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Une analyse réalisée par le centre culturel Les grignoux
et consacrée au film
Fucking Åmål
de Lukas Moodysson
Suède, 1999, 1 h 29


1. Résumé du film

Åmål est un bled perdu en Suède où la jeunesse s'ennuie à mourir persuadée que la vraie vie est ailleurs (à la capitale) et qu'on ne l'atteindra que plus tard (à l'âge adulte). Alors il ne reste guère que les sorties qui se transforment souvent en beuveries mais qui sont surtout l'occasion d'entamer des relations amoureuses avec passion mais aussi avec difficulté. Ainsi, la blonde Elin est la star de l'école dont tous les garçons sont amoureux, mais elle a bien vite découvert que ceux-ci sont surtout jaloux, machos et passablement idiots. Agnes par contre n'a pas d'amie, souffre en silence d'une solitude dont elle ne parvient pas à rompre le cercle. Et puis elle n'ose avouer qu'à son journal intime qu'elle est amoureuse d'Elin.

2. Le public auquel le film est destiné

Cette comédie dramatique, filmée avec spontanéité, dépeint avec beaucoup de justesse l'âge de l'adolescence réputé « difficile » pour les parents mais peut-être avant tout pour les adolescents eux-mêmes. Le film plaira sans doute à un large public entre treize et dix-huit ans environ.

3. Rapport avec la problématique santé

Le film de Lukas Moodysson évoque les difficultés rencontrées par de nombreux adolescents et adolescentes comme la solitude, le sentiment d'exclusion ou l'impossibilité de communiquer avec des parents à la fois trop proches et trop lointains. Il aborde également la question de l'homosexualité à travers le personnage d'Agnes qui est incapable d'assumer ses premiers émois amoureux et s'isole dans un silence douloureux. Le film cependant ne s'enferme ni dans le constat sociologique ni dans l'explication psychologique et il montre l'interaction complexe des comportements et des situations où les relations ne sont jamais simples ni univoques : des gestes comme la prise exagérée d'alcool ou une tentative de suicide apparaissent sans doute comme pris dans l'ensemble d'une situation mais gardent une densité émotionnelle irréductible à des schèmes explicatifs qui restent à la charge du spectateur. C'est cette densité qui empêche de réduire le film à l'expression d'une simple opinion à propos de la « réalité » et qui peut ainsi donner lieu à des interprétations différentes ainsi que matière à débat entre les spectateurs.

4. Comment parler d'un film en milieu scolaire ?

Le cinéma est sans doute fréquemment utilisé par des enseignants ou des intervenants en milieu scolaire dans une perspective éducative (éducation à la santé mais également éducation à la citoyenneté). Le film cependant n'est souvent utilisé que comme un document ou un prétexte pour lancer un débat où s'échangent essentiellement des opinions générales qui ne concernent qu'indirectement les situations ou les personnages représentés. Notre réflexion nous a amenés à privilégier une autre approche centrée sur le film et sollicitant chez les participants à la fois une véritable réflexion filmique et des réactions personnelles, émotives aux différents éléments ainsi dégagés par l'analyse. Cette démarche — lorsqu'elle réussit — a à notre estime deux avantages : elle donne aux participants l'impression d'une véritable progression dans la discussion liée à une meilleure compréhension du film lui-même et elle permet de faire émerger des expressions contrastées qui ne sont pas réductibles à des conceptions idéologiques plus ou moins convenues. (Les réalités sont évidemment moins tranchées que dans cette présentation sommaire, et, en milieu scolaire, on constate rapidement que les élèves tiennent toujours compte des contraintes de la situation, jouant parfois très subtilement sur les limites entre ce qu'ils pensent qu'on attend d'eux et des provocations plus ou moins franches à l'encontre de quelqu'un toujours plus ou moins perçu comme un représentant de l'autorité ou de la morale : plutôt que de nier ces contraintes, il paraît plus judicieux, lorsque c'est possible, d'en faire l'objet même de l'interrogation des participants.)

L'on a ainsi commencé, lors d'une intervention dans une classe de collège (avec des élèves de treize ans environ, majoritairement féminins et de milieu socioculturel favorisé), par un questionnaire anonyme portant sur les principales séquences du film (vingt-cinq en tout) : les participants étaient invités à porter, sur chacune d'elles, une appréciation sur son réalisme (ou absence de réalisme) et sur les éventuelles réactions affectives qu'elle aurait pu susciter. Même s'il n'était pas possible de dépouiller immédiatement ce petit sondage, il a permis de mettre en évidence les scènes les plus marquantes pour les participants : alors que le film traite apparemment les deux personnages principaux à égalité, les jeunes spectateurs ont surtout été sensibles à la personnalité solitaire d'Agnes repliée sur elle-même et en manque de confidente. Semblablement, beaucoup ont été marqués par une scène d'un faible intérêt dramatique mais qui leur est apparue comme particulièrement réaliste et touchante : le père d'Agnes essaie de dialoguer avec sa fille dont il pressent le malaise, mais son discours attentionné mais maladroit (il lui conseille en gros de laisser passer le temps) est en porte-à-faux et ne parvient pas à surmonter les résistances d'Agnes.

Une première discussion a permis ensuite d'approfondir des opinions qui n'avaient pu s'exprimer que dans un cadre — celui d'un sondage écrit — nécessairement réducteur et sommaire. Si le personnage d'Agnes suscitait bien la sympathie, on a constaté par exemple que certains de ses gestes, en particulier sa tentative de suicide, provoquaient des réactions beaucoup plus contrastées : si la plupart des spectateurs avaient été marqués par ce geste, une minorité importante manifestait également son incompréhension pratiquement totale face à une telle attitude. Une analyse plus fine du film a alors permis d'isoler les facteurs qui, sans l'expliquer totalement, permettaient au moins d'éclairer cette tentative de suicide : on a insisté ici sur la nécessité de recourir, non pas à des explications personnelles (« moi, je pense qu'elle a agi ainsi parce que... »), mais sur les indications explicites du film, sans doute dispersées au cours de la projection mais réellement présentes. Le film montre ainsi comment ce geste s'inscrit dans une situation particulière (une fête d'anniversaire ratée) mais est également lié à un manque relationnel (l'absence d'amie ou de confidente) ainsi qu'à une inexpérience amoureuse (c'est la première histoire d'amour d'Agnes). Il serait évidemment absurde de prétendre que l'analyse a valeur de prévention (les animateurs ne savaient d'ailleurs pas que ce thème serait privilégié parmi d'autres par les participants), mais elle a permis d'aborder de manière spontanée et relativement réflexive un thème rarement évoqué en milieu scolaire; elle a également mis au jour des fractures inédites dans le groupe, certains comportements étant perçus contradictoirement comme « compréhensibles » ou « incompréhensibles » par les différents participants : même si le temps a manqué, il devrait être possible ultérieurement, notamment pour les enseignants impliqués, d'ouvrir, à ce propos ou sur d'autres questions, un espace de dialogue entre les élèves.

Dans une deuxième partie de l'animation, on a dirigé la réflexion collective sur deux aspects du film qui n'avaient pas été explicitement abordés jusque-là. Le premier concerne les réactions d'Elin décrite de manière assez fine par le réalisateur comme un personnage qui soit masque ses véritables motivations (essentiellement pour éviter les conflits ou la réprobation d'autrui), soit utilise des prétextes plus ou moins anodins pour aborder ensuite la question qui l'intéresse vraiment : le cinéma qui suit de manière omnisciente le personnage en différentes circonstances (comme pourrait également le faire un roman réaliste) permet ici de démonter des mécanismes psychologiques sans doute assez courants — ceux d'une mauvaise foi anodine, pour le dire sommairement — mais qui sont rarement explicités en tant que tels dans la vie courante.

Le second aspect envisagé était une comparaison entre les deux personnages principaux, Elin et Agnes. L'une est blonde et l'autre brune, l'une a beaucoup d'amis et l'autre est seule, l'une est très liée avec sa grande sœur avec qui elle partage nombre de secrets, l'autre n'a que des rapports distants avec un frère beaucoup trop jeune, l'une est issue d'un milieu populaire assez défavorisé tandis que l'autre appartient à une bourgeoisie intellectuelle aisée, etc. L'analyse, même sans être approfondie, amène rapidement les jeunes spectateurs à prendre conscience des mécanismes d'une fiction dramatique comme Fucking Åmål qui, loin d'être le simple enregistrement d'une réalité préexistante (le « malaise adolescent »), organise ses différents éléments, comme les caractéristiques des différents personnages, pour produire des effets de sens plus ou moins évidents : certains élèves soulignent ainsi au terme de cette réflexion qu'Elin et Agnes représentent des cas « un peu extrêmes », manière sans doute malhabile de remarquer que le film mélange indissociablement réalisme et fiction.

Enfin, la dernière partie de l'animation s'est appuyée sur un des éléments d'analyse précédents : en effet, si Agnes souffre essentiellement d'une passion amoureuse insatisfaite, Elin, elle, se plaint beaucoup plus essentiellement de l'ennui de sa vie, de l'impression de vivre dans un trou perdu sans horizon ni avenir (ce qui se lie d'ailleurs de façon inextricable avec sa position socioculturelle qui ne lui laisse pratiquement aucune perspective de réussite personnelle, en dehors de trajectoires exceptionnelles et hasardeuses comme celle de « Miss Suède » qu'elle rêve parfois de devenir). En se basant sur ce constat, on a alors demandé aux participants de s'exprimer à ce propos par écrit de façon individuelle et anonyme : chacun était invité à préciser s'il se sentait plus proche de l'un ou l'autre personnage, s'il s'estimait globalement satisfait de la vie qu'il mène ou au contraire insatisfait de l'existence telle qu'il la vit. Dans un cas, on demandait de préciser quelles étaient précisément les choses (objets, personnes ou relations) auxquelles l'individu attache le plus d'importance, et dans l'autre cas quelles seraient ces choses qui lui manquent de façon essentielle. On voit par quel cheminement on est arrivé à poser aux participants une question qui, sans préparation, aurait pu paraître évidemment absurde ou indiscrète. S'il régnait, dans cette classe sans doute privilégiée, un clair optimisme, on a quand même relevé des textes traduisant un profond malaise comme celui manifesté dans l'extrait suivant :

Je ne suis pas vraiment convaincue de ma vie. C'est tous les jours la même chose. Je me lève tôt, je prends le bus, je vais prendre mon petit déjeuner, j'arrive à l'école, je vais au cours... puis je reprends le bus, je fais mes devoirs, je dîne, je me rends chez une copine et enfin je vais dormir.
C'est comme ça tous les jours si bien qu'à force de lassitude, je déprime pendant quelques semaines et puis ça va mieux...

Ces textes ont été pour l'essentiel retranscrits (en respectant l'anonymat des participants) et ont ensuite été remis, avec les résultats du « sondage d'opinion » sur le film, aux élèves de la classe. On espère ainsi favoriser une meilleure connaissance mutuelle et faire percevoir des différences d'appréciation et de perception qui n'ont sans doute que rarement l'occasion de s'exprimer.

Ce bref compte rendu montre sans doute bien les difficultés et les limites de l'intervention en milieu scolaire. Un intervenant extérieur obtient sans doute plus facilement la confiance des élèves qu'un enseignant toujours perçu comme un représentant de l'institution et de l'autorité. En même temps, la brièveté de l'intervention (deux heures de cours dans ce cas) interdit généralement un suivi un peu conséquent de l'action. En outre, l'effet de groupe, qui limite déjà fortement l'implication personnelle des élèves, interdit généralement une approche différenciée des cas individuels (comment répondre par exemple à l'ennui profond exprimé par seulement quelques élèves de la classe ?). La démarche proposée, centrée sur l'analyse d'un film, nous paraît néanmoins capable de susciter un fort intérêt des participants et surtout de révéler, à travers cette analyse, les points qui sont les plus sensibles pour les jeunes spectateurs.

Bien entendu, il faut également considérer qu'il ne s'agit là que d'une première étape dans un processus éducatif plus large.


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