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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Mobile Home
de François Pirot
Belgique/France, 2012, 1h35


L'analyse proposée ici s'adresse à tous les spectateurs qui verront le film Mobile Home et qui souhaitent approfondir leur réflexion sur son thème principal. Elle retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui souhaiteraient débattre de ce film avec un large public.

Le film

Un double échec amoureux et professionnel ramène Simon sur les chemins de son village natal, où il retrouve Julien, un ami d’enfance avec qui il a autrefois partagé bien des rêves.

Installé chez ses parents, il a tôt fait de bousculer le quotidien bien rangé de son copain qui, lui, n’a jamais quitté un père seul et en bien mauvaise santé. Ensemble, Julien et Simon se rappellent le bon vieux temps et reprennent les expériences laissées en plan une fois venu le temps des engagements dans la vie: camping sauvage et feux de bois au clair de lune, guitare, sorties insouciantes… C’est alors qu’il leur vient une idée: prendre la route, partir à l’aventure, vivre au jour le jour de petits boulots saisonniers, sans attache et sans contrainte.

Destination

Mobile Home, qui traite avec humour et légèreté de la questions existentielles, devrait séduire un large public à qui se pose ou s'est posé à un moment ou l'autre la question des choix de vie. Le film de François Pirot interroge en particulier une période cruciale, celle de la fin de l’adolescence, qui se caractérise aujourd'hui par une évolution significative des rapports familiaux avec l’apparition des générations dites Tanguy, Boomerang ou encore Peter Pan.

Ces expressions font allusion à la génération nouvellement apparue qui désigne les jeunes adultes choisissant de séjourner chez leurs parents bien au-delà de la fin de leurs études. L’expression «génération Peter Pan» fait ainsi écho à cette propension interprétée comme un refus de grandir. La génération dite «Tanguy» — du nom du protagoniste maintenant bien connu du film homonyme d’Étienne Chatiliez sorti en 2001 — qualifie les jeunes adultes tardant à quitter le foyer familial. Et la génération dite «boomerang» désigne quant à elle ceux qui y reviennent après un échec conjugal ou professionnel.

Un road movie dans l'impasse

La plupart des commentaires ou critiques définissent Mobile Home comme un «road movie immobile», une expression apparemment contradictoire puisque, en tant que «film de route», le genre se définit d'abord par le mouvement et par les errances de ses personnages principaux. Comment doit-on alors envisager cette contradiction apparente ? Et en quoi nous renseigne-t-elle sur le propos du cinéaste ?

Pour répondre à cette question,il est sans doute pertinent confronter Mobile Home à une définition synthétique du «road movie». On verra qu'un certain nombre de caractéristiques génériques se retrouvent effectivement dans le film de François Pirot mais l'on relèvera également une série de différences significatives. Dans la même perspective, on s'intéressera à certains détails du film dans lesquels on peut déceler une portée métaphorique en rapport avec le départ difficile de Julien et Simon comme la panne du mobile home acheté d'occasion ou encore le travail provisoire de Julien et Simon, qui «font des mottes» pour rembourser les frais de réparation du mobile home.

Le road movie

L'expression «road movie» désigne un genre cinématographique qui signifie littéralement un «film de route». Né aux États-Unis dans les années 1960, il reflète l'esprit de la Beat Generation, représentée alors par des écrivains comme Jack Kerouac, auteur du célèbre On the Road dont on a pu voir récemment, en 2012, une version cinématographique réalisée par Walter Salles. Au cinéma, Easy Rider réalisé par Dennis Hopper en 1969 avec Jack Nicholson, Peter Fonda et lui-même dans les rôles principaux, est un classique du genre, un film-phare pour toute la génération hippie : réalisé avec très peu de moyens, il met en scène le voyage de deux jeunes motards, Wyatt et Billy, qui traversent les États-Unis d'ouest en est, de Los Angeles jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Incarnation de la jeunesse et de la liberté nouvelle des années 1960, ils seront bientôt confrontés au conservatisme et au racisme de l'Amérique profonde.

Sur le plan des motifs caractéristiques du genre, on retrouve les lieux de l'Amérique profonde - motels, bars, lignes droites coupant de grandes étendues désertes - autrement dit un espace plus ou moins vierge où les personnages cherchent à fuir la société urbaine. En général, le road-movie montre un duo qui prend la route à bord d'un véhicule (une voiture, par exemple, ou une moto, comme dans Easy Rider...) pour une destination le plus souvent inconnue. L'accès à un paysage sauvage est un des éléments importants du genre, qui dépeint l'esprit de liberté et le désir de changement d'une jeunesse en proie au mal de vivre.

Dans le road movie, le voyage devient un contexte propice au questionnement sur les fondements de la société mais aussi une expérience d'apprentissage au cours de laquelle l'évolution des individus et de leurs relations prédomine sur les autres aspects du film. Quant au moyen de transport, il y joue un vrai rôle dramatique. À la fois moyen de déplacement et lieu de vie pour des personnages désormais sans attache, le véhicule devient le lieu où ils apprennent à se connaître tandis que la route ouvre à l'errance, à l'incertitude, à la marginalité et à l'inconnu, devenant ainsi le lieu de la quête de soi et du sens de la vie.

Enfin, en tant que genre contestataire, le road movie est étroitement lié au rêve américain, dont il remet en cause, à travers le destin précaire des personnages, l'idéologie de réussite et de fortune pour tous. Sur un fond de musique rock'n'roll, chaque étape du chemin parcouru est pour les personnages une épreuve physique et morale, et leur route aboutit la plupart du temps à un échec.

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Quelques images de Mobile Home
traduisant l'esprit du road movie

Mobile Home, un road movie atypique?

Un duo en questionnement

Initié par Simon, le projet de faire la route a tôt fait de conquérir Julien, qui semble jusque-là résigné à son destin de fils attentionné et protecteur. Aucun des deux jeunes adultes n'ont à ce moment-là de travail même si Julien, moins désœuvré que son camarade, a le projet de rénover une vieille grange.image du filmL'un comme l'autre vivent chez leurs parents, en marge de la vie active et sans grandes perspectives d'avenir. Pour eux, la décision de tout quitter pour une vie qu'ils imaginent meilleure semble donc, sinon évidente, du moins assez facile à prendre. Par contre, comme l'aura sans doute remarqué, les deux protagonistes n'ont pas grand chose en commun, hormis peut-être le fait d'avoir nourri les mêmes rêves par le passé.

Plus que d'éventuelles similitudes de personnalité ou de parcours, c'est donc une relative disponibilité et cette part de jeunesse perdue qui rapproche alors les copains d'enfance. Les embûches qui entravent leur projet ainsi que l'évolution de leur nouvelle relation autour de ce départ difficile vont ainsi être l'occasion de mesurer leurs vraies valeurs et motivations dans la vie. Le questionnement existentiel se trouve donc bien au cœur du film, même si ce questionnement n'est pas traité tout à fait de la même manière que dans le road movie traditionnel, généralement marqué par une tonalité beaucoup plus grave, voire même dramatique. L'humour prédomine en effet dans Mobile Home et les situations comiques qui ponctuent l'ensemble du film ont pour effet d'en alléger considérablement le propos philosophique.

Espace et paysages

Mis à part une incursion en ville lorsque Simon rend une brève visite à Sylvie, son ex petite amie, le film évolue entièrement sur les chemins de la campagne ardennaise, la plus grande partie de l'action se déroulant à proximité de la sapinière où travaillent Julien et Simon et du garage isolé où se trouve immobilisé le mobile home avarié. La nature représente donc un élément essentiel du décor et sans doute la même histoire n'aurait-elle pas eu la même portée si elle s'était déroulée dans un environnement urbain.

Comme dans le road movie traditionnel, de nombreux plans montrent ainsi de différents points de vue - de l'intérieur du véhicule, mais aussi d'un point de vue qui peut en être assez éloigné - les étendues plus ou moins vierges traversées par le mobile home, même si ces étendues ont une tendance à se répéter en fonction des allers-retours effectués, reflétant particulièrement les blocages, hésitations et difficultés des deux compères en pleine recherche de leur voie.

Une musique datée

La bande originale du film Mobile Home est en grande partie l'œuvre du groupe liégeois «Les Coyotes», dont la musique se rapproche beaucoup de la folk music (musique «du peuple» ou musique «populaire»), image du filmun courant né aux États-Unis au début du 20e siècle avec l'émergence de musiciens célébrant l'Amérique des pionniers sur fond de guitare sèche.

Les thèmes de l'aventure, du voyage, de la découverte et de la recherche d'une vie meilleure marquent donc le genre dès ses origines. Dans les années soixante, le «folksong» connaît un regain d'intérêt. À la fois marqué par l'esprit rural et influencé par l'esprit rebelle du rock and roll, il se développe tout en conservant les mêmes instruments et les mêmes textes poétiques proches de la réalité : ce genre musical décrit ainsi souvent de grands espaces, des paysages, des routes, la dureté de la vie des «petites gens»... Parmi les grands noms de cette époque, on retrouve Joan Baez, Bob Dylan ou encore Leonard Cohen. La génération des musiciens folk de la seconde moitié du 20e siècle sera beaucoup inspirée par la génération des beatniks et certains écrivains comme Jack Kerouac, auteur du célèbre Sur la route. Le folksong est donc très proche du road movie, à la fois par ses thématiques, ses valeurs et son esprit contestataire.

Le mobile home comme laboratoire de vie

Sur un plan purement métaphorique, la panne qui immobilise le mobile home dès les premiers kilomètres peut être interprétée comme l'image des difficultés qu'éprouvent Julien et surtout Simon à quitter leur univers «cocooning» pour vivre de manière autonome. Ces difficultés sont d'ailleurs bien mises en évidence tout au long du film, parfois par de très courtes scènes; ainsi acceptent-ils avec bonheur les petits plats préparés par la mère de Simon, qui propose également de faire la lessive; le père de Julien apporte au mobile home divers ustensiles de confort qu'il transporte dans le coffre de sa voiture... De la même manière, le travail temporaire qu'il trouve - déraciner des sapins -, exige beaucoup de détermination et de force physique. Il est par conséquent aussi à l'image du «déracinement» difficile des deux jeunes gens, toujours installés chez leurs parents alors qu'ils ont atteint la trentaine.

Mais si, pendant toute la durée du film, le mobile home n'arrive pas à devenir un instrument de libération pour Julien et Simon, il n'en occupe pas moins une place centrale dans l'évolution de l'intrigue. En panne, le véhicule stationne longuement chez le garagiste, qui a autorisé les jeunes gens à y séjourner le temps des réparations et du remboursement des frais occasionnés. Pas question pour eux de retourner chez leurs parents en attendant, même si Julien rend régulièrement visite à son père. C'est donc une expérience de vie commune qui commence pour les jeunes gens censés se débrouiller par eux-mêmes. L'espace exigu du mobile home est ainsi l'occasion pour le réalisateur d'approcher au plus près de ses personnages pour en révéler la personnalité, les travers et les motivations réelles.

image du filmC'est finalement cette expérience d'immobilité forcée qui va aider chacun d'entre eux à prendre conscience de l'avenir qu'il souhaite vraiment. Velléitaire, Simon est rapidement lassé par le travail harassant que représente l'arrachage des sapins. Il trouve alors un subterfuge qui l'en dispense - se remettre à la composition et faire à nouveau de la musique avec son ancien groupe - tout en trahissant un esprit particulièrement versatile puisque ce nouveau projet entre en contradiction directe avec sa volonté de tout quitter pour faire la route. Or cette idée semble encore coûter trop d'effort à Simon, qui abandonne à la première difficulté venue et revient corps et âme à son projet d'origine avec beaucoup d'impatience et de nervosité, le départ sur les routes prenant de plus en plus l'allure d'une fuite en avant. Partisan du tout, tout de suite et sans effort, le jeune homme envisage ainsi son avenir à très court terme, et s'il prend finalement la route sans son camarade, le spectateur ne peut s'empêcher de s'interroger sur la manière dont il va mener à bien son projet puisqu'il sera désormais seul face à ses propres choix et responsabilités.

Julien, quant à lui, évolue de manière tout à fait différente. Il s'engage dans le projet avec une expérience de vie différente et une plus grande maturité. Pour s'être occupé de son père pendant des années, il sait que tout choix implique une part d'effort et de renoncement. Par exemple, à l'inverse de Simon, il ne rechigne pas lorsqu'il faut travailler pour rembourser les frais de réparation du mobile home. Il sait que de telles situations seront le lot de son quotidien dans l'avenir puisqu'il sera bientôt obligé de subvenir à ses besoins au jour le jour. Il va donc jusqu'au bout de la démarche même si, entre-temps, il rencontre Valérie et tisse avec elle une vraie relation. Cette nouvelle situation pèsera d'ailleurs dans la balance quand, mal à l'aise d'abandonner un père âgé et malade, il fera au tout dernier moment le choix de retourner à sa vie d'avant. Ainsi, si elle ne lui a pas permis d'aller jusqu'au bout de ses rêves, l'expérience du départ raté et du court séjour dans le mobile home aux côtés de Simon l'a malgré tout aidé à transformer sa vie en y faisant entrer l'amour et en l'amenant à poser un vrai choix plutôt que de subir sa vie de manière fataliste.

image du film

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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