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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
The Biggest little Farm
un documentaire de John Chester
États-Unis, 2019, 1h31

Analyse The Biggest little Farm au format pdfLes réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film The Biggest little Farm avec un large public. Cette analyse vise à susciter un questionnement actif des spectateurs par rapport à un documentaire qui met en scène une expérience d'exploitation agricole qui se veut exemplaire. Mais ce modèle est-il généralisable ?

Cette analyse est également disponible gratuitement au format pdf.

Le film en quelques mots

Ce documentaire, dont la réalisation a débuté en 2011, raconte l'histoire de deux jeunes Californiens, le réalisateur lui même, John Chester, et sa femme Molly, qui décident de quitter la ville où ils habitent pour s'établir dans une région désertique à une heure de Los Angeles. Ils espèrent y mettre sur pied une ferme qui, avec des animaux, un jardin et des vergers, ressemblerait à l'idéal de leur enfance « en harmonie avec la nature ». Autour d'eux cependant, l'agriculture intensive et la monoculture ont appauvri les sols, désertifié la région, et leur entreprise pleine d'idéalisme semble bien difficile à mettre en œuvre.

Ils bénéficieront cependant des conseils avisés d'Alan York, un défenseur d'une agriculture « biodynamique » basée sur la diversité des cultures et des animaux d'élevage. L'entreprise rencontrera néanmoins de multiples obstacles, connaîtra de beaux succès, devra aussi affronter de rudes épreuves (notamment la mort d'Alan York des suites d'une longue maladie) avant d'apparaître comme une véritable réussite dont témoignent notamment de superbes vues aériennes sur ce domaine. Mais il aura fallu au moins sept années d'efforts et d'expérimentation pour arriver à ce résultat.

Le documentaire résulte ainsi d'un tournage qui s'est étalé sur une longue période, et rend bien compte des multiples difficultés rencontrées et de l'évolution générale du projet.

Questionner un film

Lors de sa sortie[1], le film a généralement été bien accueilli par la critique et par les spectateurs, même si certains déploraient une forme de success story[2] à l'américaine. Néanmoins, l'on comprend que le film s'adresse sinon à des « convaincus » ou à des militants du moins à des personnes intéressées par l'agriculture biologique. Si l'agriculture biologique ou la permaculture suscitent un intérêt croissant, l'on constate également de nombreuses réactions de scepticisme face à ce que d'aucuns considèrent comme une mode ou un mouvement marginal. Dans un contexte scolaire ou d'éducation permanente, il est donc légitime d'aborder de manière critique — ce qui ne veut pas dire négative — les faits, les événements, les affirmations, les réalités qui sont exposés dans le documentaire The Biggest little Farm.

Pour un enseignant ou un éducateur, il serait cependant maladroit de prétendre détenir la « Vérité » et faire de façon décisive le partage entre les certitudes, les doutes ou les éventuelles contre-vérités concernant l'agriculture biologique ou la permaculture. Dans une démarche d'éducation à la philosophie et à la citoyenneté, il convient d'abord de poser les termes du débat (ou des débats) en cours et d'apprendre aux spectateurs à suspendre au moins temporairement leurs propres certitudes.

Et de manière encore plus philosophique, il faut sans doute les amener à poser d'abord des questions avant de chercher à donner des réponses. S'il y a sans doute une seule constante dans la démarche philosophique, c'est sans doute la capacité à poser des questions alors que les réponses seront elles aussi diverses que les philosophies elles-mêmes. Ainsi, la question fondamentale de la métaphysique selon Heidegger est « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », question à laquelle il est bien sûr impossible de répondre. Dans la même perspective, l'on remarque que le fameux dialogue socratique est d'abord un questionnement, même s'il est orienté souterrainement par les certitudes auxquels le philosophe veut amener son interlocuteur[3].

Quelles sont les questions que peut ou doit susciter The Biggest little Farm ? C'est à un tel exercice réflexif que l'on souhaite inviter les spectateurs de ce documentaire. Bien entendu, ce questionnement ne doit pas nécessairement prendre une forme philosophique et peut être de nature scientifique, politique, morale, idéologique, filmique ou autre. Toutes les questions seront les bienvenues et seront reçues dans un premier temps en désordre. On essaiera ensuite de les organiser par « famille » et enfin d'expliciter les débats et les différentes prises de position qu'elles recouvrent. On trouvera dans la suite de cette analyse quelques indications qui pourront nourrir ce questionnement en différentes directions et susciter la réflexion des uns et des autres. On se limitera cependant ici à des questions qui sont directement liées au film : celui-ci suscite en effet des réflexions beaucoup plus générales qui dépassent largement le cadre de la ferme montrée dans le film mais qu'il n'est pas possible de traiter ici.

Qu'a-t-on appris ?

Il est toujours intéressant face à un documentaire de se poser la question des informations (au sens le plus large) nouvelles apportées par le film ? Autrement dit, qu'a-t-on appris grâce au film ? Il peut s'agir de faits relativement circonscrits ou de leçons plus générales de toute nature (philosophique, scientifique, humaine…).

On apprend sans doute certaines choses avec les personnages eux-mêmes. Ainsi, l'on découvre que les porcs comme Emma recherchent les endroits boueux où se coucher (ou se vautrer !) au point de renverser leur abreuvoir pour obtenir un endroit à leur goût. On découvre aussi que les canards sont heureusement friands d'escargots.
De façon plus large, le film montre des procédures agricoles basées sur la diversité des cultures et des élevages, mais également les difficultés rencontrées par les fermiers dans leur exploitation. On retiendra à ce propos que John lui-même apprend à résoudre les problèmes rencontrés par une observation attentive des phénomènes naturels. Même si ce n'est sans doute pas une véritable découverte, le documentaire insiste sur les difficultés rencontrées et surtout sur le temps (sept ou huit années) nécessaire pour arriver à une exploitation viable.

Les caractéristiques essentielles du projet de John et Molly

Une réflexion générale sur le film implique de dégager ou d'expliciter son propos, en particulier le projet de John et Molly. La question mérite d'être posée car la réponse n'est pas aussi évidente qu'elle peut en avoir l'air. Plusieurs choses s'entremêlent en effet : il y a l'histoire du chien Todd qui aboyait tout le temps et qui dérangeait les voisins, il y a ensuite le rêve de Molly d'avoir une ferme qui ressemble aux livres d'écolière qui étaient les siens, il y a enfin l'idée d'une ferme traditionnelle qui serait « en harmonie avec la nature »…

L'on comprend facilement que c'est cette dernière idée qu'il s'agira plus particulièrement pour les deux personnages de concrétiser. Mais qu'est-ce que cela signifie exactement ? Quels sont les principes qui doivent guider cette réalisation d'une ferme selon leur idéal ? Autrement dit, en quoi cette ferme se distinguera-t-elle des fermes environnantes ?

Au moins trois grands principes sont sans doute à l'œuvre dans la réalisation du projet de John et Molly.
Même si ce n'est pas explicité en tant que tel, il y a d'abord leur refus d'utiliser des engrais chimiques et des pesticides comme c'est le cas dans l'agriculture moderne qui est largement pratiquée dans la plupart des pays développés depuis la Seconde Guerre mondiale. C'est en cela notamment que leur ferme sera « traditionnelle ».
Un deuxième grand principe est de faire revivre le sol grâce à l'eau, au compost et surtout aux micro-organismes qui vont transformer les plantes mortes, les déjections et même les restes d'animaux en « nourriture » pour de nouveaux végétaux. C'est le principe même du cercle de la vie appliqué à l'échelle de la ferme. On se souvient notamment de ces images agrandies de micro-organismes qui témoignent du fait que la terre est redevenue vivante après plusieurs années.
Pour arriver à ce résultat, John et Molly vont suivre les conseils de leur mentor Alan York. Celui insiste sur une chose essentielle : la diversité, diversité des cultures, des plantes, mais aussi diversité des animaux présents à la ferme. En cela bien sûr, leur ferme se distingue de façon essentielle de la monoculture (et du monoélevage) pratiqué aux alentours.

Une question de moyens

Quels sont les moyens dont disposent John et Molly pour la réalisation de leur projet ? Moyens financiers, moyens humains, moyens matériels ?

La réponse à ces questions est moins évidente. Ils parlent au début du film d'investisseurs qu'il s'agit de convaincre, mais on ne connaîtra pas le niveau de ces investissements. Mais plusieurs récoltes de fruits sont perdues, de nombreux animaux domestiques sont massacrés par les coyotes, des arbres sont tués par les marmottes… John et Molly vendent des fruits et des œufs au marché, mais cette production semble très limitée par rapport aux investissements consentis et aux travailleurs qui sont engagés à leur côté. On peut parler ici d'une interrogation qui reste pendante sur la viabilité économique du projet.
On trouve dans le film au moins une indication quantifiée à savoir la surface de la ferme qui s'élève à 200 acres. Le réseau Internet permet de savoir que l'acre est une mesure de surface utilisée notamment aux États-Unis, qui correspond à 0,404 hectare. 200 acres font donc 81 hectares… Mais que représentent 81 hectares ? Etant donné que « un hectare correspond à 10.000 mètres carrés soit l'équivalent d'une surface carrée de 100 mètres de côté », 81 hectares correspondent à 810.000 mètres carrés, ce qui représente la surface d'un carré de 900 mètres carrés de côté. Avec des outils informatiques disponibles sur la plupart des ordinateurs, il est donc facile de visualiser la taille de cette exploitation en la rapportant à la localité où l'on habite.
Une comparaison avec la taille moyenne des exploitations agricoles dans sa propre région, en Belgique, en France ou aux États-Unis sera également éclairante. En Wallonie par exemple, la taille moyenne des exploitations était en 2017 de 57 hectares[4] alors qu'en Flandres elle est seulement de 26 hectares.

Une ferme traditionnelle ?

Molly parle au début du film de son rêve d'habiter une « ferme traditionnelle » semblable à celle qu'elle voyait dans ses livres d'enfant et qu'illustrent d'ailleurs de brèves images de dessin animé. Mais qu'est-ce qu'une ferme traditionnelle ? Et une ferme moderne ? Quels sont les avantages et les désavantages d'une et l'autre forme d'exploitation ?

Plusieurs réponses sont apportées par le film. Ainsi, le mélange des cultures et de l'élevage caractérise les fermes traditionnelles dont une partie de la production était consommée par les fermiers eux-mêmes et leur entourage. L'agriculture moderne se caractérise en revanche par la monoculture souvent sur de grandes superficies. Ce type d'agriculture exige également l'utilisation d'engrais chimiques (minéraux) et de pesticides pour combattre les parasites. L'agriculture traditionnelle quant à elle recourt à différentes formes d'amendement des sols par le compostage, les fumiers organiques et la diversité des cultures.
En ce qui concerne les avantages et désavantages, le film met au moins un élément en avant, à savoir la capacité des sols de la ferme traditionnelle à absorber des pluies abondantes grâce à la couche d'humus alors que les sols des grandes monocultures sont « lessivés » par les pluies abondantes qui se transforment alors en inondations aux environs.
Un autre point brièvement évoqué est la quantité de main d'œuvre : l'exploitation de John et Molly demande de plus grandes quantités de travail (et de travailleurs) bien que peu de précisions soient apportées à ce sujet. On remarquera d'ailleurs qu'il n'est pas évident de décider s'il s'agit là d'un avantage ou d'un désavantage.
Si l'on veut poursuivre la comparaison entre les deux types d'agricultures, on devra donc rechercher des informations extérieures qui peuvent se révéler contradictoires, notamment en ce qui concerne leurs avantages et désavantages respectifs. De manière synthétique, les défenseurs de l'agriculture moderne ou « intensive » soulignent les gains de productivité ainsi que la diminution de la main d'œuvre nécessaire ; les critiques en revanche dénoncent les pollutions par les engrais et par les pesticides et soulignent d'autres conséquences écologiques néfastes (transformation des paysages, mécanisation, disparition de nombreuses espèces animales et végétales…).
Sans clore le débat, on relèvera encore que l'opposition entre les deux formes d'agriculture ne doit pas être comprise de façon simpliste. L'agriculture traditionnelle variait (et varie encore) grandement selon les paysages et les régions, et les pratiques sont très diverses. Il est également difficile de définir avec précision le moment où l'agriculture traditionnelle est devenue « moderne » : on parle généralement de l'après-seconde-guerre-mondiale (pour l'Europe), mais l'utilisation d'engrais chimiques a commencé dès la moitié du 19e siècle, et la mécanisation (avec notamment les tracteurs) intervient dès le début du 20e siècle.
Dernière remarque à propos du film : même si l'exploitation de John et Molly ont certaines caractéristiques des anciennes fermes, ils recourent également à des technologies tout à fait modernes comme des pelleteuses, des caméras, des installations électriques, des ordinateurs qui étaient évidemment inconnus dans les exploitations traditionnelles au 19e ou même au 20e siècle.

En harmonie avec la nature ?

Les deux protagonistes emploient à plusieurs reprises l'expression « vivre en harmonie avec la nature » ? Mais qu'est-ce que cette expression recouvre exactement ? Quels sont les critères d'une vie en harmonie avec la nature ?

La question est importante car le film montre qu'un tel idéal rencontre de nombreux obstacles, qu'il s'agisse de la sécheresse qui assèche le réservoir d'eau ou des espèces animales invasives qui détruisent les récoltes d'abricots, qui tuent les poules et les canards ou qui rongent les racines des arbres au point de les faire mourir. À la fin du film, John parlera d'une situation où la « dysharmonie » est devenue supportable…
Il est en fait assez difficile de définir la Nature, que l'on oppose de façon assez sommaire à la vie citadine, à la société, à l'industrialisation, à tout ce que l'humanité a créé, fabriqué, transformé… Mais la frontière reste extrêmement floue. Ainsi, la forêt nous semble très généralement appartenir à la Nature mais, en Europe, il n'existe pratiquement plus de « forêts primaires » (sans interventions humaines), et ce sont les hommes qui ont planté ou favorisé certaines espèces, éliminé d'autres, replanté parfois des arbres sur des espaces défrichés, entretenu de multiples manières les forêts que nous connaissons aujourd'hui.
Si l'on observe l'exploitation de John et Molly, on constate qu'il ne s'agit absolument pas d'un espace où la nature se déploierait à sa guise (en l'état, il n'y a guère que des mauvaises herbes qui y poussent) mais d'un lieu qu'il vont transformer en y pompant l'eau souterraine, en y plantant certains arbres et certaines plantes, en y introduisant différentes espèces animales domestiques, en luttant aussi contre d'autres espèces sauvages mais invasives, en cloisonnant leur propriétés de multiples barrières, en utilisant certaines machines comme une pelleteuse… Ce que John et Molly appellent la nature est donc d'abord un lieu verdoyant qu'ils auront créé et transformé à leur manière, et non un espace semi-désertique qui évoluerait sans intervention humaine.
Il ne s'agit donc pas d'une nature sauvage, qui n'existe plus que dans de rares régions de la planète comme la forêt amazonienne, mais d'une nature « domestiquée », travaillée de manière à produire une diversité de légumes, de fruits et d'animaux, sans notamment recourir à des engrais chimiques et des pesticides.
« Vivre en harmonie avec la nature » ne dépend donc pas de la nature elle-même mais de la conception que les humains se font de la nature. Pour certains, ce sera vivre comme un chasseur-cueilleur dans une région sauvage[6]; pour d'autres (sans doute plus nombreux), ce sera vivre dans une campagne verdoyante sans nécessairement renoncer à de nombreux outils et services de la vie moderne ; pour d'autres encore, une promenade en forêt leur suffira pour se sentir en harmonie avec la nature.

Équilibre naturel, cycle naturel ?

À plusieurs reprises, les protagonistes parlent du « cercle de la vie » (Alan York) et d'équilibre à atteindre, notamment entre les besoins des fermiers et ceux des animaux (John). Mais qu'est-ce qu'un équilibre naturel ? Quand peut-on estimer qu'il est atteint ? L'équilibre est-il toujours bénéfique ? et durable ?

Nous avons tous vu des schémas sous forme de cercles illustrant les équilibres naturels. Les plantes se développent grâce (notamment) aux éléments minéraux présents dans le sol, les herbivores mangent les plantes ou les fruits, les carnivores se nourrissent d'herbivores, et d'autres organismes (bactéries, champignons, animaux nécrophages…) décomposent les déchets et les restes des végétaux ou des animaux morts. Et ces éléments décomposés (par exemple sous forme d'humus) vont permettre aux végétaux de se régénérer. Dans le film, l'on insiste particulièrement sur cette dernière phase, c'est-à-dire la présence de micro-organismes dans le sol qui vont fournir les minéraux nécessaires aux plantes et éviter ainsi le recours à des engrais venus de l'extérieur[7].
De tels schémas sont cependant sommaires et ne correspondent que partiellement à la réalité. Ils donnent notamment l'impression d'un cycle régulier destiné à perdurer très longtemps sinon éternellement. Si des tels équilibres existent effectivement, ils n'empêchent pas les évolutions et la transformation parfois rapide des milieux naturels. Bien entendu, les interventions humaines jouent aujourd'hui un rôle majeur dans ces transformations.
Ainsi, dans un milieu naturel (sans intervention humaine), on constate des phénomènes de régulation qui peuvent s'assimiler à des cycles mais qui n'empêchent pas des évolutions (sous la contrainte de la sélection naturelle). La population des prédateurs augmente lorsqu'il y a de nombreuses proies, mais cela entraîne une diminution de ces dernières, ce qui va susciter en retour une concurrence au sein même de la population des prédateurs : les moins forts ou les moins habiles vont s'affaiblir et disparaître précocement (c'est-à-dire le plus souvent mourir de faim). Parmi les proies potentielles, la sélection naturelle va également favoriser les individus les plus rapides ou les plus agiles, mieux capables d'échapper aux prédateurs. L'équilibre entre prédateurs et proies doit donc plutôt être décrit comme une suite d'oscillations entre les populations : les proies augmentent, les prédateurs aussi, puis les populations diminuent chacune à leur tour. Au fil du temps et des générations, la sélection naturelle favorise certaines espèces de proies et de prédateurs mieux adaptés à leur environnement[8]. Autrement dit, les équilibres naturels ne sont pas figés ni éternels, et ils connaissent des évolutions parfois rapides, parfois plus lentes.
Si l'on considère à présent la ferme de John et Molly, on voit que l'équilibre souhaité dépend presque entièrement de la volonté des deux fermiers. Pour eux, il y a déséquilibre quand les étourneaux mangent un grand nombre d'abricots au point de menacer la récolte. Mais, même sans prédateurs d'étourneaux (comme les rapaces), un équilibre s'établirait entre ces oiseaux et la nourriture disponible : l'augmentation de la population d'oiseaux serait à un moment donné compensée par la diminution des ressources naturelles (notamment lorsque la saison des fruits se terminera). Mais cet équilibre[9] ne convient évidemment pas à John et Molly qui veulent profiter de leur récolte pour la vendre sur le marché. On pourrait d'ailleurs considérer que ce sont eux les consommateurs les plus importants sinon les plus voraces des ressources naturelles.
On ne peut pas définir d'équilibre naturel en soi, et l'équilibre « idéal » dépend effectivement des désirs, de la volonté et des valeurs des êtres humains. Dans le cas de John et Molly, il s'agit de ne pas considérer toutes les espèces animales non domestiques comme des « concurrents » pour les ressources disponibles (fruits, légumes et animaux domestiques), et de trouver un équilibre entre leurs besoins et ceux de ces différentes espèces. Si, dans le film, l'observation patiente de John lui permet de réguler certaines espèces envahissantes (les escargots, les étourneaux, les coyotes) sans chercher à les faire totalement disparaître, il n'est pas sûr que l'équilibre ainsi trouvé soit permanent, et il est très possible que dans les années suivantes, il soit confronté à de nouvelles espèces de « nuisibles ».

Vivre en autarcie ?

La ferme de John et Molly subvient-elle à leurs besoins ? Peut-on dire qu'ils vivent de façon autonome, isolée, sinon même en autarcie ? La vie de leur ferme est-elle basée seulement sur le cycle de la vie naturelle des plantes, des arbres et des animaux de la ferme ?

Vivre dans une ferme en harmonie avec la nature selon la volonté de Molly et de John ne signifie pas vivre de façon isolée sans contact avec le reste du monde et notamment avec les villes. Si, à une époque lointaine, certains villages ont pu vivre de façon isolée avec très peu d'échanges avec le pays environnant, ce n'est évidemment plus le cas aujourd'hui où villes et campagnes sont fortement interconnectées. C'est très clair dans The Biggest little Farm dont l'existence repose sur des apports multiples de la société environnante et sur des ventes des produits de la ferme sur les marchés aux alentours.
Il est même intéressant de ce point de vue de lister sommairement d'une part ce qui est effectivement produit dans la ferme (et est éventuellement consommé sur place) et ce qui provient de l'extérieur.
Certaines choses sont évidentes : l'électricité, les véhicules, les pelleteuses, les barbelés, les fusils, les caméras qui ont servi à faire le film, tout cela vient bien sûr de l'extérieur de la ferme. Mais d'autres choses peuvent échapper à l'attention. Ainsi, les arbres fruitiers n'ont pas pu produire de fruits en aussi peu d'années : ils ont donc été très certainement achetés chez des pépiniéristes. C'est également le cas d'Emma la truie et sans doute de beaucoup d'autres animaux qui ne sont pas nés à la ferme. Et de façon un peu ironique, on peut se demander où est le cochon qui a fécondé Emma. Enfin, si l'on comprend bien, la truie sera emmenée à l'abattoir quand on estimera qu'elle n'est plus rentable.
L'image du cycle de la vie dans la ferme ne doit donc pas conduire à penser que cette ferme vit en « circuit fermé ». Elle est au contraire largement ouverte sur le monde et implique un réseau d'échanges extrêmement large. Même si les fruits et d'autres productions agricoles comme les œufs sont apparemment vendus et consommés localement, l'économie générale de la ferme s'inscrit dans un espace extrêmement large sinon mondial (les composants des ordinateurs sont, on le sait, pour une grande part fabriqués en Chine).

L'expérience est-elle généralisable ?

Le documentaire nous montre une ferme qui semble être une réussite exemplaire qui devrait être imitée par toutes les fermes aux alentours, dans le pays sinon dans le monde entier. Mais ce modèle est-il généralisable ? Et pourquoi ce type de fermes n'est-il pas plus répandu ? Quels sont les obstacles éventuels à une généralisation ? Et quelles raisons avons-nous de changer de modèle agricole ?

C'est sans doute la question essentielle que soulève ce documentaire qui est, on le comprend facilement, un plaidoyer pour une autre forme d'agriculture, plus « traditionnelle », différente en tout cas de l'agriculture moderne qui s'est imposée massivement après la Seconde Guerre mondiale. On entre ici dans un débat qui est loin d'être clos. On ne brossera donc les termes de ce débat que de façon sommaire.
Les défenseurs de l'agriculture moderne intensive mettent l'accent sur l'augmentation de production agricole grâce des variétés de plantes à haut rendement, une irrigation plus importante, l'utilisation d'engrais chimiques et de pesticides. La « révolution verte » a ainsi permis de répondre à l'augmentation de la population dans des pays peu développés comme l'Inde ou l'Asie du Sud-Est où les famines et disettes ont grandement diminué[10]. Dans cette perspective, revenir à une agriculture « traditionnelle » apparaît comme impossible face aux besoins alimentaires d'une population mondiale croissante.
À partir des années 1980 (sinon même plus tôt), un certain nombre de critiques sont néanmoins apparues à l'encontre de ce modèle. Elles portent sur plusieurs aspects. La première vise le caractère inégalitaire de l'agriculture moderne qui favorise les grands propriétaires au détriment des paysans pauvres, souvent condamnés à disparaître (ou à souffrir de malnutrition). L'Inde par exemple est devenue exportatrice de céréales alors que les besoins alimentaires des plus pauvres ne sont pas satisfaits.
Une seconde critique porte sur les conséquences environnementales de l'agriculture industrielle. Le recours régulier aux engrais chimiques, venant de l'extérieur appauvrit les sols qui, comme on le voit dans le film, ne contiennent plus de micro-organismes comme l'humus des cultures traditionnelles. Ce type d'agriculture exige donc de plus grandes quantités d'énergie pour les engrais, le transport des productions et les machines agricoles. Par ailleurs, elle transforme les paysages (par exemple en coupant les haies) et les écosystèmes, ce qui nuit à la diversité végétale et animale. De manière générale, l'emploi d'engrais chimiques et de pesticides entraîne des pollutions plus ou moins importantes, plus ou moins rapides de l'environnement. On remarquera que ce sont souvent les agriculteurs qui sont les premières victimes de ces produits toxiques.
Une troisième critique concerne plus spécifiquement les élevages industriels à cause des conditions dans lesquelles sont élevés les animaux. Ceux-ci sont confinés dans des espaces étroits, n'ont pratiquement aucune liberté et sont nourris et élevés de manière à produire le plus rapidement de la viande, des œufs, des petits, du lait… au détriment de leur qualité de vie. Les défenseurs des animaux critiquent ainsi régulièrement les élevages industriels mais également les abattoirs qui leur sont liés.
Quels sont alors les obstacles éventuels à la généralisation de fermes comme celle de John et Molly ? Le premier est certainement la force des habitudes et le scepticisme à l'égard des formes anciennes d'agriculture jugées trop peu productives et trop peu rentables. Sur ce point, il faut relever le fait que ceux qui prônent une agriculture plus respectueuse de l'environnement (comme la permaculture) ne prétendent pas revenir simplement à une agriculture « traditionnelle » et ils promeuvent des pratiques qui sont censées, grâce notamment à la diversité des cultures comme le voulait Alan York, arriver à une productivité équivalente sinon supérieure à celle de l'agriculture industrielle. Cela suppose cependant un véritable apprentissage de ces nouvelles manières de faire, et la ferme modèle de John et Molly est aussi un lieu d'apprentissage pour toutes les personnes intéressées.
Un autre obstacle est sans doute la nécessité d'une main d'œuvre plus importante que dans l'agriculture industrielle, largement mécanisée. Cela entraîne des coûts de production plus élevés et des prix de vente plus élevés. Il faut donc souvent des aides pour favoriser une agriculture plus respectueuse de l'environnement, mais ces aides ne sont pas toujours suffisantes[11].
Un troisième obstacle est la diversité des paysages. On ne peut pas pratiquer les mêmes cultures dans des régions sèches comme l'Espagne, les montagnes en France ou en Italie, dans les plaines céréalières en France ou en Belgique, dans les prairies en Irlande ou en Écosse. Comme le fait John, cela implique des expérimentations et des observations approfondies pour arriver à une gestion équilibrée des cultures et des élevages dans le respect de l'environnement et de la diversité de la faune et de la flore sauvages.
Quels sont à présent les facteurs qui peuvent inciter les agriculteurs (ou d'autres) à changer de pratiques et à prendre la ferme de John et Molly comme modèle (avec bien sûr des adaptations) ? Le facteur le plus important est certainement la prise de conscience des dégâts environnementaux provoqués par l'agriculture industrielle, que ce soit, comme on l'a dit, en termes de pollutions diverses mais également de destruction de la diversité naturelle.
À cela s'ajoute l'effet de cette agriculture industrielle et en particulier des élevages industriels dans le processus du réchauffement climatique. L'élevage des animaux, notamment les bovins et les ovins, nécessite de grandes quantités de fourrage, ce qui contribue à la déforestation. En outre, la digestion de ces animaux produit du méthane, un gaz à effet de serre fort important[12]. Bien entendu, les agriculteurs ne sont pas seuls responsables de cette augmentation de la consommation de viande qui est liée à l'amélioration du niveau de vie dans la plupart des régions du monde. Nos modes de consommation sont bien sûr les premiers responsables de cette production de viande.
Dans son dernier rapport publié le 8 août 2019 sur les ressources agricoles et naturelles, le GIEC[13], le groupe d'experts scientifiques internationaux qui étudie le réchauffement climatique, insiste notamment sur un changement nécessaire dans nos habitudes alimentaires : il faut sans doute manger moins de viande, préférer de la viande de poulet à celle des bovins et ovins, favoriser un régime à base de légumes, de fruits et de céréales complètes. « Des régimes équilibrés, comprenant des aliments d'origine végétale, comme les céréales sèches, les légumineuses, les fruits et légumes, les noix et graines, des aliments d'origine animale produits dans des systèmes résilients, durables et a faibles émissions de gaz a effet de serre, représentent des opportunités majeures pour l'adaptation et l'atténuation [du réchauffement climatique] tout en générant des cobénéfices considérables pour la sante humaine. »[14] Et il faut bien sûr limiter les gaspillages qui ne sont pas seulement le fait des consommateurs mais également des intermédiaires marchands.
Ce rapport du GIEC souligne par ailleurs que l'exploitation des terres par l'humanité concerne les trois quarts des surfaces exploitables, que les sols sont souvent fortement dégradés et que la pénurie d'eau s'ajoute à ces facteurs négatifs. Il est donc nécessaire de trouver de nouvelles formes d'agriculture qui limitent l'usage des pesticides, qui assurent une fertilisation de sols par la variété des plantes, et qui impliquent une moindre consommation des énergies fossiles, tout en assurant des niveaux de production élevés[15].
Le réchauffement climatique ne résulte pas uniquement de l'agriculture moderne[16], et bien d'autres facteurs y contribuent (les transports, l'industrie, les modes de consommation non durables, etc.). Mais The Biggest Little Farm s'inscrit dans cette prise de conscience générale des dégâts environnementaux qui résultent des activités humaines, et cette ferme constitue une réponse — certainement limitée — à ces nouveaux enjeux planétaires
.

Pour ne pas conclure

On rappellera encore une fois que les questions suggérées ici ne doivent pas être posées par l'enseignant ou l'animateur aux spectateurs (jeunes ou moins jeunes). Le questionnement doit provenir des participants eux-mêmes qui pourront ainsi aborder des aspects du film qui n'auront peut-être pas été évoqués ici.


1. Le film est d'abord sorti en Belgique en juin 2019. Sa sortie en France est prévue en France en octobre de la même année sous le titre Tout est possible (The Biggest Little Farm) (cette analyse a été rédigée en août 2019).

2. Les traits d'une success story sont, comme l'indique l'expression elle-même, l'histoire d'une réussite (et non d'un échec), mais aussi l'accomplissement moral de ses personnages (qui sortent grandis des épreuves), leur optimisme, leur individualisme (même s'ils bénéficient de l'aide d'amis), leur esprit de famille. On associe très généralement ces traits à l'idéologie entrepreneuriale largement partagée aux États-Unis, alors qu'en Europe, on met souvent en avant des valeurs opposées comme l'échec toujours possible, la primauté des conflits sociaux, un pessimisme lucide, la lutte collective ou encore l'esprit de groupe.

3. Ce n'est pas le lieu ici d'un long développement à ce propos, mais il est assez facile de comprendre que le questionnement philosophique d'un Descartes (le doute systématique), d'un Kant (sur les limites de la connaissance certaine) ou d'un Jean-Paul Sartre (sur le sens de l'existence) peuvent aujourd'hui encore être partagé même si les réponses apportées paraissent discutables, datées, douteuses ou même fausses.

4. https://agriculture.wallonie.be/
StatBel, la Belgique en chiffres
La taille des exploitations varie cependant grandement selon leur type (culture, élevage, prairies…).

5. Même les tribus isolées d'Amazonie comme les célèbres Jivaros ont modifié, même si c'est de façon très limitée, certains espaces forestiers au bord des rivières pour s'y installer et cultiver de petits lopins de terre (ce qui nécessite essartage et brûlis). Bien entendu, ces modifications restreintes de la forêt n'ont rien de comparable avec l'exploitation industrielle qui menace aujourd'hui l'Amazonie.

6. L'on peut penser au personnage principal du film Into the Wild de Sean Penn (2008) qui retrace l'expédition solitaire de Christopher McCandless en Alaska où il mourra après un séjour de deux ans après avoir absorbé une plante toxique. Les faits sont authentiques, même si le film est bien sûr une reconstitution.

7. Ces engrais sont soit d'origine minière (avec certaines transformations), soit produits par l'industrie chimique

8. Wikipedia On peut également se reporter à cet article de futura-sciences pour une illustration de la complexité des relations entre proies et prédateurs.

9. On peut faire la même remarque à propos de la population des coyotes qui mangent poules et canards. Même la mare partiellement asséchée et menacée d'eutrophisation peut être considérée dans une forme d'équilibre puisque les déjections en grande quantité favorisent le développement de certaines bactéries, même si cet équilibre est défavorable à d'autres espèces comme les poissons menacés d'asphyxie.

10. Wikipedia : La Révolution verte

11. Maïli Bernaerts, « Pourquoi les agriculteurs wallons boudent les mesures censées protéger l'environnement », La Libre, 7 août 2019

12. Le GIEC estime que l'agriculture, la forêt et les autres usages des terres contribuent à hauteur de 44 % pour la production de méthane. Pour le CO2, la part de l'agriculture est seulement de 13 %.

13. https://www.ipcc.ch

14. Libération

15. Le Monde

16. On estime que « le secteur agricole représente 30 % des émissions de gaz à effet de serre ».

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