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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
La Vie est un long fleuve tranquille
d'Etienne Chatiliez
France, 1987, 1h30

Le dossier consacré au film de Chatiliez s'adresse d'abord aux enseignants qui verront ce film avec leurs élèves (entre treize et dix-huit ans). Il propose plusieurs analyses originales mais, contrairement à d'autres dossiers plus récents réalisés par les Grignoux, ne contient pas de pistes d'animation immédiatement utilisables en classe.

La transgression des normes sociales

La satire (sociale, morale ou psychologique) nous fait rire parce que nous reconnaissons à travers les gestes de chaque personnage le même caractère, la même personnalité ou la même caractéristique sociale qui se répète et devient ainsi comique: ces gestes ne nous semblent pas neutres ou adaptés à la situation (comme dans un film d'action ou dans la vie réelle), mais fonctionnent comme des indices ou des signes où nous pouvons lire un trait psychologique (l'égoïsme du docteur Mavial, le caractère aguicheur de Roselyne) ou une appartenance sociale (le souci du détail ménager chez la grande bourgeoise qu'est Mme Le Quesnoy quand elle dit à Marie-Thérèse: «Soyez gentille Ecrasez-moi les petites ailes à la pattemouille, s'il vous plaît») ou encore un style de vie caractéristique (le sans-gêne de Mme Groseille). La reconnaissance de cette empreinte psychologique ou sociale dont le personnage n'a pas conscience, donne alors au spectateur un (relatif) sentiment de supériorité et le fait sourire.

Cette reconnaissance peut s'appuyer uniquement sur des éléments internes au film ou au contraire sur un savoir préalable chez le spectateur. Nous découvrons le caractère cynique du docteur Mavial au fur et à mesure des indices que déroule le film, et plus il se révèle, à travers tout son comportement, égoïste et désabusé, plus nous rions. Par contre, dès la première scène, nous reconnaissons à travers les propos de M. et Mme Le Quesnoy (avec le jeune curé) de nombreux traits socioculturels spécifiques à la haute bourgeoisie catholique (si du moins nous avons une certaine connaissance du monde social): la satire fonctionne ici grâce à un savoir du spectateur, extérieur au film.

La satire (qu'on retrouve notamment dans les comédies de Molière comme L'avare, Le bourgeois gentilhomme ou Les précieuses ridicules) ne représente cependant qu'un des aspects comiques de La vie... La rencontre entre Groseille et Le Quesnoy (où la satire sociale passe au second plan) va elle aussi provoquer le rire du spectateur.

Cette rencontre entraînera rapidement une transformation positive de l'univers des Groseille (au moins du point de vue financier) et négative de la famille des Le Quesnoy (du point de vue moral). La transformation sera particulièrement spectaculaire chez ces derniers: les enfants vont s'encanailler tandis que les parents s'effondreront psychologiquement. C'est à un véritable désastre moral qu'on va assister.

De ce point de vue, les Groseille, avant même leur rencontre avec les Le Quesnoy, représentent une violation et une transgression constantes des normes morales défendues par ces derniers: ils jurent, ils fraudent, ils volent, ils sont même prêts à abandonner leur enfant pour de l'argent

Mais les Le Quesnoy vont eux aussi apparaître sous un jour peu reluisant. Madame Le Quesnoy, si vertueuse en apparence, déclarera, lorsqu'elle apprendra l'échange des bébés, que, dans cette histoire, «il va falloir jouer serré». Monsieur Le Quesnoy, lui, achètera tout bonnement le silence des Groseille. Puis les enfants se mettront à boire, à fumer, à renifler de la colle

Et tous ces manquements à la morale vont faire rire ou sourire les spectateurs. Comment est-ce possible ?

La libération par le rire

Sans doute, la plupart des spectateurs partagent une partie des valeurs représentées par les Le Quesnoy: comme eux certainement, ils pensent qu'il faut bien se conduire, ne pas jurer, ne pas voler, ne pas commettre d'imprudences, etc. Le spectateur peut reconnaître chez les Le Quesnoy une part de lui-même, l'incarnation de certaines valeurs morales, une espèce d'idéal de politesse, de bons sentiments, de bonne éducation et de savoir-vivre.

Cependant, cet idéal moral (au sens large) des Le Quesnoy est aussi légèrement ridicule: leur politesse extrême notamment (les enfants vouvoient leurs parents) doit sembler désuète et affectée à beaucoup de spectateurs. Autrement dit, ceux-ci sont amenés, à la vision du film, à ne pas prendre très au sérieux les personnages qui incarnent l'idéal moral auquel pourtant nous adhérons tous plus ou moins.

En même temps, les Groseille avec leur joie de vivre, leur bonne humeur, leur spontanéité, paraissent bien sympathiques et chaleureux (surtout en comparaison avec les Le Quesnoy), même s'ils jurent, fraudent et volent à l'occasion. En eux, le spectateur peut reconnaître toute une série de tendances qui sont généralement réprimées par la bonne éducation des Le Quesnoy: qui n'a jamais eu envie de dire des gros mots, de manquer l'école, de boire plus que de raison ? Les Groseille représentent eux aussi une part de nous-mêmes, mais plutôt mauvaise, égoïste, sans gêne pour les autres, préoccupée de notre seul plaisir et à laquelle nous n'osons pas la plupart du temps laisser libre cours. Ce sont des personnages fascinants qui se permettent des gestes et des actions qu'habituellement nous nous interdisons (même si nous en avons envie): tout ce que la raison, le savoir-vivre, l'éducation, l'honnêteté, le respect, le bon sens nous empêchent de faire, les Groseille vont le commettre, et nous rirons alors de leur audace.

Le rire va permettre au spectateur d'assister aux grossièretés des Groseille, à leur laisser-aller, à tous leurs manquements à la morale commune (fraude, vols, racisme, saleté, alcoolisme, méchanceté), sans se scandaliser: quand Mme Groseille crache sur la télé en traitant la speakerine d'«enclumée», elle nous fait rire, car elle ose exprimer de cette façon grossière et excessive un mécontentement que, pour notre part, nous traduirions sans doute de façon beaucoup plus mesurée et polie. Même lorsque nous verrons Momo et Million fouiller le sac volé d'une vieille dame (ce qui, dans la presse, serait certainement qualifié de geste crapuleux), nous préférons sans doute sourire de l'absence naïve de scrupules chez les deux enfants plutôt que de nous offusquer de leur comportement: de toute façon, nous savons que «tout cela n'est pas sérieux», et nous portons d'abord notre attention sur l'aspect comique de leurs répliques (ainsi la remarque de Million à propos de l'âge de la dame volée, née en 1908: «elle n'est pas née d'hier, la vieille !») avant de considérer la valeur morale (ou immorale) de la situation.

Ainsi, l'absence de sérieux, le côté comique d'un film comme La vie... suspend (temporairement) le jugement moral chez le spectateur qui assiste à des gestes que, dans la vie réelle, il ne manquerait pas de condamner: au cinéma par contre, nous en rions et, peut-être même y reconnaissons-nous l'une ou l'autre action (dire des gros mots, vivre joyeusement sans se faire de soucis, passer ses journées à boire et à jouer aux cartes) dont nous pouvons avoir envie mais que nous nous interdisons à cause de toutes les nécessités et obligations de l'existence quotidienne. En même temps, La vie... nous permet de nous moquer, pendant un moment, d'un savoir-vivre, de bonnes manières et de règles morales (incarnés par les Le Quesnoy) qu'habituellement nous respectons.

Ceux qui sont familiarisés avec la psychanalyse auront reconnu que les Le Quesnoy (particulièrement le père) représentent pour le spectateur l'Idéal du Moi, tandis que les Groseille (et notamment la mère qui «règne» sur sa famille et ses enfants) sont des représentants de tendances inconscientes et plus précisément du Ça. Ces concepts freudiens (surtout s'ils sont mal maîtrisés) ne sont cependant pas nécessaires pour une bonne compréhension de l'explication qu'on vient de donner.

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