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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Monsieur Lazhar
de Philippe Falardeau
Canada (Québec), 2011, 1h34


L'analyse proposée ici s'adresse à tous les spectateurs intéressés par Monsieur Lazhar ainsi qu'aux animateurs en éducation permanentequi verront ce film avec un large public. Elle propose une réflexion plus approfondie sur ce film et en particulier sur le statut de réfugié du personnage principal.

Le film

Adapté d'une pièce théâtrale d'Évelyne de la Chenelière présentée à Montréal en 2006, Monsieur Lazhar raconte l'histoire d'un demandeur d'asile d'origine algérienne qui cache sa situation pour briguer un poste d'instituteur dans une école primaire montréalaise marquée par le suicide de l'institutrice de 6e année. Embauché dans l'urgence, Bachir Lazhar plonge ainsi sans transition au cœur de la vie d'une classe ébranlée par cet événement dramatique et en plein processus de deuil; les enfants ignorent alors que ce processus est aussi celui du nouvel instituteur, qui vient de perdre les siens dans un incendie criminel dirigé contre sa famille en Algérie. En attendant les résultats de l'enquête menée suite à sa demande d'asile, c'est en marge des initiatives prises par l'école que Bachir Lazhar utilise sa propre expérience de la perte pour les amener sur la voie de la « guérison », notamment en les encourageant à verbaliser leurs émotions et à s'exprimer autour de thèmes cruciaux comme la violence ou l'injustice par exemple.

Destination

Abordant avec beaucoup de simplicité des faits de société comme le suicide ou la problématique des demandeurs d'asile, offrant par ailleurs une réflexion intéressante sur les méthodes d'apprentissage et la question du rapport maître-élèves, Monsieur Lazhar est un film particulièrement riche, qui s'adresse à un large public. Il retiendra notamment l'attention des spectateurs dans la perspective d'un dialogue inter-culturel et/ou inter-générationnel.

La question de l'asile politique

Dans le film de Philippe Falardeau, nous restons extérieurs à la vie intime de Monsieur Lazhar, muet autant sur ses sentiments que sur les événements dramatiques qu'il a eu à subir, dont nous ne découvrons indirectement que de brefs épisodes lors l'audience consacrée au traitement de son cas devant la Commission de l'Immigration et du statut de réfugié. Dès lors, l'analyse proposée ici vise à permttre aux spectateurs d'entrer un peu plus en profondeur dans l'histoire personnelle du nouvel instituteur et, à travers son cas, de réfléchir plus généralement à la situation des demandeurs d'asile.

Il s'agira d'abord de faire la différence entre quelques notions souvent confondues alors qu'en réalité, elles désignent des situations qui ne se recouvrent que partiellement. Nous proposerons d'abord une liste de termes avec leur définition. On devrait ainsi mieux comprendre, avec l'aide de cette liste ainsi que des indices présents dans le film, le statut de Bachir Lazhar au Canada ainsi que son évolution.

Mais, préalablement, l'activité sera amorcée par une première réflexion autour du mensonge de Bachir Lazhar, qui intervient dans l'une des premières scènes du film, quand il se présente dans le bureau de Madame Vaillancourt pour obtenir le poste d'instituteur vacant. En effet, au cours de l'entretien, il prétend être résident permanent au Canada; or plus tard, lors d'une visite chez son avocat, on devine grâce à leur conversation que la situation de Bachir est bien plus compliquée, ce qui se confirme lors de l'audience qui le confronte aux autorités chargées d'examiner son cas…

Analyse

Posons d'abord une question toute simple: lorsqu'il vient proposer ses services pour remplacer Martine Lachance en classe de 6e, Monsieur Lazhar dit qu'il est résident permanent alors que ce n'est pas vrai; pourquoi ment-il à la directrice de l'école?

Réfléchissons ensuite au sens même de cette expression: que peut bien vouloir dire «être résident permanent»? qu'est-ce que cette expression implique? etc. Enfin, s'il n'est pas résident permanent, quel mot pourrait-on employer pour désigner le statut de Bachir Lazhar au Canada?

Cette dernière question, qui introduit directement l'activité, conduit naturellement à d'autres expressions courantes comme immigré, demandeur d'asile, réfugié politique, «sans-papiers», clandestin qui sont souvent confondues… On trouvera dans l'encadré ci-dessous quelques précisions à ce propos.

Quelques définitions

Un immigré désigne toute personne installée dans un pays autre que son pays d'origine; qu'il s'agisse de travailleurs recrutés au cours du siècle dernier par les gouvernements occidentaux et de leurs descendants, de demandeurs d'asiles, de réfugiés politiques, de résidents permanents ou de clandestins installés illégalement, toutes ces personnes qui vivent sur un territoire autre que leur pays d'origine peuvent se définir comme étant des immigrés.

Un demandeur d'asile désigne une personne qui a quitté son pays d'origine pour s'installer dans un autre, où il espère être autorisé à vivre dans de meilleures conditions de sécurité; en effet, les raisons de son départ sont d'ordre politique: il peut avoir été persécuté par les autorités dans son propre pays et même y faire l'objet de menaces de mort. Dès son arrivée sur le sol d'un autre État, cette personne introduit ce qu'on appelle une «demande d'asile», qui est examinée par une organisation administrative indépendante. Au Canada, il s'agit de la Commission de l'Immigration et du statut de réfugié (CISR), qui convoque dans les mois qui suivent le demandeur à une audience. Si la Commission établit qu'il est un véritable réfugié, celui-ci devient immédiatement une personne protégée. L'équivalent du CISR est, en Belgique, l'Office des Étrangers, et en France, l'Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA).

Un réfugié politique désigne le demandeur d'asile qui a obtenu l'autorisation de séjourner dans le pays d'accueil où il a introduit sa demande. L'examen de cette demande peut être très long et les enquêtes menées pour savoir si le demandeur dit bien la vérité sur les menaces ou persécutions dont il fait l'objet dans son pays d'origine aboutissent très souvent à un rejet et à un renvoi du demandeur dans son pays d'origine. Lorsque sa demande est acceptée, il obtient officiellement le statut de réfugié; une carte de séjour, dont la validité varie selon les pays d'accueil, lui est alors délivrée. Au Canada, tout réfugié politique peut immédiatement introduire une demande de résidence permanente, ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays comme la Belgique par exemple, où les autorités commencent par délivrer plusieurs cartes de séjour provisoires avant de délivrer éventuellement au bout de quelques années une carte de séjour définitive. En principe en Belgique, le statut de réfugié politique est un statut temporaire. Lorsque les conditions de la protection ne sont plus réunies — par exemple, si la situation politique a évolué favorablement dans le pays d'origine du réfugié au point de rendre son retour envisageable en toute sécurité —, les autorités belges peuvent décider de mettre un terme à la protection. En France, la reconnaissance du statut de réfugié ouvre le droit à une carte de résident de 10 ans, renouvelable.

Un résident permanent désigne une personne qui a obtenu une carte de séjour qui l'autorise à séjourner à vie dans son pays d'accueil, quelle que soit le motif de ce séjour (politique, social, culturel, scientifique…).

On utilise très souvent l'expression de «sans papier» pour désigner un demandeur d'asile ou une personne installée clandestinement sur un territoire autre que son pays d'origine; or ces personnes sont généralement en possession de leurs papiers d'identité mais elles ne possèdent pas les «bons papiers», autrement dit les autorisations nécessaires pour séjourner sur ce territoire (comme un visa touristique, un permis de travail temporaire, une carte de séjour provisoire…).

Un clandestin désigne toute personne installée sur un territoire sans les autorisations nécessaires. Généralement, les clandestins, qu'on appelle aussi les «illégaux», vivent plus ou moins normalement sur ce territoire, mais de façon cachée: ils louent des logements aux «marchands de sommeil» — autrement dit à des propriétaires qui profitent de leur situation malheureuse en leur faisant payer un loyer exorbitant pour des logements souvent minuscules et insalubres — et ils travaillent «au noir» — c'est-à-dire sans être déclarés à l'ONSS, ce qui permet à leur employeur de ne pas verser de cotisations à la Sécurité sociale et de faire ainsi de grosses économies —, souvent pour un salaire très bas et dans de mauvaises conditions de travail. Dans certains cas, les clandestins arrivent à se procurer de faux papiers qui leur permettent notamment d'accéder aux soins de santé. Leurs enfants, quant à eux, vont généralement à l'école du quartier où ils résident. Un demandeur d'asile devient un clandestin si sa demande est refusée et que, malgré l'Ordre de Quitter le Territoire qu'il a reçu (s'il n'a pas été directement expulsé), il décide de rester dans ce qui aurait dû devenir son pays d'accueil. Il en va de même pour toutes les personnes dont les autorisations de séjour temporaires (permis de travail, visa touristique…) sont parvenues au bout de leur validité.

Commentaire: la situation de Bachir Lazhar en quelques mots

Même si Bachir Lazhar se déclare résident permanent, les indices livrés par le film ainsi que les définitions proposées auront sans doute permis de l'identifier assez facilement comme étant un demandeur d'asile. Les premiers signes qui révèlent son mensonge se manifestent alors qu'il est déjà entré en fonction à l'école, lorsqu'il se rend chez son avocat après s'être rendu à la poste pour y retirer un colis relativement «mystérieux». Cet avocat lui explique comment va se dérouler l'audience et lui prodigue quelques conseils. À leur conversation, on devine que l'audience qui doit avoir lieu concerne sa présence au Canada. Grâce à cette conversation, nous apprenons aussi que le colis retiré à la poste contient les effets personnels de sa femme, ce qui laisse supposer que celle-ci est décédée.

Au vu des scènes qui se déroulent ensuite, qui décrivent toutes diverses facettes de la vie à l'école et plus particulièrement au sein de la classe de 6e, il se passe un certain temps avant l'audience annoncée et durant cette période, le spectateur n'apprend rien de nouveau à propos de l'instituteur. C'est au cours de la séquence qui confronte Bachir à la Commission de l'Immigration, alors que nous sommes plus ou moins déjà à la moitié du film, que nous découvrons une partie de son histoire: Bachir est Algérien; il a été fonctionnaire dans son pays jusqu'en 1994 puis il y a tenu un restaurant. Sa famille a commencé à faire l'objet de menaces sérieuses lorsque son épouse a sorti un livre critiquant la politique de réconciliation nationale, qui avait permis d'amnistier de nombreux criminels. Sa femme devait le rejoindre clandestinement le lendemain de l'incendie criminel qui lui a coûté la vie ainsi qu'à ses enfants. Lui-même était arrivé au Canada pour préparer leur venue prochaine.

Toutes ces informations confirment donc ce que l'on pressentait depuis sa visite chez l'avocat: le nouvel instituteur est en réalité un demandeur d'asile qui se trouve en attente d'une décision de la part des autorités canadiennes. On apprend également qu'avec la perte de son épouse et de ses deux enfants, il vient de traverser une terrible épreuve, ce qui le rapproche intimement des élèves de 6e et explique sans doute en grande partie sa détermination à obtenir le poste laissé vacant par Mademoiselle Lachance, quitte à mentir à la directrice de l'école.

Ces révélations peuvent être considérées comme le déclencheur d'un regain d'empathie du spectateur à l'égard de Bachir Lazhar, dont on entre peu à peu dans la vie privée; ainsi pour la première fois, juste après cette scène d'audience, on le voit chez lui, précisément au moment où il ouvre le colis contenant les effets personnels de sa femme. Nous sommes maintenant certains que celle-ci est décédée dans des circonstances épouvantables, et nous sommes par conséquent d'autant plus émus lorsque l'instituteur extrait du carton une photo encadrée la montrant entourée de leurs deux enfants, Nouredine et Anissa. Plus tard, on le verra passer la soirée chez sa voisine et collègue, Claire…

À la fin du film, juste après la scène qui a lieu en classe et pendant laquelle Simon «craque», Bachir se retrouve, pour la seconde et dernière fois, face à la Commission de l'Immigration; celle-ci l'informe qu'il bénéficie désormais du statut de réfugié. L'enquête policière menée sur place a montré en effet qu'il avait raison concernant la manière dont les faits s'étaient déroulés en Algérie et qu'il y courait désormais un danger bien réel. Et la définition du statut de réfugié permet enfin d'imaginer qu'il va maintenant pouvoir demander et obtenir le statut de résident permanent au Canada.

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