluer la manière dont ces rapports ont évolué et les formes que prennent aujourd'hui les stéréotypes, préjugés, conduites racistes et discriminations à l'égard des populations d'origine étrangère.

Dans un premier temps, on a procédé à un relevé d'une série de situations (reprises dans l'encadré n°1) que l'on peut considérer comme racistes et qui méritent que l'on sinterroge sur elles :
€ Qu'y a-t-il exactement de choquant dans ces situations et dans les propos tenus ?
€ Que sous-entendent-elles(-ils) ?
€ Des situations analogues peuvent-elles encore se rencontrer aujourd'hui ?

Pour mener cette réflexion, l'on recourra à quelques concepts souvent confondus mais qui, en réalité, s'enchaînent dans un ordre précis : les stéréotypes (idées reçues) donnent ainsi lieu à des préjugés (jugements de valeur) susceptibles de déboucher sur des comportements racistes (propos, attitudes, actes), pouvant se trouver eux-mêmes à l'origine de discriminations (traitement inégalitaire en fonction d'une hiérarchie établie arbitrairement entre deux groupes d'individus).

On trouve dans l'encadré n°2 une illustration plus précise de ces définitions.

Clôturons enfin l'activité par une discussion en grand groupe autour du fruit des réflexions menées en petits groupes.

Encadré n°1. Quelques situations choquantes à commenter

  • Sous les traits de Monsieur Loyal, le directeur du cirque Delvaux annonce l'entrée en piste d'un artiste stupéfiant « représentant notre espèce, rapporté d'un voyage ô combien périlleux au pays des mille collines et des grands singes, véritable chaînon manquant entre cet animal et nous ! », invitant les spectateurs à prendre bien soin des enfants.
  • Alors que Chocolat signe des autographes dans la rue, il est arrêté par deux policiers et jeté en prison parce qu'il n'a pas de papiers d'identité.
  • En prison, Chocolat est déshabillé et frotté à la brosse : « Blanchissez-moi ça ! », dit un supérieur. « Tu vois… on a tout essayé… Un nègre, ça reste toujours un nègre ! Alors, arrête de te prendre pour ce que tu n'es pas ! »
  • La firme « Félix Potin » a obtenu l'autorisation d'utiliser l'image du duo pour illustrer une publicité pour le chocolat. Les représentants sont venus présenter une épreuve de l'affiche au directeur, à Foottit et à Chocolat mais ce dernier n'apprécie pas : « Vous faites de moi une attraction, un animal de foire ! Pourquoi vous me dessinez comme ça ? C'est ressemblant ? C'est moi ? C'est mon visage ?! Lui, il est ressemblant, on le reconnaît… pas moi ! - Mais nous nous sommes inspirés des toiles de Toulouse-Lautrec dans lesquelles vous apparaissez… Ce sont les stéréotypes actuels, l'image que les gens se font des gens comme vous… des gens de couleur… », dit Félix Potin.
  • Chocolat emmène Marie et ses deux enfants à l'exposition coloniale. Des indigènes sont parqués dans des enclos reproduisant leur cadre de vie et font l'objet de commentaires : « Vous êtes ici devant les sauvages les plus primitifs découverts à ce jour. Vous pouvez les observer sans crainte mais il est conseillé de ne pas les approcher… Il a fallu des mois à nos valeureuses troupes coloniales pour les approcher et les apprivoiser ». Sur une pancarte, on peut lire : « Défense de donner à manger aux indigènes. Ils sont nourris ».
  • Au Nouveau Cirque, le ton monte entre Chocolat et Foottit, qui lui reproche d'arriver en retard. Chocolat lui fait alors remarquer qu'il ne gagne que la moitié de son salaire.
  • Après une bagarre avec Ortis, Chocolat est convoqué dans le bureau du directeur. Il lui confie son désir de faire du théâtre, mais le directeur l'en dissuade aussitôt : le public l'apprécie comme clown, mais il n'est pas prêt à l'accepter comme comédien.
  • Pendant la préparation d'Othello, la presse titre : « Un nègre au théâtre ! », « Le clown Chocolat a une mémoire limitée »…
  • Marie va trouver Foottit car Chocolat a disparu et la première est dans dix jours. Elle lui confie que la situation est difficile pour elle parce que ses proches n'acceptent pas son union avec Chocolat : « Aimer un Noir, c'est pire qu'un meurtre à leurs yeux ! », dit-elle.
  • À la fin de la Première d'Othello, Chocolat subit les huées de la foule.

Encadré n°2. Stéréotype, préjugé, racisme, discrimination : quelques précisions

De manière générale, un STÉRÉOTYPE peut être défini comme un ensemble de croyances partagées à propos d'un groupe social. Les stéréotypes sont véhiculés et entretenus au sein d'un environnement donné, qui peut être relativement restreint mais est le plus souvent étendu à l'ensemble de la société au sein de laquelle ils circulent.

Exemple : les Roms sont des nomades. OR les chiffres indiquent que dans la réalité, ceux-ci sont sédentaires dans leurs principaux pays d'origine, en Bulgarie et en Roumanie. Chez nous, si certains n'ont pas de domicile fixe, c'est le plus souvent en raison de la pauvreté et de l'absence de revenus fixes, qui les contraignent la plupart du temps à s'installer dans des bidonvilles ou des campements illégaux.

Contrairement aux stéréotypes, qui correspondent donc à de simples représentations, les PRÉJUGÉS se définissent comme des jugements de valeur. Imprégnés d'une profonde dimension affective, ils prennent appui sur les stéréotypes et sous-entendent une prédisposition à réagir négativement à l'encontre d'une personne en raison de son appartenance à un groupe précis.

Exemple : Les Roms sont de dangereux rôdeurs. Il faudrait que je construise une enceinte autour de ma propriété car il y en a qui se sont installés près de chez moi.

À l'origine, le RACISME est une idéologie selon laquelle il existerait des races humaines différentes, dont certaines seraient inférieures à d'autres. Plus largement, il désigne le comportement hostile et intolérant qui s'exerce à l'encontre d'une personne en raison de sa couleur de peau mais aussi de sa religion ou de coutumes différentes des nôtres. Le racisme implique donc l'établissement d'une hiérarchie entre différents groupes d'individus ; il se traduit par des propos et/ou comportements physiquement, psychologiquement ou moralement violents à l'égard des groupes arbitrairement placés en bas de l'échelle.

Exemple : J'insulte et je chasse le petit Rom venu rechercher son ballon dans mon jardin.

La DISCRIMINATION raciale, elle, élève la hiérarchie établie entre des groupes au niveau de l'organisation sociale. En d'autres termes, c'est la société elle-même, parfois même par le biais de ses institutions, qui opère une différence de traitement entre ses individus selon qu'ils appartiennent au groupe considéré comme inférieur ou supérieur. Dans notre société occidentale par exemple, il est avéré qu'une personne immigrée aura plus de difficultés à obtenir un emploi, à trouver un logement ou à rentrer en discothèque simplement en raison de ses origines. Il s'agit ni plus ni moins ici d'une remise en cause du principe d'égalité qui fonde notre société démocratique.

Exemple : Avec mes voisins, j'ai signé une pétition suite à laquelle le bourgmestre du village a expulsé la famille Rom.

Dans bon nombre d'États européens, le racisme et la discrimination ont donné lieu à des lois et les infractions à ces lois font aujourd'hui l'objet de sanctions pénales.

Commentaires

Voici quelques éléments d'analyse des situations mises en scène dans Chocolat à la lumière des concepts proposés ci-dessus.

1. Un homme qui n'en est pas tout à fait un

Censé effrayer les spectateurs, Chocolat est présenté comme un sauvage dangereux dont il faut protéger les enfants. Ce stéréotype du cannibale primitif circule à une époque où la colonisation du continent africain par les Européens est en cours et la théorie de l'évolution des espèces élaborée quelque temps plus tôt par Charles Darwin est en vogue. Selon ce biologiste britannique, les organismes vivants sont en évolution continuelle grâce, notamment, au phénomène de sélection naturelle qui fait qu'au sein d'une même espèce, les individus les mieux adaptés à leur milieu survivent et se reproduisent davantage que les autres.

Par ailleurs, il émet aussi l'idée que l'homme et le singe pourraient avoir des ancêtres communs, une hypothèse vérifiée aujourd'hui mais qui a longtemps fait l'objet d'une interprétation erronée sous la formule « l'homme descend du singe ». Au 19e siècle, l'assimilation de l'homme à un animal - susceptible, donc, de s'attaquer aux « vrais » êtres humains comme le font d'autres bêtes féroces - était donc considérée comme une vérité scientifique et l'homme noir était perçu comme le « chaînon manquant », autrement dit une sorte d'intermédiaire entre l'homme blanc et le singe.

2. L'arrestation de Chocolat

Chocolat est clairement arrêté et jeté en prison en raison de sa couleur de peau. L'arrestation de Chocolat constitue donc un acte de pure discrimination raciale. Les policiers prétextent qu'il n'a pas de papiers et restent obstinément sourds aux protestations de Foottit, qui affirme pourtant que son collègue possède une attestation délivrée par le directeur du Nouveau Cirque. Dans la réalité, une telle arrestation n'a jamais eu lieu et l'on peut imaginer que le réalisateur a ajouté cet événement en clin d'œil à l'actualité, marquée par la question des « sans papiers », régulièrement victimes de harcèlement policier et souvent placés en détention dans les centres fermés.

3. Les mauvais traitements infligés à chocolat en prison

Les conduites du personnel de la prison à l'égard de Chocolat sont violentes, à la fois physiquement, psychologiquement et moralement. Profondément racistes, elles reposent sur des préjugés courants comme l'assimilation de la couleur noire à une forme de saleté indélébile, et d'autre part sur l'idée qu'il existe une hiérarchie implacable et définitive entre Blancs et Noirs, sans aucune possibilité d'ascension sociale pour ces derniers. Le terme « nègre »[2], utilisé couramment à l'époque pour désigner les Noirs africains, est aujourd'hui empreint de connotations très péjoratives.

Une telle valeur négative accentue encore la dimension raciste de la conduite violente adoptée par le gardien à l'égard de Chocolat. Sur le plan historique, l'utilisation du terme « nègre » ou « negro » pour désigner les Africains est en réalité intimement liée à l'histoire de la colonisation et de l'esclavage. Adopté dès le 16e siècle aux Amériques pour désigner les Noirs d'Afrique déportés comme esclaves, il apparaît en France avec le même sens au 18e siècle. En dépit des connotations péjoratives qui s'y attachent très vite, l'usage de ce mot « nègre » pour désigner les Africains noirs de peau se maintiendra jusqu'à la fin du 20e siècle.

4. Une représentation simiesque de Chocolat

Cette représentation sous laquelle apparaît alors la personne africaine dans l'imaginaire occidental est encore une fois à mettre en rapport avec les nouvelles théories de l'évolution qui font l'hypothèse d'une origine commune aux hommes et aux grands primates. Chocolat renvoie ainsi aux Français de l'époque la ressemblance simiesque que ceux-ci attribuent aux Africains, alors exhibés en Europe à titre de curiosités exotiques.

Mais là où, dans la première situation, le directeur du cirque Delvaux exploitait le stéréotype du cannibale primitif pour épouvanter son public, la firme publicitaire chargée de promouvoir le chocolat Félix Potin a choisi quant à elle d'utiliser un autre stéréotype beaucoup plus rassurant : celui de l'Africain débarrassé de sa sauvagerie naturelle, un peu niais, rigolard, toujours content de son sort mais qui conserve toutefois sa ressemblance physique avec les primates. Chocolat réagit vivement à la transformation des traits de son visage qu'on ne reconnaît plus sans toutefois que personne, dans l'assemblée présente, ne perçoive la portée raciste d'une telle représentation.

On se souviendra peut-être que la seule concession acceptée par Félix Potin consistera à gommer de l'image le personnage de Foottit en train de botter le derrière de Chocolat, ainsi placé dans une position particulièrement dégradante. Cette décision peut être interprétée comme le fruit d'une timide remise en question de certains comportements racistes, les traits de Chocolat n'étant par ailleurs quant à eux que très peu remaniés comme on le remarquera un peu plus tard sur l'affiche placardée en ville.

Enfin, comment ne pas souligner la persistance de ce stéréotype raciste particulièrement dégradant qui a encore été utilisé par une militante du Front National en France (sur une page FaceBook ensuite effacée à cause du scandale provoqué) pour dénigrer la Ministre Christiane Taubira. (Cette militante exclue par la suite du Front National a été finalement condamnée en septembre 2016 à 3000 euros d'amende.)

5. Les expositions coloniales

Par ses infrastructures et ses aménagements, l'exposition coloniale que visitent Chocolat et Marie dans le film présente une analogie frappante avec un zoo : les Africains - hommes, femmes et enfants - sont parqués dans des enclos et donnés à voir aux Français dans un environnement reconstitué où leur vie quotidienne devient un spectacle à part entière. Présente dans la forme même de son organisation, la référence à la bestialité est encore perceptible dans la nudité des corps - qui, même si elle n'est pas intégrale, est encore une caractéristique du monde animal - mais aussi dans le commentaire oral qui accompagne la visite - ce sont des sauvages qu'il a fallu approcher puis apprivoiser pendant de longs mois - ou les pancartes annonçant, comme dans les zoos, qu'il est interdit de nourrir les indigènes, comme si ceux-ci bénéficiaient d'un régime alimentaire profondément différent du nôtre ou encore qu'ils étaient incapables de contrôler eux-mêmes leur alimentation.

Il y a donc une mise à distance, une séparation clairement établie entre deux catégories d'êtres humains, dont les uns - les Français et plus particulièrement les « valeureuses troupes coloniales » - sont considérés comme supérieurs aux autres.

Stéréotype - l'Africain est un sauvage primitif -, préjugé - il est potentiellement dangereux-, racisme - il nous est inférieur - et discrimination - ils sont parqués dans des enclos fermés - caractérisent donc simultanément cette situation, et l'on peut même parler ici de ségrégation raciale.

6. Des conditions salariales différentes selon la couleur de peau

Foottit et Chocolat forment un duo, exerçant exactement les mêmes prestations puisque l'un ne va pas sans l'autre. Le fait qu'ils ne soient pas payés de la même façon, le Blanc gagnant le double du Noir, relève d'un traitement discriminatoire opéré sur base du seul critère de la couleur de peau. Cette discrimination est fondée sur le préjugé selon lequel un homme noir est inférieur à l'homme blanc, lui-même fondé sur le stéréotype du sauvage primitif.

7. Sur la piste, oui ! Sur les planches, non !

Au début du 20e siècle, le cirque devient en France le premier spectacle de masse. Il s'agit d'un spectacle de divertissement destiné à un public populaire et il existe alors un vrai cloisonnement social entre les artistes de cirque, nomades et, à ce titre, soumis à une législation de plus en plus répressive, et les artistes de théâtre, considéré alors comme un délassement noble réservé à une élite instruite. Dès le début du 19e siècle, diverses dispositions juridiques avaient d'ailleurs classifié les théâtres en fonction du genre et rangé le cirque dans la catégorie des spectacles de curiosité. La loi déterminait entre autres le nombre de personnages autorisés sur scène et imposait un certain nombre de contraintes liées à l'utilisation des dialogues, de la musique et de la danse, considérés à l'époque comme privilèges des théâtres royaux. Par exemple, au début du 19e siècle, le clown n'a le droit ni de parler, ni de danser ; par contre, il peut jouer de la musique mais sur des instruments hétéroclites - la musique classique n'étant pas autorisée - et ses premiers numéros ne reposent par conséquent que sur des jeux de mimes, des acrobaties et bruits divers.

Toutes ces caractéristiques nées des contraintes légales perdureront après la suppression des privilèges théâtraux, de même que perdurera la différence de statut social entre les deux catégories d'artistes, les comédiens de théâtre bénéficiant d'une aura autrement plus prestigieuse. Selon les stéréotypes et les préjugés racistes de l'époque, il paraît donc inconcevable que les rôles théâtraux puissent être tenus par des acteurs noirs. La réflexion du directeur relaie donc bel et bien une attitude discriminatoire fondée sur la seule couleur de peau.

8. La difficulté d'aller contre les préjugés : Chocolat au théâtre

En tant qu'Africain, Chocolat est donc considéré comme un sauvage primitif aux capacités intellectuelles bien moindres que celles d'un homme blanc. Le fait que le directeur d'un théâtre d'avant-garde ait passé outre stéréotypes et préjugés pour lui confier le rôle d'Othello - « le Maure de Venise » - secoue l'opinion publique dont la presse se fait l'écho à travers des titres sensationnels. À l'époque en effet, les rôles de personnages de teint foncé étaient tenus par des acteurs blancs dont on noircissait la peau le temps des représentations.

Qu'un Africain puisse tenir le rôle d'un Noir, quelque chose d'impensable jusque-là en France, provoque donc une petite révolution dans la société parisienne de la Belle Époque, comme le laisse entendre dans la presse un titre comme « Un nègre au théâtre ! », une situation tellement exceptionnelle qu'elle est soulignée par un point d'exclamation. D'autres titres comme « Le clown Chocolat a une mémoire limitée » tentent par ailleurs de renforcer, confirmer voire de restaurer des stéréotypes et préjugés bien ancrés comme ici la faiblesse des capacités intellectuelles attribuée aux Africains en raison de leur supposée sauvagerie.

9. La difficulté d'aller contre les préjugés : le rejet des couples mixtes

Marie et Chocolat s'aiment et formeront un couple uni tout au long de leur vie. Pourtant, comme le souligne Marie lorsqu'elle se confie à Foottit, la pression familiale et sociale est considérable au point que ses proches estiment cette union plus répréhensible encore que le crime le plus grave, qui est de commettre un meurtre. On peut donc imaginer que cette situation, exceptionnelle dans le Paris de la Belle Epoque, a eu des conséquences terribles pour la jeune veuve, qui s'est sans doute vue contrainte de rompre définitivement avec un environnement familial désormais hostile et agressif à son égard.

Il s'agit bien là d'une conduite psychologiquement violente à son égard qui ne trouve d'autre justification qu'une conception profondément raciste de la société, qui interdit l'union amoureuse entre race supérieure (les Blancs) et race inférieure (les Noirs).

10. Des préjugés racistes plus forts que le talent

Pour ce que nous en percevons dans le film, la première prestation de Chocolat au Théâtre Antoine est pleinement réussie. Or, dès la fin de la représentation, les huées du public prennent rapidement le pas sur les applaudissements et l'expérience se révèle être pour lui un échec personnel cuisant qui signera la fin de son aventure théâtrale. Malgré son talent et la légitimité de sa présence sur scène dans un tel rôle, ce sont ainsi des stéréotypes et préjugés bien ancrés qui amènent cette réaction hostile et purement raciste.


1. En réalité, le clown Chocolat est issu d'une fa-mille africaine réduite en esclavage et déportée à Cuba, qui était alors une colonie espagnole depuis le 16e siècle (1511).

2. « Nègre » est dérivé du mot latin « niger » (noir), qu'on retrouve dans l'adjectif espagnol « negro » et qui a donné leur nom aux pays africains que sont le Niger et le Nigeria.

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