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Grignews

Le journal

Une fiche réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Fleur du désert ~ Desert Flower
un film de Sherry Hormann
Allemagne, France, Autriche, 2 h 04, 2010


1. Le film

Fleur du désert retrace — sans doute de façon romancée — l’étonnant parcours de Waris Dirie, une jeune nomade somalienne, qui, encore enfant, fuit sa famille pour échapper à un mariage forcé. De Mogadiscio, elle partira à Londres où elle servira comme domestique (sinon comme esclave) à l’ambassade somalienne. Livrée finalement à elle-même, elle trouvera un job dans un fast-food où elle sera repérée par hasard par un photographe de mode : s’ouvrira alors à la jeune femme l’improbable carrière de top model !

On pourrait croire à un mauvais mélo hollywoodien si le film ne posait de multiples manières, à travers cette destinée exceptionnelle, la question de la condition des femmes dans le monde et en particulier de la maîtrise de leur propre corps : Waris Dirie s’est faite en effet l’ambassadrice de la lutte contre les mutilations génitales sexuelles dont elle fut elle-même victime enfant.

2. À quels spectateurs est destiné le film ?

Ce film s’adresse à un large public (à partir de quatorze ans environ), bien que certaines scènes puissent heurter la sensibilité de certaines personnes (la mutilation n’est pas visible en elle-même, mais la bande-son et des détails comme les doigts ensanglantés de l’exciseuse sont suffisamment évocateurs pour que de nombreux spectateurs aient l’impression — fausse — de l’avoir vue explicitement).

3. Relations avec la problématique santé

Les mutilations sexuelles sont marginales en Europe occidentale et ne concernent sans doute que des populations récemment immigrées, même si ces populations sont en relative augmentation. Le film cependant ne se limite pas à cette problématique, et il interroge plus largement le rapport des femmes à leur propre corps, à la sexualité ainsi qu’aux différentes images de la féminité dans lesquelles elles sont invitées à se reconnaître notamment par les médias et la publicité.

À travers des portraits contrastés parfois jusqu’à la caricature, Fleur du désert décrit les paradoxes de la condition féminine aujourd’hui, à la fois glorifiée par différentes formes de star system et soumise à de multiples contraintes et de profondes inégalités notamment en matière de santé.

4. Suggestion d’animation

L'éducation sexuelle ne peut sans doute jamais se limiter à des problématiques restreintes (par exemple, « comment bien mettre un préservatif ? »), même si elles sont pertinentes, et pose dans chacune de ses interventions des questions fondamentales sur ce qu'est la sexualité, sur les normes qui la régissent plus ou moins explicitement, ainsi que sur la manière nécessairement différente dont chacun ou chacune la vit. Ainsi, l'intervenant peut être immédiatement confronté par certains participants à l'objection fondamentale : peut-on parler de la sexualité notamment dans l'espace public ?

Un film comme Fleur du désert permet alors d'éviter de répondre uniquement au niveau des principes, aussi légitimes soient-ils, et de replacer de telles questions dans des contextes plus concrets, plus « parlants », même s'ils relèvent (en partie) de la fiction et semblent éloignés de la vie personnelle des spectateurs : le film offre précisément une médiation qui permet à chacun de s'exprimer plus facilement, mais également de poser des questions ou de soulever des objections (comme celle énoncée...) qui autrement pourraient rester muettes[1].

La pudeur de Waris

Waris, la jeune somalienne, reproche ainsi à sa nouvelle amie Marylin, une Britannique au prénom évocateur, de ne pas se conduire « honorablement » en faisant l'amour avec un partenaire rencontré au cours d'une soirée ; mais Marylin se moque gentiment d'elle en pointant son incapacité à dire le mot « sexe » qu'elle considère comme plus ou moins tabou. Mais, dans la discussion, le tabou verbal, que la familiarité entre Waris et Marylin permet de lever en partie, va se révéler lié à toute une conception de l'honneur et à une pratique - l'excision et l'infibulation - qui déterminent plus profondément les attitudes de la jeune femme. Pour elle, la virginité est une valeur essentielle, et ces pratiques mutilantes ont précisément pour objet de préserver la virginité des femmes et donc leur valeur aux yeux d'un mari potentiel.

Toute une chaîne de relations apparaît ainsi entre un détail du film - une certaine pudeur verbale - et d'autres éléments plus ou moins dispersés dans l'histoire mise en scène et révélateurs d'attitudes profondément ancrées.

Mais l'ensemble de ces relations forme un système suffisamment contraignant pour que ces pratiques perdurent malgré les mises en garde et les interdictions éventuelles. Ainsi, le fait que ces mutilations soient pratiquées, semble-t-il, exclusivement par les femmes (ce qui étonne souvent les observateurs étrangers) s'explique assez facilement, d'un côté, par l'importance sociale du mariage qui ne donne de la valeur qu'aux filles « vierges », et, de l'autre, par la position subordonnée des femmes qui ne peuvent pas avoir d'existence sociale en dehors du mariage comme célibataires ou même comme veuves : dans un tel contexte, l'on comprend (même si on ne l'admet pas) que l'infibulation et l'excision ne seraient d'une certaine manière que le « prix à payer » pour pouvoir se marier.

A contrario, c'est le refus d'un mariage forcé qui seul permet à Waris de « sortir du système » en s'exilant dans une société tout à fait différente. Il est clair que cette « sortie » explique aussi qu'elle puisse plus tard dénoncer ces pratiques comme des mutilations intolérables imposées aux femmes, ce qu'elle n'aurait sans doute pas pu faire en étant restée au pays.

On voit comment, à partir d'un détail secondaire, il est possible d'opérer un « parcours » à travers tout le film en reliant entre eux des éléments dispersés mais suffisamment significatifs pour interpréter de manière globale le comportement du personnage. Un peu d'expérience dans l'animation permet ainsi avec un groupe de discussion (entre vingt et trente personnes) de « tracer » différents parcours à travers un film comme Fleur du désert. L'objectif n'est pas d'interpréter de manière exacte le comportement du personnage (qui est d'ailleurs en grande partie une créature de fiction) mais plutôt de repérer des traits, des attitudes, des « configurations », qui être peuvent significatifs, pertinents ou interpellants pour différents spectateurs. Par exemple, pour la plupart des spectateurs dans les pays occidentaux, des pratiques comme les mutilations sexuelles sont sans doute marquées du sceau de l'exotisme[2] sinon de la « barbarie », mais la virginité des filles au mariage reste pour certains et certaines une préoccupation importante, qu'elle soit individuelle ou plus largement familiale et sociale (et il s'agit sans doute le plus souvent d'un mixte des deux).

Dans la même perspective, la scène à l'hôpital où Waris est examinée par un médecin (masculin) révèle sa gêne mais rappelle également la pression sociale dont elle est la victime puisque l'infirmier appelé comme traducteur déforme les propos du médecin et prétend même qu'elle devrait avoir honte de s'exhiber ainsi devant un étranger : dans ce cas, la pudeur devient évidemment un obstacle à un accès correct aux soins médicaux, la « neutralité » professionnelle (notamment d'un point de vue sexuel) d'un intervenant comme le médecin n'étant pas alors reconnue. Cette scène permet ainsi d'interroger cette liaison très forte mais le plus souvent masquée entre la pudeur et une vision fondamentalement sexuée des relations humaines : la différence entre hommes et femmes est vue comme plus importante ou plus significative que l'égalité entre êtres humains, en excluant en outre toute possibilité de neutralité entre les genres.

Le sans-gêne de Marylin

Le contraste avec le personnage de Marylin permet alors de mieux mesurer les différences d'attitudes à l'égard de la sexualité. Cette jeune Britannique ne peut sans doute pas être considérée comme représentative de toutes les femmes « occidentales » (pas plus d'ailleurs que Waris ne constitue un quelconque modèle de la « femme » africaine) : sans que son comportement soit exceptionnel, elle incarne une forme de grande liberté et d'indépendance féminine, puisqu'elle vit seule à l'hôtel, sans attaches, ni mari ni famille (semble-t-il) et qu'elle est avant tout préoccupée par une hypothétique carrière de danseuse.

Son caractère extraverti, son hédonisme, son look légèrement excentrique, ses rapports « décomplexés » avec les hommes, ses mini-jupes et ses épaules dénudées, en font l'image d'une femme « moderne », mais cette image positive est contrebalancée par différents traits que la discussion avec les participants devrait faire facilement apparaître : ainsi, sa liberté se double d'une certaine solitude qu'elle assume tant qu'elle est portée par ses rêves de carrière de danseuse. Quand elle se heurte à des refus multipliés, elle cède alors au désespoir.

Si l'on observe en outre les autres personnages qui entourent Waris à Londres, on constate de très grands contrastes entre les individus : si la jeune Somalienne pénètre presque par miracle dans le monde de la mode avec son luxe éclatant et sa superficialité évidente, d'autres sont cantonnés à des emplois subalternes comme Neil, l'homme à tout faire de l'hôtel, mal habillé, les cheveux gras, le physique peu engageant : on se souvient d'ailleurs comment il essaiera de profiter bien maladroitement du mariage blanc qu'il a contracté avec Waris pour essayer d'avoir des relations sexuelles avec elle.

La liberté se « paie » donc de grandes inégalités au niveau économique et social mais également en termes de qualités individuelles : tout le monde n'a pas le talent de danseuse dont rêve Marylin, ni la beauté ou l'élégance naturelle de Waris, ni le charme ou la séduction qui seraient nécessaires à Neal pour séduire la jeune mannequin. Ainsi, dans les sociétés modernes, l'individu semble seul à présent responsable de sa valeur personnelle, qu'il s'agisse de talent (pour Marylin) ou de beauté (pour Waris), ou d'un mélange des deux. Mais la beauté est une qualité inégalement répartie, et cette inégalité naturelle est évidemment survalorisée par les médias et le « système de la mode ». De la même manière, le talent ne semble dépendre que de l'individu, mais celui-ci n'a pas nécessairement prise sur son talent... ou son absence de talent. De ce point de vue, des personnages d'arrière-plan comme Neal ou même la tenancière de l'hôtel sont révélateurs de ces inégalités et des effets qu'elles induisent comme la solitude évidente du jeune homme ou la froideur de l'hôtelière.

La liberté sexuelle en particulier, qu'incarne notamment Marylin, entraîne également de grandes inégalités, et tout le monde n'en « profite » vraisemblablement pas de la même manière. En outre, si l'on ne peut sans doute plus parler de normes contraignantes comme dans les sociétés « traditionnelles », on observe facilement l'importance et la prégnance des modèles - et en particulier des « top models » - dans la constitution d'une certaine image sociale de la féminité (et aujourd'hui de la « masculinité »). Si le parcours de Waris symbolise certainement un chemin vers la liberté, on comprend aussi combien ce parcours est exceptionnel sinon même chanceux et devait dépendre de cette beauté unique, qui n'est évidemment pas donnée à tous ni à toutes.

Ces réflexions rapidement esquissées pourront nourrir la discussion avec les participants mais ne prétendent pas représenter la « vérité » du film ni constituer une quelconque norme en la matière. Il s'agit plutôt, comme on l'a dit, de s'appuyer sur les différentes composantes du film - événements, personnages principaux ou secondaires... - pour interroger ces configurations complexes, multiples et ambivalentes que constituent nos « sexualités ».

Les mutilations sexuelles féminines

La vision d'un film Fleur du désert ne peut qu'apporter un éclairage sur les mutilations sexuelles féminines, sans pouvoir prétendre transformer profondément les attitudes qui fondent de telles pratiques. Il existe néanmoins à présent beaucoup de publications qui abordent cette problématique et les meilleurs moyens pour y mettre fin. On signalera ici seulement celles de Gerry Mackie, professeur à l'Université de Californie, qui, dans un article de la revue American Sociological Review (1996, n° 61), fait une comparaison entre les mutilations génitales féminines (MGF) et la pratique des pieds bandés en Chine, une pratique à présent disparue. Pour éliminer les MGF, il préconise la mise en place de trois actions qui ont contribué à une telle disparition : campagne d'éducation, diffusion d'informations sur les conséquences négatives de la pratique, constitution de groupes de personnes qui s'engagent publiquement à renoncer à cette pratique. Il insiste en particulier sur ce dernier point pour susciter l'adhésion des populations concernées.

On peut également se reporter au site du GAMS (groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles) qui rapporte les arguments invoqués pour maintenir l’excision et expose une réfutation systématique de ces arguments.



1. En situation scolaire, on peut ainsi être confronté à des personnes qui préfèrent pour toutes sortes de raisons rester muettes et taire des sentiments ou des opinions qui les «exposeraient» désagréablement au reste du groupe

2. Des enseignants ont pu refuser de voir ce film en séances scolaires parce qu'ils soupçonnaient que certaines de leurs élèves avaient subi ce genre de mutilations. On comprend évidemment cette prudence de la part d'enseignants qui ne se sentent pas formés pour aborder une telle situation. Mais, dans ce cas, le silence ou le non-dit se confond aussi avec l'inaction, et il nous semble que la parole est une étape indispensable et préalable pour changer (éventuellement) les attitudes. Un débat autour d'un film comme Fleur du désert est sans doute l'occasion d'une telle prise de parole, même s'il ne s'agit en aucun cas à amener les participants à exposer des faits intimes ou personnels. Par ailleurs, on évitera de stigmatiser les populations concernées par ces pratiques en signalant notamment que des associations locales luttent également contre ces pratiques.