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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par Les Grignoux et consacré au film
La Loi du marché
de Stéphane Brizé
France, 2015, 1h33

On trouvera ici un extrait du dossier pédagogique consacré au film La Loi du marché. Ce dossier s'adresse aux enseignants du secondaire ou aux animateurs dans le cadre de l'éducation permanente: il propose de revenir sur le film pour en dégager le propos de manière nuancée et s'intéresser à sa mise en scène.

L'extrait proposé ici suggère une réflexion sur quelques séquences significatives du film.

Analyser quelques grandes séquences

Objectif

Dégager le propos du film en profondeur

Déroulement

Invitons les participants à choisir l'une ou l'autre «grande séquence» du film, celles qui leur parlent le plus, celles qui suscitent le plus de réactions.

Des groupes peuvent être constitués, qui s'attacheront chacun à la séquence de leur choix. Il s'agira pour chaque groupe de répondre aux questions suivantes :

  • Pouvez-vous dire ce qui vous fait réagir dans cette séquence?
  • Dans cette séquence, y a-t-il quelque chose de choquant ou de dérangeant?
  • Essayez de mettre en mots la «quintessence» de cette séquence.
  • Dans cette scène, voyez-vous une illustration du titre du film, «la loi du marché»?

Analyse

Voici à titre d'exemple l'analyse que l'on pourrait faire de la séquence «l'entretien d'embauche sur Skype».

Celle-ci peut se résumer à quelques grandes lignes :

  • L'introduction, avec les remerciements de l'employeur
  • La question de l'expérience de Thierry sur les machines-outils
  • La question de la fonction et du salaire
  • La remarque à propos du CV
  • La question de la flexibilité
  • «J'ai d'autres candidats à voir»
  • «On vous contactera par mail»
  • «Il y a peu de chances que vous soyez repris».

Cette séquence illustre parfaitement la position dominante de l'employeur vis-à-vis de Thierry. Il commence par le remercier d'avoir accepté un entretien par Skype, ce qui signifie que c'est lui qui a proposé ce dispositif et que Thierry s'est soumis à cette demande. Pourtant, cet entretien à distance est défavorable à Thierry, parce qu'il est forcément moins à l'aise face à une caméra que directement devant son interlocuteur. Cela suppose aussi que Thierry soit équipé à son domicile d'un ordinateur, muni d'une caméra et d'une connexion internet, ce qui ne va pas de soi. Ensuite et surtout, cette façon de faire donne l'impression que la rencontre ne mérite pas que les personnes se déplacent. Comme si un entretien en vis-à-vis ne valait pas le déplacement et le temps. Finalement, ce n'est pas respectueux vis-à-vis de Thierry de la part de l'employeur. Ce peu d'importance accordé à cette rencontre est confirmé à la fin de l'entretien quand Thierry demande comment il aura une réponse. L'employeur ne veut «surtout pas» que Thierry téléphone. Thierry ne doit pas prendre l'initiative; il doit attendre le bon vouloir de l'employeur. «On vous contactera par mail, c'est beaucoup plus simple» : beaucoup plus simple pour l'employeur, qui pourra envoyer le même courriel et d'un seul geste à tous les candidats refusés et qui s'épargnera de devoir parler à Thierry, d'établir un contact personnel avec lui et de justifier sa réponse.

La question de l'expérience de Thierry sur les machines-outils prend un tour étonnant quand l'employeur lui demande s'il n'a pas eu envie de s'intéresser au modèle plus récent. Thierry n'a évidemment pas eu la possibilité de travailler sur le modèle plus récent. Quand bien même il aurait eu «envie de s'y intéresser», si la machine n'est pas disponible, c'est impossible pour lui de la découvrir, de l'essayer. Ensuite, ce mot «envie» relève d'un registre personnel, du désir, des loisirs, du goût... Pour beaucoup de personnes, le travail est seulement un moyen de gagner sa vie, pas une source d'épanouissement ou de plaisir. L'employeur s'exprime comme si le travail de Thierry devait être un centre d'intérêt personnel... «Vous n'avez pas eu envie de vous intéresser au modèle plus récent», c'est comme si on disait «vous n'avez pas eu envie de découvrir le dernier roman de cet auteur que vous aimez». Sauf qu'on lit des romans pour son plaisir et que l'on travaille sur une machine pour gagner sa vie. Entre les deux, il y a un choix qui se pose ou pas.

Quand l'employeur évoque la fonction qui serait inférieure au poste qu'a occupé Thierry avant (et le salaire moindre également), il lui demande s'il accepterait cela. Thierry répond «Oui, je pense». La repartie «vous pensez ou vous êtes sûr?», parfaitement rhétorique, est totalement inutile et ne sert qu'à rabaisser Thierry, à faire mine de pointer un manque d'assurance ou de réactivité, finalement à affirmer la position dominante de l'employeur[1].

La remarque à propos du CV est assez choquante. D'abord, la capacité à rédiger un CV n'a rien à voir avec le travail qui serait demandé à Thierry dans l'entreprise. Alors, même si son CV n'est pas très clair, cela n'a aucune importance. (Cela en aurait bien sûr, dans le cas d'un poste qui suppose des qualités rédactionnelles, de la conception de textes ou ce genre de choses... ) Ensuite, pourquoi l'employeur a-t-il malgré tout retenu la candidature de Thierry s'il trouvait son CV mauvais? Enfin, il déclare qu'il ne veut pas donner de leçon, mais en réalité, c'est précisément ce qu'il fait : «si vous voulez trouver un travail, je vous conseille de retravailler votre CV... » sous-entendant avec paternalisme que lui est le mieux placé pour juger de la qualité d'un CV.

La question de la flexibilité est aujourd'hui est tellement banale qu'elle peut passer inaperçue, mais là encore, c'est l'employeur qui peut exiger que les travailleurs soient «flexibles», c'est-à-dire qu'ils acceptent des horaires ou des conditions de travail inconfortables ou de se déplacer loin de chez eux pour travailler...

Enfin, «j'ai d'autres candidats à voir», signifie, comme s'il ne le savait pas, que Thierry est en concurrence avec d'autres personnes pour le même poste et que l'employeur va choisir celui qui présente le plus de qualités : le plus expérimenté, le plus flexible, mais aussi celui qui a rédigé le CV le plus clair... C'est bien là le nœud du problème : c'est parce qu'il y a moins d'emplois que de personnes sans travail que les entreprises sont en position dominante. L'offre d'emplois est inférieure à la demande : c'est précisément la loi du marché. Ce sont donc les entreprises qui décident et qui imposent leurs conditions. S'il y avait un équilibre entre les demandes et les offres (l'optimum du plein emploi), elles devraient revoir leurs exigences à la baisse...

«Il y a peu de chances que vous soyez repris» est la touche finale, absolument inutile et humiliante. On peut légitimement se demander pourquoi cet entretien a eu lieu, si, après quelques minutes seulement, et quelques questions assez peu pertinentes, l'employeur a déjà une idée précise des candidats qu'il retiendra ou pas.

Si l'injustice de ce rapport de force et la violence de la situation n'apparaît pas clairement aux participants, invitons-les à imaginer un autre monde, un monde où il y aurait moins de personnes sans travail que d'emplois à pourvoir, où le rapport de force serait inversé, et où la scène prendrait la tournure suivante :

Inverser la situation...

Thierry : Tout d'abord, merci d'avoir accepté cette interview par Skype... Alors, je suis opérateur sur machine-outil et je voudrais savoir sur quelle machine vous travaillez...
L'employeur : Nous avons des Caterman 3000.
Thierry : Et elles datent de quand?
L'employeur : Nous les avons achetées en 2006.
Thierry : Et vous n'avez pas eu envie de vous intéresser au nouveau modèle?
L'employeur : Heu...
Thierry : Bon. Vous savez que je demande un salaire plus élevé que ce que vous avez l'habitude de payer. Est-ce que vous pensez que vous seriez d'accord d'accepter ça?
L'employeur : Oui, je pense.
Thierry : Vous pensez ou vous êtes sûr?
L'employeur : Oui, oui, je suis sûr.
Thierry : Je voulais encore dire une chose, heu, votre annonce dans le journal, elle n'est pas claire. Il faudrait la retravailler.
L'employeur : Ah bon? Personne ne m'a jamais dit ça...
Thierry : Bon, je n'insiste pas. Je ne veux pas vous faire la leçon, mais vraiment, votre offre d'emploi, elle n'est pas terrible... Je suppose que vous êtes flexible au niveau des horaires?
L'employeur : Oui, oui, je suis très flexible.
Thierry : Bon, j'ai d'autres employeurs à voir. Donc, vous aurez une réponse dans 2 semaines environ.
L'employeur : Concrètement, comment est-ce qu'on fait? Vous me contactez ou je vous téléphone?
Thierry : Surtout pas. Je vous enverrai un mail. C'est beaucoup plus simple. Mais, il faut que je vous dise. Il y a peu de chances que vous soyez repris. Je ne dis pas qu'il n'y a aucune chance, mais bon, il y a peu de chances.

Commentaires

Les «grandes séquences» du film peuvent faire l'objet d'une analyse de ce genre, qui dénonce certains aspects du monde du travail.

On peut regrouper ces éléments d'analyse en quelques thèmes, qui déclinent en quelque sorte les exemples de domination des uns par les autres.

Demandeur

Thierry est souvent en situation de demande : il est «demandeur d'emploi», il demande des formations utiles, il demande un crédit à la banque, il demande un certain prix pour son mobile home. Cette situation de demandeur le met d'emblée en position d'infériorité; ce n'est pas lui qui décide, ce sont les autres.

Le cas du mobile home est très parlant : il a besoin d'argent pour financer les études de son fils et la vente du mobile home représente une solution. Il a besoin de l'argent du mobile home. Se trouver face à un couple qui veut négocier, qui est prêt à l'acheter à un moindre prix est sans doute très douloureux pour Thierry, parce qu'alors qu'il détient le bien, il se trouve encore en position de devoir céder quelque chose. C'est cela que traduit sans doute son expression «je ne suis pas là pour faire la manche». Il préfère finalement ne pas vendre, plutôt que vendre à un prix bradé, parce qu'il devrait revoir à la baisse la valeur du bien, mais aussi admettre à contrecœur que sa demande n'était pas légitime, prétendument.

Mensonge et hypocrisie

L'on pourrait regrouper dans un seul thème les exemples de mensonge, manipulation, infantilisation et hypocrisie dont Thierry ou d'autres personnages «dominés» font les frais dans le film. Au Pôle emploi, où Thierry vient se plaindre de la formation de grutier qu'il a suivie, une formation qui ne lui a donné accès à aucun emploi, qui lui a fait perdre du temps, le conseiller est bien obligé d'assumer le mensonge par omission qu'a fait son prédécesseur : en effet, on aurait dû dire à Thierry que s'il n'avait pas d'expérience de chantier, cette formation était inutile. Mais on ne le lui a pas dit, comme aux 15 autres personnes de la formation, dont 13 étaient dans le même cas que Thierry. L'absurdité de la situation (alors que le discours dominant dans le monde du travail valorise l'efficacité, l'adaptation, etc.) est flagrante et l'on a l'impression que les deux personnages sont dans le même registre, celui de la justification : le conseiller fait son travail et justifie son salaire en «accompagnant» le demandeur d'emploi, même si son action est inefficace; Thierry justifie qu'il perçoive des allocations de chômage puisqu'il fait ce qu'un chômeur est censé faire : chercher du travail, suivre des formations, même si cela ne sert à rien...

L'entreprise (dans le film, le supermarché) est le lieu d'une grande hypocrisie : quand le directeur signifie à Madame Anselmi qu'elle n'a plus sa confiance, le mensonge et la manipulation (profiter de sa position dominante pour faire avaler des couleuvres) sont assez grands : cette confiance n'a jamais existé puisque Thierry et ses collègues ont précisément pour mission de surveiller les caissières. On ne surveille pas les personnes en qui on a confiance! En disant «vous aviez ma confiancemais vous ne l'avez plus», le directeur ment et met l'infraction de Mme Anselmi sur un plan personnel ‹ la confiance, c'est quelque chose qui existe entre deux personnes ‹ alors que rigoureusement personne n'est lésé dans cette histoire. Ce qui est en jeu ici, ce sont quelques centimes, peut-être quelques euros, qui ne rentreront pas dans les caisses du supermarché alors qu'ils auraient dû y rentrer[2]...

Les représentants du supermarché ou plus exactement de la direction du supermarché (les vigiles notamment) profitent également de leur position de supériorité notamment quand ils demandent (quasi systématiquement) lors d'une interpellation :«est-ce que vous savez pourquoi vous êtes ici?». Cette question ne sert qu'à affirmer leur autorité. Si la personne répond «oui», elle reconnaît les faits et se met dans une position inconfortable d'aveu d'une faute (comme un enfant qui a été surpris entrain de voler de la confiture); si elle dit «non», elle s'enferre dans un mensonge qu'elle sait intenable. Cette question ne sert donc qu'à accroître le malaise de la personne interpellée et est passablement infantilisante.

Manipulation

La direction du supermarché s'exprime, par la bouche du «DRH du groupe», le directeur des ressources humaines, lors de la réunion à propos du suicide de Mme Anselmi. Ici, la manipulation est sans doute à son comble. Le spectateur sait, comme les employés du supermarché, que Mme Anselmi a été licenciée pour avoir récupéré des bons de réduction et qu'elle s'est suicidée sur son ancien lieu de travail. Malgré le lien évident entre le lieu du suicide et les raisons qui l'ont poussée à ce geste[3], le drh fait un discours qui a l'apparence de la raison (il s'exprime bien, calmement, avec de beaux mots comme «se donner la mort» qui est sans doute moins violent que «se suicider» ou «se tuer») mais qui est en réalité un monument de cynisme, qui confine à l'indécence. En effet, il évoque les liens que certains travailleurs avaient peut-être avec Mme Anselmi (prendre un café ensemble, partager un repas) : il est évident que Mme Anselmi qui travaillait depuis de nombreuses années au supermarché et qui a organisé le pot de départ de Gisèle était une personne sociable et amicale qui avait des liens riches et nombreux avec ses collègues! Mais le DRH dénie à tous les travailleurs le droit d'avoir un point de vue sur ce suicide, une idée sur les raisons qui l'ont poussée à se suicider. Une personne ne se résume pas à quelques traits, c'est une personnalité complexe... dit-il mais «nous avons appris que le fils de Mme Anselmi se droguait» : ainsi, le DRH insinue que les problèmes personnels de Mme Anselmi seraient la cause de son suicide : une information ponctuelle aurait plus de poids que des années de camaraderie entre collègues et que l'événement majeur intervenu récemment dans la vie de Mme Anselmi : son licenciement. Mieux encore : «personne ici ne doit se sentir coupable». Bien sûr que si, quelqu'un doit se sentir coupable! Le directeur qui a licencié Mme Anselmi et sans doute aussi dans une moindre mesure, le vigile qui l'a dénoncée.

On aura noté que le langage qui permet le mensonge et la manipulation est l'apanage des chefs. Ainsi, le vigile qui forme Thierry à la surveillance sur les écrans parle «cash» : «Le directeur veut augmenter le chiffre d'affaires mais il n'y a pas eu beaucoup de départs en pré-retraite, alors il essaye de virer du personnel... si tu vois quelque chose, faut pas hésiter.» Le message est très clair : le but est d'augmenter les bénéfices; un des moyens consiste à diminuer les dépenses, comme par exemple les salaires, donc, il ne faut pas hésiter à dénoncer un collègue qui commettrait une faute. D'autant plus, pourrait-on dire, qu'un licenciement pour faute grave permet de ne pas payer d'indemnité de licenciement...

Concurrence

La séquence de la formation à l'entretien d'embauche montre la concurrence entre les demandeurs d'emploi : on les forme à se présenter de la manière la plus favorable, et les acquis d'une telle formation pourront peut-être faire la différence quand un emploi sera disponible. Ce type de formation ne règle en rien le problème du chômage, il ne fait qu'induire une différence entre des personnes formées qui ont désormais un tout petit peu plus de chances de décrocher un boulot et celles qui n'ont pas reçu cette formation... La formation met en réalité les demandeurs d'emploi en concurrence les uns vis-à-vis des autres, tout comme ils le sont déjà sur le marché de l'emploi. Le pire, dans cette séquence, c'est sans doute que cette concurrence est librement acceptée et même souhaitée, semble-t-il, par ces personnes qui partagent le même sort : tous autour de la table ont des critiques à émettre vis-à-vis de la prestation de Thierry : il a tout faux! Sa posture, son regard, sa voix, son amabilité : tout est à revoir! On peut s'étonner que des personnes qui sont dans le même pétrin soient si dures les unes envers les autres... Il n'y a pas de solidarité entre ces personnes qui connaissent pourtant les mêmes problèmes. Tout se passe comme si le discours dominant, celui du monde du travail, n'était absolument pas remis en questionmais au contraire parfaitement assimilé, y compris par ceux que le monde du travail laisse sur le carreau  : c'est à l'individu de faire tout ce qu'il peut pour trouver du travail puis pour le garder.

Mais, en réalité, il n'y pas assez de travail pour tout le monde; le chômage n'est donc pas qu'une question de personnes, mais un problème de société, qui dépasse largement les individus. (L'usine où travaillait Thierry n'a pas été fermée parce que les travailleurs étaient incompétents, mais pour être délocalisée ou pour tout autre raison qui a fait gagner de l'argent aux actionnaires.) Cette valorisation du travail s'illustre bien également dans la séquence du pot de départ de Gisèle : Gisèle est visiblement émue face au discours du directeur qui vante toutes les qualités de cette employée modèle. Gisèle a été une travailleuse parfaite pendant toute sa carrière et le discours du directeur, plus jeune qu'elle et fraîchement débarqué à la tête du supermarché, lui semble la récompense ultime! On dirait un directeur d'école qui félicite une bonne élève, alors que Gisèle est plus âgée que le directeur et qu'elle pourrait lui en apprendre beaucoup, il le dit lui-même... Le pouvoir a-t-il donc tellement de séduction que les travailleurs se soumettent ainsi à ceux qui le détiennent?

Finalement, le film montre l'écart entre le discours officiel, dominant dans le monde du travail, qui met l'accent sur l'individu, sur les qualités de chacun (capacité d'adaptation, flexibilité, ponctualité, amabilité, sens du devoir, esprit d'équipe mais aussi autonomie, etc) et la réalité où les travailleurs sont parfois des quantités négligeables, des variables d'ajustement, comme l'illustrent notamment la séquence où Thierry rencontre ses anciens collègues (la boîte était viable, mais on l'a fermée quand même) ou celle, déjà citée, où le vigile explique que la direction «cherche à virer du personnel pour augmenter le chiffre d'affaires».

Cynisme

L'entreprise n'est pas le seul lieu du cynisme. La banque également se montre assez cruelle vis-à-vis de ses clients en difficulté. Avec la perte de son emploi, les revenus de Thierry ont baissé; la banquière a constaté qu'il prélève régulièrement de l'argent sur son compte épargne. Thierry a déclaré que sa priorité était de pouvoir financer les études de son fils, qui sont plus coûteuses que pour un autre enfant, en raison de son handicap. La banquière demande alors s'il a envisagé de vendre son appartement, en arguant que payer un loyer coûterait moins cher que le remboursement du prêt et qu'il aurait ainsi un capital sur son compte courant pour financer les études de Matthieu. Ainsi, pour la banquière, Thierry devrait sacrifier son appartement pour les études de son fils. Elle conçoit cette «solution», sans s'inquiéter du coût symbolique de l'opération pour Thierry et sa femme, parce que cela arrangerait la banque, qui n'aurait pas à accorder de crédit à Thierry (les banques font volontiers crédit aux personnes dont elles savent qu'elles pourront rembourser... [4]) et qui garderait ses économies sur son compte épargne.

Comme Thierry refuse cette solution, la banquière cherche alors à lui vendre un produit, une assurance-décès, dont elle assure qu'il s'agirait d'une dépense utile, qui lui permettrait d'envisager l'avenir sereinement! Tout se passe comme si cette employée avait la mission de faire une opération favorable à la banque lors de chaque rendez-vous avec un client, plutôt que de rendre un service à celui-ci. On soulignera à cette occasion que cette jeune femme n'est que l'employée (zélée) d'un directeur d'agence, qui doit lui-même rendre des comptes à une direction générale, elle-même soumise aux décisions des actionnaires. Cette structure pyramidale se retrouve dans bien d'autres entreprises, comme le supermarché, où les vigiles font le travail ingrat de surveiller clients et personnel au nom de la direction du magasin, qui est elle-même soumise à la direction du groupe, qui répond aux exigences de son conseil d'administration...

À moins que l'on ne soit le plus à plaindre, au bas de la pyramide, l'on est toujours le «dominant» de quelqu'un d'autre...

La domination

Le film décrit la situation difficile de Thierry dans sa première partie, quand il est au chômage et proche de la fin de ses droits. Il veut que son fils puisse faire des études, il termine de payer son appartement, il doit se résoudre à vendre son mobile home, ce qui est aussi très difficile. Quand il trouve du travail, c'est une autre forme de précarité que l'on découvre : un vieil homme qui a volé des steaks, des caissières qui récupèrent des avantages minimes (des bons de réduction, les points d'une carte de fidélité), une pression pénible exercée sur les travailleurs, comme devoir dénoncer ses collègues.

Ainsi, La Loi du marché montre les pressions qui s'exercent sur les plus faibles, les plus pauvres, et les différentes formes de domination qu'ils subissent

.

Face à ces pressions, Thierry résiste. Il résiste à la banquière qui lui propose de vendre son appartement; il résiste au marchandage du couple intéressé par le mobile home; il résiste enfin héroïquement à la pression que le directeur du supermarché fait peser sur son personnel en quittant son poste lors de l'interpellation de la caissière. Cette dernière scène, où il quitte silencieusement son travail, montre toute la réprobation, toute l'opposition de Thierry à ce système, à ces pratiques, une réprobation et une opposition largement tues pendant la majeure partie du film.


1. La question de l'employeur était pourtant formulée ainsi : «est-ce que vous pensez que vous seriez d'accord pour accepter une fonction en dessous de celle que vous avez occupée dans votre ancienne entreprise?» La réponse «Oui, je pense» était donc tout à fait adaptée.

2. Et encore ! Les «bons de réduction» poussent parfois à acheter des produits que les personnes n'achèteraient pas en temps normal. Mais, assortis d'une réduction, les acheteurs passent parfois à l'acte en pensant faire une bonne affaire. Ainsi, les bons de réduction que Mme Anselmi a récupérés, elle compte s'en servir, et donc acheter (à un prix réduit certes, mais sur lequel le supermarché fait néanmoins un bénéfice) des produits, qu'elle n'achèterait peut-être pas, si elle n'avait pas de bon de réduction...

3. Mme Anselmi ne serait pas venue se suicider sur son lieu de travail si son acte était motivé par des raisons domestiques.

4. Au deuxième rendez-vous, elle proposera à Thierry un crédit plus important que celui qu'il demande pour acheter une voiture, parce qu'il a maintenant un travail et un salaire!


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