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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par Les Grignoux et consacré au film
Jamais contente
d'Émilie Deleuze
France, 2016, 1h29

Ce dossier pédagogique consacré au film Jamais contente s'adresse aux enseignants du début du secondaire qui verront ce film avec leurs élèves entre 11 et 14 ans environ. Il propose plusieurs pistes de réflexion autour de ses thèmes principaux.
L'extrait ci-dessous revient plus particulièrement sur la dimension de journal intime du film comme du roman dont il s'inspire.

Une histoire banale ?

On pourrait dire que Jamais contente est un « film de divertissement ». Néanmoins, dans un cadre scolaire ou d'éducation permanente, il est judicieux de prendre un peu de recul pour dégager les enjeux du film, en dehors du plaisir immédiat que la vision peut apporter.

On pourra introduire cette réflexion par les questions suivantes.

  • On pourrait dire que le film Jamais contente est une tranche de vie : quelques mois dans la vie d'une adolescente ordinaire. Mais comment cette vie peut-elle être intéressante ? Quel sens cela a-t-il de raconter cette petite part d'existence ? Aurore elle-même dans son journal (le roman de Marie Desplechin) déclare que sa vie est un « désert d'ennui ». Comment se fait-il que des événements très banals peuvent malgré tout, lorsqu'ils sont érigés en spectacle, procurer du plaisir ? Et une tranche de vie peut-elle s'apparenter à une histoire, avec un début, un milieu et une fin ?

Pour amorcer cette réflexion, organisons le groupe en quatre sous-groupes auxquels on confiera une question ou une tâche. Le résultat de leur réflexion fera l'objet d'une mise en commun et d'une discussion en grand groupe, destinée à faire émerger les enjeux de ce récit qu'est Jamais contente.

Premier groupe

Jamais contente est le journal d'une adolescente « banale ». Vous connaissez certainement un autre journal d'adolescente : Le Journal d'Anne Frank. Comparez ces deux journaux intimes. (Qui les a écrits ? à destination de qui ? qu'est-ce qu'ils racontent ? en quoi sont-ils différents ? quels sont leurs points communs ? etc.) A l'aune du Journal d'Anne Frank, quelle est la « valeur » du journal d'Aurore ?

Deuxième groupe

Comment se fait-il que le journal d'Aurore, cette adolescente « banale » fasse l'objet d'un livre et d'un film ? Qu'est-ce qu'il y a donc d'intéressant dans son histoire ? Si l'un ou l'une d'entre vous écrivait son journal intime (et c'est peut-être le cas), que lui faudrait-il, à ce journal, pour être publié, voire adapté au cinéma ?

Troisième groupe

Entre le début du film et sa fin, qu'est-ce qui a changé ?

Quatrième groupe

Résumez le film Jamais contente en une seule phrase du type : « C'est l'histoire d'une fille qui… et finalement qui… »

Faites plusieurs propositions et expliquez en quoi ces résumés sont justes.

Commentaires

Le Journal d'Aurore n'a a priori pas grand-chose en commun avec celui d'Anne Frank. Celui-ci est tout à la fois un témoignage historique, le récit d'une jeune fille au destin exceptionnel, une œuvre littéraire, un document authentique. Le Journal d'Aurore est l'œuvre d'un auteur adulte (et non pas d'une adolescente), il s'agit d'une fiction qui n'a donc pas de valeur « historique ». Ces deux journaux ont néanmoins des points communs : ils relatent les pensées et les préoccupations d'adolescentes, notamment en ce qui concerne la famille et les relations amoureuses. Le Journal d'Aurore, qu'il s'agisse du roman ou du film, présente un ton, un style appréciables. Il raconte la vie d'une jeune fille d'aujourd'hui, dans laquelle on peut se reconnaître. Mais il s'agit d'une vie « fabriquée » et non pas réellement vécue puisque c'est une fiction et l'œuvre d'une auteur adulte (qui ne raconte pas sa propre adolescence).

Ces deux journaux ont donc des « valeurs » très différentes. En comparaison avec Le Journal d'Anne Frank, celui d'Aurore peut paraître futile, sans importance. Mais il n'est néanmoins pas dépourvu de qualités ni d'intérêt. Au niveau du style d'abord, on peut dire qu'Aurore a un ton personnel (autant dans le livre que dans le film) : autodérision, drôlerie, esprit mais aussi un « parler jeune » qui n'est pas forcément synonyme d'impertinence (pensons à sa description de La Princesse de Clèves).

Ensuite, sous les dehors d'une suite d'événements relativement banals, c'est pourtant une histoire, avec un début, un milieu et une fin que le film donne à voir. Au début, Aurore se trouve moche (devant son miroir) et nulle (à l'école), elle pense que ses parents veulent se débarrasser d'elle, elle est souvent en conflit avec ses sœurs, elle doute de son orientation sexuelle. A la fin du film, elle ne se sent certainement plus moche ni nulle, elle chante pour l'anniversaire de sa maman, elle sait qu'elle aime les garçons. Ainsi, ce sont de petits événements de la vie quotidienne qui vont amener Aurore à changer le regard qu'elle porte sur le monde, à passer d'une vision stéréotypée à une autre, plus nuancée.

Avec la famille

En effet, avec les membres de sa famille, Aurore est, au début, assez égoïste : elle rechigne à donner un coup de main à la cuisine, elle met son doigt dans le gratin (ce qui n'est pas respectueux ni du travail de la maman qui l'a préparé ni de l'ensemble de la famille qui va le manger), elle méprise ses sœurs, l'aînée parce qu'elle est plus grande, plus libre et qu'elle a son bac, la plus jeune parce qu'elle est encore une enfant, première de classe qui plus est. Aussi, en comparaison, Aurore se trouve moins bien lotie. Elle a tendance à prendre les paroles des autres au premier degré, ainsi elle croit réellement que ses parents cherchent à se débarrasser d'elle, alors qu'ils manifestent seulement leurs doutes teintés de désarroi face aux comportements de leur adolescente de fille… Finalement, Aurore ne considère les choses et les gens qu'en fonction d'elle-même. Mais quelques événements vont faire percevoir à Aurore que les membres de sa famille ne sont pas des entités figées dans des descriptions sommaires. Jessica veut se marier avec Vladimir : la mère est émue mais le père désapprouve même s'il ne l'exprime pas explicitement. Les parents vont néanmoins passer outre leurs réticences (un mariage coûte cher ; eux-mêmes ne sont pas mariés et ne voient pas l'intérêt du mariage, …) pour répondre au souhait de leur fille. Puis, Jessica elle-même renonce au mariage (parce qu'on ne se marie pas seulement pour faire une fête), et là, les parents sont encore à l'écoute de leur fille. La grande sœur pleine d'assurance reconnaît son erreur. La salle déjà réservée servira finalement à fêter l'anniversaire de la maman…

Cette histoire de mariage avorté montre à Aurore que les choses ne sont pas toujours aussi simples que l'on croit, que ses parents et ses sœurs ont des personnalités plus complexes… Qu'il leur arrive de se tromper et que, quand c'est le cas, ils peuvent le reconnaître et dépasser la déception. De la même façon, Aurore apprend par sa grand-mère que sa maman a eu beaucoup d'amoureux avant de rencontrer le père de ses filles… Là aussi, c'est une autre facette de la personnalité de la mère qui apparaît. Aurore n'a jamais imaginé la vie de sa maman avant qu'elle-même ne naisse… A la fin du film, Aurore chante pour l'anniversaire de sa maman, et celle-ci se met à danser avec son compagnon… d'une manière un peu ridicule, mais ce n'est pas grave. On n'est pas obsédé par son image quand on est adulte.

Avec les garçons

Aurore est sortie avec Marceau, mais finalement lui tenir la main, l'embrasser, elle a fini par trouver ça ennuyeux et elle se met à douter de son hétérosexualité. Elle se comporte un peu étrangement, elle est souvent sur ses gardes, notamment quand Areski l'attend à la sortie de l'école, pour lui faire une proposition. Mais il ne s'agit pas d'une proposition amoureuse : il lui demande d'être la chanteuse de leur groupe. Entre-temps, sa grand-mère l'a convaincue qu'il fallait essayer plusieurs garçons. Du coup, elle considère le charmant Areski comme le numéro 2 dans sa vie amoureuse, mais la désillusion est rapide puisqu'il déclare sans ambiguïté qu'il préfère les garçons… La surprise que cela cause à Aurore tient sans doute moins à la déclaration elle-même qu'à son caractère direct et naturel. Aurore va donc s'intéresser aux différents membres du groupe pour finalement avoir envie d'en embrasser un, ce qui lève probablement tous les doutes qu'elle pouvait avoir quant à son orientation sexuelle !

À lécole

Au début du film, Aurore redouble. Les cours lui semblent ennuyeux et toutes les matières se mélangent dans sa tête. Quand une des profs demande à chaque élève de remplir une fiche, Aurore chipote et la prof demande à Aurore si sa fiche ne l'intéresse pas… Aurore répond sincèrement que non et elle est sanctionnée, déjà considérée comme une élève indisciplinée. Cette scène indique bien le rapport d'Aurore à l'école et combien l'école peut parfois être réellement ennuyeuse et injuste. (Comment une fiche d'identité pourrait-elle être intéressante ? C'est une formalité administrative, pas un cours.) Aurore constate alors qu'elle est incapable de deviner la réponse que les profs attendent : une réponse sincère ou une réponse fabriquée pour leur faire plaisir ? Cette scène est très révélatrice du manque de sens que l'école revêt pour Aurore.

Mais cette perception-là aussi va changer grâce à l'arrivée de Monsieur Couette, qui lui va nouer avec Aurore (et tous les autres élèves, on peut l'espérer) une vraie relation de personne à personne où il écoute et réagit individuellement aux prises de parole d'Aurore. Ainsi, il ne se départit pas de son rôle d'enseignant (demander à Aurore de formuler en français correct son avis sur La Princesse de Clèves) mais valide le fond de la réponse d'Aurore, qui témoigne d'un véritable esprit critique. Plus tard, il lui donnera comme travail des tâches qui ont véritablement du sens pour elle. Et Aurore finit par récolter de bonnes notes et comprendre que l'école n'est pas forcément un endroit sans intérêt.

Avec elle-même

Tous ces changements transforment également le regard qu'Aurore porte sur elle-même. Au début du film, elle se trouve moche et nulle. Elle se compare aux autres et se trouve toujours moins bien ; elle donne aussi l'impression de croire que tout le monde lui en veut. Mais l'intérêt que vont lui porter Monsieur Couette et les garçons du groupe va petit à petit l'encourager et la convaincre qu'elle n'est pas si nulle que ça. Ni si moche. Ses indécisions (accepter ou pas la proposition d'Areski, faire ou ne pas faire une fugue, …) vont se transformer en une belle assurance, qui se manifestera particulièrement sur scène à la fin du film. Quant à ses rebuffades (ne pas embrasser Areski sous le prétexte fallacieux de mycose, refuser le lit de fortune que Lola lui a préparé pour sa fugue…), elle va les délaisser pour adopter une attitude plus ouverte vis-à-vis des autres et accepter ce qu'ils lui proposent : une robe pour chanter sur scène, lui poser du vernis sur les ongles des orteils…

Ainsi, on pourrait dire qu'Aurore va de surprise en surprise, elle découvre que les choses ne se présentent pas toujours comme elle l'imagine, elle délaisse petit à petit sa vision stéréotypée pour en adopter une autre, plus fine, plus nuancée et moins égoïste.

affiche du film


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