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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
17 filles
un film de Delphine et Muriel Coulin
France, 2011, 1h27


Le film

photo filmDans un lycée de Bretagne, une jeune fille se retrouve enceinte. Cet événement, qui pourrait sembler malvenu, va pourtant lui apparaître comme une opportunité pour échapper au destin qui semble déjà tracé pour elle, suscitant alors une étrange fascination sur son groupe d'amies et sur l'ensemble des autres élèves. Dix-sept filles vont tomber successivement enceintes, suscitant l'incrédulité et l'inquiétude des adultes. Pourquoi et comment ces jeunes filles ont-elles élaboré un tel plan ?

S'inspirant d'un fait divers survenu aux États-Unis, mais évitant toute leçon de morale, les deux réalisatrices, Delphine et Muriel Coulin, ont essayé d'approcher la réalité troublante de l'adolescence avec toutes ses ambiguïtés, ses désirs d'absolu mais aussi ses naïvetés et ses méprises. Elles explorent de multiples pistes d'explication sans en privilégier aucune, laissant aux spectateurs et aux spectatrices la responsabilité de leur interprétation. Proche du documentaire, le film ne manquera pas de susciter les réactions et les questionnements des adolescentesŠ et des adolescents.

À quels spectateurs est destiné le film ?

Avec ses lycéennes comme héroïnes, 17 filles de Delphine et Muriel Coulin suscitera naturellement l'intérêt d'un large public d'adolescents mais également d'adultes qui, comme ceux mis en scène dans le film, peuvent en certaines occasions éprouver un sentiment profond d'incompréhension face à leurs propres enfants. Par ailleurs, si des adolescentes sont ici au centre de l'attention, le film interroge également, même si c'est de façon indirecte, le rôle des garçons qui, aussi éloignés peuvent-ils parfois être de leurs condisciples féminines, sont pourtant confrontés à des choix qui sont fondamentalement similaires.

Relations avec la problématique santé

Loin de toute volonté démonstrative, 17 filles décrit avant tout un moment de crise entre adultes et adolescentes, mais également entre les adolescentes elles-mêmes, sinon à l'intérieur même de chaque adolescente confrontée à ses propres désirs mais aussi à ses incertitudes. On sait depuis longtemps que l'éducation à la santé ne peut pas se limiter à prôner de « bons » modèles de comportement et qu'elle doit d'abord prendre en compte les motivations multiples, diverses et souvent complexes qui sous-tendent des comportements perçus comme problématiques. Dans cette perspective, un film de fiction comme 17 filles peut être l'occasion pour un public d'adolescentes et d'adolescents de réagir face à de tels comportements mais également d'analyser de manière un peu distanciée les « mécanismes » qui leur sont sous-jacents. Si les faits mis en scène dans ce film susciteront certainement des réactions contrastées - de l'empathie la plus grande à l'incompréhension radicale -, il sera certainement intéressant de dépasser ces premières réactions et de réfléchir avec les spectateurs de façon un peu plus fine sur les différentes motivations des personnages qui sont certainement plus complexes que ce que peut en laisser entendre un bref résumé.

Quelques pistes de réflexion

Après un premier moment d'échange spontané, l'on propose de travailler de façon un peu plus structurée sur le film en se basant essentiellement sur les souvenirs laissés par la projection. On suggérera d'abord de revenir le personnage principal, Camille qui la première se découvre enceinte, et sur la manière dont elle explique à son petit groupe d'amies pourquoi elle décide de garder l'enfant.

Camille

photo filmDès l'annonce de sa grossesse (sur la plage lors de la course d'entraînement), ses amies envisagent en effet l'avortement comme une solution possible à une situation perçue comme globalement négative (l'une d'elles souligne ainsi qu'elle va devoir abandonner le lycée et bientôt se retrouver « coincée entre son gosse et un boulot de merde »). Au cours du film, différentes raisons vont alors être avancées - par Camille ou par certaines de ses amies - pour renverser cette première perception (qui restera néanmoins celle des adultes) et donner une image positive de cette grossesse. On pourra donc essayer de relever ces arguments avec les spectateurs : ainsi, très tôt, l'adolescente déclare à son petit groupe (sur la plage) qu'elles ne peuvent pas comprendre ce qu'elle ressent, s'affirmant ainsi différente et vivant une expérience exceptionnelle. Très rapidement, elle soulignera en outre l'énergie positive qu'elle ressent, comme si elle avait deux vies, la sienne et celle du bébé.

Mais, au début du film, on remarque également facilement ses relations difficiles avec sa propre mère dont elle déplore le manque d'affection sinon même « l'égoïsme » (que sa mère perçoit en revanche comme un juste retour des choses après les années passées à élever seule ses deux enfants) : Camille affirme quant à elle vouloir inverser cette situation et donner à son enfant - mais aussi recevoir de lui - cet amour qu'elle n'a pas obtenu (« j'aurai quelqu'un qui m'aimera toute ma vie, sans conditions »).

La jeune fille insiste également sur le fait qu'elle se sent assez grande pour décider seule, rejetant généralement l'autorité des adultes, qu'il s'agisse de sa mère ou de l'infirmière scolaire ; on remarquera d'ailleurs à ce propos qu'elle estimera qu'elle est capable de conduire une auto sans posséder de permis (car dit-elle « si on devait avoir le droit pour tout, on ne pourrait jamais rien faire »).

De façon plus générale, Camille renverse les certitudes des adultes dont elle considère qu'ils ont une « vie de merde », et elle est estime que la grossesse est précisément une manière d'échapper à un destin aussi médiocre.

Les autres filles

Son groupe d'amies reproduira globalement les mêmes arguments en insistant notamment sur les contraintes imposées par les parents (« ranger sa chambre », « faire son lit »), et elles échafauderont une utopie communautaire où les tâches seraient partagées par roulement. Ainsi, elles ne deviendront jamais, disent-elles, comme leurs parents accusés d'être incapables de les comprendre ; elles, en revanche, seront proches de leurs enfants à cause de la moindre différence d'âge (« seize ans, c'est l'âge idéal, on sera proches d'euxŠ »).

photo filmLe film insiste d'ailleurs à plusieurs reprises sur l'espèce de désespérance qui semble régner sur le monde des adultes dans ce port de Lorient subissant la crise de la pêche et des industries de l'armement. Une image symbolique, celle du tourniquet sur lesquelles se retrouvent à plusieurs reprises les jeunes filles, traduit certainement ce sentiment d'ennui ou de « vie en rond ». Dans ce contexte, la grossesse apparaît comme la seule « aventure » possible, comme la seule issue à ce monde sans avenir, avec également ces images répétées de course à pied notamment dans les rues désertes ou le long de la mer. En même temps, c'est pour elles l'occasion d'être véritablement « considérées », non plus comme des enfants mais comme des adultes, en particulier pour Clémentine, la plus frêle, qui avait déclaré plus tôt qu'elle en avait marre que tout le monde la prenne pour une gamineŠ

Derrière l'utopie proclamée, l'on devine cependant assez rapidement une dynamique de groupe où Camille joue un rôle central. On se souvient d'ailleurs qu'un responsable éducatif du lycée parle d'elle comme d'une « forte tête » qu'il conviendrait sans doute d'exclure. Sur ce point, il est cependant intéressant de recueillir les différents avis des spectateurs : comment définiraient-ils son rôle dans ce groupe (« leader », « modèle idéal », « opposante » ou simple « bonne copine »Š) et comment expliquent-ils ce rôle ? Par ailleurs, la dynamique dans ce groupe de filles leur paraît-elle différente de celle qui régnerait dans un groupe de garçons ?

Sans préjuger des réponses éventuelles, on ne peut qu'être sensible au casting qui, pour interpréter le personnage de Camille, a choisi une jeune fille d'apparence un peu plus mure que ses camarades et surtout très séduisante [1]. L'assurance affichée par ce personnage (alors qu'elle est traversée par le doute à certains moments), la séduction qu'elle exerce sur les autres filles ou garçons, en font certainement un modèle à imiter ou en tout cas à suivre dans ses faits et gestes. On remarque par ailleurs que le groupe de départ autour de Camille « fonctionne » sur le mode du secret : les cinq jeunes filles s'isolent ainsi du reste de la classe pour entendre ses confidences au bord de la plage en excluant en particulier Florence qui voudrait se joindre à elles.

Celle-ci, pour s'intégrer au groupe, va d'ailleurs la première confier à voix basse à Camille qu'elle aussi est enceinte, bien que ce secret soit rapidement divulgué au reste de la classe dans les instants qui suivent. Quoi qu'il en soit, le groupe se forme et se soude autour de ce genre de confidences (comme la décision qui suivra de ces jeunes filles de tomber enceintes en même temps ou de former une communauté de vie).

On pourra également discuter à ce propos du personnage de Florence, d'abord exclue du groupe, des raisons d'une telle exclusion, de son mensonge, de ses motivations et du rejet brutal dont elle est finalement l'objet : la comparaison avec Mathilde, qui n'est pas enceinte mais continue à intégrer le groupe, est révélatrice de la dynamique de ce groupe où l'exclusion de certaines est l'envers des confidences entre soi.

Du côté des adultes

photo filmSi le film privilégie manifestement le monde des adolescentes, il laisse néanmoins la parole aux adultes, notamment à la mère de Camille ainsi qu'aux enseignants et responsables éducatifs. On assiste en particulier à une table-ronde où ceux-ci s'expriment sur ce phénomène qui est en train de les dépasser. Même si l'ensemble de la scène est traité avec ironie (notamment l'intervention du professeur de gymnastique qui demande s'il doit continuer à faire du saut en hauteur !), les propos des uns et des autres sont loin d'être absurdes et méritent une brève réflexion.

Ainsi, on relèvera par exemple les affirmations suivantes :

- C'est un truc typique d'adolescentes. Elles prouvent que leur corps leur appartient. Y'en a qui se tatouent, qui se mutilent ou qui arrêtent carrément de manger. Elles, elles se font faire un enfant sans la volonté de leurs parents.
- Mais c'est bien aussi qu'elles puissent disposer de leurs corps. Il n'y a pas si longtemps, être fille-mère, c'était la pire des hontesŠ Moi je trouve qu'il y a un progrès.
- C'est un progrès, mais quand même là c'est un retour en arrière. C'est comme si elles n'avaient pas d'autre perspective que d'être mères de famille. Vous avez pensé à l'avenir qu'elles vont avoir ?
- Mais qui on est pour les juger ? Moi, il me semble qu'il faut d'abord les comprendre, comprendre leur geste, c'est peut-être politique. Peut-être qu'on en aura huit ou dixŠ ce sera comme une espèce d'utopie collective.
- De toute façon, on n'arrivera pas à les convaincre. Elles sont sûres d'elles, elles sont intelligentes, elles sont très liées, elles assument et elles revendiquentŠ
- Oui, mais à 16 ou 17 ans, est-ce qu'elles sont capables de faire un choix ?

Paradoxalement, plusieurs de ces réflexions pourraient être reprises par les adolescentes elles-mêmes, et c'est surtout leur accumulation désordonnée qui produit un effet satirique. Sans vouloir conclure de façon définitive, on peut supposer que ces différentes raisons peuvent expliquer - au moins partiellement - le geste de ces jeunes filles, même si chacune d'entre elles leur a sans doute donné un poids différent. Pour les participants, ce sera aussi l'occasion de s'exprimer par rapport à ces « arguments » qui ne sont évidemment pas purement rationnels et qui dépendent d'appréciations subjectives très variables, notamment en ce qui concerne les choix de vie fondamentaux.

Du côté des garçons

Dans le film, les garçons semblent n'exister qu'à la périphérie du cercle des filles, n'ayant, semble-t-il, aucune part dans leur choix de tomber enceintes et étant réduits à leur seul rôle de procréateurs (on voit d'ailleurs que l'une d'elles jette le préservatif que voulait utiliser son partenaire). Ensuite, elles ne leur accorderont aucune place explicite dans la communauté qu'elles envisagent de mettre sur pied. Et Camille, à la fin du film, s'en ira sans laisser plus d'explication à son jeune amant qu'à ses amies.

photo filmUn seul personnage masculin émerge cependant de façon significative, le frère aîné de Camille, militaire revenu d'Afghanistan avec lequel elle fera une virée en voiture au bord de lamer. Lui seul sera d'ailleurs écouté lorsqu'il rétorquera qu'après quelques mois, les membres de la communauté « se boufferont le nez » et qu'à partir de six ans, les gamins, « ils se fouteront sur la gueule ».

Mais malgré son scepticisme, il se révèle étonnamment proche de sa s¦ur, et il fait même un parallèle explicite entre son engagement militaire et la grossesse de Camille, des expériences qui les ont tous deux fait mûrir de dix ans et qui étaient l'expression de leur volonté de « faire quelque chose de bien », « de s'en sortir »Š Et la seule différence qu'il note entre eux deux, c'est qu'il sait lui qu'« après, il n'y a personne pour t'aider quand ça va pas bienŠ T'es tout seul. »

Cette figure du frère aîné mérite donc que l'on s'y attarde notamment avec les spectateurs (masculins) qui seront peut-être moins sensibles au sens que des adolescentes peuvent donner à une grossesse, une expérience dont ils auront sans doute des difficultés à imaginer quel bouleversement cela peut représenter en termes notamment de choix de vie. On pourra donc suggérer aux participants de prolonger ce parallèle entre l'engagement militaire et la maternité : sont-ce vraiment des expériences comparables ? Qu'ont-elles en commun ? et de différent ? Pourquoi le frère estime-t-il que lui et sa s¦ur ont vécu quelque chose de similaire ?

Sans anticiper encore une fois les réponses possibles, on remarquera que, dans les deux cas, un tel choix - pour une fille comme pour un garçon - implique un engagement aux sens le plus fort du terme, ce qui suppose un investissement (moral, physique affectifŠ) extrêmement important (en mettant fin notamment au sentiment d'ennui et de vide de l'adolescence) mais qui limite également l'éventail des futurs possibles (« Je me retrouve à tirer sur des types qui ne m'ont rien fait », affirme le frère de Camille).

Bien entendu, le film ne conclut pas et laisse à chacun la liberté d'apprécier diversement la décision de ces 17 filles. Et il ne s'agit ici que de donner aux spectateurs l'occasion de mieux prendre la mesure de ce « rêve » qui les anime, un rêve partagé sans doute par beaucoup d'adolescents et adolescentes, même s'il pourra être vécu de manière très diverse.


1. Il ne s'agit évidemment pas ici d'un jugement personnel, et il est très vraisemblablement partagé par une majorité de spectateurs et spectatrices : le cinéma, même si cela fait souvent l'objet d'un déni, privilégie très souvent des acteurs et actrices porteurs d'une séduction immédiate aux yeux d'une grande part du public.


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