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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Pas son genre
de Lucas Belvaux
France/Belgique, 2014, 1 h 51


L'analyse proposée ici s'adresse aux spectateurs du film Pas son genre de Lucas Belvaux, qui souhaitent une réflexion plus approfondie à son propos. Elle retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui voudraient réfléchir avec des groupes de spectateurs sur la peinture sociale qui transparaît de manière très visible à travers le couple mis en scène aux figures contrastées. Cette analyse est également disponible au format PDF facilement imprimable.

Le film

Image du filmPas son genre met en scène une romance amère : Clément et Jennifer s'aiment, oui, mais Jennifer et Clément ne sont pas du tout du même monde. Jennifer est coiffeuse à Arras et Clément est parisien, prof de philo et essayiste. Tout, excepté leur attirance physique, les oppose : style, manières, loisirs, type de fréquentation, milieu social, éducation, mode de vie, milieu professionnel, ainsi que leur manière d'envisager l'avenir et la relation de couple. Le réalisateur Lucas Belvaux cherche à explorer comment le sentiment amoureux se fraye un chemin entre les déterminismes sociaux dont chaque individu hérite en naissant dans tel ou tel milieu.

Intéressé de longue date par le comportement humain et les rapports de force entre les classes sociales (ouvrière, moyenne, bourgeoisie, haute bourgeoisie), Lucas Belvaux, en adaptant le roman éponyme de Philippe Vilain, observe cette fois l'action des déterminismes sociaux sur ce sentiment réputé libre de toute contrainte matérielle et qui relèverait presque uniquement d'une pulsion incontrôlable : l'amour romantique. En grossissant les traits de caractère de ses personnages jusqu'à les rendre presque caricaturaux, le réalisateur livre un film «  laboratoire  », où l'amour serait testé à l'épreuve des classes sociales.

Destination

Pas son genre s'adresse à un large public qui sera sans doute intéressé aussi bien par la relation amoureuse entre les deux personnages principaux que par la description sociale donnée par le film. L'histoire mise en scène est en effet révélatrice d'un contexte social problématique plus large qui mérite une réflexion approfondie.

Des répliques qui interpellent

De façon très visible, les attitudes et les comportement des personnages de Pas son genre sont révélatrices de stéréotypes sociaux (opposant une jeune femme issue d'un milieu populaire à un professeur appartenant à la fraction intellectuelle de la classe dominante) mais également de stéréotypes de genres masculin ou féminin. L'analyse proposée ici souhaite attirer plus particulièrement l'attention des spectateurs sur des phrases, des manières de dire qui peuvent sembler anodines au premier abord mais qui révèlent dans le fond une manière, parfois inconsciente, de considérer le monde et de catégoriser les individus qui y prennent place.

On commencera par rappeler une série de répliques entendues dans le film :

1. « Tu aurais pu faire médecine. — Comme ma mère?! »
2. « Mais on a quel âge, là? »
3. « Que demande le peuple? Y a tout dans un rayon de 100 mètres: un supermarché, une école, une salle de gym, un arrêt de bus pour le centre ville… »
4. « Vous avez choisi le film parce que l'actrice s'appelle Jennifer? »
5. « Profite d'avoir une petite femme qui s'occupe de toi! »
6. « Il y avait de l'indifférence dans ton regard, t'en avais rien à faire de ce qu'on pouvait penser de toi et ça, ça m'a plu »
7. « Excuse-moi, c'était pas pour que tu le lises, enfin si, si, si tu veux, mais… »
8. « Qu'est-ce qui te plaît le plus [dans l'extrait qu'il vient de lui lire]? — Ta voix! »
9. « Maintenant, j'attends le vrai, le prince charmant. C'est bête, non? »
10. « Je lis les magazines people, j'aime bien me tenir au courant de l'actualité »
11. « Ça n'existe pas "à une demi-heure de Paris"! Tu sais très bien qu'une fois qu'on a passé le périphérique, on est à un siècle de Paris partout!… Ailleurs, je m'ennuie, je me délite, je m'étiole, je m'éteins, je meurs. »
12. « De toute façon, je suis sûre qu'on n'a pas les mêmes goûts, pas du tout! »
13. « M. Le Guern interviendra sur un sujet qui me tient particulièrement à cœuret qu'il a intitulé "Innommable indicible"… avec ou sans virgule? — C'est précisément ce à quoi j'ai tenté de répondre. »
14. « Vous vivez à Arras? — Mon Dieu non! Comme dit mon mari, on ne vit pas à Arras, on y meurt! »
15. « Ils ont classé l'effroi au patrimoine de l'humanité? — Ici oui! »

Analyse

Clément et Jennifer incarnent une large palette de traits caractéristiques des différentes classes sociales (classe populaire et haute bourgeoisie) mais également des genres masculin et féminin qui sont également nettement différenciés dans notre société malgré des exigences croissantes d'égalité sous la pression notamment des mouvements féministes. Ces personnages cristallisent en effet une série de caractéristiques opposant entre autres les classes populaires et les classes dominantes (économiquement et socialement), des groupes faiblement dotés scolairement et des élites intellectuelles, Paris et la province, un type d'homme libre et indépendant et des femmes en dépendance amoureuse (qui croient par exemple au prince charmant), le « travail » intellectuel et le travail manuel, un idéal de liberté (de non-engagement) que donne notamment l'aisance financière et une vie soumise aux tâches quotidiennes et aux contraintes de l'existence (comme celle d'élever un enfant)…

Image du filmOn remarquera immédiatement que toutes ces dimensions ne se « superposent » pas dans les différentes situations concrètes observables dans notre société : Paris est une ville plus embourgeoisée que la plupart des villes de province, mais des bourgeois sont pratiquement présents dans toutes les villes de France; semblablement, les femmes sont dans de nombreuses situations en position de dominées — par exemple en ce qui concerne les tâches domestiques — par rapport à leurs homologues masculins, mais une femme de la haute bourgeoisie parisienne est certainement mieux lotie qu'un ouvrier (masculin) au chômage; enfin, les classes dominantes ont généralement acquis un capital scolaire (et culturel) élevé, mais certaines personnes ayant fait de longues études peuvent se retrouver au chômage et dans une situation financière difficile.

Par ailleurs, certaines inégalités évoquées à l'instant peuvent sembler tout à fait subjectives et découler seulement de choix ou de préférences individuelles, mais il faut bien voir que c'est également l'effet de normes sociales souvent précocement intériorisées qui placent certaines personnes de manière générale en position d'infériorité à l'égard d'autrui: ainsi, la dépendance amoureuse de nombreuses femmes qui attendent le « Prince charmant », même si elles savent qu'il s'agit plus d'un rêve que d'une réalité[1], résulte certainement pour une part de stéréotypes qui veulent que les femmes soient, particulièrement en matière d'amour et de sexualité, dans la passivité, dans l'attente, dans le sentiment, dans la crainte aussi (peur de perdre sa virginité, peur de tomber enceinte, peur d'être victime de violences…) alors que les hommes devraient plutôt être des « conquérants actifs » dont on attend notamment qu'ils fassent le premier pas…

Jennifer et Clément : deux mondes qui se rencontrent

Clément vit à Paris, il a réussi ses études de philosophie et enseigne depuis quelques années maintenant dans plusieurs lycées. En parallèle, il mène une carrière d'essayiste. Son dernier écrit en date s'intitule De l'amour (et du hasard). Jeune homme svelte et distingué, Clément Le Guern est issu de la haute bourgeoisie parisienne. Son père est diplômé de l'ENA[2], la haute école la plus prestigieuse de France où sont formés la plupart des futurs hommes politiques et grands chefs d'entreprise. Sa mère est médecin. Ils habitent une belle et grande maison bourgeoise et sortent régulièrement à l'opéra. Au début du film, Clément quitte la chambre d'une jeune femme en pleurs qui l'accuse de lui faire du mal. Il rejoint ensuite le célèbre café parisien « Les deux magots »[3] où il s'attable, léger. Enseignant, il vit comme un drame sa mutation pour un an à Arras: il ne supporte pas être loin de Paris car il a toujours l'impression qu'une fête ou un événement de grande importance va s'y produire et qu'il le manquera!

Image du filmJennifer est arrageoise. Elle est coiffeuse dans un salon du centre-ville et adore son métier, pour lequel elle dit avoir une vocation : aussi loin qu'elle se souvienne, elle a toujours désiré faire ce métier. La satisfaction principale qu'elle en tire vient du fait qu'elle aide des jeunes femmes à se sentir mieux dans leur peau, qu'elle leur permet de « changer de tête ». Elle est également maman d'un petit garçon, Dylan, qu'elle élève en garde alternée avec son ancien compagnon. Elle loue un appartement dans une tour de la périphérie urbaine et s'y sent bien: elle l'a décoré chaleureusement, il est très lumineux et proche de toute commodité: « Il y a tout ce qui faut à moins de 100 mètres: un supermarché, une école, une salle de gym, un arrêt de bus pour le centre ville,… Que demande le peuple? » dit-elle enthousiaste à Clément le matin de leur première nuit chez elle.

Ces deux personnages sont donc aux antipodes l'un de l'autre : Clément Le Guern est issu de la grande bourgeoisie parisienne, Jennifer, dont on ne connaîtra même pas le nom de famille, est issue de la classe populaire d'une ville de province. On ignore également ce que font ses parents ou même s'ils sont toujours en vie. À part ses deux amies (qui sont également ses collègues) et son fils, Jennifer ne fréquente personne et semble donc assez isolée socialement; une situation peut-être conséquente à sa rupture conjugale.

Un amour impossible?

Clément est grand et mince, Jennifer est une petite femme un peu ronde; il est plutôt réservé, elle est souriante et pleine de vie, porte des couleurs vives et chante dans un karaoké les week-ends pendant qu'il écrit des essais philosophiques dans le calme de son appartement parisien ou de sa chambre d'hôtel. Ils se plaisent mais ne partagent pas les mêmes attentes vis à vis d'un éventuel avenir commun. Clément semble vivre au présent et attendre que la période de sa mutation en province prenne fin. Il ne « croit » pas au couple. Ce n'est pas tant qu'il ait peur de s'engager car comment pourrait-il s'engager dans un type de relation dont il nie l'existence ou la viabilité? Il déclare ainsi à une ancienne compagne qu'il croise dans une soirée à Paris: « Je t'ai aimée Marie. J'aime tout le temps. Je crois pas au couple. L'amour, ça doit pas devenir une prison, ça ne marche pas, ça ne marche jamais. » Les attentes de Jennifer sont tout autres. Les aventures, elle a déjà donné: « On croit que c'est rigolo, que c'est la liberté mais non, c'est triste: on se rencontre, on se sépare et on est encore plus seul après avec des regrets et du chagrin. » Maintenant, elle dit attendre « le grand amour, le prince charmant ». Ainsi Clément camperait le cliché de l'homme qui ne s'engage pas pour ne pas se priver d'aventures et Jennifer celui de la femme seule qui attend, impuissante, l'apparition de son prince charmant.

Mais bien plus que des conceptions contraires du couple, Lucas Belvaux suggère que ce sont les déterminismes sociaux[4] qui rendraient cet amour impossible. L'origine sociale d'un individu déterminerait en effet une grande partie de ce qui constitue sa personnalité. Ces différences éloigneraient trop Clément et Jennifer pour leur permettre de vivre une histoire d'amour « normale ». À travers cette histoire, le réalisateur s'attache donc à montrer l'importance des déterminismes sociaux qui seraient plus forts que le libre arbitre, notamment à travers leurs effets sur le sentiment amoureux, pourtant sensé être une des manifestions les plus éclatantes de la liberté individuelle.

Le capital culturel

Image du filmLa classe sociale à laquelle appartient Clément, la haute bourgeoisie, se caractérise par un capital économiqueélevé: l'habitat des parents de Clément peut en témoigner. Mais les membres de cette classe se caractérisent également par l'important capital culturel[5] qu'ils détiennent: ainsi, les compositeurs d'opéras classiques n'ont pas de secret pour le père de Clément qui en cite une dizaine — certains peu connus — sans aucun effort, en enfilant son manteau tout en filant à l'opéra, justement. Clément écrit des essais philosophiques et non pas des romans, qui sont le genre de prédilection de Jennifer. La « qualité » de la culture importe beaucoup: les différentes pratiques culturelles sont hiérarchisées. La culture « légitime » est celle que pratiquent les classes dominantes. Le film met ainsi en scène différentes pratiques culturelles, des plus « légitimes » aux moins légitimes: l'opéra, la lecture des grands auteurs classiques; ensuite la lecture de romans; ensuite l'écoute de musique pop-rock; puis la pratique du karaoké. Enfin, les chansons paillardes chantées à tue-tête par les ivrognes sur la place principale d'Arras sont sans doute l'expression d'une culture considérée comme moins légitime par la classe sociale dont Clément est issu, de même sans doute que le fait d'ingurgiter un kebab à trois heures du matin sur la place publique.

Même le choix des prénoms que donnent les parents à leurs enfants est significatif, et, si « Clément » fleure bon la Vieille France, « Jennifer » est directement issu d'une culture américanisée que les classes cultivées considèrent comme « vulgaire ». (Il est d'ailleurs significatif que la jeune femme reproduise cette habitude culturelle en donnant à son fils le prénom de « Dylan ».)

Le capital culturel serait donc un facteur de distinction très important pour les classes dominantes car il est plus difficile à acquérir ou à « imiter » par les autres classes sociales que le capital économique par exemple. Le capital culturel permettrait aussi à ceux qui le possèdent de creuser la distance avec les autres membres de la société, notamment avec les « nouveaux riches », dont Hélène Pasquier-Legrand se moque allègrement.

Avoir des manières et surtout les « bonnes »

La classe dominante se distinguerait également des autres classes par un ensemble de « manières » de s'habiller, de parler, etc… Elle se caractérise ainsi par sa discrétion, sa sobriété, son raffinement, une économie de paroles et de gestes… tandis que son goût pour les couleurs criardes, l'étalage des états d'âme et la suractivité dont fait parfois preuve Jennifer seraient autant de manifestations de son appartenance aux classes populaires[6].

La domination masculine

Jennifer ne se définit pas seulement par son amour pour le karaoké: elle aime aussi la littérature, même si ce n'est pas de la « grande » littérature (Anna Gavalda est très généralement considérée comme une auteure populaire »). Elle a d'ailleurs une bibliothèque personnelle bien fournie. Elle manifeste également une grande sensibilité et lucidité, et elle exprime clairement ce qu'elle ressent et ce qu'elle attend. Clément semble quant à lui refuser une telle transparence, peut-être parce qu'il trouve cet effort inutile ou parce qu'il pressent que livrer ses pensées intimes est un risque pour sa propre liberté. Ici affleure l'idée que les femmes ont l'autorisation, davantage que les hommes, d'exprimer leur ressenti, de parler de l'intime, en vertu d'une plus grande sensibilité (entendue dans le sens de mièvrerie).

Image du filmDans La Domination masculine[7], le sociologue Pierre Bourdieu développe ainsi une théorie selon laquelle la société relègue les femmes, en raison de leur nature même, dans la sphère privée, de l'intime, de l'intériorité, tandis que les hommes, pour la même raison, sont « relégués » dans la sphère publique, celle du monde extérieur, des relations sociales et professionnelles. Chacune de ces deux sphères comporterait sa part de non-dit, d'interdit verbal: dans la sphère privée, « féminine », seuls les discours ayant trait à l'intime, à la vie familiale et domestique seraient encouragés et légitimes tandis que les discours se rapportant aux choses du« monde »se devraient d'être tus: politique, affaires, économie,… Des rengaines telles que « Depuis quand les femmes s'occupent-elles de politique? » ont déjà été maintes fois entendues[8]. Dans la sphère « masculine » il faudrait au contraire, toujours selon l'injonction d'une norme sociale, taire ce qui relève de l'intime, des « affaires de bonnes femmes » pour produire un discours « sur » différents aspects du monde extérieur qu'il convient de maîtriser. Clément et Jennifer répondent ainsi chacun à leur manière à ces différentes injonctions.

Dans leur cas, l'on constate en particulier qu'ils « s'engagent » très différemment dans la relation amoureuse, et que cet engagement différent a pour effet de produire une inégalité qui reste largement inaperçue. En effet, Jennifer livre clairement ses sentiments, et elle parle immédiatement d'une relation pour la vie: il ne faut pas oublier à ce propos qu'elle a la charge d'un enfant, ce qui l'oblige à prendre l'avenir en considération de façon très nette. Elle est déjà « installée » dans la vie, et elle n'est plus prête à toutes les « aventures » (sentimentales, sexuelles ou autres) comme une adolescente. En revanche, Clément parle très peu de ses sentiments, n'explicite que vaguement ses intentions et ses projets, et il semble vivre dans le présent sans grande considération de l'avenir: on peut penser d'ailleurs qu'il refuse de s'engager précisément parce qu'il veut garder ouvert le champ des possibles qui s'ouvre à lui, en particulier dans le domaine amoureux. Il est prêt à toutes les aventures sans lendemain parce qu'il espère sans doute tomber sur la « perle rare » qui combinera toutes les qualités qu'il recherche chez une femme. Son silence sur ses intentions est donc une forme de mensonge qui le met en position de supériorité (même si c'est inconscient sinon involontaire) par rapport à Jennifer.

Des inégalités qui s'orientent toutes dans le même sens

Si l'on considère ainsi l'ensemble des différences sociales entre Clément et Jennifer, on remarque qu'elles sont pratiquement toutes orientées dans le même sens et jouent en défaveur de la jeune femme: elle a moins de capital économique (moins d'argent et de revenus), moins de capital social (moins de relations sociales, notamment familiales avec les catégories supérieures), moins de capital culturel (en particulier moins de titres scolaires); en outre, c'est une femme en charge d'enfant, provinciale, ne maîtrisant pas les codes multiples et subtils de la distinction sociale (ce dont témoigne entre autres son goût des couleurs vives qui contraste avec la sobriété bourgeoise de Clément).

Le double portrait proposé par Lucas Belvaux dans Pas son genre pourrait dès lors paraître presque caricatural, car il est rare que des personnes aussi éloignées puissent se rencontrer; en outre, dans la plupart des situations concrètes, il est rare que les individus cumulent tous les traits du même signe — positif ou négatif —, la plupart manifestant d'une manière ou d'une autre une forme de distinction qui leur permet précisément d'affirmer leur « différence »[9].

Mais le film n'est pas seulement un portrait statique, et l'histoire que vivront les deux protagonistes va sans aucun doute complexifier ce système trop simple d'oppositions. S'il y a domination, même peu perceptible, même difficilement perçue par les personnages eux-mêmes, elle va être soumise aux choix, aux décisions qu'ils prendront, aux gestes parfois décisifs qu'ils vont poser.

Ce sera le cas en particulier lorsqu'à la fin du film, Jennifer désertera son appartement, cet « intérieur » qui semble tellement lié à son statut de femme et de mère célibataire. Mais d'autres événements méritent d'être pris en considération si l'on veut comprendre la dynamique de la situation au cœur de Pas son genre.

Jennifer, aussi invraisemblable que cela puisse paraître compte tenu de l'amour qu'elle portait à sa ville, à ses amies et à son travail chez madame Bortolin, choisit en effet de disparaître avec son fils on ne sait où. Clément se retrouve face au vide de l'ancien appartement de Jennifer, un vide physique qui apparaît comme une réponse au vide affectif qui le caractérisait face à l'amour sincère de la jeune femme.

La décision abrupte de Jennifer lui permet ainsi de renverser le rapport de forces qui s'était installé dans le couple malgré les apparences: face aux hiérarchies sociales, plus ou moins dissimulées, qui la mettaient en définitive dans une position dominée par rapport à Clément (malgré les faibles dénégations de ce dernier), la fuite est sans doute la seule manière individuelle de mettre fin à une domination masquée derrière le voile de l'amour et des sentiments.

Jennifer échappe ainsi à Clément qui la croyait sans surprise, rendue disponible par son existence réglée à Arras, sans qu'il ait besoin de formaliser son engagement auprès d'elle. La jeune femme a finalement quitté la petite ville de province avant lui, quel qu'en soit le prix à payer pour elle. L'on peut voir ce départ aussi bien comme une «punition» qu'elle infligerait à Clément, que comme une revanche qu'elle prendrait sur lui, même si ce geste est également très cruel pour elle-même.


1. On peut à ce propos se reporter à l'ouvrage du sociologue Jean-Claude Kaufman, La Femme seule et le Prince charmant (Paris, Nathan, 1999). Ce sociologue a également bien étudié la répartition différenciée et inégalitaire des rôles dans le couple contemporain (La trame conjugale: Analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, 1992).

2. ENA: École nationale d'administration.

3. « Les deux magots » est un célèbre café parisien qui a été fréquenté par de nombreux artistes, poètes, écrivains et philosophes: Rimbaud, Verlaine, Mallarmé mais aussi Picasso, Louis Aragon, Prévert, Hemingway, Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir.

4. Les théories du sociologue Pierre Bourdieu apparaissent ainsi en filigrane tout au long de Pas son genre. Elles traversent également d'autres films du réalisateur Lucas Belvaux, La Raison du plus faible par exemple.

5. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979. Il existe des mesures objectives du capital culturel au sens de Bourdieu, en particulier les titres scolaires et la durée des études effectuées.

6. La notion d'habitus de classe développée par Pierre Bourdieu recouvre ainsi la gamme des comportements, des manières d'être propres à une classe et qui la distinguent des autres et que par ailleurs les individus intègrent à leur insu dès leur naissance.

7. Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998.

8. Il suffit par ailleurs de regarder les affiches de propagande destinées à réduire à néant la lutte des suffragettes au début du 20e siècle aux États-Unis, visant à obtenir le droit de vote pour les femmes, pour comprendre à quel point l'injonction « la place des femmes est à la maison, auprès des enfants! » est, ou a en tout cas été, d'une violence extrême.

9. Cette diversité des cas individuels est bien analysée par un sociologue successeur de Bourdieu, Bernard Lahire, dans son ouvrage, La Culture des individus, Paris, La Découverte, 2006. Clément cumule sans doute les signes « positifs » mais ses revenus sont moindres que ceux de ses parents et, surtout, il est contraint de « s'exiler » à Arras, même si c'est d'une façon qu'il espère provisoire…

Affiche du film

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Un dossier pédagogique complémentaire à cette analyse est présenté à la page suivante.