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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Buud Yam
de Gaston Kaboré
Burkina-Faso, 1997, 1 h 47, VO mooré


1. Résumé du film

Au dix-neuvième siècle, dans un village des boucles du Niger, Wend Kuuni, dont le nom signifie « don de dieu », vit chez ses parents adoptifs mais se sent rejeté par les autres habitants qui l'accusent de porter le mauvais œil. Lorsque sa sœur d'adoption Pughneeré tombe malade et que personne n'est capable de la guérir, il part à la recherche d'un guérisseur réputé posséder la « tisane aux lions ». C'est pour Wend Kuuni le début d'un long périple à travers des contrées inconnues, parfois inhospitalières, souvent déroutantes.

2. À quels spectateurs est destiné le film ?

Racontant une histoire simple mais utilisant un style narratif différent des productions cinématographiques occidentales et reposant sur des croyances magiques éloignées des nôtres, Buud Yam peut être vu par un large public d'adolescents et d'adultes pour autant que ceux-ci fassent preuve d'une certaine ouverture d'esprit et d'intérêt pour des cultures différentes de la leur. Une courte préparation facilitera certainement la vision du film dans de bonnes conditions.

3. Relations à la problématique santé

Le regard que le spectateur porte sur le cinéma du tiers-monde échappe rarement aux rapports — économiques et culturels notamment — qu'entretiennent ces deux parties du monde. Mélange d'indifférence, d'incompréhension, de curiosité misérabiliste et parfois aussi d'intérêt sincère pour ce qui est différent. La faiblesse des moyens de réalisation, de production et de diffusion du cinéma d'Afrique noire ne favorise bien évidemment pas la modification de ce regard.

Celui que peut porter La santé de l'homme dans cette rubrique « Ciné-Santé » souligne pourtant de façon évidente la richesse possible de ce voyage - décalage culturel. Trois thèmes abordés par Buud Yam pour nous en convaincre :

Rejet/intégration

Le personnage de Wend Kuuni montre à la fois l'importance et la difficulté à être intégré dans une communauté qui n'est pas la sienne. Son statut de fils adoptif lui demande de résoudre à la fois les propres questions de son origine, de son passé, de son histoire, mais aussi celles que pose son entourage sur la légitimité de sa présence. Dans cette position « d'adopté », se concentrent ainsi les principaux paramètres qui fondent nos identités : rapports aux parents et à la famille, rapports aux différentes générations, rapports à des cultures et à des groupes sociaux différents. La culture africaine propose un mode de résolution fort à ce risque d'exclusion (familiale, psychologique, sociale, raciale...) : le rite de passage. C'est ainsi que la recherche du guérisseur constitue un véritable rite d'intégration pour Wend Kuuni. Ne pouvons-nous pas aussi interroger les difficultés intégratrices de nos sociétés à la lumière de la faible ritualisation de nos processus de socialisation ?

Rapport à la maladie

Le «malade occidental» imprégné du mode de compréhension binaire de la maladie (une cause, un effet) regardera sans doute avec une certaine condescendance les interprétations morales, spirituelles et magiques, proposées dans Buud Yam. Pourtant, malgré notre rationalisme biomédical, ne sommes-nous pas, nous aussi, traversés par des visions culpabilisatrices, accusatrices, moralistes, religieuses ou psychologiques de nos propres maladies ou de celles des autres ? Buud Yam nous rappelle, avec chaleur, que chaque homme — mais aussi chaque maladie — n'est pas seulement biologique mais aussi social et mental... définition connue à laquelle Jean-Pierre Deschamps ajoute la dimension spirituelle qui avait été oubliée par l'OMS.

Médecin ou guérisseur?

Buud Yam montre aussi, de façon intéressante, les différentes dimensions de « l'art de guérir ». Le guérisseur que ramène Wend Kuuni auprès de sa sœur est celui qui détient un savoir (« la tisane aux lions »), mais c'est aussi celui qui témoigne du courage et de l'abnégation du garçon auprès du village. Pour autant, il reste un personnage presque ordinaire, accessible, humble et lui-même en quête de sens et d'identité (s'intégrant au village, il décide pourtant de repartir). Sans que le film ne l'affirme explicitement, n'est-ce pas parce qu'il est pleinement homme avant d'être « celui qui sait », qu'il est effectivement guérisseur?

4. Proposition d'animation

Comme tout film, Buud Yam pose le problème de la limite entre la vérité et la fiction, entre ce qui relève clairement de l'invention du réalisateur (ou de son scénariste) et ce qui appartient, d'une manière ou d'une autre, à la réalité; mais, pour le spectateur non africain, ce problème se complique à cause de la difficulté à repérer ce qui relève ou non des croyances traditionnelles africaines (quant au rôle par exemple des guérisseurs) auxquelles souscrit sans doute (au moins en partie) le réalisateur. Ainsi, les mauvais génies qui hantent la rivière et dont le héros manque d'être la victime sont des créatures évidemment fictives qui résultent d'un trucage cinématographique (un peu comme les monstres d'un film fantastique), mais il nous est difficile d'apprécier quel degré de « réalité » ont ces êtres pour l'auteur du film : fruit de l'imagination du personnage, êtres mythiques, créatures surnaturelles mais réelles... ?

Plutôt que de répondre de façon simpliste à ces questions (en rabattant le film sur une définition sommaire des croyances « animistes » africaines), l'on proposera ici d'utiliser le film de Gaston Kaboré pour interroger nos propres croyances et nos propres certitudes qui ne sont pas nécessairement mieux fondées ou plus « réelles » que celles des personnages mis en scène par le film. L'animation comprendra dès lors trois étapes « logiques » (même si son déroulement peut être beaucoup moins linéaire) qui consisteront d'abord à repérer les traits ou les éléments qui nous paraissent les plus éloignés de nos propres conceptions occidentales, puis à essayer ensuite de comprendre néanmoins les raisons qui semblent, à nos yeux pouvoir expliquer ces traits, et enfin à rechercher dans nos propres comportements des éléments eux aussi « étranges » mais qui s'expliquent par les mêmes raisons ou des raisons similaires.

Étranges étrangers

On commencera par proposer aux participants de relever individuellement les éléments du film qui leur ont paru étranges, éloignés d'eux, éventuellement incompréhensibles, relevant en tout cas d'une autre mentalité que la leur... On mettra donc l'accent, lors de cette première étape, sur la différence, sur l'altérité que véhicule un film comme Buud Yam même si l'on insistera également sur le respect nécessaire qui est dû à cette culture étrangère comme à toute culture différente de la nôtre.

Parmi les éléments flagrants d'étrangeté, on relèvera par exemple le rôle de bouc émissaire que les villageois font jouer à Wend Kuuni accusé d'avoir le mauvais œil ou encore le rôle décisif joué par certains rêves prémonitoires des personnages ou enfin la croyance qui peut nous paraître naïve en la toute-puissance de guérisseurs capables de porter remède à tous les maux d'un village. D'autres traits peut-être moins flagrants peuvent également éveiller notre curiosité : ainsi, le périple du héros est pour le moins étrange comme si Wend Kuuni, toujours à la limite de l'errance, cherchait plus à voir le monde, à en découvrir la diversité qu'à réellement trouver le guérisseur à la « tisane aux lions ». Dans la même perspective, l'on peut s'étonner de la liaison qu'il établit à plusieurs reprises entre cette recherche d'un guérisseur et sa propre quête, celle de son père, grand chasseur mystérieusement disparu. De multiples scènes, parfois fort brèves, sont ainsi susceptibles d'avoir retenu l'attention des différents spectateurs.

Comment comprendre?

Est-il alors possible de comprendre ces éléments plus ou moins énigmatiques sans recourir par exemple à des interviews du réalisateur ou à des enquêtes de type ethnologique ? Pour beaucoup de ces traits, une réflexion plus ou moins approfondie sur le film permet sans doute d'apporter des réponses même si celles-ci ne sont pas totalement assurées.

Le rôle des guérisseurs dans une société traditionnelle, telle qu'elle est d'ailleurs très bien décrite dans Buud Yam, est par exemple facile à comprendre : là, la maladie est nécessairement vécue comme une énigme, une atteinte intime au corps propre que l'individu ne maîtrise d'aucune façon et contre laquelle il n'a aucun moyen de lutter. Le guérisseur est alors celui qui est censé maîtriser cette énigme et son pouvoir ne peut être à son tour qu'énigmatique et merveilleux. Dans la même perspective, la maladie, la mort perçues par les autres membres de la communauté n'ont pas d'explications visibles et seront donc facilement attribuées à celui qu'on n'aime pas, à celui qui n'appartient pas réellement à la communauté, au sorcier ou à la sorcière : dans une société où le malheur ne peut pas être assigné à une cause définie (comme c'est le cas dans notre vision du monde médicalisée), le mécanisme du bouc émissaire a évidemment toutes les chances de se mettre en ¦uvre.

Ainsi, la quête de Wend Kuuni s'explique relativement facilement. Il lui faut prouver aux autres mais sans doute aussi à lui-même qu'il n'est pas responsable de la maladie de sa s¦ur Pughneeré : mais comment pourrait-il être sûr de son innocence s'il ne sait pas qui il est, s'il est le fils d'une femme qui elle-même a déjà été accusée d'être une sorcière? Sa quête lui donne alors cette assurance qui lui manque et prouve qu'il est non seulement capable de trouver le guérisseur que tout le village attend mais aussi qu'il est un homme courageux capable d'affronter le désert, un homme avisé qui connaît des pays inconnus, un homme noble dont les amis sont des princes déguisés en mendiants.

En retour

Ces réflexions permettront en retour d'interroger notre propre vision du monde, notamment nos représentations de la maladie et de la mort, nos attentes face aux médecins et aux soignants. Tous les traits d'étrangeté qui auront été relevés peuvent en effet faire l'objet d'une nouvelle interrogation : les choses se passent-elles réellement différemment dans notre société ou bien est-il possible de trouver des analogies entre notre univers et celui apparemment très éloigné de Buud Yam ? L'étape intermédiaire de réflexion sur le film devrait permettre d'opérer presque naturellement ce passage entre des « mentalités » à première vue fort différentes.

Parmi les questions que pourrait faire naître la discussion, on relèvera notamment celle de la responsabilité sinon de la culpabilité liée à la maladie. Comme les villageois des abords du Niger, nous n'échappons pas à une certaine vision morale de la maladie, même si nous ne l'attribuons sans doute plus à un bouc émissaire mais souvent au malade lui-même, à son mode de vie ou à son comportement (ainsi, les malades du sida ont été perçus très différemment par une fraction de l'opinion publique selon l'origine probable de l'infection : comme des victimes dans le cas des hémophiles, mais comme des coupables dans celui des homosexuels et encore plus des héroïnomanes). Et nous-mêmes, lorsque nous sommes malades, nous vivons souvent cela comme une injustice ou parfois comme une punition ou comme la conséquence d'une vie mal réglée... lorsque nous ne recherchons pas un coupable à notre malheur (« celui qui m'a infecté... »).

Dans la même perspective, si nous n'accordons en général pas beaucoup de crédit à nos rêves, nous croyons pour la plupart d'entre nous à une causalité psychique dont les voies sont impénétrables mais dont les effets nous paraissent certains : le stress, le chagrin, les fatigues de la vie (« il ne s'est jamais remis de son licenciement »), l'excès de travail (« il s'est tué à la tâche ») sont autant de facteurs censés favoriser la maladie et parfois même nous envoyer dans la tombe... Bien entendu, il se peut que certaines de ces interprétations soient vraies mais nous n'avons pas plus de raisons objectives, « scientifiques » d'y croire que le paysan africain au caractère prémonitoire de ses rêves. En fait, ces interprétations témoignent avant tout de notre besoin de « donner du sens » à notre existence et notamment à nos souffrances, à trouver une explication, une cause, un responsable souvent, un coupable parfois à ce qui nous arrive.

Ainsi, l'étrange voyage de Wend Kuuni, à la fois initiatique et formateur, nous renvoie finalement à nos propres réactions face à la maladie et à la souffrance des êtres que nous aimons, et, comme le héros de Buud Yam, nous pouvons nous interroger : que suis-je capable de faire pour celui ou celle que j'aime ? et jusqu'où irais-je pour trouver remède à sa souffrance ?


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