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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
No Man's Land
de Danis Tanovic
Bosnie-Belgique, 2001, 1h35

Ce dossier consacré à No Man's land s'adresse d'abord aux enseignants du secondaire qui verront ce film avec leurs élèves (à partir de quinze ans environ). Les animations proposées s'appuient sur les souvenirs que la projection aura laissés aux jeunes spectateurs et doivent intervenir rapidement après la vision.

Un curieux mélange
de drôlerie et de gravité

No Man's Land se distingue de nombreux films de guerre par son humour notamment. En effet, le film suscite le rire, plus d'une fois, même si son propos est évidemment empreint de gravité. Si cet humour est parfois purement burlesque, ou joue sur des préjugés relatifs aux nationalités par exemple, il est parfois porteur d'un supplément de sens; il nous renvoie alors à «autre chose».

Aussi, comme pour les répliques de l'exercice précédent, analyser les moments humoristiques du film peut donner lieu à diverses interprétations, dont la confrontation permet d'améliorer la compréhension du film.

Objectif

  • Rechercher du sens aux scènes humoristiques

Méthode

  • Interroger ses propres réactions pour définir «ce qui fait rire»

Déroulement

Proposons aux élèves de relever les différents moments du film qui les ont fait rire. Commençons par leur soumettre la liste suivante (dans l'encadré ci-dessous) qui énumère quelques scènes (ou parties de scène) comiques.

Biffons de la liste les scènes qui n'ont fait rire personne.

La liste des scènes comiques peut également être complétée: les élèves évoqueront sans doute d'autres scènes, absentes de la liste proposée ici.

Quelques scènes tirées de No Man's Land

  • Un des hommes de la relève bosniaque demande à Tchiki s'il connaît la différence entre un optimiste et un pessimiste. Un pessimiste pense que ça ne peut pas être pire, un optimiste pense que oui.
  • Nino, manifestement peu expérimenté, est désigné volontaire. Il est fort maladroit avec tout son équipement.
  • Nino tombe dans la tranchée.
  • Tchiki oblige Nino à se déshabiller avec un argument imparable : « Parce que j'ai un fusil et pas toi! »
  • Nino, en caleçon, fait des allées et venues le long de la tranchée en agitant un chiffon blanc.
  • Nino s'empare d'un fusil et tire par inadvertance (dans le vide, heureusement) en essayant de tenir Tchiki en respect.
  • Nino, qui tient le fusil, oblige Tchiki à reconnaître que les Bosniaques ont commencé la guerre.
  • Un soldat de la ligne serbe lit le journal et commente : « Quel bordel au Rwanda! »
  • Tchiki et Nino en caleçon font des signes avec un chiffon blanc aux deux lignes ennemies.
  • Le sergent Marchand essaie de parler anglais à un soldat serbe mais celui-ci ne répond que « Yes, yes », à toutes les questions.
  • Un gamin serbe soutire des cigarettes à un casque bleu en se mettant à jouer de l'accordéon.
  • Tchiki et Nino se rendent compte qu'ils connaissaient la même fille à Banja Luka.
  • La secrétaire sexy du colonel Soft fait mine de déplacer un pion sur l'échiquier, ce qui dérange le colonel en pleine discussion au téléphone avec Dubois.
  • Tchiki appelle les casques bleus les Schtroumpfs.
  • Chaque fois que le sergent Marchand s'adresse à une nouvelle personne, il demande « Vous parlez français? ». Et son anglais est très sommaire.
  • Tsera doit aller aux toilettes, et pas pour pisser...
  • Le capitaine Dubois parle anglais avec un accent français à couper au couteau.
  • Dubois, parlant du démineur au sergent Marchand, dit : « On nous envoie un Allemand. Les nôtres sont occupés. Il doit arriver vers 15 h 30. Il est 15 h 30. [Le démineur arrive] Pünktlichkeit! »
  • Nino fait «un doigt» à Jane Livingstone qui lui pose une question incongrue.
  • Un des casques bleus écoute son walkman dans la tranchée.
  • Jane répond, dépitée, qu'elle fait de son mieux, aux producteurs de l'émission qui lui en demandent toujours plus.
  • Le colonel Soft débarque sur le terrain en hélicoptère, accompagné par sa secrétaire en tailleur sexy, casque et gilet pare-balles.
  • ...
  • ...

Quand on a défini les scènes qui ont fait rire la classe, cherchons précisément à déterminer ce qui nous fait rire. Cette recherche peut se faire avec l'ensemble de la classe, en passant en revue les scènes drôles et en interrogeant ses propres réactions. (Si la liste est trop longue, ne retenons que les scènes qui ont fait rire la plupart des élèves ou celles qui semblent, intuitivement, les plus susceptibles de susciter des commentaires.)

Expliquons aux élèves qu'il n'est pas innocent de faire rire avec un sujet aussi grave qu'une guerre, qui a réellement eu lieu, qui a fait de très nombreuses victimes et dont les blessures sont encore très fraîches Aussi, on peut penser que le réalisateur du film, Danis Tanovic, qui est bosniaque, n'a pas fait le choix de la comédie [1] par hasard. On peut formuler l'hypothèse que chaque fois que le film nous fait rire, il y a un message supplémentaire qui est lancé au spectateur

Invitons alors les élèves à essayer de dire ce qu'ils ont ressenti aux moments d'humour du film Pour les aider, on peut donner l'exemple. L'enseignant peut expliquer ce qu'il a ressenti à un moment du film qui l'a fait rire.

Par exemple: quand un soldat serbe, derrière la ligne de front, commente ce qu'il vient de lire dans le journal en disant: «quel bordel au Rwanda!», ça m'a fait rire. Parce que c'est étonnant que quelqu'un qui est au cur d'une guerre s'intéresse à d'autres événements qui se passent dans le monde, qu'il s'intéresse à une autre guerre que celle qu'il vit. Il y a aussi dans ces mots une sorte d'étonnement, comme s'il était impressionné par ce qui se passe là-bas, alors que ce qu'il vit, lui, est probablement aussi terrible. Mais d'autre part, cette réflexion ne l'empêche pas d'oublier très vite le Rwanda lorsqu'il voit qu'il y a deux hommes dans le no man's land, comme nous le faisons tous après avoir pris connaissance de ce qui se passe dans le monde. J'ai l'impression que le réalisateur du film dénonce un peu de cette manière le fait que nous soyons informés, que nous soyons touchés par des événements graves mais qu'en même temps, nous en restions là et que l'émotion (passagère?) ne suscite aucune action, aucune réaction, et que nous assistions, de loin et sans rien faire, à des massacres, qu'ils se passent en Afrique ou dans les Balkans. La manière dont est montrée la FORPRONU dans le film va d'ailleurs dans le même sens: observer, ne rien faire, se contenter de distribuer l'aide humanitaire et «foutre le camp au moindre signe de grabuge»

Proposons aux élèves d'essayer de parler ainsi des moments du film qui les ont fait rire.

Commentaire

Certes, on ne rit pas tous des mêmes choses. Aussi, pour établir une liste des scènes comiques pour la classe, on éliminera toutes les scènes qui n'ont fait rire personne et on gardera toutes celles qui ont fait rire au moins quelques spectateurs.

Rechercher en soi ce qui fait rire peut produire des résultats diversement intéressants. En effet, certaines scènes du film sont purement burlesques, notamment celles où l'on voit la maladresse de Nino, jeune soldat inexpérimenté, qui tombe dans la tranchée, qui tire par inadvertance en s'effrayant lui-même, etc. On pourra noter que si le film ne désigne pas véritablement de bons et de méchants («Peu importe qui a commencé. On est tous dans la même merde» comme dit Tsera), c'est le soldat serbe qui est maladroit, un peu ridicule, par rapport à Tchiki, plus expérimenté et plus «décontracté»; le réalisateur du film, lui, est Bosniaque

D'autres scènes jouent sur des ressorts différents. Par exemple, certaines jouent sur des préjugés relatifs aux nationalités, ce qui permet au réalisateur de se moquer notamment des soldats de la FORPRONU: les Français ont la réputation de ne parler que très peu les langues étrangères. Dans le film, le sergent Marchand aborde toutes les personnes, qu'elles soient serbes, bosniaques ou soldats de la FORPRONU, avec la même question «Vous parlez français?». Comme la réponse est toujours «non», il est bien obligé de se débrouiller en anglais, langue qu'il ne parle que sommairement. De la même manière, le capitaine Dubois, s'il maîtrise mieux la langue anglaise que le sergent Marchand, la parle avec un accent qui prête à rire. La célèbre rigueur allemande est illustrée par la ponctualité du démineur qui arrive à 15 h 30 précises, comme annoncé. Par contre, il arrive aussi que le film déjoue les préjugés: ainsi, le colonel Soft (qui est britannique) nous est présenté comme un séducteur qui s'entoure de personnel féminin aguichant, une «qualité» qu'on attribuerait plus volontiers à un Européen du sud Ce jeu sur les préjugés qu'on peut avoir à l'égard de certaines nationalités sert ici la «charge» contre les Nations Unies. Le réalisateur se moque des casques bleus: il est sans doute fort amer par rapport au rôle de la FORPRONU en ex-Yougoslavie. Une deuxième dimension de ce jeu sur les préjugés tient au fait que les préjugés, d'une manière générale, sont susceptibles d'attiser des attitudes, des réactions, des sentiments négatifs. Par exemple, le racisme trouve son origine au moins en partie dans le fait que des préjugés sont largement partagés (et jamais remis en question) au sein d'une communauté avec pour effet d'en rejeter une autre. On peut penser que ce caractère pernicieux du préjugé (que l'auteur du film n'ignore pas) ajoute à la charge contre la communauté internationale qui s'est montrée incapable d'intervenir de manière efficace en ex-Yougoslavie pour mettre fin aux combats.

De la même manière, toutes les scènes comiques, parce qu'elles tournent en dérision la FORPRONU (Tchiki appelle les casques bleus les Schtroumpfs, le colonel Soft a une secrétaire sexy qui l'accompagne partout, ce qui semble tout à fait incongru, un soldat écoute son walkman au moment critique où il faut évacuer la tranchée pour procéder au déminage, le capitaine Dubois dit: «Au moindre signe de grabuge, on fout le camp»), vont dans le même sens. Il y a donc dans toutes ces scènes humoristiques un supplément de sens: elles nous informent sur ce que pense le réalisateur de l'attitude de la communauté internationale face à la guerre qui a eu lieu dans son pays.

D'autres scènes encore ont une portée particulière dans le contexte de la guerre. Ainsi, la blague sur la différence entre un pessimiste et un optimiste est d'autant plus parlante qu'elle est échangée dans un contexte où il y a du danger, où on a des raisons de s'inquiéter et d'être pessimiste. En même temps, le fait que les soldats racontent des blagues peut être le signe d'une relative insouciance ou au contraire d'une angoisse qu'on cherche à cacher ou à oublier. Quoi qu'il en soit, dans la situation où elle est racontée, cette blague a sans doute plus de poids que dans un contexte banal.

L'argument «parce que j'ai un fusil et pas toi» qui sera utilisé plusieurs fois, lui, est comique parce qu'il n'est pas une vraie réponse à la question posée. Quand Nino demande pourquoi il doit se déshabiller, la réponse que fait Tchiki n'est pas du même registre. C'est ce décalage qui fait rire, Tchiki se moque de Nino en répondant à côté. Mais cette réponse a aussi une portée particulière dans ce contexte: elle illustre la citation «la raison du plus fort est toujours la meilleure», qui est moralement intenable.

Enfin, certaines scènes comiques permettent de mettre en évidence des effets de cinéma, notamment tout le parti qu'on peut tirer de l'ellipse temporelle. Ainsi, quand Tchiki oblige Nino à se déshabiller, puis que l'on voit le soldat serbe en caleçon faire des allées et venues au-dessus de la tranchée pour attirer l'attention, l'effet de surprise (on ne connaît pas l'intention de Tchiki quand il oblige Nino à se déshabiller) ajoute beaucoup au caractère burlesque de la scène. De la même manière, toutes les répétitions d'une action, d'une parole, en subissant à chaque fois une petite modification, ajoutent aussi au caractère comique de la situation. Ainsi, quand Nino s'est emparé du fusil et tient Tchiki en respect avec l'argument «Parce que j'ai un fusil et pas toi», la répétition de la scène, «retournée», produit un effet comique. Ce même effet se reproduit chaque fois que l'on entend le sergent Marchand demander à son interlocuteur s'il parle français, ou quand on voit Nino, avec Tchiki cette fois, en caleçon, qui cherchent à attirer l'attention.


[1] Le mot «comédie» n'est peut-être pas le mieux adapté. Néanmoins, plusieurs critiques du film l'ont qualifié ainsi.


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