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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par Les Grignoux et consacré au film
Tour de France
de Rachid Djaïdani
France, 2016, 1h35

Ce dossier pédagogique consacré au film Tour de France propose plusieurs pistes de réflexion autour de ses thèmes principaux.
L'extrait ci-dessous revient plus particulièrement sur une série de détails significatifs qui méritent une courte analyse.

Des détails signifiants

À partir des images ci-dessous et de leurs courtes légendes, proposons aux spectateurs de se livrer à un petit jeu d'interprétation, de déchiffrage du surplus de sens que l'on pourrait attribuer à quelques scènes et attitudes des personnages dans le film.

Objectifs

  • Inférer du sens
  • Apprécier le caractère métaphorique de certaines scènes et comportements des personnages
  • Mieux comprendre les motivations des personnages
  • Approfondir sa perception du propos et des intentions du réalisateur

Méthode

  • Observation d'images extraites du film
  • Échange et réflexion en petits groupes autour des images
  • Échange en grand groupe

Déroulement

Proposons aux spectateurs d'observer les sept images, accompagnées de leurs légendes. Répartissons ensuite les participants en sept groupes, chacun recevant une image de cette série.

A1.jpg
Far'Hook garde sa casquette obstinément baissée sur les yeux.

A2.jpg
Avant leur départ, Serge scelle sa porte d'entrée au moyen d'une porte grillagée.

A3.jpg
Une fleur rouge est tombée sur la table de Serge en train de manger. Serge laisse la fleur sur la table pendant toute la durée de son repas puis commence à dessiner.

A4.jpg
Une flaque d'eau bleutée avance sur le trottoir et prend des formes différentes à chaque moment de sa progression / Toutes les références à l'élément eau dans le film.

A5.jpg
Far'Hook demande à Serge de le rejoindre à l'étage de l'hôtel pour observer la vue.

A6.jpg
Serge, l'ancien maçon, se sert d'une truelle comme palette pour disposer ses pigments.

A7.jpg
Serge empêche Far'Hook de toucher à son autoradio.

Demandons ensuite à chaque groupe de chercher quel « surplus » de sens il peut donner à son image, tout en veillant à rester cohérent avec le propos du film, l'histoire, les motivations des personnages, etc. On pourra encourager ces analyses au moyen des questions suivantes par exemple :

  • Que voit-on sur ces images du film ?
  • Éventuellement, vous souvenez-vous du moment où ces images apparaissent dans le film?
  • Qu'est-ce qui vous semble étrange, énigmatique, original ou particulièrement porteur de sens sur cette image ?
  • Ces images pourraient-elles signifier autre chose, ou quelque chose en plus, que ce qu'elles « montrent » ? Quel surplus de sens pouvez-vous y déchiffrer ?

Enfin, au terme d'environ 10 minutes d'activité, les participants partagent leurs réflexions avec l'ensemble du groupe en désignant dans un premier temps l'élément de l'image qui leur a semblé signifiant ou qu'ils ont en tout cas trouvé intéressant et nécessaire de commenter. Ces réflexions susciteront peut-être des commentaires ou des questions de la part des autres groupes : on les laissera bien entendu s'exprimer et on laissera également au groupe concerné le soin d'apporter ses réponses ou explications complémentaires.

Commentaires

Les commentaires ci-dessous sont donnés à titre indicatif. Ils ne constituent donc pas des « bonnes réponses » ni des interprétations figées.

*

Far'Hook garde sa casquette obstinément baissée sur les yeux.

Far'Hook, rappeur timide ?

Au-delà d'un « style » ou d'un look que le jeune homme se serait choisi pour se démarquer des autres jeunes rappeurs, le personnage de Far'Hook semble plutôt adopter ce comportement par principe, refusant de se prêter au jeu de la célébrité. Son attitude peut ainsi vouloir incarner le geste pur et radical de la création artistique, dénué de tout rapport au monde de l'argent, de la célébrité et des médias.


Avant leur départ, Serge scelle sa porte d'entrée au moyen d'une porte grillagée.

Serge, un bon sens à toute épreuve ?

Cette courte scène permet au spectateur de déduire plusieurs aspects de la personnalité de Serge : Serge est plus méfiant que la plupart des gens et son sentiment d'insécurité est très élevé sans quoi il ne prendrait pas ces précautions qui confinent à la paranoïa. Par ailleurs, on a pu constater quelques minutes plus tôt que Serge vivait dans un intérieur sombre et comme figé dans le temps, peut-être identique à ce qu'il était lors des premiers aménagements de la maison familiale qu'il occupe désormais seul. Ces éléments, plus la solitude et l'amertume qui se dégagent du personnage, donnent à la scène une dimension plus symbolique : Serge, avec l'aide de Far'Hook, condamne l'accès à son propre passé, à ses souvenirs, à sa tristesse peut-être aussi. On a le sentiment qu'il ne reviendra plus dans cette maison ou alors en étant lui-même transformé. Par ailleurs, cette scène donne également le sentiment que Serge veut à tout prix préserver son passé, le conserver intact. En verrouillant sa porte, il rend impossible tout échange d'air, de lumière, entre son monde et le monde extérieur. Il sacralise ses souvenirs en les enfermant dans une sorte de mausolée.


Une fleur rouge est tombée sur la table de Serge en train de manger. Serge laisse la fleur sur la table pendant toute la durée de son repas puis commence à dessiner.

Serge, dur à cuire ?

Cette scène anodine indique pourtant au spectateur un autre aspect de la personnalité de Serge, quelque peu inattendu : derrière son caractère grognon et ses idées réactionnaires, il semble aussi être quelqu'un de sensible, d'ouvert à son environnement, capable d'apprécier les petites choses toutes simples de la vie. C'est aussi sans doute sa fibre artistique qui est mise en avant dans cette scène. On reliera éventuellement ce moment avec ceux passés par Far'Hook occupé à filmer la nature qui l'entoure. Si ce dur à cuire de Serge peut montrer de l'intérêt pour une simple fleur tombée sur sa table, c'est sans doute qu'il n'est pas complètement fermé à son environnement et l'on peut peut-être lire dans cette scène délicate le présage d'une amélioration de sa relation avec Far'Hook.


Une flaque d'eau bleutée avance sur le trottoir et prend des formes différentes à chaque moment de sa progression / Toutes les références à l'élément eau dans le film.

L'identité : un processus en construction plutôt qu'une image fixe

L'eau, sous diverses formes, est un élément important du film. Sa structure, mouvante, jamais figée, peut s'interpréter comme une métaphore de l'individu toujours en construction, différant de lui-même d'un instant à l'autre, à l'image de la mer qui tout en restant reconnaissable de tous, n'est pourtant jamais identiquement la même d'un instant à l'autre, de par le simple mouvement de ses flots. La présence de l'eau, filmée sous cet aspect, représente peut-être dans le film à la fois l'unité et la complexité de l'identité humaine.

À l'inverse de Serge qui fige Far'Hook dans une représentation identitaire, fermée sur elle-même, imperméable à son environnement, le réalisateur rappelle au contraire que tout individu est un être complexe, en constante construction. De la même manière, le discours et la pensée raciste, comme toutes les autres formes de discours et de pensée excluantes, nient cette complexité chez l'autre en l'essentialisant, en le réduisant à un seul trait, en refusant de lui accorder cette caractéristique pourtant inhérente à sa qualité d'être humain. Ainsi, l'identité d'un individu, d'une culture ou d'une nation ne peut pas être, par le simple fait du temps qui passe, un objet fixe, immuable.

Comme le film le montre au moyen de cette comparaison entre les tableaux de Vernet et les prises de vue actuelles des mêmes ports de France, et comme le dit Far'Hook à Serge : « Rien n'a changé et pourtant, tout a changé » : tout ce qui composait l'identité de la France et de ses habitants au 18e siècle n'aurait pu, par la force des choses, rester inchangé et parvenir intact au 21e siècle. De la même manière, la France de Louis XV est très différente de la France du Moyen-Âge par exemple, etc. L'identité, concept né au milieu du 20e siècle seulement, ne peut exister que sous la forme d'un processus en constante évolution. Ainsi, lorsque Serge dit « peindre le passé » lorsqu'il peint la mer, au-delà de son désir de rattraper le temps perdu avec son fils et sa nostalgie d'une époque familiale heureuse perdue à tout jamais, il exprime peut-être aussi le fait que l'image qu'il fige sur la toile est déjà forcément une représentation passée de cette mer dans une configuration qui ne se reproduira plus jamais de manière parfaitement identique.


Far'Hook demande à Serge de le rejoindre à l'étage de l'hôtel pour observer la vue.

Perspective en peinture et perspective en société

Voici une scène des plus métaphoriques ! Tandis que Serge plante son chevalet au meilleur endroit, selon lui, pour capter le point de vue depuis lequel Vernet a peint sa Vue du port de Rochefort en 1762, Far'Hook prend l'initiative de monter d'un étage dans l'hôtel attenant pour y apprécier la vue et confirmer ainsi son intuition : Vernet n'a pas peint ce paysage depuis le niveau du sol, mais depuis un point de vue plus élevé, d'où l'on aperçoit les toits du bâtiment tels qu'ils sont représentés sur la toile du maître. Far'Hook invite alors Serge à, littéralement, prendre de la hauteur pour déplacer son point de vue. Ce dernier reconnaît que Far'Hook a raison et formule l'hypothèse que le peintre a dû monter sur un échafaudage pour pouvoir adopter ce point de vue.

Cette scène toute simple file donc assez bien la métaphore du point de vue que l'on porte sur le monde et sonne comme un appel à « prendre du recul », à prendre de la hauteur pour observer notre environnement depuis un point de vue quelque peu différent, pas très éloigné, mais légèrement décalé de celui que l'on adopte par habitude ou certitude et ainsi se donner la chance de réajuster son appréciation. Cette scène sous-entend également que l'on a parfois besoin d'un éclairage ou d'une aide extérieurs, en tout cas d'un échange, d'un dialogue, d'une interaction, pour pouvoir ainsi se remettre en question.


Serge, l'ancien maçon, se sert d'une truelle comme palette pour disposer ses pigments.

La palette du maçon, la truelle de l'artiste

Cette très belle image, de la langue de chat du maçon transformée en palette d'artiste peintre est aussi porteuse de sens. En elle-même, elle peut être appréciée pour sa seule portée esthétique et poétique. Mais elle laisse aussi transparaître encore une fois l'intention du réalisateur de transmettre son propos sur la complexité du processus de construction d'une identité : autrefois maçon, Serge a également acquis la qualité de peintre amateur. Ces deux « identités », au lieu de s'exclure l'une l'autre, sont au contraire au même titre constitutives de l'individu/personnage Serge.


Serge empêche Far'Hook de toucher à son autoradio.

Une cassette audio en guise de passé

Lorsque Far'Hook propose à Serge de lui faire écouter « sa musique à lui » en faisant mine d'enclencher la cassette engagée dans l'autoradio, Serge l'en empêche brusquement : « Touche pas à ça ! », lui intime-t-il. Avalée par l'autoradio, cette cassette est coincée là depuis des années. Au garage où le camion doit être réparé, Far'Hook arrache discrètement l'appareil défectueux et l'emporte. Dans un magasin d'électronique où il achète un cd après l'avoir écouté au casque, Far'Hook tend une cassette audio au commerçant en disant : « Je n'en ai plus besoin. ». Sur le bateau qui les emmène à Marseille, alors que leur périple touche à sa fin, Far'Hook offre un cd à Serge et commente son geste : « Si je meurs avant, voilà un petit cadeau. C'est ma bonne action. ».

Il n'est pas évident pour le spectateur de faire spontanément le lien entre ces quatre séquences. Ce n'est que lorsque Serge écoute le cd dans sa cabine que l'on peut reconstituer la trajectoire de cette vieille cassette audio, fil rouge du récit qui permet à Far'Hook de remonter le temps de l'histoire familiale de Serge : usée à force d'avoir été écoutée, la cassette comporte un enregistrement de la chanson Le Petit Garçon de Serge Reggiani, chantée par Serge, son épouse et Bilal/Matthias quand il était encore enfant. Enregistrée des années auparavant, cette cassette représente en quelque sorte le passé familial de Serge, les épreuves qu'il n'a pas su ou pas pu surmonter, ses échecs, notamment dans sa relation avec son fils Bilal. Un passé qu'il doit surmonter pour continuer à avancer et « changer de disque ». Ainsi, cette « bonne action » de Far'Hook confronte Serge à son passé pour lui permettre de renouer avec son fils. Par ailleurs, si les paysages peints par Vernet au 18e siècle ont changé au 21e siècle tout en restant fondamentalement les mêmes, Matthias, le fils de Serge, même s'il a changé de prénom, est toujours son fils, ce petit garçon avec qui il aimait chanter et partager ses passions. Ainsi, à travers sa « bonne action », Far'Hook a surtout rappelé cette réalité à Serge.

affiche du film


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