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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Juno
de Jason Reitman
États-Unis, 2007, 1h31
avec Ellen Page (Juno MacGuff), Michael Cera (Paulie Bleeker «Bleek»),
Jennifer Garner (Vanessa Loring), Jason Bateman (Mark Loring), J.K. Simmons (Mac MacGuff, le père de Juno)


1. Le film

Juno est une jeune adolescente qui, après une relation amoureuse, se retrouve enceinte. Cet événement imprévu va mettre en question aussi bien ses rapports avec son petit ami qu'avec son entourage, tout en amenant la jeune fille à s'interroger sur le sens général de son existence. Juno n'est cependant pas une fille comme les autres, et elle se distingue par son indépendance d'esprit comme par une étonnante maturité qui se traduit en particulier par une constante ironie par rapport aux autres mais aussi par rapport à elle-même.

Le film de Jason Reitman se présente ainsi comme une comédie sur l'adolescence qui échappe cependant largement aux clichés habituels du genre. Par petites touches, il aborde souvent avec finesse des questions qui se posent un jour ou l'autre aux filles et aux garçons qui entrent dans l'âge adulte.

2. À quels spectateurs est destiné le film ?

Ce film peut être vu par un large public d'adolescents et d'adultes. Ses principaux thèmes peuvent notamment être l'occasion d'un dialogue entre les générations. Mais Juno, qui propose des portraits contrastés de différents couples, permet également de s'interroger avec les spectateurs sur les difficultés et les ambiguïtés des relations amoureuses.

3. Relations avec la problématique santé

Le thème de la grossesse non désirée peut intéresser de nombreux éducateurs à la santé.

L'intérêt du film est cependant d'inscrire cette question dans un contexte plus large qui éclaire les difficultés de choix auxquelles la jeune héroïne est confrontée. Mais là où l'on peut supposer que le personnage opère ses choix de façon immédiate et implicite sans véritable analyse de ses motivations, les spectateurs pourront, à travers la médiation de la fiction, s'interroger de manière plus approfondie sur ces réactions, les comparer aux leurs propres et enfin les confronter à celles d'autres spectateurs. L'expérience des débats révèle en effet de grandes différences dans l'interprétation psychologique du comportement de l'héroïne mais également des autres personnages.

Ces divergences nous paraissent intéressantes à exploiter dans le cadre d'une approche réfléchie de la psychologie individuelle mais également d'un dialogue interindividuel notamment entre des personnes d'âge ou de sexe différents. La psychologie étant une discipline universitaire, objet d'études spécialisées, la plupart d'entre nous recourons en ce domaine au « sens commun » avec sans doute souvent des naïvetés et des erreurs d'appréciation. Il ne saurait évidemment être question ici de former les spectateurs à la psychologie « scientifique », ni encore moins d'imposer un mode unique d'interprétation (en fonction de l'une ou l'autre école) en ce domaine, mais seulement de favoriser un questionnement en confrontant les réactions des différents spectateurs et spectatrices à propos des principaux personnages du film Juno.

4. Suggestion d'animation

Deux questions paraissent plus particulièrement pertinentes à aborder avec les spectateurs.

La première porte sur le changement d'attitude de la jeune héroïne Juno : découvrant au tout début du film qu'elle est enceinte, Juno décide assez rapidement d'avorter sans en avertir ses parents (son père et sa belle-mère), et elle se rend dans un centre d'IVG. Devant celui-ci, elle croise une condisciple qui, tout à fait seule, brandit une pancarte contre l'avortement ; mais Juno se moque d'elle et poursuit son chemin. Pourtant, à peine arrivée, elle va changer d'avis, s'enfuir et confier son désarroi à son amie Leah. Après une période d'incertitude, elle trouvera finalement une solution inattendue : faire adopter son futur bébé par un couple en mal d'enfants. Ce n'est qu'alors qu'elle se confiera à ses parents.

La deuxième question concerne le père de l'enfant à naître, Bleek, un jeune adolescent dont Juno ne semble pas faire grand cas : bien qu'elle lui annonce son intention d'avorter, elle ne semble pas attendre de réaction particulière de sa part, et elle considère qu'elle n'est pas liée à lui, si ce n'est par une vague amitié. Elle lui conseillera même de se trouver une nouvelle petite amie. Bleek lui obéira d'une certaine manière mais lui reprochera également de lui avoir « brisé le c¦ur ». Pour Bleek comme pour Juno se pose ainsi la question de leurs réactions face à l'annonce d'une grossesse imprévue : que pensent-ils réellement ? Qu'éprouvent-ils « vraiment » ? Pourquoi semblent-ils réagir de manière relativement incohérente ?

Comme dans la vie courante, les personnages effectivement n'explicitent que partiellement leurs motivations et avouent même dans certains cas leur confusion. En outre, le film est une comédie, et Juno fait preuve d'un humour souvent féroce qui nous fait sans doute rire mais dont on pressent aussi qu'il est en partie un masque à l'égard des autres et de son petit ami en particulier.

Sans doute, de nombreux indices (disséminés notamment dans les différents dialogues) permettent de deviner et de comprendre les motivations profondes de Juno et de Bleek. Mais l'expérience de quelques débats révèle à ce propos de profondes différences d'interprétation, notamment en fonction du sexe des intervenants : les femmes ont en général plus d'empathie pour la jeune héroïne dont elles devinent le désarroi, tandis que les hommes s'accordent souvent sur les sentiments profonds du jeune homme qui paraissent échapper à de nombreuses spectatrices. Bien entendu, cette tendance connaît de nombreuses exceptions, sans même tenir compte des réactions de rejet ou d'incompréhension que ces personnages peuvent susciter chez certains (comme c'est d'ailleurs le cas pour pratiquement tous les films...), mais elle peut aussi être l'occasion de suggérer dans un groupe mixte une répartition des participants selon le sexe, les femmes ou les jeunes filles étant invitées à réfléchir sur le comportement de Bleek (le personnage masculin) et les hommes ou adolescents sur celui de Juno (le personnage féminin) [1]. Pour donner plus de matière à cette réflexion, on pourra soumettre à chacun des sous-groupes une série d'extraits des dialogues qui paraissent particulièrement significatifs (dans les encadrés ci-dessous).

Quelles réponses peut-on alors apporter à ces questions en se basant essentiellement sur les indices délivrés par le film ? [voir la suite du texte]

Juno : Alors, devine.
Bleeker : Quoi ? Je sais pas.
‹ Je suis enceinte.
‹ Qu'est-ce qu'on fait ?
‹ Oh, tu sais, je pensais l'étouffer dans l'¦uf avant que ça dégénère. Parce que dans les classes d'éducation sexuelle, ils racontent comment la grossesse menait souvent… à un enfant.
‹ Normalement, ouais ouais. C'est ce qui se passe quand nos mères et nos profs sont enceintes.
‹ Alors, t'es OK avec ça ?
‹ Ouais, ouais, cool. Tu sais, fais ce que tu dois faire, tu vois ?
‹ Bien. Je suis désolée d'avoir fait l'amour avec toi. Je sais que c'était pas ton idée.
‹ C'était l'idée de qui ?


Juno (au téléphone avec le centre de planning familial) : Oh, je déteste quand les adultes utilisent le terme «active sexuellement». Mais, ça veut dire quoi, en fait? Est-ce que je pourrai le désactiver un jour ou c'est un état permanent? Je suppose que Bleeker l'est devenu ce jour, et c'est pour ça qu'il avait ce regard.


Juno :J'ai pas pu le faire, Leah ! Ça sentait comme chez un dentiste, il y avait ces magazines horribles avec des taches d'eau. Et la réceptionniste flippante qui voulait me filer ces capotes qui ressemblent à des raisins, et qui me racontait l'histoire de son mec avec des boules qui sentent la tarte.
Leah :Miam !
‹ Et Su-Chin qui était là, genre:«Oh salut ! Les bébés ont des ongles.» Des ongles!
‹ C'est flippant. Tu penses que le bébé peut gratter ton vagin en sortant et… ?
‹ Je vais rester enceinte, Leah.


Le père de Juno : Je pensais que tu étais le genre de fille qui savait dire quand.
Juno : Je sais pas vraiment quel genre de fille je suis.


Le père de Juno : Et je vais donner un coup de poing dans les couilles de ce Bleeker la prochaine fois que je le vois!
La belle-mère de Juno : Mais non, Mac. Tu sais bien que ce n'était pas son idée.


Juno : Non, je ne veux pas vendre le truc, je veux juste… Je veux… Je veux que le bébé soit avec des personnes qui vont l'aimer et être de bons parents, d'accord ? … Je suis au lycée. Je suis juste mal équipée.
Vanessa : Tu fais quelque chose de magnifique et de généreux pour nous.


Leah (qui accompagne Juno à l'échographie): Visez la tête énorme ! Mec, ce truc est flippant !
Juno: Excusez-moi, mais je suis un réceptacle sacré. Tout ce qu'il y a dans ton ventre, c'est des tacos ! … C'est incroyable que certaines pleurent en voyant ça.
La belle-mère de Juno: Quoi? Je n'ai pas un c¦ur de pierre. [On voit qu'elle a les yeux mouillés, mais Juno dont le visage est trouné vers l'écran ne l'a pas vue.]


‹ Juno : Je suis allée à St-Cloud, montrer à Mark et Vanessa l'échographie. Au final, j'y suis restée une ou deux heures.
‹ Brenda [la belle-mère de Juno] : Une ou deux heures ? Mais pourquoi est-ce que tu y es allée ?
‹ Ils voulaient savoir l'état d'avancement. Je leur avais dit que je les garderais au courant.
‹ Tu aurais pu l'envoyer par la poste. Pourquoi est-ce que tu irais jusque-là?
‹ Je sais pas, comme ça. Et pendant que Mark et moi attendions Vanessa, on a regardé The Wizard Of Gore. Et il m'a gravé quelques CD de sa musique bizarre. Il est plutôt cool.
‹ Juno, tu ne peux pas passer comme ça chez eux.
‹ Non, c'était pas grave. Il était tout à fait d'accord.
‹ Tu ne comprends pas. Mark est un homme marié, il y a des limites à ne pas dépasser.
‹ Oh, allez.
‹ Ecoute, …
‹ Bren-duhhh. Fais comme si c'était toi qui allais devoir devenir énorme et sortir un bébé de ton vagin pour quelqu'un d'autre. Qu'est-ce que ça fait qu'il soit marié ? Je peux avoir des copains mariés.
‹ Ça ne marche pas comme ça. Tu ne connais rien du tout au mariage.
‹ Tu ne connais rien du tout de moi!


Juno : Je vais commencer à ressembler à une grosse baleine bientôt. Tu me trouveras toujours mignonne quand je serai énorme ?
Bleek : Je trouve toujours que tu es mignonne. Je te trouve belle.
‹ Eh bien, Bleek !
‹ C'est vrai… Hey, Junebug, quand tout sera fini, on pourra reformer le groupe.
‹ Ouais, ouais, ce serait trop bien. Une fois que Tino aura une nouvelle batterie, on est prêt à rocker.
‹ On pourrait toujours se remettre ensemble aussi… Pourquoi pas?
‹ On était ensemble ?
‹ Ouais, une fois. Cette fois-là… [silence]
‹ Et Katrina De Voort ? Tu pourrais trop sortir avec Katrina De Voort.
‹ J'aime pas Katrina. Elle sent la soupe.


Juno: Tu vas vraiment et honnêtement aller au bal de promo avec Katrina De Voort ?
Bleek: Heu, salut ?
‹ Leah vient juste de dire que t'allais y aller avec elle.
‹ Ouais, je lui ai bien demandé de venir avec moi. Moi et quelques amis de l'équipe, on va aller à Benihana, puis au bal, puis à la cabane des parents de Vijay. On aura une grosse limousine.
‹ Ta maman doit bien kiffer que tu ne m'emmènes pas !
‹ T'es énervée. Pourquoi tu es énervée ?
‹ Je suis pas énervée. Je suis de très bonne humeur. Malgré que je sois dans une grosse combinaison que je ne peux pas enlever, malgré qu'à peu près tout le monde se foute de ma gueule derrière mon dos, bien que ta petite amie m'ait fait un clin d'¦il en classe d'art hier. ‹ Katrina est pas ma petite amie ! Et je pense pas qu'elle t'ait fait un clin d'¦il.
‹ C'est juste son visage… Contente-toi d'emmener ta meuf qui pue la soupe au bal, j'ai tellement de choses plus cools à faire ce soir-là. Je vais peut-être me laver les pieds ou aller à l'église de Bren. Ou me faire renverser par un camion plein de jus de poubelle chaud. Tout ça serait carrément plus cool que d'aller au bal de promo avec toi !
‹ … Tu es vraiment immature. Tu ne devrais même pas m'en vouloir. Toi, tu m'as brisé le c¦ur. C'est moi qui devrais être énervé. Je devrais être furax. Je ne devrais même plus avoir envie de te parler.
‹ Pourquoi ? Parce que je m'ennuyais, que j'ai fait l'amour avec toi et qu'après j'avais pas envie de me marier avec toi ?
‹ Comme si j'allais me marier avec toi ! Tu serais la femme la plus méchante du monde! Et je sais que tu ne t'ennuyais pas ce jour-là. Parce que y' avait plein de trucs à la télé. Y'avait le Projet Blair Witch sur Starz, et t'étais genre, « Je l'ai pas vu depuis qu'il est sorti au ciné, mais on devrait baiser à la place ». Et bla bla bla…
‹ Vas-y, prends Katrina la naze avec toi au bal de promo, je suis sûre que vous allez passer un super moment !
‹ J'ai toujours ta culotte.
‹ J'ai toujours ta virginité !
‹ Tu vas te taire !
‹ Quoi ? T'as honte qu'on ait fait l'amour ?
‹ Non.
‹ Parce qu'au moins toi, tu n'as pas à en porter la preuve sous ton sweat-shirt. Je suis une planète !
‹ Attends, laisse-moi porter ton sac.
‹ Cinq kilos de plus, ça change quoi ? Salut.


Juno entre ironie et incertitude

En ce qui concerne Juno, deux confusions doivent immédiatement être levées.

Il faut d'abord remarquer que la « solution » trouvée par Juno - consistant à faire adopter son futur bébé par un couple ayant publié une petite annonce dans un journal - est évidemment possible dans certains États américains mais ne le serait pas dans la plupart des pays européens où l'adoption n'est pas considérée comme une affaire privée et est plus ou moins strictement contrôlée par les autorités publiques (ou par des organismes agréés par elles). Sur ce point, il convient donc de lever les incertitudes que peuvent manifester les spectateurs.

Par ailleurs, certains spectateurs interprètent, sans doute de manière unilatérale, le renoncement de Juno à pratiquer une IVG comme une prise de position politique, philosophique ou religieuse contre l'avortement. Cette interprétation est cependant démentie par plusieurs éléments du film, notamment le fait que l'opposante à l'IVG présentée dans le film est un personnage caricatural et ridicule. En outre, les auteurs du film, le réalisateur Jason Reitman et la scénariste Diablo Cody, se sont explicitement déclarés pour le droit des femmes à l'avortement. Ainsi, la décision de Juno doit vraisemblablement être comprise comme un choix subjectif, purement individuel, sans connotation idéologique (même si le contexte sur cette question conflictuelle aux États-Unis peut expliquer une certaine prudence dans le propos du film).

Mais quelles peuvent être alors les motivations de ce choix inattendu ? On peut se souvenir de cette remarque de Juno évoquant (à la suite de Su-Chin, l'opposante à l'avortement) l'image déplaisante des ongles que posséderait déjà le f¦tus, mais cette affirmation, à laquelle elle ne semble d'ailleurs pas accorder beaucoup de crédit, est sans doute moins la cause de son revirement qu'un symptôme ou un déclencheur d'une décision prise par ailleurs. En effet, la première séquence du film nous a montré l'étonnement sinon la stupéfaction de la jeune adolescente découvrant sa grossesse (et recommençant par trois fois le test toujours positif...) : l'on ne saura pas s'il s'agit d'un accident (préservatif déchiré) ou du résultat d'une imprévoyance, mais cet événement inattendu la place devant un choix et une prise de responsabilité à laquelle elle n'avait certainement jamais été confrontée.

Dans le milieu ouvert et tolérant qui est le sien, l'avortement est alors l'option qu'elle envisage immédiatement. Les raisons « rationnelles » d'un tel choix sont immédiatement compréhensibles étant donné son jeune âge et les difficultés qu'une grossesse entraînerait notamment en termes d'études. De façon plus fondamentale, l'on comprend aussi que la naissance d'un enfant implique une limitation importante des choix de vie : si la maternité a été longtemps vécue comme le destin naturel des femmes, ce n'est sans doute plus le cas pour beaucoup de jeunes filles aujourd'hui qui, comme Juno, supportent difficilement que leur avenir soit ainsi brutalement restreint par un tel « accident ».

Ce point mérite d'être discuté notamment avec les participants (masculins) qui ne perçoivent sans doute pas de façon aussi intense la contrainte matérielle mais surtout psychologique que représente la maternité surtout lorsqu'elle est inattendue. Bien entendu, toutes les jeunes femmes ne réagissent pas de la même manière, et certaines, même aussi jeunes que Juno, peuvent bien sûr faire (ou assumer) le choix d'une maternité. Mais, dans un cas comme dans l'autre, le sentiment de la liberté de choix - personnel et intime - est sans doute essentiel.

Et l'on peut d'ailleurs soupçonner que, dès la découverte de sa grossesse, la possibilité de garder cet enfant reste présente à l'esprit de Juno : le lendemain en effet, elle se rend chez Bleek et lui fait part - toujours de manière ironique - de sa décision d'avorter, mais, si cette décision était aussi ferme qu'elle le prétend, elle n'aurait pas vraiment de raison d'en discuter avec lui.

Cette scène, qui pourrait être facilement oubliée, est sans doute essentielle, car elle laisse deviner que, derrière une façade d'humour et d'assurance (elle se promène avec une pipe - éteinte - au bec), Juno cache une grande incertitude et une grande confusion. Et ce qu'elle demande implicitement à Bleek à ce moment-là, c'est un avis, une opinion décidée, qui l'aide précisément à faire son choix, dans un sens ou dans l'autre. Le jeune adolescent ne faisant qu'acquiescer aux propos de Juno, la solution « raisonnable » s'impose alors à elle jusqu'à ce que resurgisse de façon inattendue l'option refoulée, conserver malgré tout l'enfant. L'adoption devient alors la solution « miracle » à son dilemme.

Bleek un personnage falot ?

Le personnage de Bleek apparaît à certains spectateurs comme relativement terne et inconsistant : il ne semble pas réagir quand Juno lui annonce qu'elle est enceinte, elle lui dit même qu'elle est désolée d'avoir fait l'amour avec lui car ce n'est pas lui qui en avait eu l'idée (et il répond seulement : « c'était l'idée de qui ? »), et il n'a aucune part à la décision qu'elle prend de faire adopter son futur enfant. Par la suite, son rôle semble secondaire, et, s'il reste ami avec Juno, il semble n'avoir aucune réaction, ni positive ni négative, par rapport aux choix qu'elle pose, comme si cet enfant ne le concernait en rien ; il ne prend pas non plus sa défense quand sa mère déclare que ce n'est pas une fille fréquentable, et il semble même accepter la suggestion de Juno de sortir avec une autre fille de l'école (qu'il prétend d'ailleurs ne pas aimer parce qu'elle « sent la soupe »)...

Aime-t-il Juno ? Beaucoup en doutent et suggèrent même qu'il a seulement profité de l'occasion qui s'est présentée, pour avoir une première relation sexuelle avec elle. Pourtant, lorsqu'elle lui reproche de manière apparemment incohérente de ne pas l'emmener au bal de promotion, il lui répond que c'est lui qui aurait le droit d'être énervé et que c'est elle qui lui a « brisé le c¦ur ». Dans l'ambiance ironique de cette comédie, la réplique apparaît comme grandiloquente sinon ridicule, mais il n'aurait aucune raison de la prononcer à ce moment si elle n'était pas vraie. De la même manière que l'ironie constante de Juno lui permet de masquer ses doutes, la timidité de Bleek cache certainement l'amour qu'il éprouve à son égard mais que l'adolescente ne semble pas partager.

Si on « relit » l'ensemble de ses réactions au cours du film, on constate facilement que tous les indices vont effectivement dans ce sens. Ainsi, lorsque Juno annonce à Bleek qu'elle est enceinte, son absence de réaction décidée résulte certainement de sa crainte de déplaire à la jeune fille : il n'ose pas la contredire (alors qu'on a vu qu'elle s'attend sans doute à ce qu'il l'aide à prendre une décision), et il acquiesce en fait à tout ce qu'elle dit. Sa position par rapport à la grossesse est donc toute différente de celle de Juno : si la jeune fille se sent complètement engagée sinon dominée par cette grossesse et les contraintes qu'elle représente, lui est complètement soumis à ce qu'il perçoit comme étant la volonté de la jeune fille, et il est dominé par sa propre passion et la peur de lui déplaire. Et il subordonne son attitude par rapport à la grossesse à la volonté de Juno : annoncerait-elle son intention de garder l'enfant qu'il acquiescerait certainement à cette décision.

Lors de leurs rencontres suivantes, on constate alors qu'il essaie timidement de renouer avec elle, qu'il lui fait des compliments, qu'il suggère même qu'ils puissent « se remettre ensemble », mais c'est elle qui brise là ses minces tentatives, par ses remarques ironiques. On comprend ainsi que, dans cette relation amoureuse, le jeune homme est très généralement dominé, et que c'est Juno qui a le véritable pouvoir de décision, que ce soit pour initier un rapport sexuel [2] ou pour garder ou non cet enfant.

D'autres interprétations ?

N'est-ce pas là cependant forcer l'interprétation, et chaque spectateur n'a-t-il pas le droit de conserver en la matière toute liberté ? En outre, ne doit-on pas tenir compte du fait que les personnages en question sont des êtres de fiction sur lesquels aucune vérité ne peut être en définitive établie ? Il serait évidemment absurde d'imposer de façon dogmatique ces interprétations du comportement des différents personnages : elles résultent néanmoins d'une « lecture » attentive du film, et, lors des rencontres avec les spectateurs, elles rencontrent généralement, après discussion, une assez large adhésion.

Mais l'interprétation importe sans doute moins que ce qu'elle permet de révéler de manière plus générale : Juno et Bleek n'éprouvent peut-être pas les sentiments que l'on a évoqués, mais la difficulté à exprimer certains affects, l'émotion cachée derrière l'ironie, la crainte de perdre la face, la timidité provoquée par la passion amoureuse, la domination (morale ou mentale) subie par un partenaire dans un couple apparemment égalitaire, l'incompréhension réciproque qui peut en résulter, sont certainement des phénomènes beaucoup plus généraux, mais sur lesquels nous avons peu l'occasion de nous exprimer précisément parce que nous sommes pris dans la « dynamique » des relations quotidiennes.

Plus concrètement, la manière dont filles et garçons peuvent réagir face à un événement comme une grossesse inattendue est sans doute, comme on a essayé de le montrer, très différente et mérite sans doute une explicitation sinon une confrontation : un film comme Juno, avec ses personnages de fiction, offre ainsi aux spectateurs un miroir imaginaire qui peut être l'occasion d'un tel dialogue en vue d'une meilleure compréhension entre les uns et les autres. Il doit ainsi permettre de mieux comprendre comment les uns et les autres s'engagent ou se sentent engagés différemment dans un tel processus, mais aussi quelles sont leurs attentes les plus profondes et les plus intimes par rapport à la relation amoureuse.


1. Assigner les individus à un genre (sexué) comme à n'importe quelle autre identité construite socialement peut être réducteur et perçu comme une violence symbolique : tous les hommes n'ont pas envie de faire partie du groupe des « hommes »... On veillera donc à donner à cette proposition l'aspect d'un défi ludique et temporaire : êtes-vous capable de comprendre une personne de l'autre sexe ?

2. On peut longuement discuter sur les sentiments qu'éprouve Juno à l'égard de Bleek : ainsi on peut penser que c'est parce qu'elle n'est pas « réellement » amoureuse de lui qu'elle choisit de faire l'amour avec lui. Si lui était vierge lors de leur premier rapport (comme elle le dit explicitement plus tard), il est très vraisemblable qu'elle l'était également : elle a donc choisi Bleek pour une première expérience sexuelle précisément parce qu'elle ne se sentait pas profondément liée à lui et qu'elle pouvait ainsi avoir le sentiment de garder la maîtrise des choses. Le jeune homme et la jeune fille se sont ainsi « engagés » très différemment dans cette relation.


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