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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
La Source des femmes
de Radu Mihaileanu
France, 2011, 2h04

Le dossier pédagogique dont on trouvera un extrait ci-dessous s'adresse notamment aux enseignants du secondaire qui verront le film La Source des femmes avec de jeunes spectateurs entre treize et dix-huit ans ans environ. Il retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui souhaitent mener une réflexion autour de ce film avec un large public.
Le dossier comprend plusieurs parties qui correspondent à autant de pistes d'exploitation possibles : en fonction de ses intérêts et de ceux du public auquel il s'adresse, l'enseignant ou l'animateur retiendra sans doute l'une ou l'autre de ces pistes, même s'il est tout à fait possible de parcourir l'ensemble des animations proposées. Celle proposée ci-dessous porte plus particulièrement sur le propos féministe du film.

Une fable féministe

Si, comme on le verra dans les animations suivantes [non reproduites sur cette page web], La Source des femmes tient à la fois du conte oriental et de la comédie antique, il n'en est pas moins inspiré d'une histoire authentique survenue en Turquie il y a une dizaine d'années: les femmes d'un petit village avaient alors mené une grève du sexe pour forcer les hommes à installer une conduite d'eau qui les dispenserait d'un incessant va-et-vient jusqu'à la source. À l'époque, l'affaire avait fait grand bruit et le gouvernement avait été contraint d'intervenir en faveur des grévistes.

On pourrait dire par ailleurs que le film a une dimension très actuelle puisque sa sortie au début du mois de novembre 2011 coïncide pratiquement avec la remise du Prix Nobel un mois plus tôt (le 7 octobre) à trois femmes (deux Libériennes et une Yéménite) pour le combat qu'elles ont mené en faveur de la paix et du droit des femmes, en recourant notamment à la grève du sexe.

Puisant son sujet dans l'actualité, Radu Mihaileanu élargit encore ses perspectives réalistes en faisant état de l'écart conflictuel qui peut exister entre un fort attachement à la tradition et l'attrait pour les commodités offertes par la vie moderne. Comme le montre le film, cet écart recoupe en grande partie une division géographique entre milieu urbain et monde rural, les plus grandes résistances à la modernité s'exprimant surtout dans les campagnes reculées des pays du Sud. On peut enfin retenir parmi les thèmes d'actualité évoqués les difficultés d'accès à l'eau potable dans certaines régions pauvres du Sud ainsi que la grande précarité des conditions de vie des populations qui y sont installées (par exemple le chômage et le manque de ressources provoqué par la sécheresse, qui empêche la pratique des activités économiques de base comme l'élevage et l'agriculture…).

Mais dans ce paysage socio-économique brossé à grands traits, les inégalités entre les hommes et les femmes au sein des sociétés traditionnelles apparaissent sans doute comme le thème le plus important. Dès lors, à l'heure des révolutions populaires qui ont fait le printemps arabe et vu les femmes jouer un rôle important dans la lutte contre l'oppression en manifestant dans les rues des villes du Maghreb, c'est cette dimension socio-politique que nous souhaitons maintenant aborder avec les participants.

Concrètement

Au cours d'une première étape, demandons aux participants réunis en petits groupes de lister tous les détails du film qui font état d'une situation inégalitaire entre les femmes et les hommes du village. Si l'enseignant ou l'animateur souhaite par ailleurs mesurer l'écart de perception qu'il y a éventuellement entre les garçons et les filles du groupe, il pourra veiller à cette fin à la composition de groupes non mixtes. Dans ce cas, à l'objectif principal de l'activité — identifier et commenter les inégalités pointées dans la Source des femmes — sera accompagné d'un objectif secondaire, qui consistera à évaluer puis confronter les représentations (masculines et féminines) de l'inégalité sexuelle.

Afin d'orienter les discussions en petits groupes, l'enseignant ou l'animateur pourra définir quelques grands champs de réflexion, ainsi par exemple:

  • les inégalités à la naissance;
  • les inégalités dans le domaine de l'éducation;
  • les inégalités dans la répartition des tâchesdomestiques;
  • les inégalités face au mariage;
  • les inégalités dans la relation de couple.

Le fruit de la réflexion sera ensuite partagé en grand groupe. Tous les détails du film relevés seront d'abord communiqués à l'ensemble par un porte-parole désigné au sein de chaque groupe et inscrits au fur et à mesure sur un tableau visible par tous. Les éléments qui reviennent à plusieurs reprises seront signalés par un trait ou une croix à côté de la première notation. Cette méthode permettra ainsi d'évaluer quels détails ont été le plus souvent mentionnés par les participants et ceux qui l'ont été le moins, ceci dans la perspective d'ouvrir la discussion en attirant d'emblée l'attention sur ces disparités.

Enfin, la liste des situations que nous proposons ci-dessous pourra éventuellement servir à compléter les observations effectuées par les participants. Chaque nouveau point ajouté fera l'objet d'une courte discussion au cours de laquelle il s'agira d'évaluer pourquoi le thème n'a pas retenu l'attention. Les raisons peuvent être en effet de plusieurs ordres: situation passée inaperçue en raison de son aspect anecdotique dans le panorama général du film, insignifiance apparente de la situation du point de vue des inégalités hommes / femmes, situation spontanément perçue comme normale et naturelle… L'objectif est ici de susciter la vigilance des participants en insistant sur l'«invisibilité» de certaines inégalités masquées par l'aspect anodin ou naturel que leur ont conféré les habitudes culturelles.

Les inégalités telles qu'elles sont mises en scène
dans La Source des femmes

  • Les pieds montrés en gros plans au début du film sont ceux de quatre femmes qui gravissent péniblement la montagne pour aller chercher l'eau. L'une d'entre elles est enceinte; elle chute et perd le bébé qu'elle portait.
  • Au village, une femme met au monde un garçon, ce qui fait dire à l'accoucheuse qu'elle est bénie. Ça semble en effet être une bonne nouvelle pour tout le village et en particulier pour le père, qui s'en réjouit.
  • L'école primaire est fréquentée par les garçons. Seules quelques filles sont présentes dans la classe de Sami, qui est contraint de faire le tour du village chaque matin pour les enlever à leurs mères, qui voudraient les garder au foyer comme des aides ménagères.
  • Pendant que les femmes lessivent le linge, ramassent du bois qu'elles ramènent sur leur dos, nettoient les légumes, préparent les repas et entretiennent la maison, les hommes passent leurs journées à boire du thé sur la terrasse du bar du village.
  • De toutes les femmes du village, seule Leila sait lire et écrire.
  • À l'oued, une femme avoue avoir été battue par son mari à cause de la grève de l'amour; elle parle avec humour de la honte des femmes qui se trouvent dans son cas et qui justifient les traces de coups qu'elles portent par une chute dans l'escalier.
  • En réponse à la grève de l'amour, Mohamed viole sa femme chaque soir.
  • Avec la complicité du Cheikh et de Nassim, les hommes projettent de répudier les grévistes et de les remplacer par trente femmes qu'ils comptent acheter dans une localité environnante.
  • Quand Leila avoue à Sami son ancienne liaison avec Sofiane, elle évoque le fait qu'elle avait alors dû se faire «recoudre».
  • À la mosquée, un homme se plaint du fait qu'ils n'ont même pas été consultés dans la prise de décision relative à la grève des femmes.
  • Au bar, Karim avoue qu'il lui est impossible de battre sa femme; l'un des hommes lui répond que c'est son devoir de la frapper jusqu'à ce qu'elle le respecte; il s'agit de son honneur.
  • Les hommes du village, mais aussi une partie des femmes, pensent que les grévistes ne respectent pas la tradition, qui attribue aux femmes l'approvisionnement du village en eau.
  • Le fonctionnaire que Sami va voir pour demander où en est le dossier du raccordement à l'eau avoue freiner délibérément les choses — comme il le fait d'ailleurs aussi pour le raccordement à l'électricité — car de son point de vue, ce sont de mauvaises choses pour le village: les femmes voudront alors la machine à laver et autres commodités. Elles n'auront plus rien à faire et passeront leur temps au téléphone et devant la télévision, elles iront à l'école, poursuivront leurs études en ville et pendant ce temps, qui donc s'occupera des foyers?
  • Nassim veut obliger sa mère et les autres femmes à porter le voile.
  • À cause de la grève des femmes, le père du fiancé d'Aïcha dit à Hussein que son fils n'épousera pas sa fille: Leila a jeté la honte sur toute la famille.
  • Pour empêcher les femmes de se rendre à la fête de la récolte à Ouria, les hommes les font capturer par des mercenaires à la solde du Cheikh.

Commentaire

Les situations relevées dans le film dénoncent de nombreuses inégalités.

Ainsi dès la naissance, les filles ne bénéficient pas des mêmes chances que les garçons face à leur avenir. Il est d'ailleurs significatif qu'au tout début du film, la naissance d'un garçon provoque un soulèvement de joie; à la manière dont l'accoucheuse dit à la mère qu'elle est bénie parce que c'est un garçon, on imagine facilement que la naissance d'une fille aurait été nettement moins bien accueillie.

Défavorisées à la naissance, les filles le sont encore face à l'éducation puisqu'elles n'ont bien souvent pas accès à l'école primaire. Analphabètes et privées de toute référence dans les matières qui y sont habituellement enseignées, les futures femmes n'ont par conséquent guère d'autre perspective d'avenir que celle de rester au foyer pour s'occuper des enfants, du ménage et de bien d'autres tâches comme le ramassage du bois, la lessive à l'oued ou la corvée de l'eau. Les hommes étant quant à eux pour la plupart au chômage, il en résulte un profond déséquilibre dans la répartition des charges de travail.

Il reste encore à mentionner les nombreuses violences physiques (dont le viol conjugal) mais aussi morales ou psychologiques subies par les femmes dans le cadre de la relation de couple; celles-ci éprouvent dès lors bien des difficultés à se dégager de l'autorité et de l'emprise qu'exercent sur elles leurs époux, pères et frères.

À tout cela s'ajoute encore, sur le plan des inégalités, l'obligation de virginité imposée aux femmes comme condition préalable au mariage. Leila y fait indirectement allusion lorsqu'elle avoue à Sami que dans le passé, elle a déjà eu une relation physique avec Sofiane. Cette relation l'avait contrainte, à l'époque de leur rupture, à faire recoudre son hymen pour dissimuler à l'homme qui deviendrait son mari la perte de sa virginité.

Quant aux décisions de mariage, plusieurs cas évoqués dans La Source des femmes montrent qu'elles échappent le plus souvent aux jeunes filles concernées et se prennent en dépit des sentiments qu'elles éprouvent (le mariage de Vieux Fusil, celui de Fatima, de Nawal, de Sofiane, de Slim; l'annulation du mariage d'Aïcha…).

C'est contre cette condition de la femme privée d'accès à la lecture, à l'écriture, à la culture et au savoir, privée de droits et en proie à de nombreuses contraintes et violences que s'élève le réalisateur Radu Mihaileanu, qui rend ici hommage à travers une fable au courage de toutes celles qui ont osé braver la tradition pour s'engager sur la voie de l'émancipation et de la liberté. On peut toutefois déplorer que le combat des femmes trouve une issue positive par l'intermédiaire d'une personne extérieure — Sofiane, un homme — dont l'article alertera l'opinion publique, poussant ainsi les autorités à installer une conduite d'eau au village. Cette installation hydraulique apparaît donc comme la concrétisation d'une mesure prise plus par peur d'une grève de l'amour étendue à d'autres régions du pays que pour des raisons égalitaires, et l'on peut penser que du côté des hommes, il n'y a eu ni évolution ni véritable prise de conscience, ce qui était pourtant l'objectif de la grève des femmes.


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