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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par Les Grignoux et consacré au film
Timbuktu
d'Abderrahmane Sissako
Mauritanie, 2014, 1 h 40

Ce dossier pédagogique consacré au film Timbuktu s'adresse notamment aux enseignants du secondaire et aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent prolonger la vision de ce film avec un public d'adolescents (à partir de quinze ans environ) ou d'adultes. Il propose plusieurs animations qui portent sur les principaux aspects du film et qui pourront être mises en œuvre rapidement après la projection. L'animation reprise ci-dessous porte plus particulièrement sur les premières réactions que peut provoquer la vision de Timbuktu et devrait nourrir les premiers débats que les thèmes abordés par Abderrahmane Sissako devraient susciter.

Premières réactions

Dans le contexte actuel, marqué par des actes terroristes dirigés entre autres contre des symboles forts de la démocratie ‹ ainsi la liberté d'expression, comme l'attentat meurtrier commis en janvier 2015 dans les locaux du journal satirique français Charlie Hebdo ‹, Image du filmla vision du film ne manquera sans doute pas de susciter un certain nombre de réactions en lien avec ces récents événements, ce qui donne spontanément au film d'Abderrahmane Sissako, dont l'action est limitée au Nord-Mali, une dimension internationale qu'il convient de prendre en compte. Qu'il s'agisse de la prise de pouvoir par les djihadistes au Mali, de l'action des Talibans au Pakistan et en Afghanistan depuis les années 1990, des exactions commises par des mouvements djihadistes tels que l'État islamique en Syrie et en Irak ou Boko Haram au Nigéria, ou encore d'attentats isolés contre les Occidentaux mais également d'autres musulmans, tous ces événements ont en commun d'être le fait de groupes islamistes radicaux (le plus souvent des salafistes wahhabites[1]) qui ne représentent qu'une petite minorité de musulmans.

Lors de ce premier échange, il conviendra donc de laisser les participants s'exprimer librement tout en rappelant les règles du débat démocratique et en étant par ailleurs particulièrement attentif aux éventuels amalgames, de façon à clarifier immédiatement les choses : tous les musulmans, pratiquants ou non, ne sont pas des fondamentalistes religieux et toutes les personnes qui condamnent l'action de ces fondamentalistes ne sont pas forcément islamophobes. C'est si et seulement si ces deux principes sont acceptés et respectés qu'une discussion constructive pourra avoir lieu au sein du groupe.

Si l'enseignant ou l'animateur le souhaite, il pourra structurer les échanges autour de quelques questions comme :

Quel est votre sentiment par rapport aux événements dépeints dans Timbuktu ?
  • À votre avis, de tels événements se sont-ils réellement produits ?
  • Qu'est-ce qui vous a le plus choqué dans le film ?
  • Y a-t-il des scènes qui vous ont fait sourire ? Lesquelles ?
  • Y en a-t-il d'autres que vous trouvez énigmatiques, surprenantes, poétiques ? Lesquelles ?
  • Que pensez-vous de la mise en scène de Abderrahmane Sissako (les images du film, le rythme du film, sa bande-sonŠ) ?

Mener un débat d'idées

Par contre, si les propos des participants s'enlisent dans les questions d'actualité, il conviendra alors de postposer l'exploitation du film pour ouvrir un débat centré sur le terrorisme djihadiste, ses objectifs, ses méthodes ou encore ses causes.

Image du filmAfin de structurer la discussion, nous proposons de soumettre aux participants un outil qui pourra prendre la forme d'un schéma articulant quatre concepts : l'Islam, la démocratie et leurs dérives respectives que représentent d'une part l'islamisme, et plus particulièrement le djihadisme, et d'autre part les dénis de démocratie que constitue par exemple l'hégémonie de certains pays dits démocratiques qui imposent par la force leur volonté à d'autres (comme l'illustrent le colonialisme hier et l'impérialisme américain aujourd'hui).

L'enseignant pourra organiser les quatre concepts proposés au tableau de la classe de la façon suivante, et demander ensuite aux élèves quelles réflexions ce schéma éveille chez eux. L'objectif de cette discussion est d'abord et avant tout philosophique et non pas historique ou politique : il ne s'agit pas d'analyser des faits ou de rappeler les crimes ou les méfaits éventuels des uns ou des autres, mais de faire des distinctions nécessaires entre des concepts au départ relativement flous sinon confus. Mais il s'agit aussi de comprendre ce qui relie éventuellement ces concepts, c'est-à-dire analyser comment l'islamisme peut dériver de l'Islam ou comment l'impérialisme ou le colonialisme ont pu agir au nom de la démocratie.

Schéma islam islamisme

Les questions (symbolisées par des points d'interrogation sur le schéma) à se poser sont donc :

  • On parle souvent d'Islam et d'islamisme : en quoi peut-on dire qu'il s'agit de deux choses différentes ? Qu'est-ce qui permet de distinguer les musulmans de ceux qu'on appelle les islamistes ? Le film Timbuktu pourra bien sûr servir ici d'objet de réflexion.
  • Tout ce que font les démocraties est-il démocratique ? Toutes les politiques ‹ notamment celles menées à l'étranger ‹ par de grandes démocraties comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis peuvent-elles être considérées comme démocratiques ? Peut-on parler dans certains cas, dans certaines situations de déni de démocratie ?
  • Dans le schéma proposé, où se situent la guerre, le terrorisme, le conflit, l'incompatibilité éventuelle ?

Trois concepts complémentaires doivent permettre de soutenir la réflexion :

  • les VALEURS fondamentales défendues par les uns et les autres : quelles sont les valeurs dans lesquelles se retrouvent tous les musulmans ? quelles sont les valeurs dont se réclament tous les partisans de la démocratie ?
  • les INTERPRÉTATIONS multiples et parfois divergentes de ces valeurs par ceux qui se réclament des mêmes valeurs fondamentales;
  • les ACTIONS que les uns et les autres commettent au nom de ces valeurs.

Commentaires

Islam et islamisme

Les trois concepts proposés permettent de comprendre à la fois ce qui relie mais également ce qui distingue l'Islam de l'islamisme.

Image du filmTous les musulmans se définissent par un ensemble de croyances communes, qui constituent leurs VALEURS fondamentales. Pour eux, le Coran est le livre sacré de l'Islam, qui contient la parole de Dieu («Allah» en arabe) révélée au prophète Mahomet au septième siècle de notre ère. Quant à la Sunna, elle désigne un ensemble de textes fondés sur les actes et les paroles du prophète Mahomet. Ces deux textes religieux ont servi de base à l'élaboration du culte musulman, qui s'organise autour de cinq pratiques obligatoires appelées les piliers de l'islam ‹ la profession de foi en un Dieu unique et en Mahomet son prophète, la prière quotidienne, l'aumône, le ramadan et le pèlerinage à la Mecque ‹.

Mais, dès la mort du prophète en 632 sont apparus différents courants dans l'Islam, dont les principaux sont le sunnisme (qui regroupe environ 85% des musulmans) et le chiisme (présent notamment en Iran et en Irak) : ces courants s'opposent notamment sur le rôles des imams, les guides spirituels, qui pour les sunnites sont de simples croyants particulièrement savants, tandis que, pour les chiites, ils tirent leur autorité directement de Dieu et ils forment donc un clergé plus ou moins structuré.

Basés sur l'enseignement du Coran, la charia ‹ la «voie vers Dieu» ‹ et le droit musulman (le «fiqh») définissent les règles et les normes de comportement que doivent respecter les musulmans dans la vie en société et dans l'existence quotidienne. Mais il faut souligner la grande part d'INTERPRÉTATIONS dans cette définition du droit puisqu'il y a plusieurs écoles juridiques sunnites (comme le hanafisme, le malékisme, le chaféisme ou le hanbalisme) qui s'accordent sans doute sur un grand nombre de lois mais divergent sur le sens de certains hadiths ou paroles du prophète. Et il n'est pas difficile aujourd'hui de trouver de nombreux exemples concrets de divergences d'interprétation de la charia : pour certains ou pour certaines, le voile est une obligation tandis que pour d'autres il s'agit seulement d'un choix personnel; quant à la forme de ce voile, il y a évidemment une grande différence entre le hijab, le niqab, le tchador ou la burqah; la polygamie, quant à elle, est aujourd'hui un objet de débat et de disputes entre savants; enfin, le jihad est compris par une minorité de façon restrictive comme la lutte armée, «la lutte avec l'épée», qui serait le devoir de tous les musulmans, alors que la plupart des théologiens l'interprètent non pas comme une guerre sainte mais comme un effort en faveur de l'Islam qui peut prendre d'autres formes, spirituelles, sociales ou politiques.

Présents essentiellement en Arabie Saoudite, les salafistes (qui constituent une branche du hanbalisme) réduisent quant à eux la charia à un ensemble de lois sévères et très contraignantes : interdiction de la mixité, du cinéma et de la musique, de l'alcool, du tabac ou encore de toute forme d'idolâtrie comme, par exemple, le culte des saints ou la représentation du ProphèteŠ, imposition du port de la barbe pour les hommes et du voile recouvrant la tête et le corps pour les femmes, interdiction pour les femmes de conduire seules une auto ou de circuler sans être accompagnées par un membre masculin de leur familleŠ

Image du filmOn peut donc définir l'islamisme comme une interprétation rigide de l'Islam, qui refuse en particulier d'admettre des conceptions divergentes et qui cherche à imposer son point de vue à l'ensemble des musulmans. Les islamistes sont convaincus qu'ils détiennent la vérité ou que leurs chefs la détiennent.

On peut cependant interpréter de manière unilatérale les croyances de l'Islam et agir de différentes manières : beaucoup de sunnites considèrent que les chiites sont des mécréants (kouffar), mais il y a une différence évidente entre une telle affirmation simplement verbale et le fait de poser une bombe dans une mosquée fréquentée par des chiites, comme cela a été récemment le cas au Pakistan ou en Irak (l'inverse est également arrivé)! Les ACTIONS ne découlent pas directement des croyances, et ce qu'on peut appeler le radicalisme islamiste consiste à vouloir imposer par la violence ses propres conceptions à d'autres personnes, à d'autres groupes ou à d'autres pays.

Dans le film Timbuktu, l'on voit facilement que les islamistes sont seuls à considérer que fumer, jouer au football ou faire de la musique est contraire à l'Islam ‹ eux ou leurs chefs interprètent le Coran de manière extrêmement stricte ‹, mais, en outre et surtout, ils obligent par la contrainte et par les armes d'autres musulmans à se conformer à leurs conceptions rigides et finalement à leur obéir : ce passage à l'acte (avec notamment la lapidation d'un couple adultère) révèle l'arbitraire de leur pouvoir qui n'est reconnu que par eux-mêmes et qui s'appuie uniquement sur les armes.

Démocratie et déni de démocratie

Les VALEURS dont se revendiquent les démocraties sont bien connues : il s'agit essentiellement de la liberté et de l'égalité entre tous les citoyens d'une même nation et plus largement du monde entier. Un autre principe essentiel de la démocratie est l'existence d'un État de droit et l'indépendance des différents pouvoirs, exécutif (le gouvernement), législatif (le parlement qui édicte les lois) et judiciaire (la justice qui applique ces lois), qui en découle. La loi doit être la même pour tous, et elle protège les individus de l'arbitraire du pouvoir (qui ne peut pas, par exemple, les priver de leurs biens ou les enfermer sans procès). L'ensemble des lois résulte en principe de la volonté de la majorité de la population qui élit ses représentants au parlement.

Image du filmCes principes généraux, qui s'expriment d'abord à travers la Constitution[2] mais également des textes comme la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, donnent cependant lieu à des INTERPRÉTATIONS divergentes, notamment parce que les principes généraux connaissent des limitations ou des exceptions plus ou moins justifiées. Ainsi, dans la plupart des pays occidentaux, les femmes ont été longtemps privées du droit de vote, et aujourd'hui encore, les enfants en sont très généralement exclus. La liberté d'opinion, la liberté d'expression, la liberté de la presse, hautement défendues dans les démocraties sont néanmoins sujettes à des limitations visant essentiellement à protéger des personnes ou des groupes de personnes : il n'est pas permis de diffamer, d'injurier ou de calomnier quelqu'un; il est également interdit de tenir des propos racistes ou haineux à l'égard de certains groupes minoritaires (en raison notamment de leur race, de leur couleur de peau, de leur origine ethnique ou nationale, de leur foi ou de leur orientation sexuelle).

L'existence de plusieurs principes, parfois concurrents, peut également donner lieu à des interprétations divergentes. Dans le cas des caricatures de Mahomet, les juges ont estimé que ces dessins ne visaient pas les croyants comme groupe mais seulement une croyance, et qu'ils relevaient dès lors de la liberté d'expression. La négation de la Shoah (le génocide des Juifs perpétré par les nazis) en revanche est considérée comme un délit dans plusieurs pays européens (mais pas aux États-Unis) essentiellement parce qu'elle a une intention raciste, visant à déconsidérer la communauté juive.

Au-delà des grands principes, la démocratie est donc sujette (comme l'Islam d'ailleurs) à des divergences d'interprétation qui se reflètent notamment dans les différences de législations nationales mais également dans des décisions judiciaires qui peuvent être contradictoires (un juge estimant par exemple que tel propos relève de la liberté d'expression, et un autre non). En outre, dans certains cas, les interprétations peuvent être tout à fait unilatérales et biaisées, contredisant certains principes fondamentaux : ainsi, le colonialisme européen en Afrique ou en Asie a très généralement considéré les colonisés comme des «indigènes», et non pas comme des citoyens, et les a privés de ce fait du droit de vote et d'autres droits élémentaires. L'interprétation était tout à fait tendancieuse puisque le colonisateur estimait que certaines qualités mal définies étaient nécessaires à l'exercice des droits citoyens, et que les «indigènes» (comme les femmes à la même époque) devaient en être privés. Aujourd'hui encore, les relations internationales sont l'objet d'une grande hypocrisie, et l'on sait que de nombreuses interventions militaires occidentales (de certains pays européens ou des États-Unis) se sont faites au nom de la démocratie dans des pays sans doute dictatoriaux alors qu'elles résultaient en fait d'une volonté de puissance hégémonique, motivée essentiellement par des intérêts géo-stratégiques. Plusieurs de ces interventions, notamment les deux guerres en Irak, se sont en outre accompagnées de manipulations de l'opinion publique et de mensonges avérés[3].

Image du filmLes principes démocratiques peuvent non seulement faire l'objet d'interprétations différentes mais également être transformés de façon à justifier n'importe quelle politique, à l'opposé parfois même de ces principes. Dans de tels cas, l'on peut parler de déni de démocratie, même si les responsables d'une telle politique se réclament de la démocratie.

Ici aussi, il faut cependant faire la différence entre les interprétations plus ou moins divergentes des principes démocratiques et l'ACTION qui en résulte éventuellement : ainsi, nombre de représentants politiques occidentaux en appellent régulièrement à la démocratie lors de grandes réunions internationales mais ne font rien à l'encontre de pays manifestement autocratiques mais disposant de ressources pétrolières considérablesŠ À l'intérieur des différents pays européens, l'on constate de façon similaire que la lutte contre les discriminations ‹ raciales, sociales, ethniques, religieusesŠ ‹ qui devrait être au cœur du projet démocratique est souvent négligée ou reléguée au second plan.

À l'inverse, on peut précisément définir l'impérialisme comme l'utilisation de la force militaire pour imposer notamment des principes pseudo-démocratiques ou pour servir des intérêts géo-stratégiques derrière le masque de la démocratie.

Relations et conflits

Comment définir à présent les relations entre islam, islamisme, démocratie et déni de démocratie ?

Si l'on considère d'abord l'islamisme, on voit qu'il s'oppose volontiers à la démocratie à qui les islamistes reprochent toute une série de maux : or plusieurs de ces maux résultent non pas de la démocratie mais de ce qu'on a appelé le déni de démocratie ou encore de l'impérialisme comme la seconde intervention américaine en Irak à laquelle les principaux pays européens ‹ sauf la Grande-Bretagne ‹ ont d'ailleurs refusé de participer.

Image du filmMais, de façon plus significative, il faut remarquer que l'islamisme s'oppose d'abord et avant tout au plus grand nombre de musulmans qu'il désigne comme des traîtres ou des mécréants qui se sont éloignés de la religion d'Allah ou qui ont oublié son enseignement. Les islamistes sont convaincus de détenir la vérité, et ceux qui ne partagent pas leur opinion sont nécessairement d'après eux dans l'erreur. On ne s'étonnera donc pas que le terrorisme islamique a certainement tué plus de musulmans que de «mécréants», même si ces musulmans appartenaient souvent à d'autres branches de l'Islam. On ne s'étonnera pas non plus que beaucoup de jeunes fanatisés aillent faire le «djihad» en Syrie, alors que leurs adversaires ‹ les partisans du régime de Bachar El Assad ou les autres factions de la rébellion ‹ sont tout aussi musulmans que les combattants de l'État islamique! Ils prétendent combattre pour l'Islam mais défendent en fait une version radicalisée et rigoriste de la religion.

Dans le «camp» opposé, on remarque les mêmes dissensions ou oppositions entre les partisans de la démocratie et ceux qui l'utilisent seulement comme un paravent à une volonté impérialiste ou hégémonique. Si certains médias ont emboîté le pas au gouvernement de George W. Bush lors de l'intervention américaine en Irak en 2003, beaucoup de journaux, analystes et hommes politiques ‹ en Europe et aux États-Unis ‹ ont critiqué cette intervention, révélé les manipulations et les mensonges du gouvernement américain.

Des organisations non-gouvernementales comme Amnesty International ou Human Rights Watch dénoncent régulièrement les manquements aux droits humains dans tous les pays du monde et aussi dans les pays dits démocratiques : loin d'être négligés, des scandales comme l'internement de prisonniers sans jugement à la base américaine de Guantanamo, l'utilisation de la torture, le recours à des prisons illégales par les services secrets américains ont été révélés par ces organisations et relayés par de nombreux journaux et télévisions européens et américains.

L'islamisme n'est donc pas l'islam, et la démocratie ne doit être confondue avec des dérives dont se rendent coupables certains régimes derrière le paravent même de la démocratie. Mais qu'en est-il alors des rapports entre l'Islam et la démocratie ?

Si l'on repose la question dans les termes utilisés précédemment, on constate qu'il n'y a pas de guerre, ni de conflit, ni d'incompatibilité entre la démocratie et l'Islam, mais bien entre leurs dérives, islamisme et déni de démocratie. La démocratie garantit en effet la liberté religieuse, et l'Islam ne cherche pas à s'imposer par la force. Quotidiennement, l'on constate que les musulmans vivent dans les pays européens (mais aussi ailleurs) dans la paix, et ceux qui sont attachés aux idéaux démocratiques rejettent toute forme de racisme ou d'intolérance à l'égard des croyants de quelque religion que ce soit.

Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas de divergences d'opinion entre les uns et les autres sur certains points, ni que les musulmans ne soient pas victimes de certaines formes d'intolérance ou de discriminations. Il serait absurde de prétendre que la démocratie est le régime idéal et qu'il ne connaît aucun problème ni aucun conflit d'idées ou d'opinions. La majorité des musulmans ont été sincèrement choqués par les caricatures du prophète, mais ils ont respecté les règles démocratiques et certains de leurs représentants ont simplement suivi les procédures judiciaires pour mettre fin à ce qu'ils estimaient être un manque de respect sinon une forme de racisme, même s'ils ont été déboutés par la justice (en France comme au Danemark). D'autres questions moins sensibles peuvent également provoquer des débats, mais il n'y a pas de raisons que de tels désaccords ne puissent pas s'exprimer dans des démocraties. On n'oubliera pas non plus que l'Islam ‹ et c'est ce qui le distingue de l'islamisme ‹ en dehors de ses principes fondamentaux peut donner lieu à des interprétations différentes sur un grand nombre de sujets et donc à des divergences d'opinion.

L'impossibilité de conclure

La discussion philosophique proposée ici porte sur les valeurs qui relèvent en définitive d'un choix individuel : on croit ou on ne croit pas en un Dieu unique, Allah, dont Mahomet serait le prophète; l'on défend certaines valeurs démocratiques comme l'égalité ou la liberté parce que l'on considère que ce sont des principes justes et essentielsŠ

Image du filmLa réflexion qui consiste à distinguer les valeurs, les interprétations de ces valeurs et les actions éventuelles qui en résultent, devrait permettre de comprendre ce qui différencie l'Islam de l'islamisme et la Démocratie des différentes formes de déni de ses propres principes par certains pays démocratiques. Il s'agit donc d'éviter les amalgames et les confusions ainsi que des mises en cause vagues et générales de l'Islam ou de la démocratie.

Néanmoins, une telle réflexion ne sera pas nécessairement admise par tous. L'on peut même dire qu'elle sera rejetée par certains qui refuseront de reconnaître par exemple que l'Islam peut être l'objet d'interprétations différentes ou que certaines interventions militaires occidentales dans le monde sont hautement contestables d'un point de vue démocratique. L'objectif de la discussion est sans doute de modifier des croyances et des attitudes ‹ on pourrait dire qu'il s'agit d'une éducation[4] au dialogue et à la tolérance ‹ mais une telle volonté éducative se heurtera nécessairement à des certitudes profondément ancrées chez certaines personnes qui refuseront obstinément la moindre remise en cause de ces certitudes.

L'enseignant ou l'animateur doit donc être bien conscient des limites d'une telle action éducative qui n'aura sans doute d'impact que sur une partie des participants et non sur l'ensemble du groupe où des résistances continueront certainement à se manifester. Mais il serait certainement erroné de renoncer à une telle réflexion sous prétexte qu'elle ne sera pas partagée par tous à l'issue du débat.


1. Le salafisme est un mouvement religieux sunnite apparu à la fin du 19e siècle, qui prône un retour à l'Islam des origines, aux pratiques de Mahomet et de ses premiers compagnons. Ce mouvement ne se voulait pas uniquement spirituel mais également social et politique, en réaction à la domination occidentale dans les pays arabes de l'époque. Des groupes comme les Frères musulmans en Égypte ou le Hamas en Palestine ou encore le réseau Al-Qaida de Ben Laden se réclament du salafisme; d'autres groupes salafistes développent cependant une orientation plus «modérée» et plus pacifiste, se signalant seulement par une pratique rigoriste de la religion (port de la barbe pour les hommes, pantalons courts, ségrégation sexuelle stricte, longues tuniques pour les femmes et niqab cachant leur visageŠ).
Le wahhabisme est un mouvement musulman, particulièrement strict et austère, apparu au 18e siècle en Arabie et qui s'est imposé dans la plus grande partie de la péninsule grâce à son alliance avec le clan du cheikh Mohammad ibn Saoud (1710­1765) : le wahhabisme est aujourd'hui la religion officielle de l'Arabie Saoudite (qui s'est défait de la domination de l'ancien empire ottoman à l'issue de la Première Guerre mondiale et qui est devenu un royaume indépendant en 1932 sous le contrôle de la dynastie saoudienne).
On peut considérer le wahhabisme comme une forme de salafisme (à cause de sa conception archaïque et puritaine de l'Islam), mais tous les salafistes ne sont pas des wahhabites.
Beaucoup de mouvements terroristes islamistes (comme Al-Qaida) sont d'inspiration wahhabite ou salafiste, mais tous les salafistes ou wahhabites ne sont évidemment pas des terroristes.

2. Pour rappel, une constitution est un ensemble de lois fondamentales qui organise le fonctionnement général d'un État. Les lois particulières votées par les parlementaires doivent être conformes à la constitution.

3. On ne rappellera que l'histoires des prétendues armes de destruction massive qu'aurait détenues le régime de Saddam Hussein.

4. L'éducation au sens fort du terme ne consiste pas d'abord à transmettre des savoirs mais à modifier des croyances, des attitudes et des comportements. L'éducation à la santé ne se limite pas à expliquer que le tabac ou l'alcool est mauvais pour la santé (ce que tout le monde sait) mais vise à amener les individus concernés à renoncer à cette consommation ou à la modérer. Ici, l'objectif éducatif n'est pas d'expliquer des notions philosophiques relativement élémentaires mais de faire prendre conscience de la diversité des interprétations possibles des mêmes valeurs fondamentales et de la légitimité (au moins relative) de ces interprétations dans une perspective générale de tolérance et de paix civile. Les effets d'une action éducative ne sont cependant jamais uniformes et varient selon les individus, leur formation, leurs valeurs, croyances, attitudes et comportements déjà installés : l'éducation routière espère diminuer les comportements à risque mais n'influencera que certaines personnes d'une manière limitée (tout le monde n'est pas prudent tout le tempsŠ). Le caractère nécessairement limité et partiel de toute action éducative ne doit cependant pas faire conclure à son échec.


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