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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au dessin animé
Mia et le Migou
de Jacques-Rémy Girerd
France, 2008, 1 h 31


L'analyse proposée ici s'adresse notamment aux animateurs qui verront le dessin animé Mia et le migou avec un large public et qui souhaitent approfondir avec les spectateurs la question du récit et de sa transcription cinématographique par le montage. Dans une perspective d'éducation au cinéma, l'objectif sera plus particulièrement d'initier les participants aux questions de temporalité et à la notion de montage alterné.

Le film

Mia et le Migou questionne le devenir de l'humanité en abordant sur un mode mi-poétique mi-fantastique les menaces bien réelles que l'homme fait peser sur l'environnement. Cette question essentielle d'actualité - le réchauffement climatique, ses causes, ses conséquences et nos responsabilités - est traitée à travers les aventures chatoyantes de Mia, une fillette de huit ans orpheline de mère qui vit seule sous le regard bienveillant de ses tantes. Le film débute simultanément en trois points de la planète : le village désertique d'Amérique du Sud où elle vit ; un coin de forêt tropicale transformé en chantier où travaille son père Pedro, et le quartier des affaires d'une grande ville occidentale, où un promoteur immobilier est prêt à tout pour vendre son projet de complexe hôtelier de luxe à des investisseurs étrangers. Et c'est là le point de départ d'une aventure riche en en suspense et en retournements qui va faire converger tout ce petit monde autour de l'arbre sacré et de ses étranges gardiens les Migous.

La notion de montage alterné

Le montage alterné juxtapose des actions simultanées, qui n'ont pas forcément lieu au même endroit. Par exemple, ce type de montage est souvent utilisé pour rendre la tension d'une course-poursuite; dans ce cas, les images montrent alternativement le poursuivant et le poursuivi. Bien souvent, la distance entre ces actions séparées se réduit de plus en plus et celles-ci finissent par se rejoindre dans l'espace (ainsi le poursuivant rattrape le poursuivi). Sans nécessairement (re)connaître les lieux montrés, on peut mesurer visuellement la réduction de la distance qui les sépare au rythme de plus en plus rapide qui marque la succession de plans alternés de plus en plus courts.

En dehors de cet exemple, où le lien de cause à effet entre les deux actions est clairement identifiable dès le départ, ce procédé fréquemment utilisé au cinéma permet aussi au spectateur d'anticiper - lorsqu'il ignore la causalité qui relie deux actions apparemment indépendantes - un lien futur qui se précise généralement au fil des séquences du film.

Mia et le Migou est un exemple idéal pour appréhender cette notion courante, qui nécessite toutefois l'élaboration de stratégies de déchiffrage et d'interprétation de même que la reconnaissance de l'un ou l'autre processus.

Au début du film, il est sans doute difficile d'imaginer le lien qu'il peut bien y avoir entre Mia - une fillette orpheline soucieuse de retrouver son père - et Jekhide, sinistre promoteur immobilier sans aucun état d'âme. Bien qu'une conversation entre collègues de chantier puis un coup de téléphone entre Jekhide et son chef de travaux permettent d'inférer un lien plus ou moins direct entre les histoires respectives de ces trois personnages géographiquement éloignés les uns des autres, il est peu probable qu'à ce moment-là, les participants aient une idée même approximative de la configuration relationnelle générale, d'autant plus qu'il n'y a aucune ressemblance entre les endroits où nous, spectateurs, les rencontrons pour la première fois : un chantier au cœur de la forêt tropicale (Pedro), un hameau isolé en pleine campagne désertique (Mia) et le quartier des affaires d'une grande ville occidentale (Jekhide). Même si les choses sont ainsi annoncées dès le départ, il faut donc un certain temps pour comprendre que le père de Mia et l'ouvrier de Jekhide, enfoui sous les décombres d'une galerie effondrée dès le début de l'histoire, est bien une seule et même personne (Pedro) et qu'ils ont tous deux l'intention de se rendre au même endroit, même si ce n'est pas du tout pour les mêmes raisons.

Le film de Rémy-Girerd, qui ne met pas en scène une course-poursuite puisque Jekhide et Mia ignorent tout l'un de l'autre, présente ainsi un autre exemple courant d'utilisation du montage alterné, qui permet ici de suivre le chemin différent qu'empruntent deux personnages inconnus l'un de l'autre, qui partent de lieux différents vers une même destination. C'est donc cet aspect de la construction cinématographique du film que nous allons maintenant développer.

Déroulement et commentaire

Au préalable, reprenons avec les spectateurs les situations de départ propres aux deux personnages en route pour la forêt tropicale : Mia et Jekhide. Une première scène nous apprend que Pedro a dû laisser sa fille seule au village pour venir travailler sur le chantier; alors qu'il est englouti sous les décombres d'une galerie effondrée, nous voyons un plan de Mia se réveillant en sursaut, comme si elle avait fait un mauvais rêve. À ce moment-là, on peut déjà déduire que Mia est la fille de Pedro et qu'elle a pressenti le drame. La scène suivante montre Jekhide expliquer son projet aux investisseurs et recevoir devant eux un appel téléphonique lui apprenant la catastrophe survenue sur le chantier. Cette scène nous apporte donc une autre information importante : Pedro, le père de Mia, travaille pour Jekhide.

Invitons maintenant les participants à observer quelques images du film. Ces images représentent les étapes de leurs parcours respectifs, qu'on peut résumer de la façon suivante :

1. Prête à quitter le village, Mia se recueille sur la tombe de sa mère
2. Chez lui, Jekhide prépare ses bagages et annonce à son fils qu'il doit l'emmener
3. Mia traverse la rivière avec Pablo, à bord de son radeau
4. Aldrin admire la mer de nuage par le hublot du jet privé de son père
5. Mia traverse une vaste étendue désertique sur un taxi-vélo
6. Mia et Aldrin se croisent dans une ville sud-américaine
7. Jekhide poursuit sa route en hélicoptère
8. Mia poursuit sa route en minibus
9. Jekhide survole le site du futur complexe hôtelier puis il se rend sur le chantier
10. En se faufilant de corniche en corniche, Mia aperçoit une maisonnette
11. Aldrin montre à son père la météorite qui vient d'atterrir dans sa chambre
12. Mia rencontre une sorcière
13. Jekhide entraîne Aldrin dans un dépôt d'armes souterrain
14. Effrayée par les bruits de la forêt, Mia se souvient des conseils de sa mère
15. Furieux d'être lâché par tous, Jekhide retourne son lance-flammes vers ses ouvriers
16. Mia rencontre les Migous et s'en fait des amis
17. Jekhide emmène Mia à bord de son hélicoptère; les deux enfants se reconnaissent

Demandons aux spectateurs de classer les illustrations en deux tas selon qu'elles évoquent le parcours de Mia ou celui de Jekhide et d'Aldrin, et ensuite de les organiser chacune chronologiquement en deux lignes (horizontales) ou en deux colonnes (verticales). Faisons-leur remarquer que nous avons maintenant sous les yeux deux histoires qui se déroulent en même temps mais qui, avant de se rejoindre (image 17), sont complètement indépendantes l'une de l'autre, même si, à un moment donné, elles se croisent par hasard (image 6). Ce constat amènera alors une réflexion sur le procédé qu'a utilisé le réalisateur pour montrer ces deux parcours simultanés. Autrement dit, comment Jacques Rémy-Girerd a-t-il fait pour nous faire vivre ces deux histoires-là en même temps ?

Les spectateurs devraient relever rapidement que dans le film, les deux aventures n'ont pas l'unité qui permet d'en faire des blocs distincts comme nous venons de le faire en manipulant les images. Pour que nous, spectateurs, puissions suivre les deux parcours « de front », le réalisateur du film a dû les couper en morceaux pour en montrer alternativement les étapes principales : un moment du parcours de Mia, puis un moment du parcours de Jekhide, et ainsi de suite jusqu'à ce que les deux personnages se rencontrent. L'étape suivante consistera donc à faire apparaître d'une manière ou d'une autre ces allers-retours entre les deux histoires, en veillant à respecter les rapports de simultanéité mais également la chronologie générale du film et en faisant apparaître ainsi le mouvement du film.

On devrait rapidement mettre en évidence un point de repère important, qui est le moment où les enfants se croisent par hasard en ville. Il ne s'agit pas d'une vraie rencontre puisque Mia et Aldrin ne se connaissent pas encore, mais ce croisement vient confirmer, d'une part que tous deux avancent bien dans la même direction et d'autre part, qu'ils effectuent leur trajet au cours de la même période puisqu'ils se trouvent au même endroit, au même moment. Toutes les autres images seront disposées en tenant compte de ce repère et, une fois que l'ordre sera définitivement établi, l'étape finale consistera à relier les images par un gros trait au marqueur selon leur ordre d'apparition dans le film, ordre à reconstruire autant d'après les souvenirs que par déduction logique.

Comme le montre l'exemple suivant, on pourrait obtenir une figure qui met bien en perspective la notion de montage alterné et son application dans Mia et le Migou.

Mia JekhideRemarques
(1)   (2) Mia et Jekhide sur le point de partir
(3)     Une image suffit à évoquer le trajet de Jekhide en jet;
mais il en faut deux pour évoquer celui de Mia, qui utilise plusieurs transports pour arriver en ville !
    (4)  
(5)      
  (6)   Mia et Aldrin en ville : une seule image est nécessaire pour montrer que leurs chemins se croisent !
(8)   (7)  
(10)   (9)  
(12)   (11)  
(14)   (13)  
(16)   (15)  
  (17)   Une rencontre qu’on a bien eu le temps d’anticiper !

Et voici, le même schéma sous une forme plus imagée !

Un dossier pédagogique complémentaire à l'animation proposée ici est présenté à la page suivante.
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