Patric Jean (La Domination masculine, Les Enfants du Borinage) a filmé la Méditerranée comme un espace qui résumerait l’humanité entière et imagine ce qu’un Dédale actuel dirait à son fils Icare juste avant de s’envoler... La Mesure des choses est à la fois un geste esthétique captivant et un essai poético-politique
En Méditerranée, un lieu réel et fictif à la fois. Là d’où Icare s’est jeté pour se brûler les ailes. Là où se croisent paquebots, pêcheurs, migrants fuyant le désastre, sauveteurs et scientifiques étudiant les conséquences du réchauffement sur les fonds marins. Là où des signes se révèlent : notre capacité à mesurer et à interpréter le monde n’est-elle pas tombée dans une démesure technologique qui perd son sens pour l’être humain et nous fait nous brûler les ailes ?
Ni fiction ni documentaire au sens classique du terme, le nouveau film de Patric Jean relève plutôt de l’essai cinématographique : un genre qui joue souvent d’une poésie née de la juxtaposition. Ici, le cinéaste se plaît à créer autant de contrastes qu’il y a d’invraisemblances dans le monde des Hommes. Tantôt le mythe d’Icare est raconté accompagné d’images choc (comme des scènes de pollution), tantôt des images appelant à la contemplation de la nature sont accompagnées de sons relatant la souffrance humaine (des messages d’appels au secours de migrants). Tout au long, une musique symphonique ponctue ces « décalages », nous submergeant d’émotions contradictoires. Le procédé cinématographique nous secoue quand il nous montre la violence du réel en même temps qu’il nous bouleverse lorsqu’il nous montre la beauté du monde. Tel un funambule, le réalisateur parvient à trouver un équilibre entre vérités glaçantes et messages d’espoir.
Cette promenade dans le bassin méditerranéen nous permet de questionner notre société contemporaine au sein de laquelle se mêlent mégalomanie, destruction, beauté et humanité. Icare a volé trop haut et s’est brûlé les ailes. Et si nous étions en train de faire la même chose ? Nous brûler les ailes à force de ne pas comprendre la « juste mesure des choses »… Le film se termine comme il a commencé, par des mots de Dédale à son fils Icare : « Ne cherche pas à m’imiter, ne répète pas mes erreurs, cherche des alliés pour faire cause commune ». Des mots qui sonnent comme un appel lancé aux prochaines générations. de Patric Jean, Belgique/France, 2020, 1 h 30, VO grecque, anglaise, arabe, espagnole et italienne.
Avec la voix de Jacques Gamblin.