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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
La Domination masculine
de Patric Jean
France, 2009, 1h43

Le dossier pédagogique dont on trouvera un extrait ci-dessous s'adresse aux enseignants du secondaire qui verront le film La Domination masculine avec leurs élèves (entre quatorze et dix-huit ans ans environ). Il intéressera également les animateurs en éducation permanente qui souhaiteraient notamment exploiter la vision de ce film avec un large public.

Définir le propos du film

Le documentaire de Patric Jean, la Domination masculine, présente une caractéristique relativement originale: le réalisateur ne s'exprime pas directement en voix off, comme c'est assez fréquemment le cas dans les documentaires. La voix off permet en général de lier les séquences et d'élaborer un discours surplombant, pourrait-on dire. Ici, la construction «en patchwork»[1] laisse au spectateur le soin de faire les liens, d'élaborer son propre discours sur le film.

Dans un contexte pédagogique, il est intéressant de verbaliser ce discours, de confronter les souvenirs et les interprétations, de manière à définir le plus complètement et le plus précisément possible le propos du film, c'est-à-dire «ce qu'il nous dit».

Invitons les participants à reprendre l'une après l'autre les différentes séquences du film (comme si l'on arrêtait le cours de celui-ci pour réfléchir et s'interroger) de manière à en détailler le contenu.

  • Que nous dit chacune des séquences?
  • Est-il possible de les regrouper par thèmes?
  • Est-il possible de résumer un documentaire tel que celui-ci?

Commentaires

Voici les résumés des séquences, assortis de commentaires et regroupés en quelques thèmes. Ils pourront servir de référence à l'enseignant ou à l'animateur en cas de doute sur le contenu du film et les commentaires pourront alimenter la discussion. Ils sont également accompagnés de quelques questions destinées à prolonger la réflexion que le film suscite.


1. Par exemple, les images de la réunion des féministes et celles du portrait de la strip-teaseuse ne sont pas «liées» explicitement. Le lien à établir entre ces scènes revient au spectateur.

photo du film

La Domination masculine: les principaux thèmes

La force du symbole

Le film s'ouvre sur la séquence de l'allongement du pénis. On y voit un médecin et un patient en consultation. Ces deux personnes sont ensuite interviewées et leurs paroles vont dans le même sens: l'intervention n'a pas de but thérapeutique, ni esthétique, mais bien psychologique. «Un centimètre dans le pénis, c'est un kilomètre dans la tête» dit le médecin, ce qui est confirmé par le patient qui déclare «je vais enfin pouvoir être moi-même, crier mon nom, gonfler le buste».

Ainsi, le médecin semble intervenir au niveau d'un symbole plutôt que d'un organe, un symbole de virilité évidemment et par extension un symbole de pouvoir. (Un patient dont on entend seulement la voix fait une comparaison avec le pouvoir que procure le fait d'avoir une plus grosse voiture que les autres, plus rapide et plus chère.)

Le médecin généralise sans doute l'intention d'une telle intervention en référence à la majorité des hommes qui le consultent et le patient paraît exemplaire dans sa démarche et ses paroles. En effet, les images de l'opération sont accompagnées de voix: celles d'autres hommes candidats à cette opération que Patric Jean a rencontrés et interviewés.

Cette séquence illustre la force du symbole que représente le pénis et plus encore le phallus[1]. Elle est immédiatement suivie par une autre, d'un registre différent où l'on voit Patric Jean, le réalisateur du film[2], coller des images sur un mur. Toutes ces images représentent des phallus, de manière directe (représentation de Priape, caricature de satyre au sexe énorme, portrait d'un personnage historique dont le costume marque nettement les parties génitales… ) ou indirecte (mobilier urbain, motif décoratif, immeuble…). L'accumulation de ces objets, motifs ornementaux, constructions qui évoquent de manière plus ou moins directe la virilité illustre l'omniprésence du symbole.

Pourquoi le sexe masculin est-il un symbole si fort?
Ce symbole est-il aussi omniprésent que le film le laisse entendre?
Le sexe féminin est-il un symbole lui aussi?
Quelles conséquences pour les garçons et les filles d'avoir ou pas un tel organe?

La force des représentations

La séquence suivante est consacrée à une soirée de speed-dating, où des célibataires, hommes et femmes, se rencontrent individuellement pendant quelques minutes. Il s'agit de mettre en contact des célibataires qui ne souhaitent pas le rester et la formule leur permet de faire connaissance de manière directe et efficace: tous sont là avec le même objectif, inutile donc de tergiverser, et, le temps imparti étant limité, ils confrontent immédiatement leurs attentes.

Ce contexte étant cerné, Patric Jean, filmé de dos, interroge les participantes sur ce qu'elles attendent d'un homme, comme s'il était lui-même l'un des participants au speed-dating[3]. Les attentes déclarées sont très stéréotypées: l'homme doit être dynamique, ambitieux, dominateur, intelligent, protecteur, galant, et même, pour l'une d'entre elles, arrogant, jaloux et possessif. En outre, il doit avoir du caractère et gagner plus d'argent. Voilà pour le rôle masculin.

Quant à elles, en tant que femmes, elles lui apportent leur corps[4], de l'amour, de la gentillesse, de la beauté… elles sont un parfait faire-valoir parce que leur regard valorise l'homme, et leurs qualités personnelles (une expérience de vie riche, le multilinguisme, l'humour, les compétences culinaires…) sont autant de «plus» qui les rendront agréables à leur futur compagnon.

En regardant ces interviews, on ne peut s'empêcher de les comparer à des entretiens d'embauche où les femmes sont là pour se vendre et les hommes pour embaucher[5]. Bien sûr dans la réalité, les relations amoureuses ne fonctionnent pas de manière aussi caricaturale que le marché de l'emploi; pourtant, il est sans doute communément admis qu'à partir d'un certain âge une femme sans compagnon est plus à plaindre qu'un homme sans compagne.

Cette séquence de speed-dating, avec ses mérites (les attentes sont déclarées sans détour) et ses biais (les attentes déclarées sont les plus flatteuses pour l'interlocuteur), illustre en tout cas efficacement les stéréotypes liés aux rôles masculins et féminins.

Comment les différences biologiques entre les sexes peuvent-elles produire des différences d'attitudes, de comportements, de qualités?
Est-ce que ces attentes ne dénient pas aux hommes et aux femmes toutes sortes de comportements, d'attitudes et de qualités? N'est-il pas bon pour un homme d'être sensible et pour une femme d'être forte?

La socialisation différenciée des filles et des garçons

Après un retour sur le mur d'images, intervient une partie assez longue qui se distingue des précédentes en ce qu'elle fait intervenir plusieurs personnes et plusieurs voix dans différents lieux. C'est d'abord la voix d'un «scientifique»[6] qui explique que le sexe est une différence biologique.

Mais c'est la culture qui attribue des particularités à chaque sexe et ces particularités sont si bien assimilées qu'elles finissent par sembler naturelles. Ainsi, les pleurs d'un bébé sont interprétés comme le signe d'une tristesse, d'un chagrin si l'on pense que le bébé est une fille; de colère ou de contrariété si l'on croit que le bébé est un garçon. En effet, il est attendu de la petite fille qu'elle soit douce, triste, passive, et du petit garçon qu'il s'affirme et qu'il ait du caractère.

Nous visitons ensuite le rayon jouets d'un magasin. Le vendeur explique les différences de produits selon qu'ils sont destinés aux filles ou aux garçons. Il semble que les produits destinés aux garçons soient plus diversifiés que ceux destinés aux filles[7]. Pour elles, les jeux d'imitation (de leur mère): cuisine, nettoyage, lessive, poupées, maquillage… Pour eux, tout un éventail d'«univers»: dragons, chevaliers, expérience scientifique, aventure dans la jungle, conquête spatiale… Une différence que le vendeur de jouets n'hésite pas à associer à la plus grande imagination des garçons.

Des enfants jouent et commentent la répartition des tâches domestiques: maman est à la maison, elle fait la vaisselle, papa travaille, c'est lui le chef, il est plus intelligent, il a plus d'argent, il lit le journal.

Des illustrations d'albums pour enfants montrent des petites filles à la fenêtre. Une voix féminine explique que la figure de «la petite fille à la fenêtre» est bien plus fréquente dans les livres de jeunesse que celle du «petit garçon à la fenêtre» qui ne peut y être que parce qu'il est malade ou puni. «Les petites filles n'ont pas d'ambitions, elles ont des rêves.» Dans ces livres, les garçons, eux, jouent à l'extérieur, alors que les petites filles sont passives et attendent à l'intérieur.

De la même manière, des images moins subtiles de la différenciation sont présentes dans les livres, en particulier en ce qui concerne les rôles et les attributs des hommes et des femmes. À l'homme: les lunettes, le journal, le travail à l'extérieur, la mallette, le fauteuil ; à la femme: le tablier, les outils du ménage, l'intérieur de la maison… Tout se passe comme si, dans beaucoup de livres encore, le féminin de «papa est assis au salon à lire le journal» était «maman est debout dans la cuisine à faire la vaisselle»… Finalement, le choix d'un métier relève «du bourrage de crâne», il se fait très tôt et conditionne toute l'existence, déclare l'experte.

Ainsi, dès la naissance (voire dès l'échographie), les filles et les garçons sont mis sur des rails différents. Ils ne peuvent pas avoir le même destin puisque l'on va les solliciter et les stimuler de manières différentes, les conduisant ainsi à développer des qualités et des aptitudes différentes.

D'où viennent ces attentes différenciées des parents et de la société selon qu'ils ont affaire à une fille ou à un garçon?
Est-ce parce que les garçons ont naturellement plus d'imagination qu'on leur propose des jeux plus diversifiés, ou est-ce parce qu'on leur propose des jeux plus diversifiés que les garçons finissent par avoir plus d'imagination? Ou alors, en réalité, les garçons et les filles ont-ils autant d'imagination les uns que les autres, et les jeux n'ont-ils pas d'influence?

Les inégalités entre hommes et femmes

La partie du film qui évoque la socialisation (jouets, livres pour enfants) est directement suivie par une séquence sur les inégalités dans le monde du travail. On y voit des ouvrières, surveillées par des chefs masculins. À ces images se superposent deux voix[8]. Elles détaillent les inégalités entre hommes et femmes sur le plan du travail. En moyenne, les femmes travaillent 2 heures de plus par jour, puisqu'au travail rémunéré s'ajoute une grande part des tâches domestiques.

L'inégalité au travail est aussi salariale (il arrive que pour un même poste, le salaire soit plus élevé pour un homme) et, comme le montrent les images d'atelier, il y a plus d'hommes aux postes importants et plus de femmes aux postes moins valorisés. De la même manière, le chômage touche plus les femmes. Cette inégale répartition vaut aussi pour les mandats politiques, si l'on en croit les images de l'assemblée nationale française où les visages féminins sont relativement rares.

On sait que les filles réussissent mieux à l'école que les garçons. Comment cela se fait-il? Et comment se fait-il alors que cette différence de réussite scolaire s'inverse dans le monde du travail?
Sur les listes électorales, il y a autant de femmes que d'hommes. Comment se fait-il que cette répartition devienne inégale parmi des élus?

La réduction de la femme à une fonction

La séquence suivante nous emmène au Salon de l'auto où nous est présentée une voiture destinée aux femmes: petite, ronde, aux dessins de couleurs et surtout très flexible, s'adaptant à toutes sortes d'usages (faire les courses, transporter les enfants…). Rien à voir avec la Ferrari rouge aperçue auparavant. Comme si les femmes ne pouvaient pas avoir simplement du plaisir avec une voiture puissante. Le Salon de l'auto semble ainsi être une variante du magasin de jouets: beaucoup plus de diversité pour les multiples dimensions de la vie des hommes…

On donne ensuite la parole à un artiste, Miller Levy, créateur de l'¦uvre intitulée Haute Fidélité, qui consiste en une sorte d'instrument composé de deux blocs, l'un, «homme», ne comporte qu'un interrupteur, l'autre, «femme», comporte toutes sortes de boutons, de voyants lumineux et de commandes, représentant la complexité de la femme. Mais c'est l'interrupteur «homme» qui commande en définitive l'allumage de l'appareil «femme»… Le même artiste est aussi l'auteur de petits dessins sur chewing-gum, représentant en général des femmes nues (qui deviennent ainsi aussi jetables et éphémères que les chewing-gums…)

Après quelques images tournées dans la rue où l'on nous montre des chaussures et des démarches (sexuellement très identifiables: baskets et bottines militaires vs talons hauts, petits n¦uds, etc.), ce sont des images d'archives en noir et blanc qui apparaissent: le sympathique présentateur Pierre Tchernia visite le Salon des arts ménagers et encourage les spectateurs masculins à acquérir le seul outil qui fasse tout: une femme!

Enfin, un infographiste explique son travail qui consiste à retoucher des images pour la publicité. Sur l'écran de son ordinateur, l'image d'une femme nue est ainsi corrigée: on rapetisse notamment les pieds et les mains, on lisse et arrondit d'autres parties du corps. Au contraire, quand c'est l'image d'un homme qu'il faut retoucher, c'est généralement dans le sens de le rendre plus fort et donc d'augmenter le volume de certaines parties du corps.

Le sens à donner à cette série de séquences est sans doute moins immédiatement identifiable que celui des précédentes. On pourrait dire que dans ces différents exemples, les femmes ne sont pas vues comme des êtres humains qui cherchent à s'épanouir et à avoir du plaisir mais bien comme des variations autour de «la femme» telle que l'homme la conçoit à sa propre convenance: une femme qui fait les courses et s'occupe des enfants (la voiture), qui s'occupe aussi du ménage (Pierre Tchernia) qui est belle (l'infographiste, les chaussures…), que l'homme «consomme» (le chewing-gum) et commande (la chaîne HiFi).

L' «image de la femme» que servent les médias à longueur de temps réduit les femmes à quelques différentes fonctions: objet sexuel, gardienne du foyer et des enfants…

En réduisant les femmes à une fonction (objet sexuel, mère au foyer…), ne considère-t-on pas les femmes comme des citoyens de seconde zone? Est-il possible de trouver d'autres exemples de «réduction à une fonction» pour les femmes? et pour les hommes?

Les réactions féministes

La suite du film se déroule au Québec où l'on assiste à une réunion de féministes. Le passé de ce mouvement est résumé en quelques phrases: le sentiment d'injustice des femmes, la lutte pour l'égalité qui a permis de gagner des batailles (le droit à l'avortement, le congé de maternité, l'équité salariale…). Le présent du féminisme est marqué par l'inquiétude, celle suscitée par le «ressac», la misogynie, illustrée notamment par l'intégrisme religieux, ainsi que par l'illusion de l'égalité dans les pays nantis[9].

Cette séquence est suivie d'une autre qui semble a priori n'avoir aucun rapport puisqu'on y voit une jeune femme qui exerce l'activité de stripteaseuse. Elle fait son numéro au cours de la soirée d'anniversaire d'un jeune homme. Le public a l'air ravi, émoustillé et passablement ivre. Cette séquence prend tout son sens quand la jeune femme interviewée déclare qu'elle a été victime d'un viol et que le striptease lui permet en quelque sorte de prendre sa revanche sur les hommes et d'évacuer sa colère. Dans son numéro, c'est elle qui a le pouvoir, qui prend les décisions et qui domine l'homme.

Ainsi, les inégalités entre hommes et femmes que le film a alignées jusqu'ici sont reconnues et vécues comme des injustices par certaines femmes qui ont choisi de réagir, de lutter contre cet ordre. Les premières, les féministes ont choisi l'action collective, le militantisme et le combat politique où elles ont déjà remporté beaucoup de batailles. Quant à la jeune stripteaseuse, son action est individuelle et sa démarche personnelle.

Pouvez-vous comparer les luttes féministes (comme celles qui ont permis d'obtenir le droit de vote pour les femmes, le droit à l'avortement, les congés de maternité…) à d'autres luttes historiques?

Misogynie et violences faites aux femmes

La séquence suivante est tirée d'archives; il s'agit d'une interview de Léo Ferré, célèbre poète, musicien et chanteur. Il fait preuve d'une grande misogynie en déclarant qu'il n'y a pas de femmes artistes; que le seul génie de la femme est de mettre un enfant au monde, et que les femmes feraient mieux d'en rester là! Elles ne doivent pas emmerder l'artiste. Il déclare aussi haïr un certain type de femmes, en tout cas les femmes cultivées…

Ces édifiantes déclarations sont suivies des témoignages de femmes dont on devine peu à peu qu'elles ont été battues par leur compagnon: la violence commence en général par le dénigrement et la volonté de contrôler, puis elle devient physique. Après un accès de violence verbale ou physique, le compagnon redevient gentil et affirme que c'était un accident, en minimisant la gravité des faits. La violence peut aussi être sexuelle, même au sein d'un couple marié.

C'est ensuite un homme violent repenti à qui la parole est donnée. Il évoque lui aussi la spirale de la violence (dénigrement, viol, coups). Il explique son parcours, de la prise de conscience (que c'est lui le coupable et non pas sa compagne) à la thérapie.

La séquence suivante se déroule à l'hôpital où l'on entend témoigner des femmes victimes de violences. Elles évoquent la répétition des menaces, des insultes et des reproches.

L'École nationale de police du Québec fait l'objet de la séquence suivante. On y voit des policiers en formation intervenir dans une scène de violence conjugale[10]. À la Centrale de police, un officier déclare que les victimes de la violence conjugale sont des femmes à 85 %. On apprend ensuite qu'il existe des maisons d'hébergement pour les femmes victimes de violences familiales.

Ce sont des images d'archives qui apparaissent ensuite, le journal télévisé qui a annoncé la tuerie de l'École polytechnique. Le 6 décembre 1989, un jeune homme, Marc Lépine, est entré dans une classe de cette école d'ingénieurs muni d'une arme à feu. Il a fait sortir tous les élèves masculins et a tiré sur les filles «parce qu'elles étaient des féministes». Bilan: 14 femmes tuées et 13 blessés (9 femmes et 4 hommes) . On a retrouvé sur lui (il s'est donné la mort après le massacre) une liste de 19 noms de militantes féministes connues, qui auraient été sa cible s'il avait pu les atteindre plus facilement. Il s'agit donc d'un assassinat collectif dirigé contre «les féministes» même si c'est aussi l'acte d'un fou. L'on apprend ensuite qu'au sein de l'armée canadienne, il y a eu des cérémonies d'hommage à Marc Lépine…

L'on apprend donc ici que les femmes sont plus souvent victimes de la violence de leur conjoint que l'inverse (dans des proportions qui désignent bien un phénomène spécifique). D'autre part, des propos misogynes comme ceux de Ferré traduisent la gêne, l'embarras, les «emmerdements» que causeraient les femmes à certains hommes… L'on ne peut que s'offusquer d'un tel mépris à l'égard de la moitié de l'humanité. Il faut donc croire que certains hommes supportent mal que les femmes désirent parfois être autre chose qu'un objet sexuel ou une mère au foyer.

Comment se fait-il que les femmes soient les victimes d'une violence spécifique? D'où vient cette haine des femmes exprimée ponctuellement par certains hommes?
Certains droits obtenus par les femmes peuvent-ils être considérés comme des entraves à la liberté des hommes?

L'antiféminisme

La parole est ensuite donnée aux «masculinistes», interviewés individuellement, dans des lieux privés. Ils déclarent leur peur que le matriarcat qui règne, selon eux, au Québec ne se répande partout dans le monde.

Au Québec, les femmes opprimeraient les hommes. Elles dérogent au principe fondamental selon lequel «les hommes transforment leur environnement à leur profit et les femmes s'adaptent à leur environnement». L'équilibre serait rompu entre l'homme «agressif» qui va à la découverte du monde et la femme gardienne du foyer. Il semble que les avancées obtenues par les féministes (comme le droit d'avoir un enfant quand elles le désirent) privent les hommes de leurs droits à eux… Au Québec, les femmes empêcheraient les hommes de se réaliser en tant qu'hommes. L'un d'eux, peintre amateur, présente l'un de ses tableaux (une femme qui a tout obtenu: la loi est avec elle, elle a l'argent, la voiture, la maison, elle est enceinte…); un autre prétend qu'il y a plus d'hommes victimes de violence conjugale que de femmes; Yvon Dallaire[11] déclare que «la violence conjugale est le résultat d'une schismogenèse complémentaire dont les deux partenaires sont co-responsables». Le mouvement féministe et le mouvement gay marcheraient main dans la main, ce qui conduirait à la fin de l'humanité.

Finalement, l'un déclare que le féminisme est un crime contre l'humanité; d'autres établissent des comparaisons entre le féminisme et le fascisme, le régime stalinien, l'Allemagne nazie…

Selon les féministes, le «masculinisme» est l'expression du ressac, c'est-à-dire la rébellion contre les avancées du féminisme, la résistance au changement. Les masculinistes pensent que le féminisme est allé trop loin, qu'il a brisé le lien social, la famille, les valeurs.

L'on revient alors sur des images de femmes battues: les coups et blessures sont bien visibles, marques d'une violence de plus en plus grave puisque les dernières images sont celles d'une scène de crime. Elles sont suivies par celles d'une manifestation en hommage aux victimes de la tuerie de l'École polytechnique, puis par d'autres images filmées au Salon de l'auto où les visiteurs sont des hommes, le verre à la main, et les femmes sont des hôtesses ou des faire-valoir (comme Miss Belgique, avec qui les hommes veulent se faire photographier).

Ainsi, face à l'organisation et aux victoires du féminisme, la misogynie semble elle-même s'organiser en mouvement, avec ses théories et ses défenseurs. Ceux-ci désirent un retour à l'ordre ancien patriarcal vu comme naturel. Aussi, le bouleversement de cet ordre ancien leur semble mettre l'humanité en danger. Un propos qui est visuellement contredit par les images de coups sur des corps de femmes et par celles du Salon de l'auto.

Êtes-vous sensibles aux arguments et aux théories des antiféministes? Si non, quelle(s) faille(s) voyez-vous dans leurs raisonnements?

1. Le phallus désigne plus précisément le pénis en érection. Qu'il s'agisse du réalisateur n'a pas beaucoup d'importance. Sans doute les spectateurs ne l'auront-ils pas identifié. Cette séquence reviendra à plusieurs reprises au long du film comme pour le ponctuer.

2. Le film ne permet pas d'affirmer que Patric Jean s'est fait passer pour un candidat. Pour les interviews de masculinistes, le cinéaste a déclaré s'être présenté comme l'un d'eux, de manière à pouvoir recueillir leurs idées sans les effaroucher. Peut-être s'est-il fait passer également pour un célibataire à la recherche d'une partenaire pour la séquence de speed-dating. Dans ce cas, on peut penser que les femmes ont déclaré des attentes qui sont sans doute sincères mais aussi les plus flatteuses pour les hommes (intelligence, dynamisme…). Dans un autre contexte, il s'en serait peut-être trouvé pour dire qu'elles aimeraient un homme qui fasse la vaisselle, la lessive, le nettoyage… mais face à un partenaire potentiel, elles s'abstiendraient sans doute de faire une telle déclaration.

3. La participante qui répond «mon corps!» à la question «qu'est-ce que vous pouvez apporter à un homme?» le fait un peu en boutade, en s'esclaffant. Il n'empêche que ce sont les premiers mots qui lui viennent à l'esprit…

4. Peut-être ce sentiment tient-il au fait que le cinéaste n'interroge que les femmes de cette soirée.

5. Le générique de fin donne l'identité de cette personne: Serge Hefez, psychiatre.

6. Ainsi, on reconnaît immédiatement les rayonnages «filles» aux couleurs dominantes roses et mauves alors que les rayonnages «garçons» affichent plus de couleurs différentes et plus de couleurs primaires.

7. Il s'agit de la voix d'Adela Turin, le générique de fin l'indique. Elle est historienne et spécialiste du sexisme dans les livres pour enfants.

8. Le générique de fin nous apprend qu'il s'agit des voix d'Évelyne Léonard, professeur en relations professionnelles et Marie Schots, sociologue.

9. C'est cette idée que la sociologue Christine Delphy traduit par l'expression «le mythe de l'égalité-déjà-là», qui désigne précisément la conviction que l'égalité hommes-femmes est acquise dans nos sociétés développées notamment parce qu'elle est inscrite dans la loi et que le féminisme n'y a dès lors plus de sens.

10. Le générique de fin indique qu'il s'agit d'une simulation: ce sont des comédiens qui jouent les rôles de l'homme et de la femme en crise.

11. Parmi les antiféministes, Yvon Dallaire est le plus célèbre. En effet, il est psychologue, auteur de nombreux ouvrages sur le couple et conférencier.


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