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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Les Bureaux de Dieu
de Claire Simon
France, 2008, 2h02


1. Le film

À la frontière entre fiction et documentaire, le film de Claire Simon fait partager aux spectateurs le quotidien d'un centre de planning familial [1] : des entretiens, qui ont réellement eu lieu et auxquels la réalisatrice a assisté, sont rejoués devant la caméra par des actrices. En effet, le film met en scène surtout des femmes et des jeunes filles, dans des rôles de conseillères ou de consultantes. Celles-ci s'adressent au centre de planning avec des questions, des peurs, des angoisses, toujours liées à leur désir de contrôler leur fertilité : demande d'un moyen de contraception, peur d'une grossesse non prévue, demande d'interruption volontaire de grossesse...


2. À quels spectateurs est destiné le film ?

Les Bureaux de Dieu peut être vu par un large public, à partir de quinze ans. Il met surtout des femmes en scène, mais il s'adresse évidemment autant aux garçons et aux hommes, qui peuvent ainsi entrer dans un débat dont ils sont, ou se sentent, parfois exclus.

Pour un public d'adolescentes et d'adolescents, qui pourraient être déroutés voire ennuyés par cette fiction qui ne correspond pas au schéma classique du récit - il ne s'agit pas d'une histoire avec un début, un milieu et une fin, mais bien d'une série d'entretiens mis en scène -, le film devrait être sommairement présenté. Voici quelques arguments que l'on peut faire valoir pour susciter l'intérêt vis-à-vis du film.

On présente parfois - à tort - Les Bureaux de Dieu comme un film sur les centres de planning familial. Il est vrai que tout le film se passe dans un tel centre et que les entretiens qui y ont lieu constituent la plus grande partie du film. Néanmoins, les entretiens mis en scène par Claire Simon ne sont pas strictement représentatifs du travail réalisé dans les centres de planning. La réalisatrice a limité son sujet aux questions posées par les femmes en relation avec leur désir de contrôler leur fertilité. En réalité, les centres de planning s'occupent de bien d'autres problèmes qui ne sont pas évoqués dans le film. Il est donc plus juste de dire que Les Bureaux de Dieu est un film sur le désir des femmes de contrôler leur fécondité, sur leur vie sexuelle et affective et sur les acquis du féminisme.

Le film met donc en scène une série d'entretiens qui ont eu lieu dans un centre de planning familial. Il s'agit d'un document assez exceptionnel puisque ces entretiens sont normalement confidentiels. Ainsi, les paroles de femmes sortent du petit salon et du secret pour nous être révélées. En même temps, l'intimité de personne n'est violée puisque ces entretiens sont «rejoués» par des actrices, qui interprètent un rôle. (Et les noms et prénoms des personnes ont évidemment été changés.)

En mettant en scène ces entretiens qui font intervenir des femmes et des jeunes filles d'âges, d'origines et de milieux différents, le film brosse un tableau de toutes sortes de difficultés que les femmes rencontrent, en alliant l'authenticité de la parole et l'universalité de la condition féminine.

3. Relations à la problématique santé

Le film évoque directement et évidemment la santé des femmes, puisque tout le film est centré sur leur vie sexuelle et affective, sur la contraception, sur l'avortement... toutes ces questions étant abordées sommairement sur le plan pratique et plus longuement d'un point de vue psychologique. Le film offre donc matière à débat, un débat très certainement utile dans le cadre de la prévention des grossesses non-désirées, entre autres.

4. Un tableau de la condition féminine

En mettant en scène les personnes qui consultent, de la plus jeune à la plus âgée, Les Bureaux de Dieu brosse un tableau de toutes sortes de difficultés qui se présentent dans la vie des femmes. Une jeune fille voudrait prendre la pillule «parce qu'avec son copain, c'est devenu sérieux»; une autre a besoin de la pillule du lendemain; une troisième panique à l'idée d'être enceinte; une jeune femme est découragée parce qu'elle est enceinte malgré une protection normalement fiable; une autre ne se croyait pas capable d'être enceinte; une autre encore a dépassé le délai légal pour l'IVG; une femme ne sait pas de qui elle est enceinte; une prostituée souhaite interrompre sa grossesse...

Chaque entretien auquel on assiste expose une situation et des réactions émotionnelles. Les conseillères écoutent, rassurent, informent, aident les femmes et les jeunes filles à y voir plus clair ou à prendre une décision.

Manque d'information

De tous ces entretiens émergent différents constats. L'un d'eux est le manque d'information. Alors que nous vivons dans une société où les moyens d'information sont extrêmement nombreux et disponibles, plusieurs personnes qui consultent témoignent de ce non-savoir : elles ne savent pas quand elles risquent d'être enceintes, comment se passe un examen gynécologique, qu'il y a différentes méthodes d'avortement, que l'on peut prendre la pillule sans que les parents soient au courant...

Ce manque d'information prend parfois la forme de croyances ou de fantasmes : «le stérilet fait gonfler le ventre», «je ne suis pas capable d'être enceinte», «l'avortement, c'est un carnage, un passage au Karcher». Le centre de planning apparaît ainsi comme un lieu d'informations fiables et valides, par opposition à d'autres source parfois douteuses (Internet, les copains et copines, etc.).

Un ilôt où se confier

Mais le centre de planning est aussi un lieu où l'on se confie. Le titre Les Bureaux de Dieu évoque évidemment un lieu «supérieur» (le générique de début défile d'ailleurs sur les images d'une cabine d'ascenseur qui monte…) où se décident la vie et la mort. Mais l'on pense aussi au confessionnal où l'on vient précisément se confier. Si le centre de planning est le contraire d'un endroit où l'on juge et où l'on culpabilise, certaines femmes y arrivent avec sinon des péchés à avouer au moins des « bêtises » à reconnaître...

L'on sent là tout le poids de la tradition religieuse, mais aussi simplement du qu'en dira-t-on («T'inquiète, personne ne nous connaît dans ce quartier» dit une jeune fille à son amie.). Le planning joue d'autant mieux ce rôle de lieu où l'on se confie que les femmes et les jeunes filles ne trouvent pas toujours à qui parler dans leur entourage. Les adolescentes n'établissent pas toujours un dialogue avec leur mère (et encore moins avec leur père) : «Si elle sait [que je prends la pillule], elle me tue !». Cette difficulté de parler de sexualité entre mère et fille peut tenir au malaise ou à la peur du parent, ou encore à la tradition qui rend la sexualité taboue. «On ne parle pas de ça» et quelquefois, «ça» est même interdit en dehors du mariage.

Mais il semble aussi que l'intimité se partage mal au sein de la famille comme en témoigne la mère d'une jeune fille qui désire avorter : la mère se demande comment elle a pu en arriver là : «Comment va-t-elle vivre avec ça ? Je lui ai pourtant demandé si elle avait fait des bêtises. On se parle à la maison…» Ainsi, sous l'apparence de l'ouverture au dialogue se cachent la culpabilisation, peut-être involontaire, et aussi la représentation de l'avortement comme une expérience extrêmement traumatisante, une représentation qui ne correspond pas à la réalité et à la diversité des situations. Il n'est pas toujours plus facile pour les femmes de parler de la contraception ou de la grossesse avec leur conjoint. Ainsi, si certaines femmes ont pris d'emblée la décision d'interrompre une grossesse, d'autres manifestent une hésitation et semblent manquer du soutien de leur conjoint, comme si les contraintes de la vie sexuelle du couple incombaient seulement à la femme.

Hommes-femmes, des inégalités persistantes

Ainsi se pose la question de la responsabilité : être responsable de la contraception, être responsable de donner la vie… ou pas. C'est à l'aune de la responsabilité que se mesure en effet l'inégalité entre hommes et femmes : si l'égalité hommes-femmes est établie dans la loi, elle est loin d'être acquise dans la réalité, comme en témoignent le cas du jeune homme qui vient au planning pour «vérifier que sa copine est vierge» ou celui, débattu en réunion des conseillères, des deux jeunes filles en fuite pour éviter un mariage forcé. Mais au-delà de ces cas très flagrants et choquants, l'on ressent à plusieurs reprises la «solitude» des femmes dans des situations qui concernent pourtant le couple.

Le tableau brossé par le film permet aussi de faire l'état des lieux des acquis du féminisme. Ceux-ci sont représentés directement par le travail réalisé au planning, où l'on informe, où l'on peut recevoir une prescription de contraception, où l'on est accompagné dans la démarche vers l'IVG, autant d'actions qui témoignent du droit des femmes à disposer d'elles-mêmes, mais il en est question également de manière allusive par toutes sortes de détails plus ou moins marquants. Ainsi, une conseillère lit Simone Veil pendant la pause, une autre joue aux fléchettes en prenant comme cible une affiche «oui - non», le rôle d'une conseillère est tenu par Marceline Loridan, qui est une survivante des camps de concentration mais aussi une signataire du manifeste des 343 salopes [2] .

Certes, les quelques femmes que l'on voit s'adresser au planning dans le film ne sont peut-être pas représentatives de la population féminine française, mais si les conseillères (jouées par des actrices célèbres, comme Nathalie Baye, Rachida Brakni, Béatrice Dalle...) apparaissent toutes comme des femmes sûres d'elles-mêmes, libres et indépendantes, la détresse, les angoisses, les contraintes vécues par certaines consultantes, témoignent du décalage entre les acquis inscrits dans la loi et la réalité vécue.

Suggestion d'animation

Après la vision d'un film en groupe, il est naturel d'échanger les avis et les impressions. Commençons très simplement cette animation par un échange informel qui donnera l'occasion aux participants d'exprimer leur appréciation du film. On pourra également leur demander si le film leur a appris quelque chose, s'ils ont été choqués par l'un ou l'autre élément du film, si le film suscite des questions particulières.

Invitons ensuite les participants à réagir à quelques questions que le film pose implicitement. Pour alimenter le débat, on a développé ces questions sous la forme, parfois un peu provocatrice, d'allégations et des réactions qu'elles pourraient susciter.

  • Les jeunes (et même les moins jeunes) sont mal informés en ce qui concerne la sexualité.
    • C'est paradoxal : le sujet n'est plus tabou, les moyens de communication et d'information n'ont jamais été aussi accessibles.
    • Il y a un gouffre entre l'information objective ou scientifique et la réalité vécue des personnes. (Tout le monde sait que le tabac est mauvais pour la santé. Est-ce que ça empêche les fumeurs de fumer ?)
    • Pour «passer», l'information doit être personnalisée, et surtout pas culpabilisante. Or, parmi tous les messages diffusés par beaucoup de média, il y a beaucoup de «il faut» et de «il ne faut pas».
    • Bien souvent, l'information «scientifique» n'est pas vraie à 100%, il y a toujours des exceptions. C'est humain de penser «ça ne m'arrivera pas à moi».
  • En ce qui concerne la sexualité, le dialogue parents-enfant est souvent difficile.
    • - C'est normal : pour les parents, les enfants seront toujours des « enfants ».
    • - C'est peut-être mieux ainsi : la sexualité des adolescents concerne les adolescents et celle des adultes concerne les adultes.
    • - Peut-être que certains parents préfèrent ne pas savoir ce que fait leur enfant.
    • - C'est sans doute est très difficile : il faut à la fois informer, rassurer, ne pas culpabiliser, respecter l'intimité… C'est beaucoup pour un seul homme… ou une seule femme !
  • La contraception, c'est une affaire de femmes.
    • Ce sont les femmes qui ont un utérus, ce sont elles qui portent les enfants, c'est donc à elles de décider comment contrôler leur fécondité.
    • Pour faire un enfant, il faut être deux. Il est donc normal que la contraception soit envisagée à deux.
    • C'est beaucoup plus pratique pour une femme de gérer la contraception, parce que la pillule, le stérilet ou d'autres moyens de contraception féminins sont à la fois plus fiables et moins contraignants que les moyens de contraception masculins.
  • Face à une grossesse non prévue, les décisions doivent se prendre à deux.
    • - Si c'est la femme qui est responsable de la contraception, elle doit aussi assumer les conséquences d'une défaillance de sa contraception.
    • - C'est la femme qui décide seule, parce que c'est elle ensuite qui devra « tout porter ».
    • - Le risque de grossesse est pris à deux, il doit être assumé à deux aussi, comme il est préférable d'être deux pour élever un enfant.
    • - Ca dépend : quand on est en couple, on partage le plaisir et les responsabilités. Quand on n'est pas ou plus en couple, il est normal que seule la femme décide.

Débattre autour de ces propositions permettra aux participants d'échanger les points de vue et de verbaliser leurs représentations. Les représentations jouent en effet un rôle important dans les réactions des consultantes aux problèmes auxquels elles font face («Vous avez de ces images dans la tête !» dit une conseillère à une jeune femme qui consulte).

Enfin, tout comme les entretiens qui se tiennent au planning contribuent à clarifier les situations et sans doute à aider les consultantes à prendre une décision, permettre aux participants de s'exprimer sur ces questions et instaurer un dialogue filles-garçons ou femmes-hommes joue sans aucun doute un rôle dans la prévention des grossesses non-désirées.


1. Le Mouvement français pour le Planning familial (MFPF), organisation non gouvernementale, rassemble vingt fédérations régionales regroupant soixante-dix associations départementales au sein desquelles officient mille deux cents animatrices et animateurs. Ces antennes départementales sont actives dans cent cinquante établissements d'information et animent trente et un centres d'orthogénie (centres de planification). À partir des permanences, accueils, centre d'orthogénie, animations, stages, le MFPF est en contact avec environ trois cent cinquante mille personnes par an. En ce qui concerne l'information sexuelle des jeunes, le MFPF gère une trentaine de centres médicaux où exercent des médecins et des non-médecins. Les jeunes, en particulier, y trouvent, outre des consultations médicales gratuites sur la contraception, des réunions de groupe, le mercredi, où les adolescents sont invités à exprimer leur opinion, à prendre connaissance de toute information erronée et à la rectifier.

2. Le manifeste des 343 salopes est un texte publié en 1971 et signé par 343 femmes qui y reconnaissaient avoir subi un avortement. En signant ce texte, ces femmes s'exposaient à des poursuites judiciaires, puisque l'avortement était illégal, et revendiquaient le droit des femmes à disposer de leur propre corps. Il a contribué à l'adoption de la loi Veil dépénalisant l'interruption volontaire de grossesse, en 1975. Ce texte a eu d'autant plus de retentissement qu'il était signé notamment par des femmes célèbres (Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Catherine Deneuve, Bernadette Lafont, Françoise Sagan, Delphine Seyrig...).


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