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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
120 battements par minute
de Robin Campillo
France, 2017, 2h15
avec Nahuel Pérez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel


L'analyse proposée ici revient plus particulièrement sur une thématique importante du film 120 battements par minute, à savoir : quelle place l'éducation à la santé et notamment à la sexualité doit-elle avoir dans notre société ? Cette éducation est-elle utile, légitime ou indispensable ? Quel est le rôle possible des citoyens dans l'éducation à la santé dont ils sont en principe les destinataires et les bénéficiaires ?

Le film en quelques mots

Au début des années 90 en France, en pleine épidémie du SIDA, le groupe militant Act Up intervient dans la vie publique de multiples façons, que ce soit pour une meilleure prise en charge de la prévention par les responsables politiques, pour un accès facilité aux médicaments en cours d'essai ou simplement pour secouer l'indifférence d'une opinion publique qui croit encore que seuls des « marginaux » - homosexuels, transfusés, prisonniers, héroïnomanes… - sont concernés par la maladie.

C'est un véritable portrait de groupe que propose Robin Campillo, qui s'inspire ici de sa propre expérience militante, même s'il s'attache plus particulièrement à certains personnages dont il va suivre le parcours. Et la vie du groupe est traversée par sa volonté farouche d'agir, ses questionnements, ses conflits aussi, son désir de secouer l'apathie sinon l'indifférence générale, l'effervescence de ses actions spectaculaires, l'émotion aussi devant la maladie qui tue inéluctablement autour de soi ou qui vous tue…

Quelle éducation à la santé ?

La question du sida et la problématique de la prévention sont au cœur du film de Robin Campillo, 120 battements par minute, mais son questionnement est sans aucun doute beaucoup plus large et porte sur les différentes dimensions, culturelle, sociale et politique de cette épidémie et indirectement de la santé. L’on notera plus particulièrement que la question de l’éducation à la santé apparaît au moins dans deux séquences du film, la première quand les militants s’en prennent aux responsables de l’Agence Française de Lutte contre le Sida[1], qu’ils accusent de ne pas cibler précisément leurs campagnes de prévention en direction des groupes à risque, la seconde quand ils font irruption dans les classes d’une école pour informer les élèves sur la nécessaire protection contre la maladie.

C’était sans doute une des premières fois qu’un groupe de malades (ou de proches) intervenait de façon aussi visible sur une question de santé publique, posant ainsi une interrogation de nature foncièrement politique, qu’on souhaite relancer ici avec les spectateurs du film. On se centrera plus particulièrement sur la problématique de l’éducation à la santé (même si le domaine de la santé publique est évidemment plus large).

À travers l'histoire des interventions d'Act Up, 120 battements par minute expose ainsi aux spectateurs une problématique de santé publique : les différentes actions d'Act Up dans la lutte contre le sida étaient-elles justifiées, nécessaires, légitimes, efficaces, indispensables ou au contraire absurdes, maladroites, injustes même (notamment par rapport à d'autres pathologies) ? Il ne s'agira évidemment pas ici d'imposer un avis[2] mais plutôt d'ouvrir le débat non pas tellement sur chacune des actions d'Act Up mais plutôt sur la dimension politique (au sens le plus large et le plus fort) de la santé publique : que doit-être la politique de santé publique ? Quelles doivent être ses différents champs d'action ? Comment faut-il faire le partage entre l'action publique et la sphère privée ? Doit-il même y avoir une politique de santé publique ? Si les professionnels de la santé et notamment de la santé publique sont conscients de ces différents enjeux (qui ont dû notamment être abordés au cours de leurs études), le large public se pose rarement de telles questions, si ce n'est à travers des problématiques isolées ou fragmentaires à l'occasion de l'une ou l'autre polémique relayée par les médias (comme celle sur l'obligation vaccinale ou sur l'affaire du Mediator).

Dans le cadre éducatif de cette analyse, l'on s'attachera plus particulièrement à un aspect de la politique de santé publique, celui de l'éducation à la santé, dont on interrogera les fondements mêmes, avec les spectateurs du film : quel est le sens d'une telle éducation, quels sont ses objectifs ? quels moyens faut-il lui accorder ? quelle est enfin son efficacité ?

Sur ce dernier point, il faut immédiatement souligner la difficulté de mesurer l'efficacité des actions entreprises, que ce soit en matière d'éducation à la santé ou de façon plus générale d'action à portée sociale. Les professionnels savent que cela implique par exemple la mise au point de questionnaires d'attitudes ou d'opinions (ou plus rarement de comportements) qui sont administrés avant et après l'action afin d'en évaluer les effets éventuels. Mais très souvent, il faut construire des outils spécifiques à l'action entreprise qui ne se résume pas à un simple changement de comportements ou d'attitudes (« l'usage des préservatifs a-t-il bien augmenté ? ») mais qui doit prendre en compte notamment l'ensemble des besoins des populations visées (une population paupérisée n'a pas les mêmes « besoins » qu'un groupe disposant d'abondantes ressources financières, éducatives ou culturelles). On n'abordera donc pas ici la problématique complexe de l'évaluation[3], et l'on conseillera seulement à l'éducateur de désamorcer les jugements les plus sommaires en la matière de la part des participants (« Ça ne sert à rien », « De toutes façons les gens ne changent pas », « On ne regarde plus les affiches », « Chacun fait ce qu'il veut »…).

L'on proposera donc aux spectateurs un questionnaire d'opinions sur l'importance à leurs yeux de l'éducation à la santé. Les réponses à ce questionnaire seront individuelles et anonymes. Elles seront ensuite dépouillées en utilisant par exemple un tableur comme Excel® ou OpenOffice qui permettra de mesurer les moyennes des réponses à chaque item ainsi que l'écart-type (qui permet de repérer facilement la dispersion des opinions et donc les items qui suscitent des opinions contrastées).

Dans une seconde étape, le recueil des données doit permettre d'aborder lors d'une discussion en grand groupe les points les plus problématiques.

L'on propose ici un schéma d'animation mais le lecteur peut également se contenter de parcourir la seconde partie de l'analyse consacrée aux options fondamentales qui peuvent guider l'action politique (au sens le plus fort) en matière d'éducaiton à la santé. Néanmoins, il est intéressant, même de façon individuelle de répondre à ce questionnaire pour prendre conscience de ses propres valeurs (qui restent souvent implicites) en ce domaine.

L'éducation à la santé, pourquoi ?

Voici une série d'affirmations concernant l'éducation à la santé. Pouvez-vous indiquer si vous êtes tout à fait d'accord avec ces différentes affirmations ou pas du tout d'accord ? Vous pouvez nuancer votre opinion de : tout à fait d'accord (à gauche), à : pas du tout d'accord (à droite).

  Tout à fait d'accord D'accord Ni d'accord
ni en désaccord
Pas d'accord Pas du tout d'accord
Je pense que mes connaissances en matière de santé sont insuffisantes

Il est important d'apprendre à manger correctement

La sexualité est une chose privée qui ne doit pas être abordée en public

Les ami·e·s ou camarades du même âge sont les meilleurs informateurs en matière de sexualité

L'éducation à la santé doit faire partie des programmes scolaires

Je n'écoute jamais les messages de prévention

Il faut des informations plus claires sur les produits cancérigènes

Les maladies font peur : on préfère ne pas en parler

C'est normal que les pouvoirs publics veuillent faire diminuer la consommation de tabac, notamment par des campagnes de prévention

Si j'ai une question éventuelle sur ma santé, je me renseigne sur Internet

Chacun doit être libre dans ses choix de consommation

Il faut expliquer au public que l'homosexualité est une forme aussi normale de sexualité que l'hétérosexualité

Il faut être correctement informé pour pouvoir faire des choix conscients

Il ne faut pas choquer le public avec des messages de prévention violents, dérangeants ou sexuellement explicites

La publicité a une influence néfaste sur notre consommation alimentaire

Internet est la meilleure source d'information en matière de sexualité

Les personnes souffrant de handicaps devraient pouvoir expliquer leurs problèmes aux autres

On doit pouvoir parler de sexualité à l'école

Il est normal que les conducteurs sous l'emprise de l'alcool soient sanctionnés

La sexualité, ça ne s'apprend pas

Internet est rempli de charlatans en matière de santé

En matière de santé, il faut informer, pas conseiller

Commentaires

Le dépouillement des réponses au questionnaire qui précède n'a évidemment aucune prétention scientifique. Mais il doit permettre à à l'éducateur de mieux connaître le groupe auquel il s'adresse. Sans une telle connaissance, il est évidemment impossible de travailler sur les valeurs, attitudes ou comportements en matière de santé (ou autre) : il serait sans doute peu judicieux de faire par exemple une campagne antitabac auprès d'adultes non-fumeurs ! De façon moins caricaturale, il est important de prendre en considération le fait notamment que certaines personnes refusent, pour différents motifs, toute évocation publique de la sexualité.

L'on suggère donc d'utiliser le dépouillement du questionnaire précédent pour expliciter avec les participants les grands systèmes de valeurs autour desquelles s'organise la manière dont les uns et les autres envisagent une éventuelle éducation à la santé et à la sexualité. Ces valeurs s'articulent autour de grandes oppositions qui pourront être inscrites au tableau et faire ensuite l'objet de débats et discussions.

Ainsi, l'on peut sans doute citer les grandes oppositions suivantes :

Ces différentes dimensions font l'objet de commentaires ci-dessous.

Liberté individuelle – intervention sociale

En matière d'éducation à la santé, il s'agit sans doute d'une opposition essentielle entre la liberté de chacun, qui est revendiquée comme un droit fondamental dans les démocraties occidentales, et les interventions sociales en matière d'éducation et plus largement de santé. On sait par exemple que les messages de prévention antitabac se heurtent à des résistances de la part des fumeurs qui considèrent qu'on porte en la matière atteinte à leurs droits fondamentaux.

Si la liberté est souvent revendiquée sinon brandie par certaines personnes rejetant toute intervention publique, on constate aussi qu'il y a une demande importante, sinon croissante, de protection sociale notamment dans le domaine de la santé : si les messages antitabac ou antialcool suscitent des résistances dans le public, de nombreux consommateurs s'inquiètent par ailleurs de la composition des produits alimentaires qu'ils achètent et exigent une meilleure réglementation dans l'étiquetage de ces produits. On voit aussi, dans 120 battements par minute, qu'Act Up s'est battu pour que les pouvoirs publics investissent dans des campagnes de prévention plus efficaces et mieux ciblées.

On remarquera d'ailleurs que cette opposition simple — liberté individuelle ou politique publique — se complexifie rapidement lorsqu'on aborde des situations concrètes. Dans le cas du tabac par exemple, ce sont les non-fumeurs victimes du tabagisme passif qui ont réussi à imposer en une décennie l'interdiction de fumer dans les endroits publics fermés. En outre, de multiples intervenants ont mis en cause les redoutables stratégies des multinationales du tabac pour vendre leur produit cancérigène.

Très souvent, on constate ainsi qu'il y a, dans les différentes situations de santé publique, au moins trois acteurs : l'État, en principe garant de la santé publique, la société civile plus ou moins active mais aussi plus ou moins divisée, et des firmes privées dont les intérêts ne sont pas nécessairement identiques à ceux des consommateurs concernés. Si le rôle des multinationales est facilement dénoncé en la matière, les « petits producteurs » (dont la taille est en réalité très variable), qu'il s'agisse de vignerons, d'éleveurs ou d'agriculteurs, constituent d'efficaces groupes de pression que les différents ministères hésitent à affronter sur certaines questions de santé publique.

Public – privé (ou intime)

La santé est une question privée sinon intime : on sait que les médecins sont tenus au secret professionnel, et personne ne souhaite sans doute que son dossier médical soit ouvert à n'importe qui. De manière générale, la santé, notre santé, suscite des réactions émotionnelles fortes que nous ne souhaitons pas nécessairement évoquer en public. Avoir un parent malade ou handicapé, souffrir de l'une ou l'autre pathologie plus ou moins grave, peut être vécu comme un stigmate, comme quelque chose d'« anormal » qu'on préfère taire ou même cacher[4]. Et beaucoup de personnes sont gênées à l'évocation explicite de la sexualité : il s'agit là non pas d'un simple trait individuel mais d'une réaction à une norme sociale générale.

La sexualité en effet fait l'objet non pas d'un véritable « tabou » mais de différentes formes de régulations sociales, variables selon les individus, les situations et les moments, régulations qui parfois vont jusqu'à l'interdit : on n'évoque pas en principe avec des inconnus des comportements sexuels explicites même si cela peut se faire entre amis (généralement du même sexe) souvent avec la distance de l'humour ou de la plaisanterie (souvent qualifiée de « grasse ») ; on ne fait pas l'amour en public et l'on évite très généralement non seulement d'évoquer les détails de sa vie sexuelle devant des tiers mais également d'en diffuser des photos ou des vidéos ; et si l'on évite de s'exhiber, les voyeurs indiscrets sont légalement punissables… À l'inverse, il y a des lieux (comme les plages) où l'on se peut se promener à moitié nu ou complètement nu, et il est permis en certaines circonstances ou à certaines personnes (comme les chanteuses de pop, dance ou RnB) d'afficher des tenues « provocantes » ou de commettre des gestes plus ou moins obscènes…

L'on comprend dès lors que l'évocation de la sexualité dans un cadre éducatif soit possible mais suscite également certaines résistances. Dès lors, une telle évocation va très généralement se faire à travers des propos généraux (on parlera de « l'homme », de la « femme », des « adolescents » et des « adolescentes » sans autre précision) et des illustrations « neutres » (l'appareil génital masculin ou féminin…). Mais cette manière d'aborder la sexualité risque aussi de manquer ses objectifs comme le signalent les activistes de 120 battements par minute : ne pas nommer les choses directement — la sodomie, le sperme, les préservatifs, la fellation, le cunnilingus… — a pour effet d'éviter les questions « délicates » et les problématiques « sensibles », c'est-à-dire les sujets sur lesquels pèsent pour certains les plus grandes interrogations qui ne seront pas posées…

S'il faut évidemment respecter l'intimité de chacun, une véritable éducation sexuelle abordée de manière explicite semble néanmoins indispensable dans une société démocratique si l'on ne veut pas que règnent le silence et les approximations en la matière : si certains prétendent que « l'école est un sanctuaire », il ne faut pas oublier que, dans certains cas, le silence est mortel…

Mais la tension entre le caractère privé sinon intime de la santé et l'expression publique de certains de ses aspects est sans doute au cœur de toute éducation en la matière.

Prévention – plaisir

La santé publique est essentiellement orientée vers la prévention des conduites à risque ou néfastes pour la santé et la promotion des activités ou des conduites supposées bénéfiques (le sport, une alimentation équilibrée, un environnement sain, etc.). Si la santé entendue au sens large (définie par l'OMS comme « un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ») est sans doute un objectif légitime, reconnu par tous, elle peut entrer en contradiction avec des valeurs plus hédonistes, orientées généralement vers la satisfaction à court terme : l'alcool, les nourritures grasses et sucrées sont généralement très appréciées, et beaucoup trouvent sans doute que le sport est fort fatiguant pour des bénéfices qui sont peu visibles dans l'immédiat… De façon moins simpliste, on sait aussi que l'usage du préservatif par exemple se heurte à de multiples résistances, difficiles à expliciter mais surtout difficiles à surmonter.

Chacun doit donc faire un calcul — largement subjectif — entre les « coûts » et les « bénéfices » de la prévention. Il est clair aussi qu'à certaines périodes de l'existence, notamment lorsqu'on est jeune et en pleine santé, l'on est moins sensible aux bénéfices futurs et lointains d'une « hygiène » de vie plus ou moins stricte. À l'inverse, la sensibilité aux risques en matière de santé peut conduire à surestimer ces dangers et susciter des angoisses exagérées : l'éducation à la santé n'est certainement pas la cause de l'hypocondrie (dont les racines sont mal connues), mais la surabondance d'informations (souvent contradictoires) sur les risques alimentaires par exemple conduit certainement à une mauvaise évaluation par le public de ces différents risques. Pour ne pas rentrer dans d'inutiles polémiques, on n'évoquera ici que les pesticides qui ne sont présents qu'à l'état de traces dans les produits frais (légumes et fruits) qui sont disponibles sur les marchés européens soumis à des contrôles importants[5] : il s'agit donc là d'un risque minime, certainement beaucoup moins important que la consommation quotidienne de deux ou trois verres d'alcool ; en revanche, pour les professionnels comme les agriculteurs qui sont exposés largement dans leur travail à ces produits, le risque est beaucoup plus grand et justifie qu'on limite grandement leur utilisation sinon qu'on les interdise[6].

En matière d'éducation sexuelle, il faut également prendre en compte les différences entre partenaires qui n'évaluent peut-être pas de la même manière les risques encourus, qu'il s'agisse de maladies sexuellement transmissibles, de grossesses non désirées ou simplement d'implication affective dans la relation. L'évaluation n'est donc pas uniquement personnelle et doit tenir compte des relations à autrui.

Spécialistes – proches

Où chercher l'information ? À qui demander des conseils ? On peut schématiquement opposer deux sources d'information avec leurs qualités et leurs défauts.

D'un côté, il y a les spécialistes (ou supposés tels), médecins, infirmiers, éducateurs… qui ont des connaissances précises sur les différentes problématiques de santé. Ils sont capables non seulement d'apporter des informations exactes mais également des conseils éclairés (ou bien ils peuvent éclairer le choix de la personne qui consulte).

Mais le recours aux spécialistes n'est pas exempt de problèmes. Il y a souvent un coût financier. En outre, les « spécialistes » (il peut en l'occurrence s'agir d'un médecin généraliste dont les connaissances médicales dépassent évidemment celles de ses patients) ont des compétences limitées, aussi pointues soient-elles : un cardiologue n'est pas nécessairement fin psychologue, et ses conseils, bien que judicieux, ne seront pas nécessairement suivis d'effets. Enfin, il n'est pas toujours facile de confier certains problèmes à des spécialistes qu'on ne connaît qu'en tant que professionnels. Ni de savoir à quel « spécialiste » il vaut mieux s'adresser en cas de problème.

Cela explique que souvent nous fassions appel pour nous conseiller à des proches en qui l'on a plus ou moins confiance. Ce genre de situations peut néanmoins poser problème. Les informations données ne sont pas nécessairement fiables, car la plupart des personnes se basent d'abord sur leur propre expérience, nécessairement limitée, pour donner des conseils sans tenir compte de la diversité individuelle. Par ailleurs, même si nous avons confiance en quelqu'un, cette confiance n'est pas totale, et nous aurons tendance à demander un avis sur un problème précis (une question de poids, de boutons, de sommeil…) sans évoquer l'ensemble de la situation qui, pour un spécialiste, a toute son importance. Enfin, il n'est pas toujours facile de trouver une « personne de confiance », qu'il s'agisse d'ami·e·s ou de parents. On sait bien qu'à l'adolescence par exemple, il devient souvent difficile de se confier à ses parents (comme on le constate notamment dans les situations de harcèlement scolaire), et les ami·e·s ne sont pas nécessairement de « toute confiance », n'étant pas tenus, comme les spécialistes, au secret professionnel.

Officiel – non-officiel (Internet)

En deux décennies, Internet est devenu la source principale d'informations dans le monde. N'étant soumis à aucune hiérarchie (si ce n'est celle de la fréquentation) ni autorité (si l'on excepte les phénomènes de censure dans certains pays), le réseau contribue de manière extrêmement importante à la diffusion d'informations non-officielles, c'est-à-dire dont la responsabilité n'est pas garantie par le statut (social, scientifique, politique…) de la personne qui la diffuse ou la reproduit. Ce caractère non officiel peut être positif — chacun peut donner son avis, on a la possibilité de transmettre des informations que certaines autorités préféreraient passer sous silence, on peut créer des mouvements d'opinion autour de thèmes qui paraissent importants… — mais également négatif : les informations ne sont pas contrôlées, et l'on constate ainsi une multiplication des avis et opinions contradictoires, des rumeurs de toutes sortes et autres fake news. L'on remarque aussi que de nombreux utilisateurs d'Internet font preuve d'une très grande crédulité face aux informations diffusées, comme si ce média était plus fiable que la télévision ou la presse imprimée. Toutes les affirmations qui paraissent s'opposer à la « vérité officielle » sont acceptées par certains comme des « vérités » indubitables, même si ces affirmations sont démenties ou contredites par nombre d'experts[7].

Il est clair que la plupart d'entre nous sommes tentés, face à une problématique de santé, de nous renseigner sur Internet. Mais sans une éducation scientifique, sans une éducation à la lecture critique des médias, nous risquons bien d'obtenir des renseignements peu fiables, au mieux approximatifs, au pire faux. Très souvent, nous nous laisserons guider dans le recueil d'informations par des craintes irrationnelles ou par des désirs plus ou moins conscients : nous avons tendance à croire ce que nous avons envie de croire, et nous trouverons toujours sur Internet l'une ou l'autre page qui confirmera, avec de pseudo-argumentations appuyées par des « experts » inconnus mais aux titres ronflants, ce que nous avons envie de croire… En outre, ces pages s'appuieront souvent sur un sentiment facilement partagé, celui de s'opposer à la « vérité officielle » qui masquerait d'obscurs intérêts cachés.

Les sources officielles — scientifiques, experts, éducateurs, enseignants, chercheurs… — ne sont pas infaillibles et peuvent en certaines circonstances se tromper. Cependant, le monde scientifique mais également éducatif se caractérise par le fait que ceux qui en font partie ont des compétences certifiées (notamment par des diplômes sanctionnant des études plus ou moins longues), ainsi que par le contrôle réciproque entre pairs : une découverte scientifique comme celle du vih doit être validée par l'ensemble du monde scientifique (à travers notamment les comités de lecture des revues scientifiques où les articles sont publiés) grâce notamment au caractère reproductible des expériences faites. Encore une fois, il peut arriver que certains scientifiques ou certains experts se trompent, mais ce contrôle mutuel minimise clairement ce risque d'erreur, contrairement à ce qui se passe pour ceux qui prétendent s'élever seuls contre la « vérité officielle ».

Cette tension entre sources officielles et non-officielles (principalement sur Internet) est aujourd'hui plus ou moins marquée dans le champ de l'éducation à la santé comme dans d'autres domaines. Elle mérite d'être relevée et éventuellement débattue.

Manque d'informations – informations suffisantes

L'information dont disposent les personnes est-elle suffisante ou au contraire insuffisante ? Cette question est déjà présente dans les deux dernières dimensions qu'on vient d'évoquer. Il est cependant intéressant d'y revenir de manière plus explicite.

L'éducation à la santé est généralement perçue comme une action du « haut » vers le « bas » (top-down en anglais), des autorités (politiques, scientifiques, médicales, éducatives…) vers les populations ou les usagers. Ce type de démarches, sans être inefficace, se heurte néanmoins souvent à des résistances de la part du public visé directement ou indirectement, pour des raisons complexes dont la plus importante est sans doute qu'il est difficile pour quiconque de modifier des comportements qui sont généralement profondément ancrés dans les individus.

Mais l'on voit par ailleurs, notamment dans 120 battements par minute, qu'il y a une demande d'informations mais également d'actions chez les usagers, en particulier en situation de crise sanitaire. Il importe donc d'identifier ces besoins qui sont plus ou moins latents, plus ou moins explicites. Dans une telle perspective, il y a sans doute différents ajustements à opérer entre l'offre et la demande, car les usagers eux-mêmes ne connaissent pas nécessairement ce que peuvent leur proposer les différents professionnels de la santé. Et l'on voit aussi l'intérêt d'associations comme Act Up qui permettent de prendre en charge les demandes plus ou moins spécifiques en matière de santé et d'éducation à la santé.

En synthèse

Les différentes dimensions qu'on a citées permettent donc de souligner les valeurs antagonistes autour desquelles s'articule l'éducation à la santé. D'autres dimensions existent sans doute et apparaîtront peut-être au cours de la réflexion. Il ne s'agit cependant pas de légitimer l'un des pôles de ces différents axes au détriment de l'autre : les spécialistes n'ont pas nécessairement raison face aux profanes, on ne peut pas obliger quelqu'un à aborder des questions qu'il estime trop intimes, le plaisir immédiat est parfois plus important que des « bénéfices » sanitaires à long terme…

Toutes les valeurs évoquées sont sans doute légitimes et c'est en fonction des situations concrètes que la balance penchera en faveur de l'une ou de l'autre : si, par exemple, la liberté individuelle est évidemment respectable, il est cependant légitime que les autorités publiques se préoccupent de comportements qui affectent gravement la santé de la population (alcoolisme, tabagisme, maladies sexuellement transmissibles…). Dans de telles situations, il faut trouver des stratégies et des pratiques qui tiennent compte à la fois de ces préoccupations de santé publique et du respect de la liberté individuelle.


1. « L’Agence française de lutte contre le SIDA (AFLS) a été créée le 31 mai 1989. Instaurée à l’initiative de Claude Evin, ministre de la santé, dans le cadre du plan national de lutte contre le sida, elle avait pour mission de proposer et réaliser des politiques de prévention et de mettre en œuvre des dispositifs concrets de lutte contre la maladie. Organisme de droit privé avec une mission de service public et des fonds publics, l’Agence était placée sous la tutelle du ministère de la santé et de la Direction générale de la santé (DGS). L’AFLS a été dissoute le 28 juin 1995. Ses missions ont été reprises par la Division sida au sein de la Direction générale de la santé. » (Francearchives.fr).

2. Comme auteur de cette analyse, il me faut préciser que la légitimité du combat d'Act Up ne fait pour moi aucun doute. Mais il s'agit là d'une opinion personnelle, citoyenne sans doute mais qui ne peut s'appuyer sur aucune expertise précise. Dans la perspective éducative de ce dossier, il faut, au moins dans un premier temps, prendre en considération la diversité des opinions et comprendre les valeurs et arguments qui les soutiennent éventuellement. Sans une telle étape préalable, les opinions de l'animateur ou de l'éducateur risquent bien d'apparaître rapidement comme des arguments d'autorité.

3. On se reportera par exemple au numéro de la revue La Santé de l'homme, n°390 - juillet-août 2007, consacré à cette question.

4. On se souvient des analyses aujourd'hui classiques d'Erving Goffman , dans son ouvrage Stigmate. Les usages sociaux des handicaps (Paris, Minuit, 1975, éd. or. anglaise: 1963).

5. Nous suivons ici les analyses des associations de consommateurs comme Test-Achats en Belgique.

6. Nous militons donc pour une diminution sinon une interdiction de ces pesticides (dont l'impact sur l'environnement doit également être pris en considération). Mais en termes de risques, il est certainement plus mauvais pour la santé individuelle de ne pas faire de sport ou de boire quotidiennement de l'alcool que de manger des fruits ou des légumes, même s'ils ne sont pas étiquetés « bios ». On remarquera également que les substances réputées cancérigènes font beaucoup plus peur que des produits de consommation courante qui, comme le sucre ou le sel, favorisent le diabète ou l'hypertension, des maladies qui réduisent gravement l'espérance de vie.

7. On trouve ainsi sur Internet des pages entières qui cherchent à « démontrer » que le sida (comme maladie déclarée menant rapidement à la mort) ne serait pas provoqué par le virus vih (mais bien par la consommation de drogues ou même de rétroviraux comme l'azt, utilisé précisément dans un premier temps pour lutter contre le sida). La preuve la plus évidente de la fausseté de cette « théorie » est le fait que, depuis l'apparition des trithérapies, le nombre de cas de sida a fortement diminué dans les pays où ces médicaments sont largement utilisés. Rappelons à ce propos que les trithérapies empêchent le passage de l'état de séropositivité au stade du sida, c'est-à-dire au stade mortel de la maladie, mais ne font pas disparaître l'infection au vih, même si elles ont pour effet de diminuer la charge virale. La prévention reste donc bien de mise. (On remarquera qu'en sciences, il n'y a pas de «preuve» indubitable ni incontestable, mais seulement un faisceau de preuves concordantes dont certaines sont en outre plus particulièrement probantes. L'examen des autres preuves du lien entre l'infection au vih et le développement du sida nécessite par ailleurs des connaissances scientifiques que ne possèdent pas les profanes, ce qui explique souvent la crédulité de certains d'entre eux.) Semblablement, on trouvera également sur Internet des pages expliquant que le tabac n'est pas cancérigène, même si les données épidémiologiques révèlent que le risque de cancer du poumon est multiplié par 10 à 15 pour un fumeur.