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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Miele
de Valeria Golino
France/Italie, 2013, 1 h 36, langue originale : italien
Avec Jasmine Trinca (Miele/Irene), Carlo Cecchi (Monsieur Grimaldi), Libero De Rienzo (Rocco), Vinicio Marchioni (Stefano)


Face au morcellement du paysage culturel européen, qui touche tous les arts dont le cinéma, le Prix LUX décerné par le Parlement européen propose de sous-titrer un film dans les 23 langues officielles de l'Union européenne – la version originale donnant lieu à une adaptation pour les handicapés visuels ou auditifs – et d'en fournir une copie, numérique ou photochimique, dans chacun des 27 pays de l'Union.

Finaliste du Prix LUX 2013, Miele peut ainsi être projeté, avec les deux autres films finalistes, dans les 27 Etats membres pendant les LUX Film Days en novembre 2012.

Pour accompagner cet événement, le centre culturel Les Grignoux propose une analyse de ce film qui s'adresse notamment aux animateurs en éducation permanente qui verront Miele avec un large public et qui souhaiteront approfondir les principaux thèmes du film.

Cette analyse est également disponible gratuitement au format pdflogo pdf en français, ainsi que dans les différentes langues européennes. On trouvera ici les versions allemande, anglaise, bulgare, croate, danoise, espagnole, estonienne, finnoise, grecque, hongroise, irlandaise, italienne, lettonne, lituanienne, maltaise, néerlandaise, polonaise, portugaise, roumaine, slovaque, slovène, suédoise, tchèque.

En quelques mots

Miele, une jeune Italienne, part au Mexique où elle achète dans une pharmacie une boîte de Lamputal, un produit destiné en principe à euthanasier un chien malade... Mais quand elle revient en Italie, l'on comprend qu'elle l'utilise pour permettre, de façon illégale, à des personnes en grande souffrance de mourir volontairement, aussi dignement que possible.

Le jeune femme mène ainsi une double vie à l'insu de ses proches, jusqu'au jour où un certain monsieur Grimaldi, un ingénieur romain, fait appel à ses services. La réaction de celui-ci va surprendre les attentes de celle qui se fait appeler Miele[1] et entraîner une remise en cause de ses certitudes.

Un thème visible

L'euthanasie est le thème évident du film de Valeria Golino et constitue un objet de débat - souvent conflictuel - dans de nombreux pays européens. Si une minorité comme la Belgique, les Pays-Bas ou la Suisse a légalisé l'euthanasie active dans certaines conditions, la plupart des autres pays considèrent qu'il s'agit là d'un meurtre, de ce fait, éminemment condamnable. Plusieurs pays comme la Norvège, la Finlande, la France ou l'Espagne autorisent de façon plus ou moins explicite l'euthanasie passive - c'est à-dire la fin des soins lorsque l'issue est inéluctable - à la demande volontaire du patient, mais d'autres, notamment à forte tradition catholique comme l'Italie, la Pologne ou le Portugal mais également la Grèce (de tradition orthodoxe), l'interdisent formellement. En Italie où se déroule l'action de Miele, l'euthanasie active est considérée comme un crime passible d'une peine entre cinq et seize ans d'emprisonnement. Cet état de fait n'empêche pas que le sujet soit l'objet de vifs débats, et l'on comprend facilement que le film de Valeria Golino constitue une prise de position plus ou moins explicite sur cette question.

Le propos d'un film comme celui-là ne se réduit cependant pas à une affirmation générale pour ou contre la légalisation de l'euthanasie - même si le simple fait de mettre en scène de tels actes constitue certainement une forme de plaidoyer pour une telle légalisation -, et Miele raconte une aventure singulière qui va mettre précisément en jeu la distance entre des convictions qui sont sans doute celles du personnage principal et une réalité nécessairement plus complexe, plus contradictoire, qui bousculera bientôt ses certitudes. En effet, si monsieur Grimaldi est relativement âgé, il annonce rapidement qu'il est en bonne santé et qu'il envisage de se suicider simplement parce qu'il n'a plus aucun goût pour la vie. Or une telle démarche contrevient profondément aux règles qu'Irene - c'est le véritable nom de Miele - entend suivre et qui consistent à n'assister que des personnes dont les souffrances ou handicaps ne connaissent aucun remède ni soulagement possible.

Si la jeune femme transgresse les lois de son pays, elle obéit donc à d'autres règles, plus ou moins explicites, qui se heurtent cependant à de nouvelles limites : faut-il admettre, comme le laisse entendre Grimaldi, que l'on puisse se suicider par dégoût de la vie, et est-il légitime d'aider quelqu'un à commettre un tel geste ? Ce débat moral s'accompagne d'ailleurs d'une prise de conscience de la jeune femme : dans un dialogue avec Grimaldi, elle oppose son attitude à celle de toutes ces personnes qu'elle a aidées à mourir les trois dernières années mais qui au fond souhaitaient vivre même si elles ne pouvaient plus supporter ce qu'elles étaient obligés d'endurer...

La question des règles - celles que toute société nous impose mais également celles que tout individu se donne - est ainsi au cœur du film. Lorsqu'elle se rend compte qu'elle a transgressé malgré elle une loi qui est à ses yeux fondamentale, Irene devient d'ailleurs incapable de suivre les règles simples qui étaient fixées lors de ses interventions (ne pas utiliser certains mots comme « au revoir » ou « souhaitez-vous... », qui évoquent un futur possible). Elle est également confrontée à la réaction de son complice ou commanditaire qui, lorsqu'elle évoque le cas de Grimaldi, réplique simplement : « il n'y a pas de règles ! ». L'absence de normes, de loi au sens le plus fort du terme, se révèle insupportable pour la jeune femme qui interrompt alors ses activités : dans un tel contexte, l'argent risque bien d'apparaître en effet comme le seul ou le véritable motif de son action (comme le laisse entendre Grimaldi qui affirme qu'il a seulement payé pour un service et rien d'autre).

Le film pose ainsi à travers les doutes de son personnage principal la question des normes dans les sociétés occidentales où aucune loi ne peut échapper au débat démocratique et où aucune instance transcendante, aucune tradition, aucune autorité (morale, politique ou autre) ne saurait s'imposer à l'ensemble des individus. En même temps cependant, l'absence de norme reconnue, la dispute au sens le plus fort du terme, comme celle qui oppose Irene à Grimaldi, induit également une incertitude sinon une angoisse qui peut devenir insupportable pour beaucoup. Loin de laisser le vieil homme libre de ses choix, Irene tente au contraire de le convaincre de façon plus ou moins explicite de renoncer à sa funeste décision. Et s'il lui rend finalement le flacon de barbituriques, son suicide brutal à la fin du film signe aussi l'échec de la jeune femme à faire valoir ses raisons et ses convictions les plus intimes face à autrui... Le film souligne ainsi de façon assez pessimiste la persistance d'un désaccord fondamental, que ce soit entre les individus comme Irene et Grimaldi, ou au sein même des familles comme celle qui voit s'opposer le frère malade et la sœur intérieurement révoltée par son choix, ou même entre les États européens puisque deux pays voisins comme la Suisse et l'Italie (cités dans le film) ont des politiques profondément différentes à propos de l'euthanasie.

Une question existentielle ?

Au-delà de la légitimité ou non de l'euthanasie de personnes en fin de vie ou en grande souffrance, la volonté explicite de Grimaldi de mettre fin à ses jours renvoie indirectement Irene à une question plus fondamentale sur le sens même de l'existence, celle de l'ingénieur sans doute mais également la sienne propre comme celle de tout être humain. Pourquoi vivre en effet, demande le vieil homme, quand on ne désire plus rien, quand on n'a plus goût à rien...

Or Irene ne semble pas capable d'opposer de véritables arguments à cette interrogation, et son existence paraît même caractérisée par une certaine vacuité, par une relative absence de raisons véritablement positives de vivre. Ainsi, le cercle de sa famille se réduit à la seule présence de son père, à qui elle ment d'ailleurs quant à ses véritables activités. Celles-ci, évidemment illégales, ne laissent, semble-t-il, la place à aucun véritable travail dans lequel la jeune fille pourrait s'investir : même si Irene obéit bien, comme on la vu, à une éthique personnelle, il est difficile de penser que l'appât du gain ne joue aucun rôle dans son action alors que l'Italie, comme d'autres pays du Sud européen est caractérisée par un important chômage des jeunes[2]... Et lorsque Grimaldi lui demande si elle n'a « aucun projet, aucune ambition », elle ne parle que de son « activité » présente sans aucune autre perspective de carrière.

Si, par ailleurs, elle entretient des relations amoureuses avec deux hommes différents, ces relations apparaissent comme faiblement passionnées, caractérisées par des mensonges plus ou moins importants, et finalement peu satisfaisantes comme en témoigne cette scène de fellation inaboutie qui se termine par une dispute entre les deux amants. Aucune de ces relations ne semble devoir en particulier déboucher sur la fondation d'une famille ou la naissance possible d'un enfant : l'image d'un bonheur familial est pourtant bien présente, mais c'est celle du souvenir, celle d'un passé où Irène enfant était entourée de son père et de sa mère encore vivante en vacances de neige[3]. Ici aussi, il est difficile de ne pas évoquer la situation des pays du sud de l'Europe (mais également d'autres comme l'Allemagne) où le taux de natalité est particulièrement bas[4], ce qui témoigne sans doute d'un manque de confiance en l'avenir. Et l'on remarque également l'absence autour d'Irene de tout groupe d'appartenance qui pourrait lui apporter l'une ou l'autre forme de soutien.

De façon plus cinématographique, la mise en scène souligne d'ailleurs l'isolement des personnages qui sont vus à de nombreuses reprises à travers des écrans, des vitres, des fenêtres qui font obstacle et qui créent une distance avec Irene en particulier. C'est le cas notamment après le premier voyage de la jeune femme au Mexique : alors que le stress et l'inquiétude suscitées par l'illégalité ont disparu, et qu'elle semble s'amuser à une soirée, elle se rapproche d'un jeune homme avec qui elle commence un dialogue muet, teinté de séduction, mais qui est en fait rendu impossible par la présence d'une vitre, qui passe d'abord inaperçue, entre les deux personnages. Dans la même perspective, la musique diffusée par les baladeurs numériques isole également la jeune femme qui est vue par ailleurs à plusieurs reprises circulant seule dans la rue au milieu de personnes indifférentes.

Cette solitude visible peut sans doute être considérée comme un des effets de l'individualisme croissant des sociétés occidentales, marquées notamment par le déclin des grandes idéologies politiques mais aussi religieuses[5] et des grandes institutions socialisatrices comme la famille, les syndicats ou l'école[6]. Mais la liberté subjective accrue qui en résulte induit également une difficulté nouvelle à donner ou à trouver un sens à l'existence individuelle, en particulier dans des moments de crise comme celle que provoque la décision de Grimaldi.

Même s'il ne s'agit pas d'une réponse directe à cette crise, la seule véritable passion qui anime Irene est l'activité sportive intense, le vélo et surtout la natation en mer. L'insistance sur cette activité solitaire dans l'eau glacée qui nécessite une combinaison traduit sans aucun doute l'investissement psychologique de la jeune femme qui y trouve par la pratique une réponse à ses angoisses (même si celles-ci ne sont pas dites en tant que telles mais sont visibles notamment lors des séquences d'euthanasie). Mais il s'agit encore une fois d'un sport pratiqué individuellement sans lien avec autrui.

Paradoxalement, c'est avec Grimaldi qu'elle cherchera à créer alors une relation véritablement humaine, fondée sur la confiance et l'abandon, en particulier après la mort du jeune handicapé qui l'aura profondément troublée. Elle lui confiera ses doutes et s'effondrera finalement en pleurs dans ses bras. Le suicide de l'ingénieur, qu'elle ne pourra pas empêcher, devrait alors faire renaître cette inquiétude existentielle à laquelle elle trouvera cependant une dernière réponse, presque magique, en se rendant à la mosquée Süleymaniye d'Istanbul. L'envol de la feuille de papier provoqué par le courant d'air ascensionnel dont avait parlé Grimaldi sera sans doute laissé à la libre interprétation des spectateurs mais apparaîtra certainement comme un signe d'espoir dans un monde désenchanté.

Quelques pistes de discussion

  • Miele/Irene : le monde de la jeune femme semble au départ nettement cloisonné. Pourtant, ces deux univers en principe séparés vont peu à peu se contaminer l'un et l'autre. Quelles peuvent être les raisons de cette contamination progressive ?
  • La musique joue un rôle important dans Miele : elle accompagne notamment les scènes de suicide assisté. Mais elle est sans doute utilisée d'autres manières. Quelle valeur les personnages accordent-ils à la musique ? Pourquoi notamment semble-t-elle indispensable pour accompagner les mourants ?
  • À plusieurs reprises, on remarque dans Miele des images muettes dont on devine la portée symbolique : ainsi, l'on voit Irene nager en mer dans une eau glacée ou pédaler furieusement sur son vélo ; plusieurs plans montrent également des paysages traversés par des avions volant à basse altitude... Est-il possible de repérer d'autres images de ce type ? Et quel sens peut-on leur donner ?

1. Ce nom signifie miel en italien.

2. En 2011, le chômage des jeunes de moins de 25 ans dépasse les 40% en Italie et au Portugal, plus de 50% en Espagne, en Grèce et en Croatie.

3. Un seul couple semble profondément amoureux et apparaît comme véritablement touchant : c'est le couple âgé dont la femme très malade reçoit l'aide de Miele au début du film, et dont le mari exprime visiblement une grande tristesse. En revanche, si l'on voit Irene à plusieurs reprises faire l'amour, elle exprime peu de passion et peu d'émotion. On peut même avoir l'impression que la sexualité est une espèce de dérivatif après l'épreuve que constitue l'euthanasie. L'amour au sens le plus fort du terme ne semble donc pas exister au présent.

4. Il est passé de 17 par mille habitants à la fin des années 60 à environ 9 pour mille au cours des années 2000.

5. « Les chercheurs qui étudient les phénomènes religieux notent que les acteurs expliquent eux-mêmes leur foi comme une décision hautement subjective, personnelle, [et non comme] un héritage, la reproduction simple de la religion des parents et des ancêtres. [...] Les identités culturelles et religieuses [...] sont produites, bien plus que reproduites » (Michel Wieviorka, Neuf leçons de sociologie, Paris, Fayard/Pluriel, 2010, p. 21)

6. François Dubet, Le Déclin de l'institution, Paris, Seuil, 2002.

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