Catalogue

Rechercher dans le catalogue :



Trouver

Nouveautés

Partager


 

 

Grignews

Le journal

Une analyse proposée par Les Grignoux
et consacrée au film
Un sac de billes
de Christian Duguay
France, 2016, 1h53

Les réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film Un sac de billes avec un large public.

Le film en quelques mots

Adapté d'un récit autobiographique de Joseph Joffo (publié en 1973 aux éditions Lattès), Un sac de billes réalisé par Christian Duguay raconte le périple de deux enfants juifs qui, en 1942, quittent Paris pour échapper aux persécutions nazies et qui passent en zone dite «libre» où ils espèrent être en sécurité. Mais la menace nazie n'a pas disparu même si elle semble lointaine sur les bords ensoleillés de la Méditerranée, et toute la famille risque d'être encore confrontée à de rudes épreuves.

Le film de Christian Duguay, comme le roman dont il s'inspire, touche sans aucun doute un grand nombre de spectateurs, et cela pour de multiples raisons. D'abord, il évoque une des pages les plus sombres de l'histoire du 20e siècle, celle de la destruction des Juifs d'Europe par les nazis. Il raconte sur le vif comment les persécutions se sont déroulées, dans quel climat ont dû vivre (ou survivre) les victimes, de quelles complicités elles ont éventuellement bénéficié, mais également de quelles lâchetés et de quelles traîtrises ils ont pu être l'objet. La petite histoire, celle d'individus ordinaires obligés de continuer à vivre au quotidien, permet ainsi de mieux comprendre la Grande Histoire qui ne se résume pas à quelques dates ni à quelques événements-clés.

Mais surtout, le film, se met à hauteur de deux enfants: Jo, dix ans à peine, et son grand frère Maurice à peine plus âgé. C'est leur regard sur le monde qui est privilégié, ce sont leurs soucis et leurs préoccupations d'enfants qui interpellent les spectateurs, c'est surtout leur entrée brutale dans l'âge adulte, marquée par la perte et le deuil, qui nous émeut et nous bouleverse. Certaines scènes comme celle où le père de famille interdit à Jo de révéler à quiconque qu'il est juif resteront longtemps en mémoire.

Comprendre le film

Même si un film comme Un sac de billes pose apparemment peu de problèmes de compréhension, certaines scènes rapidement vues, certaines allusions notamment historiques, certains événements peu commentés peuvent avoir échappé à des spectateurs, notamment ceux qui ne connaissent que lointainement la période évoquée.

Il est donc nécessaire de revenir sur la vision pour expliciter les éléments du film qui méritent une réflexion un peu plus approfondie. L'on propose ici une série de scènes qui sont reprises dans l'encadré ci-dessous et qui sont présentées dans l'ordre chronologique : pour chacune d'entre elles, il s'agira d'expliquer le sens des événements représentés. Il s'agira dans cette analyse de répondre à des questions comme :

  • Que doit-on comprendre dans cette scène ? Comment doit-on comprendre cette scène ? Qu'est-ce que cette scène signifie ?
  • Que veut dire le personnage ? Pourquoi affirme-t-il cela ? (si des propos sont rapportés dans la séquence en cause)
  • À quoi est-il fait allusion dans cette séquence ? À quels événements historiques fait-on éventuellement référence ?
  • Que se passe-t-il dans cette scène qui n'est pas réellement dit ? Qu'est-ce qui est sous-entendu ?
  • Qui sont les personnes intervenant dans cette scène ? Quel est leur rôle, leur fonction, leur appartenance ?

On verra rapidement que l'analyse de ces différentes scènes implique un aller-retour entre l'Histoire et le cinéma. Certaines séquences exigent en effet pour être bien comprises de connaître des faits historiques souvent ignorés, mais d'autres utlisent des techniques cinématographiques (qu'il s'agisse de mise en scène proprement dite ou de scénarisation) qui exigent une vision attentive et un travail d'interprétation plus ou moins élaboré.

Quelques scènes du film
Un sac de billes de Christian Duguay à commenter

Voici une série de scènes du film Un sac de billes. Comment comprendre ces scènes ? Comment les interpréter ?

  1. « Tout est pareil mais tout a l'air plus petit. »
  2. L'instituteur parle de la « supériorité technique allemande » mais surtout du « moral du peuple allemand » qui expliquerait sa victoire.
  3. Jo et son frère se placent devant la vitrine du salon de leur père. Deux soldats allemands viennent se faire raser.
  4. Les Allemands imposent le port de l'étoile jaune. Jo demande à son père : « Tu crois qu'ils se vengent parce qu'on les a embêtés au salon ? »
  5. À l'école, on accuse Jo et son frère d'être des « youpins » et d'avoir « crucifié le petit Jésus ».
  6. Après l'école, Zérati, un petit gamin, échange l'étoile jaune de Jo contre un sac de billes. Jo lui dit : « Ce n'est pas qu'une étoile, c'est aussi une cible ».
  7. À la maison, le père de Jo parle de Papi Jacob et des pogroms en Russie.
  8. Le père annonce aux enfants qu'ils vont devoir passer en « zone libre ».
  9. Jo et son frère partent en train : lors d'un arrêt en gare, des soldats allemands vérifient les papiers et arrêtent notamment une vieille femme.
  10. Au restaurant du village, il y a plein de monde.
  11. Un type à vélo propose à Jo et à son frère de les faire passer en zone libre pour 1000 francs.
  12. La nuit, Jo et son frère voient passer un camion avec des soldats allemands qui inspectent les fourrés.
  13. En zone libre, Jo et son frère évitent les grands routes. Certaines personnes les prennent en camion, mais « tout le monde avait peur ».
  14. À Nice où arrivent Jo et son frère, il y a des soldats italiens.
  15. Jo fait du commerce avec des soldats italiens.
  16. On annonce que Mussolini a été arrêté : « Ça veut dire que les Allemands arrivent ».
  17. La famille Joffo doit à nouveau se séparer. Jo et son frère seront hébergés à la « Moisson Nouvelle ». On leur dit : « Il n'y a pas de Juifs ici. »
  18. Jo et son frère partent à Nice dans un petit camion. Le chauffeur s'arrête et dit qu'il revient dans un instant. Mais il ne revient pas.
  19. Jo et son frère sont arrêtés par les Allemands et se retrouvent à l'hôtel Excelsior à Nice qui est rempli de monde.
  20. Interrogés par les Allemands, Jo et son frère prétendent qu'ils sont nés à Alger et catholiques.
  21. Jo et son frère doivent subir un examen médical. Ils prétendent qu'ils ont été opérés à cause d'adhérences.
  22. Resté seul à l'hôtel Excelsior, Jo est malade : il a une méningite. Le médecin lui dira qu'il doit tenir sa vie serrée dans son poing comme il tient sa bille.
  23. Toujours prisonniers, Jo et son frère, qui ont été envoyés cueillir des tomates dans le jardin, sont tentés de s'enfuir.
  24. La nuit, Jo et son frère sont appelés au téléphone : leur mère leur apprend que leur père « souffre de la même maladie que vous ».
  25. Réfugié dans un village de Haute-Savoie, Jo est engagé par le libraire pour distribuer des journaux dont La Gerbe.
  26. Au restaurant où il travaille, le frère de Jo écoute la radio anglaise.
  27. Des miliciens surgissent au restaurant et arrêtent des personnes. Jo est chargé de transmettre un message à « Monsieur Jean ». Plus tard, des miliciens abattront des résistants faits prisonniers.
  28. Jo et Françoise voient deux avions survoler le village en rase-mottes.
  29. La nuit, on jette un pavé dans la vitrine du libraire.
  30. À la Libération, Jo prétend que le libraire l'a caché alors qu'il est Juif. Puis, sur la table, il crie plusieurs fois : « Je suis juif! Je suis juif! Je suis juif! »
  31. Jo revient finalement à Paris. Il demande ce qu'est devenu son papa. On n'entend pas la réponse.
  32. La dernière image du film montre la bille de Jo qui roule sur le sol.

photo du film

Commentaires

On trouvera ici une série de commentaires qui devraient permettre d'éclairer la vision des différents spectateurs.

1. « Tout est pareil mais tout a l'air plus petit. »

L'interprétation de cette phrase est sans doute facile : ce ne sont pas les rues de Paris qui sont devenues plus petites, mais c'est Jo qui a grandi. Il n'est plus un enfant, et le quartier qui lui apparaissait immense, notamment parce qu'il n'avait jamais quitté Paris, lui semble effectivement plus petit.

2. L'instituteur parle de la « supériorité technique allemande » mais surtout du « moral du peuple allemand » qui expliquerait sa victoire.

La victoire allemande sur la France en juin 40 a été interprétée par les nazis (mais aussi par de nombreux Français) comme l'effet non pas seulement d'une supériorité militaire — meilleurs chars, meilleurs avions, meilleure stratégie… — mais surtout d'une supériorité morale : les Allemands auraient été plus forts, plus courageux, plus volontaires, plus audacieux que les Français plus ou moins lâches, avachis, pacifistes, individualistes, égoïstes… Pour les nazis, cette supériorité était due à la « race » tandis que, pour les Français qui partageaient la même interprétation, la faiblesse de leur pays était avant tout morale (manque de volonté, de courage, de sentiment collectif). L'instituteur partage manifestement cette idéologie que l'on peut qualifier de pétainiste*[1] et de défaitiste* (puisqu'il n'évoque pas la poursuite du combat de la France libre*).

3. Jo et son frère se placent devant la vitrine du salon de leur père. Deux soldats allemands viennent se faire raser.

Pour comprendre cette scène, il faut évidemment être attentif à l'affiche dans la vitrine qui précise qu'il s'agit d'une « entreprise juive ». Une ordonnance allemande d'octobre 1940 a effectivement imposé aux entreprises juives en France d'afficher à l'intérieur de leurs vitrines des pancartes jaunes avec l'inscription en caractères noirs  : « Jüdisches Geschäft » (entreprise juive). En se plaçant devant la vitrine, Jo et son frère cachent évidemment cette pancarte, et les deux soldats allemands ne se rendent donc pas compte qu'ils entrent dans un salon de coiffure « juif ». Ils se permettent même d'accuser les Juifs d'avoir provoqué la guerre avant que le père de Jo ne leur fasse remarquer que tout le monde dans le salon est juif.

4. Les Allemands imposent le port de l'étoile jaune. Jo demande à son père : « Tu crois qu'ils se vengent parce qu'on les a embêtés au salon ? »

Jo pense que ce sont les soldats allemands venus au salon qui se vengent. Bien entendu, il raisonne comme un enfant sans comprendre que ce ne sont pas deux soldats isolés qui ont pris cette décision. Ce sont les plus hautes autorités nazies à Berlin qui ont imposé cette mesure en France mais également dans d'autres pays occupés et en Allemagne. Et ces autorités n'avaient évidemment pas eu connaissance de l'incident au salon. C'est par antisémitisme, par haine des Juifs, qu'elles ont pris cette mesure et d'autres de plus en plus graves*.

5. À l'école, on accuse Jo et son frère d'être des « youpins » et d'avoir « crucifié le petit Jésus ».

Youpin est, on le sait sans doute, une injure antisémite courante en France dans l'entre-deux-guerres. Par ailleurs, il faut savoir qu'il y a dans la tradition chrétienne un courant antisémite qui a été plus ou moins actif selon les époques. Certains chrétiens reprochaient aux Juifs de ne pas vouloir reconnaître Jésus comme le Messie et de refuser de se convertir. En outre, selon le Nouveau Testament, Jésus aurait été condamné à mort par un tribunal religieux juif (avant d'être condamné par les Romains). Bien entendu, l'accusation antisémite d'avoir crucifié « le petit Jésus » est absurde puisque Jésus lui-même était juif (et qu'il avait 33 ans lorsqu'il a été mis à mort…). Enfin, il est complètement absurde et injuste d'accuser des enfants d'un crime qui aurait été commis il y a près de deux mille ans.

6. Après l'école, Zérati, un petit gamin, échange l'étoile jaune de Jo contre un sac de billes. Jo lui dit : « Ce n'est pas qu'une étoile, c'est aussi une cible ».

Pour le gamin qui veut l'étoile jaune de Jo, c'est une espèce de décoration, un accessoire vestimentaire qui lui plaît, mais il ne comprend pas qu'il s'agit d'un signe stigmatisant, dénigrant et surtout dangereux pour ceux qui sont obligés de le porter. C'est évidemment ce que veut dire Jo : avec cette étoile, les Juifs sont facilement repérables et les Allemands pourront plus facilement les arrêter[2]. Les Juifs sont la cible de la politique antisémite des nazis.

7. À la maison, le père de Jo parle de Papi Jacob et des pogroms en Russie.

Les nazis ont persécuté les Juifs de manière terrible, provoquant un génocide de plus de 5 millions de personnes*. Mais l'antisémitisme était largement répandu dans de nombreux pays européens depuis la seconde moitié du 19e siècle, en France (avec l'affaire Dreyfus) mais également en Autriche, en Pologne ou en Russie. Dans ce pays, à l'époque tsariste (avant la Première Guerre mondiale), il y a eu de nombreux pogroms : il s'agissait d'attaques violentes contre les quartiers (ou les villages) juifs qui étaient dévastés, de nombreuses personnes étant par ailleurs blessées ou tuées. Ces pogroms étaient le fait généralement de membres de la population locale, d'agitateurs mais également de certains responsables politiques antisémites. De manière générale, les autorités russes du Tsar ne s'opposeront pas à ces actions destructrices et seront même soupçonnées parfois de les encourager. De telles violences provoqueront une forte émigration dans la communauté juive (estimée à l'époque en Russie à environ 5 millions de personnes) : beaucoup de familles partiront vers l'Europe occidentale, en France notamment, ainsi qu'aux États-Unis. On comprend donc que le père de Jo ait été marqué par les souvenirs de son père et qu'il compare la situation en Russie à l'époque des pogroms avec ce que les nazis sont en train de mettre en place en France occupée.

8. Le père annonce aux enfants qu'ils vont devoir passer en « zone libre ».

La zone libre* était une partie de la France (dans le sud) qui n'était pas occupée par les Allemands avant novembre 42. La France était alors coupée en deux par la Ligne de démarcation* c'est-à-dire une frontière surveillée par les Allemands mais également la police française. Les enfants vont devoir faire face à deux difficultés : voyager seuls dans un pays qu'ils ne connaissent pas et franchir une frontière dangereuse.

9. Jo et son frère partent en train : lors d'un arrêt en gare, des soldats allemands vérifient les papiers et arrêtent notamment une vieille femme.

Les autorités allemandes ont pratiquement tout pouvoir en zone occupée, et ils arrêtent toutes les personnes qu'ils jugent suspectes. Pour passer de la zone occupée à la zone libre*, il faut par ailleurs disposer d'un laisser-passer (Ausweis en allemand). On ne sait donc pas qui est cette femme arrêtée ni pourquoi elle est suspecte. On peut penser que, comme Jo et son frère, elle est juive et qu'elle a peut-être de faux papiers. Mais les Allemands pourchassaient bien d'autres personnes, par exemple les opposants allemands au nazisme qui s'étaient réfugiés en France avant la guerre, mais aussi toutes les personnes appartenant à des réseaux de résistance*, les prisonniers de guerre évadés ou encore les aviateurs alliés abattus au-dessus de la France et qui essayaient de rejoindre la Grande-Bretagne (via l'Espagne le plus souvent). Bien entendu, les soldats allemands fouillaient également les sacs et bagages à la recherche d'armes, de tracts, de journaux clandestins*.

10. Au restaurant du village, il y a plein de monde.

Il est anormal qu'autant de monde se presse dans une petite auberge de village. Mais cela s'explique par le fait que ce village est proche de la Ligne de démarcation*. On peut supposer que la majorité de ces personnes sont des Juifs, des clandestins, des résistants peut-être et qu'ils ont l'intention de passer clandestinement la frontière pendant la nuit.

11. Un type à vélo propose à Jo et à son frère de les faire passer en zone libre pour 1000 francs.

Les habitants du village près de la Ligne de démarcation* connaissaient évidemment les lieux. Ils pouvaient donc plus ou moins facilement faire passer la Ligne à de petits groupes de clandestins, mais cela comportait néanmoins des risques (une telle action était considérée par les Allemands comme un acte de résistance*). La majorité des passeurs agissaient dès lors pour l'argent, mais les prix variaient évidemment considérablement. Souvent ils abusaient de personnes désemparées, en fuite, prêtes à payer très cher pour passer en zone libre. En outre, ces fuyards ne savaient pas à qui ils s'adressaient : les supposés passeurs pouvaient les abandonner n'importe où, ou même les livrer aux Allemands. Jo et son frère ont donc eu la chance de tomber sur quelqu'un qui leur a fait payer un prix raisonnable et qui les a bien amenés en zone libre*.

12. La nuit, Jo et son frère voient passer un camion avec des soldats allemands qui inspectent les fourrés.

Les Allemands décrètent en France occupée un couvre-feu, qui interdit toute circulation entre 23 heures (minuit à Paris) et 6 heures du matin. Les habitants doivent en outre occulter les fenêtres avec du papier foncé pour éviter les bombardements alliés. Les Allemands considèrent donc toute personne circulant la nuit comme suspecte et elle doit être munie d'un laisser-passer (certaines personnes, par exemple des médecins appelés en urgence, pouvaient circuler pour autant qu'elles soient munies d'un laisser-passer). C'est donc à cause du couvre-feu que les soldats allemands recherchent les personnes éventuellement cachées dans les fourrés.

13. En zone libre, Jo et son frère évitent les grands routes. Certaines personnes les prennent en camion, mais « tout le monde avait peur ».

La zone libre* est bien mal nommée : le maréchal Pétain* y a établi un gouvernement autoritaire qui collabore largement avec les Allemands. Toutes les personnes suspectes, Juifs mais aussi étrangers, opposants politiques, peuvent être arrêtées et envoyées dans des camps* en zone libre où les conditions de vie sont terribles. Certaines activités comme le marché noir sont également réprimées. Toutes ces mesures répressives vont s'accentuer au fil des mois, ce qui explique que, même en zone « libre », « tout le monde avait peur ».

14. À Nice où arrivent Jo et son frère, il y a des soldats italiens.

Dès la défaite de la France en juin 40, les troupes italiennes*, alliées des Allemands, occupent une petite partie du territoire français (notamment Menton). En novembre 42, quand les Allemands envahissent* la zone libre, les Italiens élargissent leur zone d'occupation pratiquement jusqu'au Rhône et en particulier à Nice. Les Italiens étaient donc bien des occupants mais moins redoutables que les Allemands, notamment pour les Juifs qui n'étaient pas visés par une politique antisémite meurtrière comme celle des nazis.

15. Jo fait du commerce avec des soldats italiens.

Jo fait ce qu'on appelle du marché noir. Sous l'occupation, les biens de consommation étaient rationnés*, et il fallait avoir des tickets (et de l'argent!) pour pouvoir acheter par exemple de la nourriture dans les magasins. Bien entendu, beaucoup de personnes essayaient de trouver différentes sources d'approvisionnement, par exemple directement chez les paysans, en achetant ces biens au prix fort et en les revendant clandestinement encore plus cher notamment dans les villes en proie à la pénurie. C'est évidemment ce que fait Jo: il échange de l'huile en surplus aux soldats italiens contre des cigarettes et la revend contre d'autres denrées à différentes personnes en faisant chaque fois un petit bénéfice. Ce genre de trafic, le marché noir, était régulièrement dénoncé et poursuivi par les autorités de Vichy*, mais ce sont les Allemands qui réquisitionnaient en réalité la plus grande part de la production française.

16. On annonce que Mussolini est arrêté: «Ça veut dire que les Allemands arrivent».

En septembre 43, l'Italie annonce un armistice*, et Mussolini, le dirigeant fasciste, est arrêté. Il s'ensuit une période de flottement (avant que le nouveau gouvernement italien annonce rejoindre le camp des Alliés britanniques et américains), mais les Allemands réagissent très rapidement et occupent l'Italie, stoppant la progression des Alliés qui ont débarqué dans le sud du pays. Ils désarment également les soldats italiens et ils envahissent la zone française (et Nice en particulier) qui était occupée jusque-là par les Italiens. Toute l'ancienne zone libre est alors aux mains des Allemands.

17. La famille Joffo doit à nouveau se séparer. Jo et son frère seront hébergés à la «Moisson Nouvelle». On leur dit: «Il n'y a pas de Juifs ici.»

La «Moisson Nouvelle» est un camp d'entraînement pour les jeunes, organisé par le régime de Vichy (c'est-à-dire le gouvernement de Pétain*) qui collaborait avec les Allemands: a priori, on ne devait y trouver ni des Juifs ni des résistants! Mais on comprend que le responsable cache en fait beaucoup d'enfants juifs. Alors qu'on pourrait croire que c'est un collaborateur ou un partisan du régime de Vichy, c'est en fait quelqu'un qui agit clandestinement en aidant notamment les familles juives à se cacher.

18. Jo et son frère partent à Nice dans un petit camion. Le chauffeur s'arrête et dit qu'il revient dans un instant. Mais il ne revient pas.

Comme Jo et son frère, on ne sait pas pourquoi le chauffeur ne revient pas. Mais quand Jo entre à son tour dans le jardin et qu'il est brutalement arrêté par un soldat allemand, on comprend qu'ils ont tous été capturés par les Allemands.
Ceux-ci ont d'abord procédé à de grandes rafles* pour arrêter les Juifs, mais quand ces derniers ont pris peur et ont plongé dans la clandestinité (comme la famille de Jo), ils ont mis en place une traque policière avec des souricières et des arrestations individuelles: les personnes arrêtées devaient alors révéler les complicités dont elles avaient bénéficié ainsi que les caches des autres membres de leurs familles ou encore le nom des résistants auxquels elles étaient liées. C'est manifestement de ce genre de souricière que Jo, son frère et le chauffeur ont été les victimes.

19. Jo et son frère sont arrêtés par les Allemands et se retrouvent à l'hôtel Excelsior à Nice qui est rempli de monde.

Qui sont donc toutes ces personnes? Il s'agit évidemment de personnes suspectes qui ont été arrêtées par les Allemands. Beaucoup d'entre elles sont sans doute juives, mais il y a peut-être aussi des résistants, des opposants politiques ou même des gens pratiquant le marché noir.
Si la Gestapo, la police secrète allemande, s'est installée dans un hôtel de luxe à Nice, l'Excelsior, ce n'est évidemment pas pour que les prisonniers soient bien logés, mais pour que ses agents le soient!

20. Interrogés par les Allemands, Jo et son frère prétendent qu'ils sont nés à Alger et catholiques.

En 43, l'Algérie est sous le contrôle des armées alliées qui ont débarqué en Afrique du Nord* l'année précédente en novembre 42. Les Allemands n'ont donc pas les moyens de vérifier si l'histoire de Jo et de son frère est authentique. Il faut savoir qu'à cette époque, l'Algérie était une colonie française: il était donc possible que de jeunes Algérois soient venus en France avant l'invasion alliée et se soient retrouvés dans l'impossibilité d'y retourner à cause du conflit.

21. Jo et son frère doivent subir un examen médical. Ils prétendent qu'ils ont été opérés à cause d'adhérences.

Les Juifs (comme les musulmans) pratiquent la circoncision qui consiste à couper le prépuce du pénis (la petite peau qui entoure le gland). C'est un rite religieux qui n'est pas pratiqué par les chrétiens, mais la circoncision est parfois pratiquée pour des raisons médicales lorsque le prépuce est trop étroit (ce qu'on appelle un phimosis) ou qu'il colle au gland par des adhérences.
Pour les nazis, la circoncision était un signe de l'appartenance à la religion et donc à la «race» juive (les musulmans étant peu nombreux en France à cette époque). Bien entendu, Jo et son frère essaient de faire croire qu'ils ont été circoncis pour des raisons médicales. Le médecin, juif aussi, affirmera que c'est bien le cas pour essayer de sauver les deux enfants.

22. Resté seul à l'hôtel Excelsior, Jo est malade: il a une méningite. Le médecin lui dira qu'il doit tenir sa vie serrée dans son poing comme il tient sa bille.

«Tenir sa vie serrée dans son poing comme une bille»: la formule ne doit pas être comprise au premier degré de façon littérale — il est évidemment impossible de tenir sa vie en main —, et il s'agit là d'une image. Son sens est sans doute assez facile à comprendre: le médecin conseille à Jo de faire preuve de ténacité, de courage, d'endurance, car c'est la condition de sa survie.

23. Toujours prisonniers, Jo et son frère, qui ont été envoyés cueillir des tomates dans le jardin, sont tentés de s'enfuir.

Il s'agit bien sûr d'un piège: si les enfants s'enfuient, ce sera la preuve pour l'officier allemand que leur histoire est fausse et qu'ils craignent d'être démasqués, préférant dès lors profiter de la moindre occasion de s'enfuir. L'ecclésiastique est évidemment complice des enfants à qui il a fourni des certificats de baptême qui sont des faux.

24. La nuit, Jo et son frère sont appelés au téléphone: leur mère leur apprend que leur père «souffre de la même maladie que vous».

La mère de Jo parle de manière énigmatique en utilisant une espèce de code secret: la maladie désigne en fait l'arrestation du père. Les conversations téléphoniques étaient effectivement surveillées à l'époque par les autorités allemandes ou par la police française.

25. Réfugié dans un village de Haute-Savoie, Jo est engagé par le libraire pour distribuer des journaux dont La Gerbe.

Le libraire est ce qu'on appelle un collaborateur*, c'est-à-dire qu'il soutient la politique de collaboration avec l'Allemagne du maréchal Pétain. Il espère la victoire allemande contre l'Union Soviétique et l'échec du futur débarquement allié. Comme d'autres collaborateurs, il admire le régime nazi et il déteste les Juifs à qui il attribue tous les malheurs de la France. Le journal La Gerbe était un des principaux journaux collaborationnistes.

26. Au restaurant où il travaille, le frère de Jo écoute la radio anglaise.

Sous l'occupation allemande, il était interdit d'écouter la radio anglaise qui donnait des informations sur la situation militaire de plus en plus difficile des Allemands et qui appelait à la résistance dans les pays occupés. Elle transmettait également aux groupes de résistants des informations importantes sous une forme codée: en juin 44, deux vers du poète Paul Verlaine «Les sanglots longs des violons de l'automne / Bercent mon cœur d'une langueur monotone» annoncent ainsi aux résistants l'imminence du débarquement en Normandie.

27. Des miliciens surgissent au restaurant et arrêtent des personnes. Jo est chargé de transmettre un message à «Monsieur Jean». Plus tard, des miliciens abattront des résistants faits prisonniers.

La Milice* est une organisation para-militaire du régime de Vichy. Ces groupes s'engageront dans une collaboration totale avec les Allemands, et ils se chargeront notamment de la répression des groupes de résistance. Comme les Allemands, ils agiront en dehors de toute légalité, recourront à la torture et pratiqueront des exécutions sommaires comme on le voit dans le film. Beaucoup de ses membres seront condamnés après la Libération.

28. Jo et Françoise voient deux avions survoler le village en rase-mottes.

Il s'agit bien entendu d'avions de guerre, et, au double fuselage, on reconnaît même des chasseurs-bombardiers américains P-38 Lightning. Ici, ces avions apparaissent comme annonciateurs de la Libération, mais il faut savoir que les Alliés britanniques et américains ont bombardé à de nombreuses reprises en France (mais aussi en Belgique), d'abord les industries susceptibles de bénéficier aux Allemands (comme les usines Renault à Boulogne-Billancourt bombardées en 42), puis les lignes et les nœuds ferroviaires pouvant faciliter le transport de troupes et de blindés après le débarquement. Ce sont des chasseurs-bombardiers comme ceux vus dans le film mais aussi des bombardiers lourds qui sont utilisés, et les bombardements peu précis tuent ou blessent beaucoup de civils. Ces avions qui annoncent la Libération sont donc également craints par la population française, notamment dans les villes qui sont des cibles privilégiées (à cause notamment de la présence de grandes gares).

29. La nuit, on jette un pavé dans la vitrine du libraire.

Le libraire sympathise avec la collaboration*. À l'approche de la Libération, tous ceux qui sont soupçonnés d'avoir sympathisé avec la cause allemande deviennent la cible des résistants: c'est évidemment un membre ou un proche de la Résistance qui a jeté ce pavé dans la vitrine du libraire. Celui-ci comprend qu'il est menacé, et sa femme va alors lui demander d'éloigner leur fille, même si celle-ci n'a rien à voir avec les idées qu'il continue à défendre.

30. À la Libération, Jo prétend que le libraire l'a caché alors qu'il est Juif. Puis, sur la table, il crie plusieurs fois: «Je suis juif! Je suis juif! Je suis juif!»

C'est évidemment faux: le libraire ne se doutait pas que Jo était juif. Mais par humanité, le gamin va prétendre le contraire pour éviter à son ancien patron un mauvais sort. À la Libération, il y a eu en France et dans d'autres pays une «épuration sauvage», c'est-à-dire que des groupes de Résistants* ou simplement des citoyens mus par un désir de revanche s'en sont pris violemment aux personnes accusées de collaboration avec les Allemands. Il y a eu de nombreuses exécutions sommaires, des brutalités et des abus, même si le nouveau gouvernement du général de Gaulle y a mis fin en procédant à une épuration légale (avec des tribunaux) pour juger les principaux collaborateurs.
Mais Jo crie plusieurs fois qu'il est juif (une fois suffirait…). On devine que c'est une libération mentale pour lui: il ne doit plus cacher qu'il est juif! Cette répétition rappelle ainsi la répétition des gifles que son père lui avait données pour qu'il comprenne que jamais il ne devrait avouer qu'il était juif. Mais à présent, l'occupation allemande est finie et c'est la Libération dans tous les sens du mot!

31. Jo revient finalement à Paris. Il demande ce qu'est devenu son papa. On n'entend pas la réponse.

C'est au spectateur à comprendre la réponse. Si l'ambiance est soudain empreinte de tristesse comme on le voit à la réaction de Jo, c'est évidemment parce que le père n'est pas revenu de la déportation: il est mort dans un camp de concentration ou d'extermination.
Il s'agit d'un procédé de mise en scène cinématographique que l'on peut qualifier de pudique: plutôt que de montrer les choses de manière directe et explicite, de montrer notamment le chagrin de Jo, la caméra se tient à distance comme pour respecter son chagrin.

32. La dernière image du film montre la bille de Jo qui roule sur le sol.

Cette image a une valeur symbolique, c'est-à-dire qu'elle signifie plus que ce qui est simplement montré. On peut comprendre que c'est la tristesse de Jo qui se traduit par ce lâcher de bille, ou bien qu'une partie de sa vie vient de disparaître avec la mort annoncée de son père, ou encore que la mort de son père signifie la fin de l'enfance (et des jeux d'enfant) pour Jo.

1. Certaines notions historiques marquées d'un astérisque ne sont pas expliquées ici. Le lecteur intéressé trouvera facilement en ligne des informations complémentaires si nécessaire.

2. Avant d'imposer en mai 42 le port de l'étoile jaune, les autorités allemandes avaient obligé en septembre 1940 les Juifs à se faire recenser*. C'est grâce à ces listes de recensement (avec noms et adresses) qu'ils pourront ensuite arrêter les Juifs et les déporter. Le port visible de l'étoile jaune a marqué l'esprit d'un enfant comme Jo mais le recensement était sans doute une mesure plus grave et aux conséquences plus dramatiques (on pouvait arracher une étoile, pas détruire des listes qui étaient aux mains des autorités françaises ou allemandes).

Cliquez ici pour retourner à l'index des analyses.