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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Gattaca
d'Andrew Niccol
USA, 1997, 1 h 46, avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law, Loren Dean


1. Le film en quelques mots

L'histoire se déroule dans un futur proche : les progrès de la science ont permis de sélectionner les enfants sur base de leur patrimoine génétique et de leur éviter ainsi un grand nombre de maladies et de handicaps. Mais ces progrès se sont accompagnés d'une évolution sociale inquiétante, consistant à rejeter dans des fonctions inférieures tous ceux qui ont été conçus « naturellement », sans assistance scientifique et sont donc réputés imparfaits. L'un d'eux, Vincent, rêve pourtant de devenir astronaute et d'entrer à Gattaca, le consortium qui organise ces voyages intersidéraux mais qui ne retient que des candidats génétiquement « purs »...

2. Le public auquel le film est destiné

Conçu comme un thriller d'anticipation, Gattaca peut être vu par un large public et intéressera notamment les adolescents et les adolescentes à partir de quatorze ou quinze ans environ.

3. Rapport avec la problématique santé

Gattaca propose notamment une réflexion sur les incidences sociales et humaines des progrès de la génétique. Ses retentissements sur notre quotidien commencent à être portés dans le débat public : organismes — végétaux essentiellement — génétiquement modifiés (OGM), clonages ou prédictions génétiques sont des thèmes qui ne font plus seulement la une des magazines scientifiques. Les progrès d'une recherche génétique se développant selon des intérêts et des investissements économiques (agroalimentaire, laboratoires pharmaceutiques. ..) ne permettent pas toujours de poser les bonnes questions ni de le faire de façon sereine. Progrès de la science ou productivité sont ainsi plus souvent mis en exergue que les enjeux humains, sociaux et éthiques soulevés par la possibilité d'intervenir sur les patrimoines génétiques. C'est à cette réflexion que nous incite Gattaca en nous dépeignant un univers réservé à une élite génétiquement sélectionnée. Cette réflexion pourra être prolongée sur des bases scientifiques en documentant des questions telles que le clonage, les prédictions génétiques anténatales ou l'absence de recul sur les incidences écologiques et sanitaires de la sélection génétique de produits alimentaires. Mais au-delà de ces argumentations scientifiques, Gattaca nous entraîne aussi sur les questions de la différence, du handicap ou de la race et de leur acceptation au sein d'un groupe social donné. Ce film peut alors être vu comme une fable qui trouvera un écho dans notre histoire récente (la sélection d'une « race » aryenne par le nazisme) ou actuelle (l'inégalité des races évoquée par le Front national).

4. Quelques pistes de réflexion

Film d'anticipation, Gattaca évoque les dangers possibles d'une sélection sociale sur des critères génétiques. Pour les spectateurs d'aujourd'hui, cette menace reste évidemment largement hypothétique, mais cela n'empêche pas une identification très forte au personnage principal qui est obligé de cacher ses origines « naturelles » — il a été conçu sans que l'on vérifie la « qualité » de son patrimoine génétique contrairement à ceux qui forment l'élite de cette société future— : à travers le destin de ce personnage craignant constamment qu'on ne découvre qu'il n'est pas ce qu'il prétend être, le film joue en effet sur des mécanismes psycho-sociologiques beaucoup plus larges qui, eux, sont déjà à l'ouvre dans notre société.

Dans le monde de Gattaca, le patrimoine génétique jugé défectueux est devenu ce que le sociologue Erving Goffman appelle un stigmate, c'est-à-dire un trait, une caractéristique qui signale l'appartenance de l'individu à un groupe socialement défavorisé, dévalorisé ou même discriminé. Et comme le même sociologue l'a bien montré, les processus de stigmatisation fonctionnent déjà à plein dans notre monde : handicap, race, chômage, homosexualité, analphabétisme, maladie mentale, diabète, épilepsie, toxicomanie, tous ces traits et bien d'autres peuvent devenir dans une mesure plus ou moins importante l'objet d'un discrédit, le signe d'une appartenance à un groupe perçu sinon comme inférieur ou du moins comme « anormal ». Bien entendu, le stigmate n'existe pas en soi et est toujours le produit d'un point de vue extérieur, le résultat d'une construction sociale qui définit le modèle de la « normalité » et par corollaire de la déviance : le cas du divorce qui, il y a trente ans à peine, était encore considéré, surtout pour les femmes, comme une situation douteuse et particulièrement déplorable, suffit à signaler le caractère variable de ces normes. Et le futur hypothétique de Gattaca nous montre comment la normalité d'aujourd'hui pourrait devenir la « monstruosité » de demain.

Dans cette perspective, l'exemple imaginaire de Gattaca permet sans doute de réfléchir avec un large public d'adolescents et d'adolescentes aux effets d'une situation sociale stigmatisée, notamment sur les comportements des individus qui en sont les victimes. La « tare » dont souffre le héros affecte moins en effet son être même — elle n'entraîne aucun déficit personnel — que ses relations avec les autres. Et l'on voit assez facilement qu'il passe par toutes les formes de réactions possibles au stigmate décrites par Erving Goffman, depuis le refus entêté qui le pousse à se mesurer physiquement à son frère réputé génétiquement pur et donc supérieur, jusqu'à l'acceptation de sa situation n lorsqu'il se résigne à n'occuper qu'une position subalterne de balayeur, puis à la dissimulation qui lui fait prendre une identité usurpée.

Sur ce point, la description comportementale proposée par le film est particulièrement intéressante puisqu'il montre notamment toutes les précautions que le personnage doit prendre pour ne pas être découvert à la suite des contrôles réguliers auxquels cette société, comme la nôtre d'ailleurs (même si c'est dans une moindre mesure), soumet les individus, ou d'un banal incident toujours imprévisible. Toujours dans cette situation de dissimulation, l'on voit comment l'individu est amené à « cloisonner » sa vie et à séparer le monde extérieur de celui des « initiés », dans ce cas sa propre maison qu'il partage avec celui dont il a usurpé l'identité et qui connaît son secret. Ce secret, évidemment très lourd à porter, teinte d'une constante ambiguïté ses rapports avec autrui, par exemple cette jeune femme avec laquelle s'ébauche une relation amoureuse mais qui représente également une menace possible puisqu'elle peut être tentée de vérifier la « pureté » de son patrimoine génétique. Et plus cette relation se développe, plus apparaît la tentation de révéler la vérité, de cesser de feindre, tentation qui est cependant constamment repoussée — c'est un concours de circonstances dramatiques qui forcera la révélation — tant le personnage peut redouter l'incompréhension mais aussi le reproche d'avoir menti.

Enfin, comme le remarque Goffman, l'un des risques fondamentaux du faux-semblant reste la rencontre avec quelqu'un qui connaît personnellement le dissimulateur et qui peut ainsi révéler une identité restée jusque-là invisible aux autres : ce rôle dans Gattaca est tenu par le frère du héros, policier qui, à la faveur d'une enquête, découvre la supercherie et veut dénoncer l'imposteur. Bien d'autres détails dans le film permettent ainsi d'illustrer la variété des comportements qu'engendre une situation stigmatisée, en particulier lorsque celle-ci est dissimulée. À travers la fiction, il devient ainsi possible, pour des individus qui ne s'écartent pas ou peu de la « norme » de comprendre, peut-être de manière plus juste que celle dictée par une compassion souvent superficielle, les réactions de personnes marquée par un stigmate plus ou moins important, plus ou moins visible. Et si les individus forment en réalité un continuum et que « même le plus fortuné de normaux risque d'avoir son défaut à demi caché », le cinéma peut être l'occasion de dire — pourquoi pas sous une forme voilée ou indirecte ? — ce qui ne peut s'exprimer ailleurs.


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