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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Les Témoins
d'André Téchiné
France, 2007, 1 h 52
Avec Michel Blanc, Emmanuelle Béart, Sami Bouajila, Julie Depardieu, Johan Libéreau


1. Le film

Comme beaucoup de films d'André Téchiné, Les Témoins se présente comme un drame à plusieurs voix et à plusieurs personnages : dans le Paris des années 80, un jeune provincial homosexuel, Manu, croise un médecin quinquagénaire qui ne parvient cependant pas à le séduire, puis un jeune couple qui vient d'avoir son premier enfant. Les personnages se rapprochent, s'éloignent, se retrouvent au gré de leurs passions et du hasard des rencontres.

Mais une maladie qui ne porte pas encore de nom, le SIDA, va rompre brutalement le cours des choses : «les beaux jours», ainsi que Téchiné a nommé la première partie de son film, vont alors céder la place à «la guerre» que tous vont devoir mener d'une manière ou d'une autre contre la maladie.

2. À quels spectateurs est destiné le film?

Le film de Téchiné peut s'adresser à un public d'adolescents et d'adolescentes à partir de quinze ou seize ans environ. Certains d'entre eux risquent cependant d'être heurtés par l'évocation franche de la sexualité et notamment de l'homosexualité.

Si un tel rejet (en particulier s'il traduit une attitude homophobe) ne doit pas faire renoncer à la vision du film, l'animateur devra en tenir compte en évoquant cette question avant même la projection : les premières réactions devraient permettre à l'animateur de mieux connaître les participants et d'adapter éventuellement les activités proposées après la vision du film.

3. Relation à la problématique santé

Les intervenants en éducation à la santé auront sans doute remarqué la sortie des Témoins de Téchiné dont le SIDA constitue le thème le plus apparent. Le film ne se réduit cependant pas à cette thématique (ni encore moins à un message de prévention, même s'il n'oublie nullement le prix payé par d'aucuns à cette maladie), et son propos est sans doute plus vaste et plus complexe.

On remarquera d'abord la dimension historique ou mémorielle du film qui débute en 1984 au moment où la maladie commence à prendre la forme d'une pandémie meurtrière et où les premières connaissances scientifiques émergent à peine et se répandent rapidement dans le public[1]. En cela, le film souligne - même si nous le «savons» bien - que le SIDA a (déjà) une histoire et que l'image notamment de la maladie s'est transformée depuis son apparition : Téchiné n'hésite pas ainsi à montrer les stigmates du SIDA, notamment des lésions cutanées, qui ont aujourd'hui pratiquement disparu des grands médias alors que beaucoup se souviennent sans doute de certaines «images-chocs» publiées à la fin des années 80 et dans le courant des années 90[2].

Cette dimension mémorielle est immédiatement révélée par la voix-off de la narratrice, Sarah, qui, comme écrivain, va raconter rétrospectivement les événements vécus par les personnages à travers ce qui est, d'une manière ou d'une autre, une quête de sens : l'épreuve du deuil est au c¦ur de cette interrogation sur l'ébranlement que le SIDA a constitué pour les différents personnages, morts ou survivants. Loin de se réduire à un problème de prévention (qui est bien entendu essentielle), la maladie à imposé à tous une redéfinition de la sexualité, de l'amour et de la vie en général.

Au cours de plusieurs affrontements, l'on voit ainsi comment deux des personnages, Adrien et Medhi réagissent différemment à la maladie qui frappe le jeune Manu : bien que Téchiné maintienne toujours une certaine ambiguïté sur les motivations de ses personnages, le premier, Adrien, profite d'une certaine manière de cette maladie pour se réapproprier ce jeune homme qui s'est toujours refusé à lui ; le second, Medhi, quant à lui, est sans doute confronté à des émotions beaucoup plus contradictoires, la peur (d'être contaminé), l'attachement, le remords ou la mauvaise conscience (en particulier d'échapper au destin tragique de son amant). Les propos échangés entre ces deux personnages - «C'est la mort qui te fait bander !»…dira Medhi, «Baiser ?! vous n'avez fait que ça» accusera Adrien - montrent bien que la maladie joue comme un révélateur des conceptions les plus intimes et les plus profondes qu'ils se font de l'amour, de l'érotisme mais aussi d'eux-mêmes.

La tripartition du film - dont les sous-titres sont «les beaux jours / la guerre / le retour de l'été» - contribue également à cette distanciation à la fois historique, affective et intellectuelle par rapport à des événements vécus de façon extrêmement dramatique. Le procédé a d'ailleurs choqué certains spectateurs tant, à la fin du film, les personnages semblent renouer insouciamment avec leur vie ancienne, «d'avant le SIDA». L'insouciance n'est sans doute qu'apparente, et l'écriture mémorielle de Sarah pose, aussi bien aux personnages qu'aux spectateurs, la question de «comment vivre à présent avec le SIDA ?»

4. Suggestion d'animation

Comme tout film, les Témoins d'André Téchiné a suscité et suscitera des réactions contradictoires motivées par raisons très diverses : si l'on peut craindre, comme on l'a dit, certains rejets de nature homophobe, d'autres spectateurs seront plus ou moins sensibles aux différents personnages, à l'histoire, à la narration très particulière du cinéaste, mais parfois aussi à des détails qui paraissent à première vue très secondaires. De telles réactions, positives ou négatives, ne dépendent pas nécessairement des thèmes les plus apparents du film et peuvent être liées à des éléments inattendus, notamment pour l'animateur qui souhaite utiliser ce genre de films pour une discussion en groupe dans une perspective d'éducation à la santé.

Plutôt que de considérer de telles réactions comme non pertinentes par rapport au contexte de l'animation, il est possible, avec un peu d'expérience, d'utiliser certaines de ces réactions pour dépasser le niveau des simples opinions pour aborder des problématiques qui touchent de façon plus personnelle sinon plus intime les spectateurs notamment adolescents. Une telle démarche devrait permettre à l'animateur de mieux connaître les participants du groupe et surtout de déterminer les thématiques du film qui sont réellement pertinentes à leurs yeux.

On peut ainsi suggérer aux participants de décrire sur un morceau de papier, de façon anonyme et individuelle, d'une part un élément du film auquel ils ont été particulièrement sensibles et d'autre part un élément qui leur a plus particulièrement déplu (sans donc leur demander de se focaliser sur une thématique de santé). Ces réactions seront ensuite recueillies par l'animateur et soumises à la discussion avec l'ensemble des participants. On donnera ici deux exemples de points qui pourraient faire ainsi l'objet d'un échange avec le groupe.

Parmi les réactions spontanées des spectateurs (relevées lors de discussions informelles), il y en a notamment une qui peut paraître porter sur un élément très secondaire, sinon même peu pertinent, mais qui permet - on espère du moins le montrer - de dérouler une «trame» de réflexion à travers tout le film : il s'agit des effets des interventions esthétiques supposées (qu'il s'agisse de chirurgie ou d'injections) sur l'actrice principale, Emmanuelle Béart.

On pourrait être tenté d'éviter cette question qui concerne d'abord sa vie privée, mais de nombreux spectateurs et spectatrices signalent que cet élément a pesé sur leur perception même du film (pouvant entraîner des jugements négatifs sur la crédibilité même du personnage qu'elle incarne). Si chacun peut avoir un avis à ce propos, on remarquera que la question de l'image corporelle - qui est visiblement plus importante au cinéma qu'en littérature par exemple - est loin d'être anodine dans le film de Téchiné : on a déjà évoqué les stigmates corporels laissés par le SIDA et que le cinéaste n'hésite pas à montrer ou à nous rappeler, mais on se souviendra également de la remarque d'Adrien (Michel Blanc) qui, devant le refus de Manu, parle de l'âge comme de la «vraie ségrégation» dans notre société.

L'image corporelle est au c¦ur de nos relations - et de nos malaises - jouant un rôle important sinon décisif aussi bien dans le recours à des interventions esthétiques que dans notre perception du vieillissement. Et ce n'est pas un hasard si les scénaristes des Témoins ont alors «choisi» de faire mourir le personnage le plus jeune, Manu, un adolescent dont la beauté irradie tout le début du film : l'épidémie du SIDA a touché avec cruauté toutes les générations, mêmes les plus jeunes, suscitant ainsi une angoisse que «la libération sexuelle» de la décennie précédente croyait précisément avoir abolie.

André Téchiné ne tient aucun discours moral ni explicatif, mais il dessine bien la (nouvelle) «configuration» où s'inscrit aujourd'hui la sexualité (au sens large), prise aujourd'hui entre des tensions contradictoires, entre plaisir et contrainte (de se protéger), liberté et fidélité[3], valorisation de la jeunesse sous toutes ses formes et crainte du vieillissement inéluctable (qui explique le recours de plus en plus fréquent à la chirurgie esthétique), et, de façon générale, entre peur(s) et insouciance.

Les opinions l'intérieur d'un groupe vont effectivement osciller entre ces différents pôles, mais il s'agira sans doute moins de donner raison à l'un ou à l'autre que de faire prendre conscience de cette configuration contradictoire où nous nous trouvons aujourd'hui.

On relèvera encore à ce propos un aspect du film qui marque de nombreux spectateurs à savoir les images de vacances aux couleurs extrêmement saturées qui se trouvent dans la première et la dernière parties du film : la robe jaune de Sarah, l'émeraude de la Méditerranée sous un soleil éclatant paraissent presque irréelles et contrastent avec l'atmosphère brumeuses sinon pluvieuse de la partie centrale du film, celle que Téchiné à nommée «la guerre». Le retour à cette ambiance ensoleillée dans l'épilogue a même choqué certains spectateurs qui ont eu l'impression qu'elle effaçait artificiellement le drame que venaient de vivre les personnages.

Sans doute, cette légèreté retrouvée ne doit pas être mise au compte du cinéaste, mais bien des personnages et principalement d'Adrien, le médecin qui s'est lancé à corps perdu dans la lutte scientifique contre la maladie mais qui entame à ce moment une nouvelle histoire d'amour. La reprise, presque artificielle, des mêmes décors, des mêmes situations, vise certainement à souligner aussi bien l'absence de Manu que le «mensonge» de cette insouciance apparente.

Il n'empêche que la réaction des personnages - sur lesquels le cinéaste ne pose pas de jugement - témoigne encore une fois de ces tensions qui nous traversent tous peu ou prou face à une épreuve comme celle du SIDA, de la maladie ou de la mort. Entre compassion et indifférence, entre mémoire et oubli, entre deuil et légèreté, il est rare que nous nous en tenions à une position unique et constante. «Le retour de l'été» que met en scène Téchiné illustre ainsi un balancement qui ne se confond cependant pas avec l'indifférence : la photographie aux couleurs extrêmement saturées peut être vue comme un indice de «l'irréalité» dans laquelle baignent alors les personnages (que cette irréalité soit celle du bonheur apparemment retrouvé ou bien de la mémoire dont Sarah est devenue la dépositaire).

Les différents éléments relevés par les spectateurs permettent , comme on le voit, un parcours à travers tout le film sans se focaliser a priori sur une thématique particulière : une telle approche devrait favoriser une expression plus personnelle et permettre à l'animateur de mieux percevoir les «points sensibles» que touche réellement le film de Téchiné chez les participants.


1. Pour rappel, les premiers cas de Sida sont décrits aux Etats-Unis en 1981. En juillet de la même année, un article du New York Times donne une première information - avec toutes les incertitudes de l'époque - au grand public sur le cas de «41 homosexuels touchés par une forme rare de cancer». En 1982, les médecins constatent l'apparition des premiers cas en Europe ; en quelques mois, l'apparition de nouveaux malades n'appartenant pas à la communauté homosexuelle et notamment la mort en décembre d'un enfant transfusé révèlent la nature infectieuse de la maladie appelée désormais Sida (ou AIDS en anglais); L'année suivante, est créée la première association de lutte contre le sida en France, «Vaincre le Sida», et le virus (qui ne recevra le nom de HIV qu'en 1986) est isolé par une équipe de l'Institut Pasteur sous la direction du professeur Montagnier. Les premiers tests de dépistage (ELISA) seront mis au point en 1985. Le film de Téchiné se déroule pendant les années 1984-85, même si plusieurs spectateurs ont relevé des anachronismes , en particulier l'apparition trop précoce des tests : ces erreurs cependant sont peut-être volontaires et assumées parle cinéaste et ses scénaristes.

2. La publicité de Bénetton montrant un malade du Sida mourant entouré de sa famille date de 1992. Si l'on excepte les reportages sur l'Afrique, de telles images ont pratiquement disparu, semble-t-il, des médias. Ce n'est pas, bien sûr, notre propos ici de juger la valeur de telles images.

3. Sarah et Medhi forment un couple « libre » selon une conception assez répandue dans les années 70 mais qui paraît aujourd'hui très marginale (du moins dans l'espace public).


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