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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
La Vie scolaire
de Grand Corps Malade et Mehdi Idir
France, 2019, 1h56

Analyse  au format pdfLes réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film La Vie scolaire avec un large public. Cette analyse interroge notamment les effets de l'institution scolaire sur les individus qui en font partie, mais également les processus de sélection scolaire et non-scolaire qui y sont à l'œuvre. Les réflexions proposées s'appuient en particulier sur la représentation que le film de Grand Corps Malade et Mehdi Idir donnent de l'école.

Cette analyse est également disponible gratuitement au format pdf.

Le film en quelques mots

Débarquant d'Ardèche, Samia arrive comme CPE (Conseillère principale en éducation, surveillante en chef, quoi !) dans un collège de la banlieue parisienne. À la première réunion de rentrée, tout le monde parle de la 3e SOP, qui désigne en fait les « Sans options », autrement dit les cancres ! On pourrait craindre les pires clichés sur la banlieue comme sur l'école, mais les deux scénaristes se sont manifestement inspirés de leur propre expérience, et ils parviennent à rendre compte sans misérabilisme et sans sarcasme de la vie dans un établissement réputé difficile.

Alternant moments de comédie et scènes plus dramatiques, le film se révèle extrêmement attachant grâce au personnage de Samia qui fait la jonction entre les uns et les autres. Sans naïveté, elle parvient à entrer en contact avec des adolescents convaincus qu'ils ne valent rien et qui semblent dès lors incapables de se projeter dans l'avenir.

En jetant un regard lucide sur l'école, avec ses dysfonctionnements, mais également ses réussites, le film évite toute lourdeur et masque sous l'humour une émotion toujours présente. Et c'est sans doute une des grandes réussites du film de nous rendre toujours attachants ses différents personnages.

Le film pose ainsi des questions importantes sur l'école, l'éducation et la société environnante. De manière très sensible, il interroge surtout le sens que l'école a ou n'a pas pour les différents élèves. Et l'on soulignera encore une fois la grande générosité et l'extrême humanité de Grand Corps Malade et de Mehdi Idir dans le regard qu'ils portent sur le monde.

Dans le cadre de l'éducation permanente

La Vie scolaire rappellera certainement certains souvenirs aux spectateurs adultes, mais ils percevront sans doute aussi certaines différences. Le film pose en effet des questions importantes sur le fonctionnement de l'école ou plus exactement du système scolaire dans lequel l'établissement mis en scène prend sa place : il y a évidemment une grande différence entre un collège dans une banlieue défavorisée de la région parisienne et d'autres établissements considérés comme meilleurs ou même plus « select ». Mais comment penser ces différences à l'intérieur d'un système scolaire qui se veut en principe égalitaire ? C'est cette question notamment que l'on souhaite aborder dans cette analyse qui portera également sur le fonctionnement proprement institutionnel de l'école.

Que montre le film ?

Même si la Vie scolaire de Grand Corps Malade et Mehdi Idir s'inspire sans doute de l'expérience personnelle de ses auteurs qui sont également les scénaristes du film, on ne peut pas dire qu'il s'agit là d'un documentaire ni même d'un reportage de style télévisuel : il s'agit d'une fiction dont l'histoire ne saurait être considérée comme véridique (même si elle comporte sans doute des éléments authentiques) et qui est notamment interprétée par des acteurs (dont de nombreux professionnels[1]) bien évidemment conscients de jouer un rôle. Le film pose donc aux spectateurs la question de son sens. Autrement dit, quel est le propos du film la Vie scolaire ? Pourquoi les auteurs Grand Corps Malade et Mehdi Idir ont-ils réalisé ce film ? Qu'ont-ils voulu montrer ou faire ? Que doit-on comprendre comme spectateurs en voyant ce film ? Ou n'y a-t-il rien à comprendre ?

On soulignera immédiatement le fait que le propos du film (s'il existe…) n'est sans doute pas explicité en tant que tel, et qu'il doit être construit ou reconstruit par le spectateur. De façon similaire, les intentions des réalisateurs n'ont pas nécessairement fait l'objet d'une élaboration consciente : ils ont certainement travaillé de manière intuitive (lors de la rédaction du scénario comme du tournage) en choisissant des faits qui leur semblaient significatifs (mais de quoi ?) et en les organisant d'une façon qui leur a paru juste ou pertinente, sans que tout ce travail ne se traduise par un discours clair et élaboré. Pour comprendre cela, il suffit de penser au casting (le choix des acteurs et autres interprètes) qui est un processus souvent long et complexe, mais qui se base sur des impressions largement subjectives : l'acteur ou l'actrice choisi « correspond » au rôle, mais il serait bien difficile d'expliciter les critères de ce choix : est-ce le physique, la manière de s'exprimer, la façon de se tenir, la popularité ou au contraire l'absence de popularité (si l'on cherche une « figure inconnue ») de l'acteur qui ont été déterminants ? Mais si les critères sont flous, cela ne signifie évidemment pas que ces choix sont faits au hasard…

Tout cela implique donc que les interprétations des spectateurs et spectatrices - même quand elles portent sur les intentions des auteurs du film - interviennent a posteriori et sont nécessairement hypothétiques : il s'agit d'une reconstruction qui se base sans doute sur un certain nombre d'éléments du film - images, paroles, comportements visibles, histoires racontées, parfois même travail de mise en scène… - mais qui implique un travail d'inférences multiples, non formalisables et largement indéfinies[2]. On peut à ce propos prendre un exemple simple du scénario : Samia, qui réside en Ardèche, vient occuper un poste de CPE (Conseillère Principale d'Éducation) dans un collège en banlieue parisienne parce que son compagnon est emprisonné dans la région. Il s'agit évidemment d'un élément de scénario inventé. Serait-il même tiré d'un fait réel dont les auteurs du film auraient eu connaissance, il faudrait expliquer pourquoi ils ont choisi de le conserver sinon même de le mettre en avant. Plusieurs explications sont ainsi possibles : ils auraient voulu souligner la proximité entre Samia et Yanis, le jeune homme dont elle s'occupera plus particulièrement, ou bien éclairer le comportement de la jeune femme plus compréhensive avec les « mauvais élèves » parce qu'elle connaît personnellement un « mauvais garçon », ou encore révéler une faille intime chez un personnage censé incarner l'autorité… Ces interprétations sont plus ou moins vraisemblables, mais elles restent hypothétiques. En outre, même si les auteurs du film confirmaient plus particulièrement l'une de ces interprétations, cela n'enlèverait pas pour autant toute pertinence aux autres. Ce sont en définitive les spectateurs et spectatrices qui donnent du sens au film, et tout au plus pourrait-on invalider certaines interprétations si elles sont infirmées par certains éléments du film soit mal compris[3], soit non pris en considération[4].

Qu'est-ce qui est significatif ?

Pour comprendre le propos du film notamment dans le cadre d'une animation en éducation permanente, pour interpréter son sens (même si cette interprétation est pour une part, on l'a bien souligné, une reconstruction hypothétique), il faut naturellement pour les spectateurs partir des éléments du film qui sont perçus comme plus particulièrement significatifs. Il n'y a sans doute pas de critères qui puissent orienter l'interprétation à ce niveau, et l'on pourra partir des réflexions spontanées des spectateurs après la projection, en se basant sur leurs souvenirs spontanés de certains éléments du film.

Des éléments significatifs

On évitera dans un premier temps les réflexions générales et on demandera aux participants de citer des éléments relativement précis ou circonscrits du film. Ainsi reviendront sans doute en mémoire des éléments comme :

  • La désignation d'une classe comme la 3e SOP
  • Les éducateurs qui font des traits d'humour à l'entrée des élèves dans la cour
  • Le challenge entre éducateurs pour donner la punition la plus débile
  • Les excuses délirantes de Farid
  • À quoi ça sert les maths ? demandent Yanis et d'autres élèves
  • Les sports improbables inventés par le prof de gym
  • La rencontre de Samia et de Yanis à la sortie de la prison
  • La démission exigée par Samia de l'éducateur qui trafique du shit
  • Le chahut au cours d'histoire
  • L'altercation violente entre Yanis et le prof d'histoire
  • « J'aurais voté pour l'exclusion, affirme Yanis au Conseil de classe. Je ne suis pas adapté à votre système. »
  • Yanis ajoute que dès la sortie de la 5e, les élèves « à problèmes » ont été regroupés en 4e SOP.
  • La dernière scène du film montre Yanis en 3e SEGPA
  • Etc.

Les participants pourront bien sûr relever d'autres éléments dont il faudra tenir compte dans la discussion. On peut en effet estimer que la mémoire joue un rôle de filtre - on ne se souvient jamais complètement d'un film - qui retient les éléments les plus significatifs d'un point de vue aussi bien cognitif (ou intellectuel) qu'émotif : nous nous souvenons sans doute des événements importants, mais également des scènes qui nous émeuvent, nous impressionnent, nous bouleversent ou au contraire nous font rire. Il est clair par exemple que les auteurs de la Vie scolaire ont choisi le ton de la comédie, même si cela n'empêche pas certains moments plus graves ou plus dramatiques. On remarquera immédiatement que l'émotion - ici le rire ou le sourire - contribue de manière globale au sens du film : dit sommairement, on peut avancer que la « vision » des réalisateurs est relativement positive alors qu'elle aurait pu être évidemment beaucoup plus noire (on pourrait comparer la Vie scolaire avec Les Misérables de Ladj Ly, sorti la même année, pour percevoir facilement la différence de traitement de réalités similaires).

Des faisceaux significatifs

Les différents éléments cités ne « fonctionnent » cependant pas de façon isolée, et ils s'organisent en réseaux qui contribuent à complexifier ou à éclairer leur sens. Ainsi, quand Yanis se retrouve l'année suivante dans une classe SEGPA[5], on se souvient assez facilement qu'au début du film, la même classe avait été montrée comme totalement improductive et inintéressante d'un point de vue scolaire. Si l'on relie cela avec le conseil de classe (à la séquence précédente) qui devait décider de l'exclusion ou non de Yanis, l'on comprend qu'il n'a pas été exclu, mais qu'il a été relégué dans une classe « poubelle »[6] qui ne lui ouvre que peu de perspectives d'avenir. La fin du film est donc ambiguë, laissant ouverte la question de l'avenir scolaire de Yanis.

La barrière institutionnelle

L'on proposera donc aux participants de passer en revue les différents éléments déjà relevés et d'essayer de les relier avec d'autres éléments filmiques qui participent ainsi à la construction de « faisceaux de sens »[7]. Ainsi, la rencontre de Yanis et Samia à la sortie de la prison renvoie à beaucoup d'autres éléments du film, parfois de façon évidente, parfois de façon plus indirecte. Cette scène révèle en effet que les deux personnages qui sont des deux côtés opposés de la barrière scolaire - éducateurs, enseignants d'un côté, élèves de l'autre - partagent néanmoins des traits personnels très importants, puisqu'ils ont un proche en prison. Un peu paradoxalement, on peut même dire qu'ils sont du « même côté » de la barrière, celle des individus libres alors que leurs proches sont eux en prison.

Ce thème de la barrière se retrouve illustré de manière visuelle à plusieurs reprises dans le film. On se souvient en particulier des blagues que font les surveillants à l'entrée de l'école - fermée par une barrière matérielle - aux dépens des élèves en retard. Même si le rire domine, la barrière désigne bien un enfermement, en particulier pour un élève comme Yanis, mais aussi une hiérarchie : les éducateurs sont peu ou prou les équivalents des surveillants de prison.

Mais l'on constate aussi que la limite symbolique entre éducateurs et élèves est franchie ou bousculée, soit réellement, soit cinématographiquement. Réellement par exemple quand Yanis croise Samia à la sortie de la prison ou quand Dylan l'éducateur trafique du shit avec un élève. Cinématographiquement lors de cette séquence spectaculaire où les éducateurs et enseignants font la fête de leur côté et les élèves du leur alors que le montage des images induit une confusion entre les deux lieux.

D'autres séquences jouent également sur la même confusion. Au tout début du film, la principale du collège est saisie de face par la caméra alors qu'elle appelle l'assemblée (non visible) devant elle au calme. Spontanément, les spectateurs peuvent penser qu'il s'agit d'une classe turbulente, mais il s'agit en fait de la réunion des profs avant la rentrée. Le sens de cette séquence est clair : les enseignants et éducateurs peuvent être aussi turbulents et dissipés que leurs élèves. Une autre séquence également au début du film souligne ce parallèle par l'utilisation du split screen, l'écran divisé verticalement en deux : l'on voit, d'un côté, Samia au réveil s'habiller et se préparer avant de partir au collège, et, de l'autre, des élèves qui effectuent des gestes tout à fait similaires.

Le film souligne ainsi que l'école est d'abord et avant tout une institution où les individus occupent des fonctions qui ne se confondent pas avec leur personnalité propre. En dehors de l'institution, les individus peuvent être relativement semblables et même se confondre.

Cela peut paraître évident, mais si l'on se souvient de la comparaison que le film institue entre la prison et l'école, les ressemblances entre les individus soulignent a contrario la prégnance de ces formes institutionnelles : à l'école, chacun joue son rôle, Samia et les autres éducateurs comme Moussa qui à un moment réprimande un élève qui est trop familier avec lui. On soulignera à ce propos que l'école impose des rôles extrêmement définis aux élèves en particulier qui « ne doivent pas courir dans le couloir », ni « porter de couvre-chef », ni arriver en retard, ni tutoyer les professeurs… L'école est en effet une institution « totale » (ce qui ne signifie pas totalitaire[8]) dans le sens où elle implique un contrôle social continu des comportements bien au-delà de ses objectifs officiels (transmettre des savoirs et faire acquérir des compétences). Ce contrôle est bien sûr exercé d'abord par les enseignants ainsi que par les éducateurs, même si ceux-ci sont également soumis à un contrôle social via les autorités scolaires.

Cela implique - et c'est clairement montré dans le film - que le problème central de l'institution est la discipline. On pourrait croire qu'il s'agit là d'un biais entraîné par le choix des réalisateurs de se centrer sur le monde des éducateurs, mais il faut souligner que l'exclusion éventuelle de Yanis est d'abord envisagée pour une altercation avec son professeur d'histoire : ses compétences proprement scolaires ne sont pas en cause, et sa présence en classe SEGPA l'année suivante est absurde si l'on tient compte précisément de ces compétences. Sur ce point, l'on peut dire que le propos du film est très général et ne porte évidemment pas seulement sur le collège de banlieue mis en scène dans le film. C'est bien l'école comme institution qui est ici interrogée. On remarquera d'ailleurs que la plupart des films de fiction qui mettent en scène l'école se focalisent beaucoup plus sur cette question de la discipline et plus largement de l'éducation (dans le sens où celle-ci vise à modeler les attitudes et les comportements) que sur les problèmes d'enseignement, et cela depuis Zéro de conduite de Jean Vigo (au titre éloquent !) jusqu'aux aux Grands Esprits d'Olivier Ayache-Vidal (2017) en passant par le Maître d'école (de Claude Berri avec Coluche, 1981), le Plus Beau Métier du monde (de Gérard Lauzier avec Gérard Depardieu, 1999), Entre les murs de Laurent Cantet (Palme d'or au Festival de Cannes 2008) ou encore la Journée de la jupe (de Jean-Paul Lilienfeld avec Isabelle Adjani, 2008).

Des personnalités différentes

Il reste que le problème de la discipline est très généralement vu comme une question individuelle sinon personnelle, et non pas institutionnelle[9]. Il y a des élèves indisciplinés comme il y a des professeurs qui se font respecter, et d'autres pas ! De ce point de vue, le film souligne d'ailleurs la capacité différente des individus à s'adapter aux normes de la vie scolaire. La personnalité des éducateurs (Moussa, Dylan, Samia…), celle des élèves, celle des enseignants est particulièrement soulignée dans le film, qu'il s'agisse de l'opposition entre le prof d'histoire et celui de maths, de l'élève qui invente des excuses farfelues pour ses arrivées tardives, de la relation privilégiée de Moussa avec certains élèves, et bien sûr de l'attention particulière que Samia, la principale, porte au jeune Yanis.

Si cette dimension personnelle est parfois dénoncée comme une illusion dangereuse[10], masquant les véritables enjeux politiques, on voit qu'elle est indispensable au fonctionnement de l'école, un peu comme ces vannes que font les deux éducateurs à la barrière de l'école aux dépens des élèves en retard. L'humour est en fait un facteur d'adaptation au système scolaire, à la fois parce qu'il permet de créer une certaine distance au rôle (comme ce concours de punitions débiles entre éducateurs), mais également de s'affirmer dans un rôle qui peut toujours être contesté (comme le prof de maths ridiculisant sans méchanceté un élève qui l'interpelle).

Il y a bien entendu d'autres modes d'adaptation à l'institution, ne serait-ce que la soumission et l'obéissance. Mais il y a aussi l'inadaptation au système, incarnée en particulier par Yanis.

La sélection scolaire

Le discours de Yanis qui semble apparemment justifier sa propre exclusion révèle cependant une autre face du collège mis en scène, à savoir un processus de sélection et de relégation plus ou moins visible. Les élèves les moins doués sont en effet regroupés dans une classe dite les SOP, les Sans Options. Alors qu'en France, le collège est en principe « unique », c'est-à-dire qu'il ne doit pas comporter de filières supposées meilleures que d'autres, assurant ainsi une égalité entre tous les élèves, différents mécanismes comme le choix des options permettent en effet de créer des classes de niveaux différents : les classes « européennes » évoquées dans le film sont ainsi des classes destinées aux élèves (ou à leurs parents ?) « particulièrement motivés » où l'on propose des heures supplémentaires pour l'étude de l'une ou l'autre langue européenne. L'on comprend facilement que les élèves les plus faibles sont exclus de ces options. Autrement dit, les classes de « SOP » (qui peuvent évidemment recevoir d'autres surnoms) ne sont certainement pas spécifiques au collège mis en scène et se retrouvent certainement dans beaucoup d'autres établissements.

Mais, au cours de son intervention, Yanis pointe un autre phénomène important lorsqu'il évoque « une classe de cailleras, dans une école de cailleras, dans un quartier de cailleras » (« cailleras » désigne bien sûr en verlan des « racailles »). L'école n'est pas en dehors ni au-dessus de l'environnement social, et la population d'un établissement reflète pour une part la composition sociale du quartier où il est établi. Et bien entendu, il y a des quartiers plus défavorisés que d'autres. Or, un grand nombre d'études en sociologie et en sciences sociales ont souligné que la réussite scolaire est corrélée au statut socio-économique des parents des élèves[11]. Différents mécanismes comme le soutien scolaire aux enfants, les habitudes familiales en matière de culture, de manières d'être et de se tenir expliquent une telle corrélation. Quand, dans le film, on évoque le cas d'un élève qui vole de la nourriture à la cantine pour nourrir sa famille, l'on comprend facilement que ses conditions d'existence ne favorisent pas la réussite scolaire. La formule de Yanis, « une classe de cailleras, dans une école de cailleras, dans un quartier de cailleras », est sans doute caricaturale, mais elle reflète néanmoins une part de la réalité. Dans un collège d'une banlieue défavorisée, l'on retrouve nécessairement un grand nombre d'élèves en difficulté scolaire qui se retrouvent en outre dans des classes de niveaux différents[12].

Cette formule traduit ainsi un sentiment profond du jeune homme, celui d'être rejeté par l'école ou, en tout cas, d'être relégué dans un établissement puis dans une classe dévalorisée. C'est ce sentiment qui explique certainement son rejet de l'école ou en tout de désintérêt par rapport à toutes les « propositions » scolaires. Il ne croit pas ainsi qu'il pourrait accéder au BTS audiovisuel dont lui a parlé Samia. Ici, l'on peut sans doute inverser la causalité apparente qui expliquerait l'échec scolaire par le manque de motivation, le désintérêt ou même l'indiscipline : c'est plutôt l'échec scolaire et en particulier le sentiment de relégation qu'il induit qui explique, comme on le voit au niveau de la classe de Yanis, l'absence de motivation, le sentiment de perdre son temps, le chahut, l'indifférence généralisée. Mettre ensemble les « mauvais » élèves revient à créer de « mauvaises » classes au comportement non scolaire et rétif à l'institution.


1 Zita Hanrot, Soufiane Guerrab, Moussa Mansaly, Alban Ivanov, Antoine Reinartz notamment ont déjà une importante filmographie derrière eux.

2 Michel Condé, Cinéma et fiction. Essai sur la réception filmique. Paris, L'Harmattan, 2016, p. 84-127.

3 Ainsi, à la vision du film, un spectateur a affirmé qu'il trouvait invraisemblable que les éducateurs et enseignants fassent la fête avec les élèves : il a fallu une discussion avec d'autres spectateurs pour qu'il reconnaisse avoir été trompé par le montage parallèle qui lui a fait confondre en un seul deux lieux différents (celui où les adultes font la fête, celui où les adolescents font leur propre fête). Cet exemple montre que certaines interprétations sont effectivement invalides, ce qui justifie les débats et discussions après la vision.

4 C'est la thèse d'Umberto Eco dans Les Limites de l'interprétation, Paris, Grasset, 1992.

5 En France, les classes SEGPA sont des Sections d'Enseignement Général et Professionnel Adapté, destinées aux élèves ayant «_des difficultés d'apprentissage graves et durables_». Il s'agit de classes à effectif réduit (16 élèves au maximum) qui doivent assurer un soutien individualisé.

6 On trouvera un point de vue beaucoup plus nuancé sur ces classes dans l'article suivant : Marcomario Guadagni (Directeur de la SEGPA Fabien de Saint Denis) « La Segpa triste de la Vie scolaire », Libération, 3 septembre 2019.

7 En sémantique, ces « faisceaux de sens » sont appelés isotopies. La définition technique des isotopies n'est pas nécessaire pour leur élucidation pratique dans une discussion entre spectateurs. Cf. François Rastier, « L'isotopie sémantique, du mot au texte » dans L'Information Grammaticale, n° 27, 1985. pp. 33-36.

8 Cf. Erving Goffman, Asiles. Paris, Minuit, 1979. Même l'expression d'institution totale peut être contestée puisque Goffman visait explicitement les asiles, les prisons, le camps de travail ou de concentration... Dans ces institutions, l'individu est complètement coupé du monde extérieur, ce qui n'est évidemment pas le cas de l'école. Mais celle-ci soumet les élèves à une division très nette des fonctions (élèves/éducateurs), contrôle leur comportement durant toutes les heures de présence, impose tout un cadre de vie (heures de cours, changements de locaux...) et d'activités nettement définies. Malgré certaines formes de participation, l'ensemble des normes fixées par l'institution ne sont évidemment pas laissées à la libre appréciation des élèves. On retrouve d'ailleurs dans les institutions totales comme dans les écoles les mêmes formes de refus (plus ou moins grave) et de rejet global de l'autorité, la révolte (en prison) ou le chahut (à l'école).

9 En France, seule la question du voile a été abordée par ses opposants sous l'angle politique. Les autres aspects de la discipline scolaire sont très rarement évoqués.

10 C'est la fameuse (en son temps !) « interpellation en sujet » de Louis Althusser, constitutive selon lui des Appareils Idéologiques d'État comme l'école.

11 Une telle corrélation de nature statistique ne signifie pas que tous les élèves issus d'un milieu social défavorisé échouent à l'école, mais qu'en moyenne, ces enfants réussissent moins bien que les enfants issus d'un milieu plus favorisé. La réussite scolaire est d'ailleurs sans doute moins corrélée au statut socio-économique au sens strict qu'aux diplômes obtenus par les parents : ce sont les enfants d'enseignants qui réussissent le mieux à l'école parce qu'ils bénéficient de ce que Pierre Bourdieu appelle le capital culturel et scolaire hérité de leurs parents.

12 En France, la « carte scolaire » est censée favoriser la mixité sociale en obligeant les parents à scolariser leurs enfants dans leur quartier. Mais cette carte scolaire ne peut contrer tous les effets des hiérarchies sociales au niveau géographique (entre quartiers favorisés et quartiers défavorisés). En outre, les parents, qui redoutent que leur enfant se retrouve dans un « mauvais » collège, peuvent demander des dérogations à la carte scolaire (notamment par le choix d'options « rares »). Ce problème a été évoqué notamment dans le film la Lutte des classes de Michel Leclerc (2018) avec Leïla Bekhti et Edouard Baer. En Belgique, où le choix d'établissement des parents est en principe libre, on observe le même phénomène de hiérarchie entre établissements (en particulier dans la région bruxelloise), entre filières et entre classes dans le même établissement.

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