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Grignews

Le journal

Une fiche réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
Sleepy Hollow
un film de Tim Burton
USA, 1999, 1 h 45
Avec Johnny Depp, Christina Ricci, Miranda Richardson, Michael Gambon


1. Le film

Dans le village de Sleepy Hollow, en 1799, un mystérieux cavalier sans tête a assassiné trois personnes en les décapitant. Un détective farouchement rationaliste, Ichabod Crane, est envoyé sur les lieux pour mener l'enquête. Sa présence n'empêchera pas le cavalier mystérieux de commettre de nouveaux crimes et Ichabod sera bien obligé d'admettre la dimension surnaturelle de cette étrange affaire.

2. Le public auquel le film est destiné

Ce film de Tim Burton se signale notamment par la grande qualité plastique de ses images, par son travail remarquable sur les décors, la lumière et les couleurs. Il peut plaire à un large public d'adolescents à partir de quatorze ans environ.

3. Rapport avec la problématique santé

Sleepy Hollow est incontestablement un film de fiction qui n'aborde apparemment aucun grand thème de santé : les personnages y ont au contraire la fâcheuse tendance à terminer décapités par un chevalier fantôme! Mais ce fut précisément pour nous l'occasion d'aborder avec un public d'adolescents la question de la violence au cinéma et dans les médias en général. Cette question revient régulièrement dans les débats journalistiques qui s'interrogent parfois avec angoisse (vraie ou simulée) sur les effets de telles représentations violentes sur les enfants ou adolescents, mais il est moins fréquent que l'on demande à des jeunes de s'exprimer à ce propos. L'on sait par exemple que nombre d'entre eux sont friands de films d'horreur (genre qui comprend des variantes particulièrement saignantes comme le cinéma « gore »), mais ce goût est-il unanimement partagé ou bien masque-t-il une diversité de réactions ou parfois même des attitudes de rejet qui ne peuvent s'exprimer que difficilement?

C'était également l'occasion de permettre aux jeunes spectateurs de s'exprimer à propos d'un reproche qui leur est souvent adressé de façon plus ou moins directe, celui de se complaire dans des représentations de la violence qui devraient conduire à une confusion entre la réalité et la fiction. Ici aussi, il nous paraissait intéressant de confronter cette critique abstraite avec les réactions concrètes et diversifiées des adolescents et adolescentes.

3. L'animation

Juger la violence au cinéma

L'animation, qui a eu lieu dans des classes avec des adolescents de seize ans environ et qui, à chaque fois, a duré deux heures de cours, débutait par un questionnaire écrit qui demandait à chaque participant de porter une appréciation sur différentes scènes du film : la scène avait-elle paru plus ou moins « impressionnante » [1] au spectateur (une échelle d'évaluation permettait de nuancer la réponse). Une dernière question demandait aux participants de juger de façon globale la « violence » de Sleepy Hollow.

L'animateur recueillait ensuite les questionnaires et, de manière intuitive, repérait les scènes qui avaient été généralement perçues comme assez ou très« impressionnantes ». Une discussion visait alors à préciser quelles étaient exactement les impressions ressenties et à repérer les « mécanismes » cinématographiques ou autres qui permettaient d'expliquer les effets produits. La réflexion se basait essentiellement sur les souvenirs que le film avait laissés aux jeunes spectateurs, même si l'animateur, qui connaissait très bien le film, pouvait préciser le déroulement ou le montage de certaines séquences : en fait, si certains spectateurs conservent une impression globale, indistincte qui mêle éléments véridiques et éléments reconstitués, d'autres (deux ou trois personnes par classe) ont en revanche des souvenirs tout à fait exacts, ce qui permet souvent une confrontation très enrichissante des points de vue.

Cette discussion a généralement fait apparaître que le film de Tim Burton utilise des procédés qui favorisent la « distanciation » du spectateur par rapport à la violence des événements représentés. L'humour qui baigne la plupart des scènes permet ainsi très souvent de dédramatiser des séquences qui autrement seraient beaucoup plus impressionnantes : le personnage d'Ichabod Crane (incarné par Johnny Depp) fait souvent rire, il s'évanouit à de nombreuses reprises, par exemple lorsque la tête du juge Philipse roule entre ses jambes avant que le cavalier sans tête ne vienne s'en emparer d'un coup d'épée. Et, lorsque, dans son lit, il raconte aux Van Tassel sa rencontre avec le cavalier, il s'évanouit une nouvelle fois. Le personnage d'Ichabod ne semble pas vraiment « sérieux » et permet donc de rire à des moments qui sont par ailleurs dramatiques.

On remarque également certaines caractéristiques esthétiques comme la lumière utilisée dans le film qui concourt à cet effet de distance : les couleurs sont en effet « désaturées » (c'est-à-dire qu'elles ne sont jamais pures et tendent au contraire vers un gris plus ou moins foncé), donnant ainsi l'impression d'un film presque en noir et blanc. Seules les scènes de nuit ont une apparence bleutée, mais l'effet reste sensiblement le même. Plusieurs participants signalent néanmoins la présence de « taches » de couleur plus ou moins frappantes : c'est l'orange des citrouilles qui apparaissent à plusieurs reprises, c'est le rouge de l'oiseau cardinal... et du sang qui gicle notamment au visage d'Ichabod. On se souvient également des scènes de rêve d'Ichabod qui se déroulent d'abord dans une atmosphère ensoleillée, printanière, dont la lumière est éclatante et contraste avec l'atmosphère sombre qui règne à Sleepy Hollow. Tout cela concourt donc à l'aspect volontairement « irréaliste » du film et désamorce les effets de peur éventuelle ou de violence. Le film, loin d'avoir été tourné en décors naturels, a en fait été réalisé pour la plus grande partie en studio où tout a été reconstitué, même la forêt où se cache le cavalier sans tête : tous les troncs d'arbres par exemple sont noirs (jamais bruns ni verts), ce qui est en accord avec les couleurs dominantes mais peut aussi paraître (un peu) artificiel.

Un peu paradoxalement, la scène jugée la plus « impressionnante » est sans doute la moins « sanglante » visuellement parlant. Le cavalier sans tête, revenant d'entre les morts, massacre toute une famille, père, mère et surtout enfant : ce dernier meurtre n'est pas montré, on voit seulement le cavalier saisir l'enfant, mais le montage coupe (...cinématographiquement parlant) soudainement la scène et nous montre seulement un témoin lointain qui entend le cri de l'enfant. Le cinéaste touche ici à un tabou très fort, et les mécanismes de « distanciation » (dont notamment le changement de point de vue) ne peuvent empêcher la majorité des spectateurs de ressentir cette scène comme extrêmement violente.

On voit donc que les spectateurs (jeunes ou moins jeunes) sont capables de porter des porter des jugements relativement nuancés et complexes sur le caractère plus ou moins violent des différentes séquences d'un film comme Sleepy Hollow. La discussion a permis notamment d'expliciter les mécanismes (ou certains mécanismes) de défense que nous utilisons face à des scènes particulièrement « impressionnantes ». Elle a fait également apparaître des différences de sensibilité parmi le spectateurs, certaines scènes jugées anodines par la plupart des participants étant au contraire jugées par d'autres (il pouvait même ne s'agir que d'une seule personne) choquantes ou « traumatisantes » : un instrument de torture entr'aperçu en arrière-plan au début du film (une cage à forme humaine où est enserré un détenu) a ainsi manifestement réveillé des angoisses latentes chez un jeune spectateur, même s'il soulignait lui-même le caractère fictif de la scène.

L'animation a, nous semble-t-il, permis de dépasser des jugements sommaires (j'aime/je n'aime pas) et de mieux comprendre les effets ressentis face aux différentes séquences. Elle a également favorisé l'expression d'impressions personnelles et fait ainsi apercevoir aux participants une diversité de sensibilités, souvent masquée par l'appartenance au groupe scolaire. Cette partie de l'animation a d'ailleurs fait l'objet d'un compte rendu qui a été ensuite photocopié et remis aux élèves.

Des images « traumatisantes »

La deuxième partie de l'animation a été rendue possible par les discussions qui ont précédé et ont instauré un climat de relative confiance. Les participants ont en effet été invités à se souvenir d'une image vue au cinéma, à la télévision ou dans n'importe quel autre média et qu'ils ont jugé particulièrement choquante ou violente : on leur a demandé de décrire par écrit, individuellement et anonymement, le contenu et la forme de cette image et d'essayer d'expliquer le plus complètement possible les raisons pour lesquelles cette image les avaient particulièrement marqués. Dans notre esprit, l'exercice avait un but à la fois littéraire et personnel : il s'agissait de favoriser l'expression de sentiments très personnels mais en leur donnant une forme relativement travaillée, susceptible d'être communiquée à des lecteurs anonymes.

Les textes ainsi produits ont d'ailleurs été recueillis par l'animateur qui les a retranscrits et photocopiés pour les remettre ensuite à l'ensemble de la classe (en respectant l'anonymat des rédacteurs).

L'intérêt de ces textes est multiple. Pratiquement, tous les participants citent spontanément des images qui leur reviennent à la mémoire et qui remontent souvent à l'enfance (ils s'en distancient fréquemment en remarquant qu'à présent ces images ne les heurteraient plus ou de façon moins nette). Beaucoup évoquent notamment des films d'horreur (la série de Freddy, Chucky, la poupée tueuse, Candyman, Alien, etc.) qui ont été vus en compagnie ou à l'instigation de « plus grands » et qui ont été vécus pratiquement comme des rites d'initiation : pour ne pas perdre la face devant les « grands », les petits sont ainsi amenés à supporter sinon à endurer un spectacle qui les effraie ou leur répugne.

Mais d'autres images, très fréquemment citées, sont elles bien réelles : il s'agit de photos ou de films soit sur des famines dans le tiers monde soit sur les camps de concentration nazis. Ces images, loin d'être banalisées, ont un impact émotionnel très fort : alors que les scènes des films d'horreur sont mises à distance par l'âge (« aujourd'hui, je n'aurais plus peur »), les participants insistent sur le caractère bien réel des événements représentés sur ces images.

Enfin, l'on peut remarquer que l'impact émotionnel d'une image violente n'est jamais simple ou direct et dépend en partie de nos connaissances extérieures, de nos jugements de valeur et de nos opinions. Beaucoup de jeunes d'origine arabe citent ainsi comme particulièrement choquante la séquence filmée par la télévision montrant une jeune Palestinien pris avec son père sous le feu des soldats israéliens et finalement abattu. Leur émotion est certainement légitime mais l'on comprend aussi qu'elle n'est pas indépendant e de tout un contexte social et politique qui fait que ces jeunes se sentent immédiatement solidaires des Palestiniens et sont donc particulièrement sensibles à l'injustice dont ils sont l'objet. Mais la remarque vaut de manière générale, et notre connaissance du contexte où s'inscrivent les images violentes intervient toujours dans notre perception de leur éventuel degré de violence : c'est en reconnaissant Sleepy Hollow comme un film fantastique, comme une fiction destinée à nous faire frémir « pour de faux » que les spectateurs parviennent précisément à se distancier des effets produits par ces images.

Ainsi, l'on espère que la réflexion qui a été menée avec l'ensemble des participants autour du film de Tim Burton ne s'est pas limitée au plan « cognitif » mais a pu amener une plus grande maîtrise des réactions émotionnelles de chacun.


[1] Le terme assez vague ne portait donc pas nécessairement sur la dimension violente du film. Il s'agissait de désamorcer certaines réactions de bravade consistant à prétendre que rien dans le film n'était « vraiment » violent.