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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
La Dame de fer (The Iron Lady)
de Phyllida Lloyd
France / Grande-Bretagne, 2011, 1 h 45
Meryl Streep, Meilleure Actrice aux Golden Globes 2011 et Oscar de la Meilleure actrice


L'analyse proposée ici s'adresse notamment aux animateurs en éducation permanente qui verront La Dame de fer avec un large public et qui souhaiteront approfondir avec les spectateurs la manière dont l'histoire est mise en scène et racontée dans ce film.

Deux films en comparaison

La Dame de fer de Phyllida Lloyd nous présente un personnage issu de l'histoire britannique récente, Margaret Thatcher, connue principalement pour sa politique ultralibérale aux effets sociaux particulièrement brutaux (en particulier lors de la grève des mineurs qui dura plus d'un an mais qui vit la victoire du Première Ministre).

L'analyse proposée ici suggère une réflexion sur ce film (à mener avec un groupe de spectateurs) et plus particulièrement sur le genre du « biopic » (pour biographical motion true picture, autrement dit un film de fiction basé sur une biographie véridique). C'est cette forme cinématographique (ou littéraire) que la réalisatrice a en effet choisi d'adopter pour expliquer le caractère de son personnage et notamment sa dureté, une forme qui, comme son nom l'indique, privilégie une approche centrée sur l'histoire personnelle en négligeant d'autres facteurs interprétatifs comme le contexte social, politique, institutionnel...

Pour mettre plus facilement en évidence les particularités scénaristiques et cinématographiques qui contribuent à façonner le personnage tel qu'il apparaît dans le film de Phyllida Lloyd, nous suggérons d'ailleurs de le mettre en regard avec Raining Stones de Ken Loach, réalisé en 1993, qui évoque également la période thatchérienne mais dont les intentions et les procédés sont totalement différents. Outre la différence d'approche, le film de Ken Loach s'inspirait d'une actualité immédiate alors que la Dame de fer se présente comme une reconstitution tardive réalisée plus de trois décennies après les faits évoqués.

L'ensemble de l'analyse s'inscrit dans une perspective générale de construction d'un esprit critique.

La Dame de fer

La Dame de ferMargaret Thatcher, première et unique femme Premier ministre du Royaume-Uni en fonction au 10 Downing Street de 1979 à 1990, vit plutôt difficilement sa retraite imposée à Londres. Âgée de plus de 80 ans, elle vit dans le souvenir quotidien de son époux disparu et sous la surveillance étroite de proches qui ne lui laissent plus guère d'initiative personnelle. Ainsi dénuée de toute liberté de mouvement, celle qui dirigeait le royaume d'une main de fer il y a à peine plus de vingt ans, est montrée comme une personne âgée aujourd'hui inoffensive et touchante, qui se souvient des grands moments de sa vie ainsi que des difficultés de son parcours, elle qui était fille d'épicier et qui a dû de surcroît forcer les barrières liées à son sexe pour devenir la première dirigeante dans l'univers exclusivement masculin des tories.


Raining Stones

un film de Ken Loach, Grande-Bretagne, 1993, 1h30

Raining StonesBob vit avec sa femme Ann et sa fille Coleen dans une banlieue pauvre de Manchester. Avec un tas de petits boulots parfois à la limite de la légalité - entretien d'égouts, vente de parcelles de gazon découpées à la hâte sur des pelouses privées, vol d'un mouton et revente de la viande au marché noir, vigile dans une discothèque - Bob et son ami Tommy tentent de se débrouiller comme ils peuvent pour faire vivre leur famille dans la Grande-Bretagne des années Thatcher. En dépit de sa situation plus que précaire, Bob tient par-dessus tout à acheter une robe de communion neuve pour sa fille, et, pour cette occasion exceptionnelle, il n'hésite pas à prendre tous les risques. Confronté à la violence et à la cupidité d'un usurier sans scrupules, il n'en renonce pourtant pas moins à défendre la dignité des siens et à aller jusqu'au bout de son projet, qui le mène par ailleurs à redécouvrir la solidarité.

Destination

Le biopic La Dame de fer s'adresse à tous les adultes intéressés par le personnage de Margaret Thatcher et plus particulièrement par l'inflexibilité dont elle a fait preuve tout au long de sa carrière. En effet, le film vise moins à analyser les effets sociaux de sa politique qu'à rechercher dans son histoire personnelle les circonstances susceptibles d'expliquer un caractère aussi dur et intransigeant comme, par exemple, son origine modeste ou sa condition de femme. C'est donc l'occasion d'entamer avec les spectateurs une réflexion autour de l'image produite par le biopic et de la confronter ensuite avec celle produite par un film de fiction issu de la veine réaliste.

Une analyse comparative

L'objectif de la comparaison entre ces deux films évoquant tous deux un même personnage - directement dans La Dame de fer ou indirectement à travers les effets de sa politique dans Raining Stones - est en particulier d'amener les participants à identifier les caractéristiques de scénario et de mise en scène cinématographique susceptibles d'orienter leur point de vue sur une réalité donnée. Plus généralement, il s'agit donc ici de donner aux spectateurs quelques outils d'analyse qui devraient les aider à se forger un esprit critique.

Avant d'entamer l'analyse proprement dite, l'animateur expliquera aux participants ce qu'est un biopic par exemple à l'aide du texte présenté en encadré ci-dessous.

Le biopic

Le biopic est un terme utilisé pour désigner un film de fiction dont le sujet est la biographie d'une personne qui a existé (ou existe) réellement. Contrairement à un film historique, où le destin des personnages dépend en grande partie des événements et du contexte de leur époque - qu'il convient dès lors de restituer de la manière la plus complète et la plus fidèle possible -, ceux-ci restent, dans le biopic, subordonnés au récit biographique. Cela signifie entre autres que la représentation, beaucoup moins contraignante, offre au réalisateur de plus grandes possibilités d'interprétation dans l'éclairage qu'il jette sur le personnage et son histoire, notamment par le choix de ce qu'il souhaite faire apparaître ou mettre en évidence de son passé, de sa personnalité, de son caractère... Loin d'être garante d'une neutralité semblable à celle qu'on pourrait attendre d'un film historique (ou a fortiori un documentaire), la forme du biopic autorise donc une part de subjectivité à l'origine de liens empathiques plus ou moins forts entre le personnage dépeint dans le film et son spectateur.

La Dame de fer

Nous suggérons d'ouvrir le débat en attirant d'emblée l'attention des participants sur chacun des deux titres : La Dame de fer (The Iron Lady) et l'expression non traduite de « Raining Stones » qui, préalablement à la vision, donnent une indication très générale concernant l'intention des réalisateurs. En effet, le premier annonce que le film de Phyllida Lloyd va s'attacher au portrait - et plus spécifiquement à la personnalité - de Margaret Thatcher, un personnage mondialement connu sous le surnom de « la dame de fer » en raison de son caractère inébranlable, tandis que le second, qu'on peut traduire littéralement par « il pleut des pierres » et qui correspond grosso modo à notre expression « douche froide », recouvre une fiction traitant des effets sociaux de la politique ultralibérale qu'elle a menée en Grande-Bretagne durant les années 1980. Ces deux démarches opposées impliquent en effet chez le spectateur de cinéma une participation émotionnelle différente qui conditionnera le regard qu'il va porter sur les personnages, avec, d'une part, une tendance à l'empathie pour le personnage de Margaret Thatcher dans le film de Phyllida Lloyd, et, d'autre part, envers les victimes de cette politique dans Raining Stones.

Cette première observation - l'absence de contexte au profit du personnage central et de son histoire personnelle dans La Dame de fer versus son absence à l'image au profit d'une peinture sociale dans Raining Stones - permettra de dégager les grandes orientations du travail qu'on pourra effectuer en petits groupes autour des spécificités de chacun de ces films. Après une vingtaine de minutes, les participants échangeront le fruit de leur réflexion par l'entremise d'un porte-parole préalablement désigné au sein de chaque équipe.

Afin d'affiner la comparaison et de stimuler la réflexion, nous suggérons de poser aux différents groupes l'une des questions suivantes (une question par groupe) :

  • Quel est le dispositif général des deux films : que racontent-ils ? comment le racontent-ils ?
  • Que peut-on dire des décors de chacun de ces deux films ? Comment est présentée la situation politique et socio-économique du pays pendant les années 1980 ? Qu'est-ce qu'on en voit ? Sous quelle forme est-elle présentée ?
  • Quels personnages sont représentés ? Lesquels ont vraiment existé ? Qu'est-ce que ça change sur le plan de leur construction ? Qu'est-ce que la composition des plans nous dit à propos des personnages qui sont montrés ? Quels sont les détails plus particulièrement révélateurs d'une certaine subjectivité ?

Quelques pistes pour alimenter le débat

Le dispositif général

La Dame de ferLa forme du biopic que Phyllida Lloyd a donné à son film et son attachement à ce qu'est devenue aujourd'hui la dame de fer implique des allers-retours permanents entre présent et passé. Ceux-ci sont notamment censés permettre de repérer les facteurs susceptibles d'expliquer le caractère du personnage et notamment son inflexibilité.

Le film s'attarde ainsi sur deux circonstances de son histoire personnelle qui ont contribué à forger son caractère déterminé, à savoir le double obstacle qu'ont représenté ses origines modestes dans son parcours vers les sommets de l'Etat et sa condition de femme au milieu des hommes politiques conservateurs (les tories). C'est ce qui justifie certainement l'accent mis sur l'adolescence de Margaret Thatcher, en montrant comment un manque d'aisance financière l'a contrainte à s'investir très tôt dans l'épicerie familiale, l'isolant ainsi des activités des autres jeunes filles de son âge. La figure paternelle - petit épicier conservateur, farouche partisan de la liberté d'entreprendre - est ainsi montrée comme une référence essentielle dans les choix politiques de Margaret, bien au-delà de sa période adolescente. Dans la même perspective, la réalisatrice privilégie la relation avec Denis Thatcher, son mari, à qui, dès le départ, elle a imposé son rêve d'entrer en politique ainsi que la vision avant-gardiste qu'elle avait de la vie d'épouse.

Et c'est finalement comme une suite de combats acharnés que sont montrés ses débuts dans la vie adulte, combats qui expliquent dans le film le caractère dur et profondément déterminé de Margaret Thatcher ainsi que sa réussite spectaculaire en politique qui apparaît ainsi comme un véritable challenge, à savoir devenir la première dirigeante dans un milieu exclusivement masculin et conservateur. L'interprétation que la réalisatrice donne de la carrière de Margaret Thatcher correspond ainsi parfaitement aux propos mêmes du personnage qui, refusant tout sentimentalisme, prétend que seules comptent les idées directrices de l'individu : « Attention à vos pensées car elles deviennent des mots. Les mots deviennent des actes, les actes deviennent des habitudes, les habitudes font votre caractère et votre caractère forge votre destin. Ce que nous pensons, nous le devenons. »

Le dispositif général du film entraîne donc une focalisation sur le caractère du personnage au détriment de tout le contexte et de tout l'environnement. Toutes les oppositions politiques sont ainsi résumées à des oppositions de caractère - la Dame de fer contre les tories en proie à la faiblesse lorsque le film revient sur l'une des premières grèves -, et les événements qui ont marqué sa carrière - les grèves mais aussi les attentats perpétrés par l'IRA ou la guerre des Malouines - ne sont évoqués que pour mettre en évidence la manière inflexible dont elle a traité ces différents dossiers.

À l'inverse, Raining Stones est construit selon un modèle linéaire classique (sans flash-back), avec « un début, un milieu et une fin ». La fiction, qui se déroule sur une période qu'on peut évaluer à quelques semaines, se focalise sur une question essentielle : alors qu'il a perdu son travail et vit dans la précarité, Bob va-t-il, oui ou non, réussir à payer une robe neuve pour la communion privée de sa fille ? Mais cette intrigue donne l'occasion au réalisateur de développer son point de vue sur une réalité beaucoup plus large : c'est tout le portrait d'une population précarisée, confrontée à des grandes difficultés financières mais aussi sociales et humaines - si Bob est aussi entêté à acheter une telle robe, c'est parce qu'elle représente pour lui ce qui donne sens à son existence et à celle de sa famille - qu'entend dresser le réalisateur.

Les personnages

La Dame de ferLà où La Dame de fer s'attache à un personnage réel qui ne représente par conséquent que lui-même et qui est entouré de personnages qui ont eux aussi existé, Raining Stones met en scène des personnages de fiction entièrement créés par le réalisateur. Contrairement aux personnages de biopic, ceux-ci sont construits pour être représentatifs de toute une communauté, et, à travers leur destin, c'est toute la dégradation d'une situation socio-économique qui est montrée. Bob et ses compagnons de fortune incarnent ainsi les victimes de la politique ultralibérale menée par Margaret Thatcher : ayant perdu leur emploi, ces hommes tentent de trouver de petits boulots pour faire vivre leurs familles, quitte à commettre de petits larcins. À l'opposé, un personnage comme Tansey, l'usurier sans scrupule qui s'en prend à Ann et lui dérobe alliance et carnet d'allocations, incarne quant à lui ceux qui ont, d'une manière ou d'une autre, profité de cette misère sociale en rachetant à prix d'or les dettes contractées par les victimes de la crise, en exerçant à leur égard pressions, intimidations et diverses formes de violences.

Contrairement à La Dame de fer, qui dévoile l'intimité d'un personnage à travers son parcours singulier, Raining Stones donne une peinture sociale d'une communauté à un moment donné de l'histoire, à travers la destinée d'un certain nombre de personnages représentatifs de cette communauté; le film s'ancre ainsi dans une réalité quotidienne dont il se veut le reflet plus ou moins « objectif ». C'est essentiellement cette différence de connotations que la comparaison permet de mettre en évidence à travers une confrontation des personnages avec, dans le biopic, une part élevée de subjectivité qu'on ne retrouve pas dans la fiction réaliste de Ken Loach, attachée avant tout à décrire une situation générale (ici les effets sociaux d'une politique économique ultralibérale). Alors que La Dame de fer joue sur la création d'un lien empathique entre le spectateur et Margaret Thatcher, Raining Stones en fait un personnage abstrait - elle n'est représentée à aucun moment du film - que le spectateur doit reconstruire imaginairement à partir des éléments que le film donne à voir, sa participation émotionnelle quant à elle se jouant clairement en faveur de ses victimes.

Sur le plan des images, on observe en outre dans La Dame de fer un certain nombre de mécanismes de déréalisation qui font vaciller l'objectivité de la caméra et vont donc également dans le sens d'une plus grande subjectivité de la représentation : effets de montage accentuant la violence des échanges au Parlement par exemple, ralentis mettant en perspective le caractère rigide du personnage, présence à l'image de son époux décédé, un procédé qui exprime sa grande difficulté à faire son deuil ou encore sa solitude et sa fragilité...

Par contre, de tels effets déréalisants sont totalement absents dans le film de Ken Loach, où chaque plan semble privilégier l'aspect banal et quotidien des choses.

Les décors et la Grande-Bretagne sous l'ère thatchérienne

La Dame de ferSi Raining Stones ausculte la banlieue pauvre d'une grande ville anglaise (Manchester), La Dame de fer limite le cadre de son action aux lieux officiels ou privés fréquentés par Margaret Thatcher : l'épicerie familiale, le 10 Downing Street, le Parlement, la résidence londonienne de Chester Square où elle vit sa retraite... On ne voit rien de la Grande-Bretagne, et la situation sociale et politique de l'époque se trouve complètement évacuée du film. Plus exactement, certains événements apparaissent mais de façon fragmentaire, non pas comme des souvenirs issus de sa mémoire (comme peuvent l'être par exemple le souvenir de son défunt mari, ceux de son adolescence à l'épicerie ou encore de ses débuts en politique), mais sous forme d'actualités télévisées, brutes et discontinues sans analyse ni développement du contexte dans lequel ils s'inscrivent. Ainsi, les grèves et manifestations sont montrées uniquement à travers les perturbations qu'elles occasionnent, sans aucune considération pour les revendications dont elles sont porteuses.

Les militants de l'IRA (voir encadré ci-dessous) sont quant à eux présentés uniquement comme des terroristes et des assassins : tout le contexte historique de la situation nord-irlandaise est ignoré, les motivations des militants catholiques sont passées sous silence, et leurs actions se limitent aux seuls attentats. Dans le même sens, nous ne voyons rien des interventions britanniques en Irlande du Nord, et aucune allusion n'est faite à des événements violents comme le Bloody Sunday[1] qui cristallisera les oppositions entre catholiques et protestants. Cette manière de présenter les choses rend bien sûr incompréhensible l'évolution politique ultérieure en Irlande du Nord, qui a vu l'IRA renoncer à la lutte armée au profit de la négociation politique.

Par comparaison, Raining Stones décrit, à travers l'histoire de Bob, toute une condition sociale, celle des ouvriers réduits au chômage et contraints de recourir à toutes sortes de combines pour essayer de s'en sortir : loin d'être fragmentaire, la description révèle de multiples aspects de la vie quotidienne des personnages, les raisons de leurs gestes, les contraintes qui pèsent sur eux, les solutions qu'ils recherchent mais également les pièges dont ils sont victimes. Les spectateurs découvrent ainsi d'abord une réalité sociale « objective » qui leur permet de comprendre ensuite l'état d'esprit de ces travailleurs qui se heurtent à mille difficultés, qui voient leur dignité bafouée mais qui conservent néanmoins un esprit de solidarité intact.

On remarquera cependant que, si le film de Kean Loach est une critique évidente de la politique thatchérienne, il ne permet pas de comprendre la popularité de la Dame de fer qui parviendra à se maintenir au pouvoir pendant plus d'une décennie. D'autres aspects de cette politique comme la lutte contre l'inflation, la relance de l'économie, la réduction des déficits publics, le « prestige » retrouvé de la Grande-Bretagne sur la scène internationale (suite notamment à la guerre des Malouines), sont ignorés, et l'on peut discuter pour savoir si Raining Stones décrit le sort de toute la classe ouvrière ou seulement d'une fraction des laissés-pour-compte de cette politique néo-libérale. Mais le film de Phyllida Lloyd présente le même « point aveugle », la personnalité de Margaret Thatcher n'étant qu'un facteur de sa popularité (son caractère intransigeant se retournant d'ailleurs contre elle et provoquant sa chute en 1990 avec son projet de poll tax[2]).

En conclusion

À la lecture de ces quelques remarques, l'on voit sans doute facilement l'intérêt et la pertinence de mettre un film comme La Dame de fer en parallèle avec Raining Stones ou d'autres films britanniques issus de la même veine « réaliste » (les autres films de Ken Loach par exemple, ou encore Brassed off (Les Virtuoses) de Mark Herman, Billy Elliot de Stephen Daldry...).

Pour prolonger le débat, l'animateur pourra susciter un dernier questionnement de nature plus philosophique en suggérant aux participants de confronter les paroles de Margaret Thatcher lorsqu'elle cite Saint François d'Assise devant les journalistes, juste avant d'entrer au 10 Downing Street - « Là où il y a désaccord, puissions-nous apporter l'harmonie; où il y a erreur, puissions-nous apporter la vérité; où il y a doute, puissions-nous apporter la foi, et où il y a désespoir, puissions-nous apporter l'espoir » - à la fin du film de Ken Loach, qui se clôture sur une situation extrême et très significative : la mort de Tansey, l'usurier, dont Bob se sent responsable. Le prêtre qu'il va alors voir avant de se dénoncer à la police lui suggère pourtant de taire ce qui est arrivé : ce monstre ne manquera à personne et lui, qu'aura-t-il à y gagner ?

Bref rappel de la question irlandaise

Au début du 20e siècle, les tensions entre le Royaume-Uni et l'Irlande (qui est pratiquement dans une situation de colonie) sont maximales, les Irlandais ne cessant de réclamer leur indépendance et la création d'une République autonome. Les opposants à la domination britannique décident de s'unir sous le nom de « Armée Populaire Irlandaise » ou « IRA ». À cette époque, sous le commandement de Michael Collins, l'IRA multiplie les actions violentes et finit par obtenir de Londres en 1920 un Traité accordant l'indépendance à l'Irlande ; mais le pays est divisé entre le Sud indépendant (comprenant vingt-six comtés majoritairement catholiques) et le Nord (comprenant six comtés majoritairement protestants) qui continue à faire partie intégrante du Royaume-Uni.

L'IRA se divise alors entre les partisans du Traité et ceux qui désirent poursuivre la lutte pour intégrer l'Irlande du Nord à la République. En Irlande du Nord, la situation des catholiques est effectivement défavorable. Le système électoral (notamment le découpage des circonscriptions) favorise outrageusement les protestants qui détiennent ainsi toutes les clés du pouvoir dans les institutions politiques dans la province (notamment au niveau de police et de la justice). En outre, les catholiques sont victimes de nombreuses discriminations sociales, que ce soit dans le domaine de l'emploi ou du logement.

Cette situation conduit dans les années 60 aux premières vagues de protestation catholique en Irlande du Nord à l'initiative de comités de défense des droits civiques comme la NICRA (Northern Ireland Civil Rights Association) sur le modèle de la lutte contemporaine des Noirs américains. En 1968, une manifestation à Derry est cependant brutalement réprimée par la police nord-irlandaise (composée exclusivement de protestants) qui fait près de 80 blessés. Des loyalistes protestants s'en prennent l'année suivante au quartier catholique du Bogside (à Derry) qui, en réaction, se couvre de barricades : les heurts se multiplient alors entre catholiques retranchés et forces loyalistes protestantes. Finalement, le gouvernement de Londres décide d'envoyer l'armée pour s'interposer (en août 1969) entre les factions.

Mais cette intervention, loin de calmer le conflit, va au contraire l'accentuer. Les tensions entre les catholiques et l'armée britannique vont rapidement s'accentuer jusqu'au Bloody Sunday, le 30 janvier 1972 où les soldats britanniques tirent sur une manifestation pacifique et tuent treize civils désarmés.

Entre-temps, émerge une fraction radicale au sein de l'IRA - « l'IRA provisoire » - qui décide de prendre les armes en Irlande du Nord : ses militants décidés d'abord à défendre les quartiers catholiques passent à une stratégie de harcèlement puis de guérilla à l'encontre des militaires britanniques. Du côté protestant, les extrémistes s'organisent également militairement et s'en prennent violemment aux catholiques. L'armée quant à elle dirige l'essentiel de ses forces contre les quartiers catholiques qu'elle quadrille, et multiplie les arrestations arbitraires, les détenus étant en outre souvent victimes de mauvais traitement et de tortures.

Les années 1970 sont ainsi placées sous le signe de la violence, avec le Bloody Sunday suivi le 21 juillet 1972 du Bloody Friday quand l'IRA provisoire fait sauter une série de bombes à Belfast qui tuent neuf personnes et en blessent cent trente autres. En août 1973, une nouvelle série d'attentats touche cette fois le territoire anglais avec des explosions dans des pubs à Birmingham (21 morts) et Guilford (5 morts). La répression policière frappe alors les militants catholiques, et le nombre de prisonniers augmente spectaculairement (en 1975, on compte près de 2000 prisonniers catholiques à la prison de Maze (en Irlande du Nord). Si différentes tentatives de négociation sont entamées, elles échouent devant l'intransigeance des uns et des autres, et, lorsque Margaret Thatcher arrive au pouvoir en 1979, elle défend une ligne « dure » en envoyant des troupes supplémentaires en Irlande du Nord pour traquer les membres de l'IRA.

C'est dans ce contexte que les militants irlandais emprisonnés entament une série d'actions pour obtenir le statut de prisonniers politiques. Ils refusent d'abord de porter l'uniforme des prisonniers de droit commun puis entament plusieurs grèves de la faim. Plusieurs de ces militants sont même présentés par les Républicains aux élections, et l'un deux, Bobby Sands, est élu député à la Chambre des communes. Mais Margaret Thatcher reste inflexible et ne cède à aucune de leurs revendications. Bobby Sands meurt en prison le 5 mai 1981 après 66 jours de grève de la faim. Neuf autres grévistes mourront encore après lui. Le 12 octobre 1984, l'IRA provisoire fera alors sauter une bombe au Grand Hôtel de Brighton dans l'intention de tuer Margaret Thatcher ainsi que des membres de son cabinet : ceux-ci y réchappèrent mais l'attentat fit cinq morts et de nombreux blessés.

Ce n'est qu'après le départ de Margaret Thatcher que le gouvernement britannique entamera des négociations secrètes avec l'IRA provisoire. Ces négociations seront marquées par des annonces de cessez-le-feu des Républicains mais également des blocages répétés, notamment sur la question du désarmement des milices. Finalement, le gouvernement de Tony Blair, leader travailliste qui accède au poste de premier ministre en 1997, signe en avril 1998 avec la République d'Irlande (du Sud) les « Accords du Vendredi Saint » qui reçoivent également l'accord des principales forces politiques (protestantes et catholiques) d'Irlande du Nord. Ces accords prévoient entre autres l'élection d'une assemblée locale en Irlande du Nord, la création d'un conseil des ministres dirigé par un premier ministre d'Irlande du Nord, et le désarmement des groupes paramilitaires. Durant les années qui ont suivi - entre 1998 et 2005 -, des efforts de négociation ont permis d'apaiser considérablement les tensions en Irlande du Nord, et le 28 juillet 2005, l'IRA renonçait officiellement à la lutte armée tout en affirmant sa volonté de s'exprimer par des moyens démocratiques pacifiques.

Carte d'Irlande


1. « Bloody Sunday » ou « dimanche sanglant » est l'expression retenue pour désigner la tuerie perpétrée par des soldats de l'armée britannique le dimanche 30 janvier 1972 à Derry en Irlande du Nord. Vingt-six manifestants pacifistes des droits civils ont alors été pris pour cible, dont quatorze ont trouvé la mort (parmi lesquels on compte sept adolescents). Cet événement dramatique est survenu au cours de la marche organisée à l'initiative de l'Association nord-irlandaise pour les droits civiques.

2. Pour rappel, il s'agissait d'un impôt forfaitaire, touchant tous les foyers (et non les personnes) indépendamment du niveau des revenus et frappait donc plus durement les ménages les plus modestes. Il a été à ce point impopulaire qu'il a provoqué des émeutes en Grande-Bretagne, puis a été réformé (en prenant une forme progressive) sous le gouvernement du successeur de Margaret Thatcher, John Major (lui aussi membre du parti conservateur).

La Dame de fer

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