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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Do the Right Thing
de Spike Lee
USA, 1989, 1h59

Les deux premiers chapitres du dossier consacré à Do the Right Thing abordent sous une forme vulgarisée l'histoire des Noirs aux États-Unis et leur situation aujourd'hui. L'extrait qui suit est quant à lui tiré du troisième chapitre qui est consacré à une analyse originale du film centrée sur la construction apparemment fragmentée du scénario. L'ensemble du dossier s'adresse aux enseignants de la fin du secondaire mais aussi à tous les spectateurs qui ont été intéressés par le film de Spike Lee.

A. Portrait d'un ghetto

Le film se compose de deux grandes parties très visibles : d'abord la vie quotidienne à Brooklyn, puis la flambée de violence et la mise à sac de la pizzeria de Sal.

Entre ces deux parties vont se tisser des liens à la fois ténus et significatifs : l'émeute ne survient pas de façon tout à fait incompréhensible à la fin du film, mais s'explique, au moins en partie, par les menus incidents qui ont émaillé la journée. Spike Lee rompt là avec la manière habituelle dont les médias (journaux et télévision essentiellement) rendent compte de ce genre de violences : alors que les médias se focalisent le plus souvent sur l'émeute, sur ses aspects les plus spectaculaires et les plus visibles, Spike Lee remonte au contraire aux origines de l'incident, aux multiples événements de la journée qui permettent d'éclairer sinon d'expliquer cette émeute finale.

Les événements que raconte la première partie du film, paraissent pourtant, à la première vision, anodins et sans grands liens entre eux. S'il y a incontestablement unité de temps (une journée d'été) et de lieu (le ghetto noir de Brooklyn) dans Do the right thing, l'unité d'action paraît beaucoup plus faible, surtout dans la première partie du film: on passe d'une personnage à l'autre, d'un lieu à l'autre, d'une histoire à l'autre, sans que les différentes scènes ne soient en apparence rassemblées par autre chose que le hasard. Spike Lee pratique là ce qu'on appelle un montage alterné : on voit une séquence avec Sal et ses deux fils, puis une séquence avec Mookie, puis avec Radio Raheem, puis l'on revient à Sal ou à Mookie, etc, d'une façon très désordonnée qui donne cependant son rythme au film : aucune scène ne se prolonge inutilement et, lorsqu'une séquence s'interrompt, il est impossible de deviner le contenu de la suivante, s'il s'agira de Mookie, de Radio Raheem, de Buggin Out, etc.

Si ces séquences entretiennent des rapports entre elles (Mookie en ballade sert souvent de lien), il n'est cependant pas possible de deviner, à la vision de la première partie du film, un mouvement d'ensemble, une direction générale qui guiderait l'action (à la différence par exemple d'une film policier où l'enquête sert souvent de fil conducteur, ou d'un film d'aventures où il y a la plupart du temps un but clairement défini qui oriente les gestes du héros, découvrir un trésor, échapper aux méchants ou remporter une victoire. Dans la seconde partie de Do the right thing, il n'y a plus de montage alterné : les séquences se déroulent selon l'ordre chronologique, et suivent un fil continu la bagarre puis l'émeute.)

Portraits individuels

Dans cette première partie, Spike Lee paraît surtout occupé à dresser par petites touches le portrait de différents personnages : Sal et ses deux fils, Mookie, sa petite amie, Radio Raheem, Buggin Out... Tous ces personnages, bien qu'ils appartiennent pour la plupart au même milieu (le ghetto noir), ont une personnalité bien marquée : Radio Raheem est presque constamment muet et ne paraît pas avoir d'autre centre d'intérêt que son énorme «ghetto blaster» (transistor), Buggin Out est un exalté très susceptible qu'un petit détail (l'absence de portraits de Noirs sur le mur de pizzeria) suffit à mettre en colère, Mookie ne paraît pas très chaud pour travailler et est surtout préoccupé de ses histoires de coeur avec sa petite amie, etc.

Cette diversité va d'ailleurs jusqu'au conflit : tout le début du film est marqué par l'extraordinaire violence verbale qui règne entre les personnages. Mookie se dispute avec sa petite amie qui se dispute elle-même avec sa mère; Radio Raheem provoque les Portoricains avec son «ghetto blaster» poussé à fond qui les empêche d'entendre leurs morceaux de salsa; les deux fils de Sal se querellent continuellement et en viennent finalement aux mains; le vieux Da Major se fait injurier par Mother Sister assise à sa fenêtre; même les trois Noirs tranquillement assis sur leur chaise n'arrêtent pas de se disputer, bien que, chez eux, la discussion n'atteigne jamais un niveau élevé d'intensité dramatique. Des conflits d'idées, d'humeurs, de mentalités opposent les Noirs entre eux, les Blancs entre eux, mais aussi Noirs et Blancs, Noirs et Portoricains, Noirs et Coréens...

La canicule

Ces conflits sembleront atteindre un sommet d'intensité lors de la séquence au climat irréel (qui se situe à peu près au milieu du film) où l'un après l'autre, un membre de chaque ethnie, noire, blanche, coréenne, portoricaine, lance des injures furieusement racistes aux membres d'une des autres ethnies (c'est le disc-jockey qui interrompt cette virulente litanie en demandant qu'on fasse baisser la «température»). Mis à part cette courte séquence qui oppose les membres des différentes ethnies, sur un mode comique et excessif, la population du ghetto, en particulier les Noirs, ne semblent pas former une communauté unie : l'intérêt du spectateur est au contraire dirigé vers la particularité de chaque individu.

B. Des événements prophétiques

Ces événements anodins prendront pourtant a posteriori une autre signification : nombre d'incidents de la journée vont en effet avoir un écho lors de l'émeute de la seconde partie du film. Par exemple, cette chaleur dont tout le monde parle, prendra au terme de l'histoire une connotation morale et psychologique : à la fin du film, la chaleur de l'atmosphère sera devenue celle des esprits échauffés par la colère et la violence.

De la même façon, l'avertissement de Buggin Out adressé à Mookie au début du film «reste Noir» que le spectateur oublie aussitôt qu'il est dit, ne peut que revenir à sa mémoire lorsque, après la mort de Radio Raheem, Mookie quitte le trottoir où il se trouve avec Sal et ses fils pour rejoindre les autres Noirs qui leur font face. (Le montage des plans est très significatif : on voit les Noirs alignés face à la caméra lançant des regards hostiles à Sal regards dirigés vers la caméra puis il y a un contrechamp la caméra a pivoté instantanément de 180° et l'on voit Mookie, Sal et ses deux fils, l'air hagard : Mookie sort alors ostensiblement du champ par la gauche, laissant Sal et ses fils seuls face aux Noirs).

Tout aussi significatives sont les paroles proférées par le vieux Da Major, qui donnent son titre au film : "Do the right thing". Quand il les prononce le matin, Mookie l'écoute comme un vieux poivrot qui radote. Mais le soir, ces paroles ne peuvent que s'appliquer au geste de Mookie qui balance une poubelle dans la vitrine de Sal : il a fait ce qu'il avait à faire... Ainsi encore, lorsque Radio Raheem meurt étranglé par un policier, ses paroles prononcées précédemment prennent un aspect nettement prophétique : dans la lutte de l'amour et de la haine dont il parlait à Mookie, c'est la haine qui triomphe au terme de cette journée...

Lorsqu'enfin, les Noirs se dirigent vers la boutique des Coréens pour la mettre également à sac, le Noir qui s'avance en proférant des paroles menaçantes est celui-là des trois Noirs assis pendant la journée sur leur chaise à ne rien faire, qui avait exprimé sa rancoeur de voir ces Coréens à peine installés depuis un an déjà faire fortune. Les paroles proférées pendant la journée, les gestes esquissés alors, ressurgissent à la fin du film et éclairent au moins en partie le comportement et le destin de chacun.

Des détails révélateurs

Nombre de détails dans la première partie révèlent notamment la personnalité des différents protagonistes, telle qu'elle apparaîtra à la fin du film. Ainsi, lorsque Sal fracasse la radio hurlante de Radio Raheem, ce n'est pas la première fois qu'il brandit cette batte de base ball dont il avait déjà de fait menacé Buggin Out : il a montré alors qu'il était prêt à user de la violence si quelqu'un osait l'affronter.

De la même façon, les policiers qui étrangleront Radio Raheem seront ceux-là qui, pendant la journée, auront exprimé leur mépris pour les habitants du ghetto («quel gâchis» lâche l'un deux en voiture) : du mépris, ils passeront facilement à la violence brute.

Ainsi encore, si le geste de Mookie balançant une poubelle dans la vitrine de Sal est relativement inattendu, on se souviendra cependant que Mookie n'a pas été jusque-là un employé «facile» : il a refusé de balayer le trottoir lorsque Pino le lui a ordonné, il n'a pas hésité à prendre sans autorisation deux heures de repos à midi, il a conseillé à Vito de ne pas hésiter à «cogner» sur son frère Pino qui le harcèle et le domine. Il travaille pour Sal, mais refuse de se laisser humilier : il n'est donc pas étonnant même si c'est inattendu qu'il ait ce geste final de colère et de révolte. [...]


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