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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Le Fils
un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique-France, 2002, 1 h 43.
Scénario et réalisation : Luc et Jean-Pierre Dardenne
Avec Olivier Gourmet, Morgan Marinne, Isabella Soupart


1. Le film

Olivier enseigne la menuiserie dans un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Un jour, on lui propose d'accueillir dans sa classe un nouvel élève, mais il refuse sous prétexte que sa classe est complète. Pourtant, il va s'intéresser à ce jeune homme qu'il ira même jusqu'à espionner dans sa vie privée. Un drame ancien lie en fait ces deux êtres que le film va se faire côtoyer silencieusement.

Le cinéma des frères Dardenne met en jeu des relations humaines très fortes mais refuse volontairement toute introspection psychologique, privilégiant des rapports bruts, physiques, sensoriels : le travail manuel en particulier devient un moyen d'expression tout en canalisant les énergies refoulées. Un tel cinéma suppose une intense participation du spectateur capable de suppléer aux silences et au mutisme, volontaire ou involontaire, des personnages.

2. À quels spectateurs est destiné le film?

Le film peut être vu par de jeunes spectateurs à partir de quatorze ans environ, pour autant qu'ils soient réceptifs à un cinéma qui s'éloigne volontiers des façons de faire habituelles en la matière. Si la mise en scène du Fils est incontestablement originale, elle peut décontenancer des spectateurs peu habitués à un tel effort d'empathie.

3. Relation à la problématique santé

Le film des frères Dardenne confronte le spectateur à une situation de deuil particulièrement pénible puisque le personnage principal se retrouve face à l'assassin de son propre fils. Mais, plutôt que de s'appuyer sur les émotions spontanées du spectateur, il met en scène un personnage silencieux dont les motivations restent obscures et incompréhensibles à ses proches. L'intérêt du film est donc d'amener le spectateur — s'il accepte de faire ce chemin — à dépasser ses réactions spontanées et à suivre un personnage qui s'éloigne des normes habituelles de comportement.


4. Suggestion d'animation

Les résistances que peut susciter un film comme celui des frères Dardenne auprès d'un jeune public sont sans doute multiples et tiennent notamment à l'originalité de sa mise en scène qui refuse par exemple d'expliciter les motivations du personnage principal. Mais il est vraisemblable que beaucoup de jeunes spectateurs ne comprendront pas — ou refuseront de comprendre — que le personnage ne cherche pas à se venger de celui qui assassiné son fils. Le Fils traduit, me semble-t-il de façon très nette, une prise de position politique (au sens fort) ou éthique de refus face à certaines normes de comportement véhiculées notamment par le cinéma américain (mais aussi la plupart des médias) et qui sont largement intériorisées par les jeunes spectateurs sinon par la plupart de nos contemporains : alors que tout nous incite à croire que la violence justifie la violence et que la vengeance est la réponse naturelle et légitime aux torts subis, Olivier apparaît comme une personnage tout en retenue, en particulier dans ce geste symbolique qui consiste à resserrer à de multiples reprises sa large ceinture, un personnage qui refuse de s'abandonner à ses pulsions de haine, de rage ou de ressentiment qu'il éprouve peut-être et que certains de ses gestes traduisent parfois (notamment lorsqu'il interroge maladroitement Francis sur les raisons qui ont justifié son enfermement). L'animation proposée vise ainsi à amener les jeunes spectateurs (ou au moins certains d'entre eux) à dépasser les réactions d'incompréhension sinon de rejet que peut susciter l'attitude d'Olivier.


Un passé enfoui

Cette animation, qui interviendrait dans les jours suivant la projection, pourra comprendre deux étapes principales. Lors de la première étape, l'on demandera aux jeunes spectateurs d'imaginer les événements qui ont précédé le début du film : si le film énonce clairement que le jeune Francis est le meurtrier du fils d'Olivier, les autres relations entre les différents personnages sont à peine esquissées, et le spectateur ne peut s'appuyer que sur des indices ténus pour deviner l'histoire cachée qui se joue entre eux. Parmi ces indices, l'on peut citer et rappeler aux participants les événements suivants :

  • Olivier connaît Francis Thirion de nom mais ne semble pas connaître son visage ; Francis, quant à lui, n'a jamais vu Olivier (ou en tout cas ne le reconnaît absolument pas) ;
  • L'ex-femme d'Olivier lui annonce qu'elle est enceinte (d'un autre homme) et qu'elle va se remarier ;
  • Olivier travaille dans un centre qui s'occupe de la formation de jeunes délinquants (et peut-être d'autres jeunes) ; il leur apprend la menuiserie ;
  • Olivier ment à son ex-femme en ne lui disant pas qu'il a pris Francis dans son atelier ;
  • Son ex-femme conseille à Olivier de retourner travailler chez son frère plutôt que dans le centre ;
  • Lorsque son ex-femme découvre qu'il s'occupe de Francis, elle lui demande : « Pour qui tu te prends ? Personne ne ferait ça ! »
  • Dans l'auto, Olivier demande à Francis : « Qu'est-ce que t'as fait pour te retrouver enfermé à onze ans ?»
  • Francis répond à Olivier qu'il regrette évidemment ce qu'il a fait : « Cinq ans enfermé ! »
  • Lorsque Francis s'étonne qu'Olivier ait la clé de l'atelier du marchand de bois, il répond : « C'est chez mon frère ».

Il n'est pas sûr que les participants parviennent à reconstruire une histoire cohérente à partir de ces différents éléments, et il se peut qu'ils préfèrent n'y voir que des événements isolés sans véritable lien. C'est pourquoi l'on pourra, après un temps de discussion, les confronter à l'interprétation suivante, forcément hypothétique, sans doute unilatérale, mais qui propose un portrait particulièrement significatif du personnage :

« Différents indices laissent à penser qu'après la mort de son fils, Olivier n'a pas voulu assister au procès de Francis Thirion et qu'il n'a même pas voulu le rencontrer. On peut également supposer que c'est après ce drame qu'il s'est engagé au centre de réinsertion où il s'occupe de jeunes délinquants : auparavant, il travaillait avec son frère à la scierie. Cette volonté de s'occuper de jeunes délinquants a sans doute déconcerté sa femme et l'a peut-être même choquée comme une manifestation d'orgueil de quelqu'un qui prétendrait corriger le mal qui règne dans le monde (« Pour qui tu te prends ? » lui dit-elle). C'est peut-être là le début de la mésentente entre les deux époux qui ont réagi de manière différente au même drame : elle a préféré recommencer une nouvelle vie, faire un nouvel enfant, tandis que lui a voulu s'occuper, d'une façon ou l'autre, de celui ou de ceux qui lui ont fait du mal.
Ainsi, lorsqu'il en vient à accepter Francis Thirion dans sa classe, il s'agit sans doute moins d'un coup de tête que de la dernière étape de tout un cheminement mental qui l'a d'abord amené à refuser la vengeance (il n'assiste pas au procès), puis à s'occuper de ces jeunes délinquants dont il était sans doute extrêmement éloigné mais dont il a voulu se rapprocher, et enfin à prendre en charge le meurtrier de son fils qu'il va éduquer comme s'il s'agissait son propre fils. »

Ce texte ne constitue évidemment pas la « vérité » du film (il s'agit d'une interprétation unilatérale qui gomme l'ambiguïté du Fils), mais cette interprétation a précisément pour but d'accentuer l'altérité apparente du personnage et de susciter ainsi les réactions des participants : l'attitude d'Olivier leur paraît-elle compréhensible ou au contraire la ressentent-ils comme « étrange », « aberrante », « malsaine »... ?

Une réaction « naturelle »

« Personne ne ferait ça, affirme l'ex-femme d'Olivier.
— Je sais, répond-il
— Alors pourquoi tu le fais.
— Je ne sais pas. »

La deuxième partie de l'animation pourrait essayer de répondre à cette question. Pourquoi Olivier ne réagit-il pas comme « tout le monde » ? Quelles sont les raisons qui motivent son attitude mais qu'il n'est pas capable d'expliciter.

Pour y répondre, il faut d'abord s'interroger sur ce que serait la réaction « normale », ou du moins que nous considérerions comme telle, dans une situation comme celle d'Olivier : la réponse assez évidente est d'ailleurs donnée dans le film puisque Francis, lorsqu'il apprend qui est Olivier, s'enfuit aussitôt et refuse de répondre à ses injonctions. Il craint bien sûr que l'adulte l'ait entraîné en ce lieu désert pour se venger de lui. Ainsi, pour comprendre l'attitude d'Olivier, il faut d'abord comprendre nos propres réactions, comprendre pourquoi nous-mêmes, nous sommes portés en certaines circonstances à la « vengeance ». Invitons donc les participants, lors d'une discussion libre, à s'interroger sur les circonstances qui justifient à leurs yeux une telle attitude. Trois facteurs [1] semblent être nécessaires pour nous amener à réagir de cette façon.

Le plus évident est le dommage subi : la vengeance est une réponse à une souffrance violemment ressentie. Mais le dommage ne suffit pas, il faut qu'il soit perçu comme injuste, illégitime, comme le résultat d'un désordre moral insupportable : un accident, aussi douloureux soit-il, n'appelle de vengeance si nous jugeons que la cause en est « naturelle » (ou si nous en sommes les seuls responsables). Enfin, ce désordre moral doit avoir pour origine une volonté (humaine, divine ou même animale) perçue comme néfaste ou hostile : l'inégalité sociale ou économique entre les hommes a depuis longtemps été jugée comme injuste et inique, mais les révolutionnaires se présentent rarement comme des vengeurs dans la mesure où le désordre social s'identifie rarement à un individu ou à un groupe restreint d'individus [2].

Si l'on applique ce schéma (que l'on peut synthétiser sous forme de graphique au tableau) au personnage d'Olivier, l'on doit sans doute conclure que son hésitation à exercer la vengeance ne peut résulter que de la faiblesse du troisième facteur : si sa douleur est évidente, si la mort de son fils est évidemment injuste, il ne peut s'interroger que sur le coupable, sur la volonté mauvaise ou néfaste qui était censée l'animer lorsqu'il a commis son crime. Francis Thirion est-il vraiment un individu méchant et haïssable ? On peut alors supposer que c'est cette interrogation qui l'a poussé d'abord à se rapprocher d'autres jeunes délinquants (dont il va assurer l'apprentissage) puis à vouloir entrer en contact avec Francis Thirion (« Ne t'enfuis pas, lui dit-il, je veux seulement parler ») même si le film montre aussi que cette tentative de communication se fait de façon essentiellement non-verbale par des gestes, par l'apprentissage d'un métier manuel, par un travail fait en commun, même si enfin, il se termine avant même qu'il n'aient « véritablement » parlé. L'impression de mystère que peut éprouver le spectateur au début du film est donc le reflet de l'état d'esprit d'Olivier pour qui Francis est moins l'objet d'un ressentiment qu'une énigme.

On peut ne pas partager la réaction d'Olivier, on peut refuser de faire un tel chemin, mais il est possible d'apercevoir, au moins en partie, les raisons qui le poussent à agir comme il le fait et que lui-même déclare ne pas pouvoir expliciter. Et de comprendre que, si le sentiment de vengeance est « naturel », l'attitude d'Olivier, qui suspend tout jugement à l'encontre du meurtrier de son fils, est tout aussi légitime.

On prolongera cette réflexion sur le film des frères Dardenne en examinant notamment le rôle plus particulier qui joue l'apprentissage : celui-ci permet en effet aux deux personnages d'entrer en contact et d'une certaine manière de communiquer ; symboliquement, il institue surtout entre eux un rapport de filiation, Francis venant occuper la place même de l'enfant mort. Mais une telle réflexion n'aura de sens que si les participants (ou du moins certains d'entre eux) sont parvenus à prendre une certaine distance par rapport à leurs réactions spontanées grâce à ce travail d'explicitation, sans doute sommaire, d'une part des mécanismes psychologiques qui nous gouvernent.


[1] Le type d'analyse proposée s'applique à toutes les émotions dans la mesure où elles comportent une composante cognitive : il me paraît intéressant de mener ce genre de réflexions avec des adolescents qui ne disposent souvent que de modèles d'analyse psychologique frustes et limités.

[2] Si seulement la première et la seconde conditions sont réunies, il ne pourra pas y avoir de réaction de vengeance puisqu'il n'est pas possible de désigner une volonté mauvaise comme étant à l'origine de l'injustice ressentie : le sujet ressentira alors plutôt un sentiment d'injustice absurde comme lorsqu'un individu est touché par la maladie ou le handicap au milieu d'un groupe de pairs qui ne connaissent pas le même mauvais sort. Si la première et la troisième conditions sont seules réunies, il n'y a pas non plus de vengeance possible : c'est le cas notamment de la sanction qui est sans doute douloureuse mais qui sera acceptée pour autant qu'elle soit perçue comme légitime. C'est aussi le cas des situations de guerre où les combattants sont bien persuadés que leurs adversaires sont animés d'intentions hostiles à leur égard, sans que cette hostilité soit nécessairement perçue comme l'expression d'un désordre moral (même si tous les combattants ont tendance à diaboliser l'ennemi) : dès que la guerre s'achève, l'hostilité qui régnait jusque-là de façon violente disparaît rapidement.


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