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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
L'Envers d'une histoire
Druga strana svega - The Other Side of Everything

de Mila Turajlić
Serbie/France/Qatar, 2017, 1h44, langue originale : serbe


Les réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film L'Envers d'une histoire avec un large public.

L'Envers d'une histoire est un des trois films sélectionnés pour le prix Lux 2018 attribué par le Parlement européen. Le Prix LUX met en vedette des films européens qui sensibilisent aux questions qui sont au cœur du débat européen.

En quelques mots

Avec L'Envers d'une histoire (The Other Side of Everything), la documentariste Mila Turajlić réalise un portait sensible de sa propre mère, Srbijanka Turajlić, une militante politique qui a joué un rôle important dans l'histoire récente de la Serbie, en particulier à partir de la prise de pouvoir de Slobodan Milošević en 1989, auquel elle s'est farouchement opposée. À travers ce portrait, c'est toute l'histoire tourmentée du pays depuis un siècle qui est largement évoquée. Mais il est vraisemblable qu'avant la vision, beaucoup de spectateurs européens n'auront qu'une connaissance très fragmentaire de cette histoire.

L'Histoire en bref

Dès lors, on rappellera que la Yougoslavie est née en 1918 des soubresauts de la Première Guerre mondiale, rassemblant les États actuels de Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Kosovo, Macédoine et, pour une large part, Croatie et Slovénie. En 1945, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, le Parti Communiste sous la direction de Josip Broz Tito, qui a mené une guerre de partisans contre l'occupant nazi, met fin à la monarchie et instaure un régime communiste autoritaire qui gardera néanmoins son indépendance par rapport à Moscou. Le régime ne survivra pas à la mort de Tito et surtout à l'effondrement du bloc soviétique en 1989.

Mais il laissera la place à des nationalismes exacerbés qui entraîneront la dislocation du pays, la fin de la Yougoslavie et de longues guerres entre ses différentes entités. La Serbie dirigée par Milošević interviendra militairement en Slovénie, en Croatie, en Bosnie et enfin au Kosovo, les forces serbes (mais également à leur tour croates) pratiquant une violente « purification ethnique » des territoires conquis. Ce long conflit ne suscitera qu'une réaction tardive des puissances occidentales (l'OTAN) qui bombarderont notamment la capitale Belgrade en 1999. La politique nationaliste de Milošević, visant à créer une « grande Serbie » sera donc un échec, mais il faudra une véritable révolution pour renverser son régime en octobre 2000. La Serbie connaît alors un renouveau démocratique, mais les élections récentes en avril 2016 redonnent le pouvoir à un leader nationaliste, Aleksandar Vučić, héritier plus ou moins direct de Milošević.

Ce bref résumé ne doit pas bien sûr masquer les complexités de cette histoire qui suscite aujourd'hui encore les passions et des interprétations conflictuelles notamment en ce qui concerne la période qui a entraîné le démantèlement de la Yougoslavie et la guerre civile dans plusieurs de ses entités.

Une histoire personnelle

Ce rappel historique rend très mal compte des perceptions différentes des uns et des autres, le film de Mila Turajlić mêlant constamment des faits bien documentés à des événements personnels dont elle retrouve des traces éparses, que ce soit grâce des objets familiaux comme des photographies ou à travers les propos de sa mère qu'elle sollicite de façon répétée. C'est d'abord une histoire subjective, sinon même intime que la documentariste essaie de ressaisir. La grande Histoire, où sa mère est intervenue en participant notamment à de multiples manifestations en faveur de la liberté et de la démocratie, n'apparaît que de façon fragmentaire, incidente, même si le film déroule approximativement un déroulé chronologique, s'attardant d'abord sur la période communiste, puis évoquant le régime nationaliste et autoritaire de Milošević avant son renversement, et se terminant avec la brève transition démocratique qui voit pourtant finalement le retour au pouvoir d'un leader nationaliste.

Cette histoire personnelle est également une histoire familiale, puisque, à travers l'appartement de sa mère, Mila Turajlić évoque les figures de ses grands-parents et surtout arrière-grands-parents qui ont fait construire cet immeuble. Dušan Peleš, l'arrière grand-père, fut en outre l'un des fondateurs de la Yougoslavie à l'issue de la Première Guerre mondiale. Sa figure a ensuite été littéralement effacée - la peinture représentant ce premier gouvernement ayant été masquée - par le régime de Tito évidemment hostile à ces politiciens « bourgeois ». La question de l'effacement de certains événements historiques est au cœur du film puisque l'action politique de Srbijanka Turajlić et de ses compagnons manifestant par milliers contre la politique nationaliste de Milošević a été largement oubliée ou dénigrée en Serbie mais également occultée dans les médias occidentaux. D'autres événements à peu près oubliés comme la révolte des étudiants à Belgrade en 1968 trouvent également leur place dans ce documentaire volontairement personnel.

Le film retrace ainsi une histoire subjective, fragmentaire, faite des trace oubliées ou effacées du passé, mais il en dresse également un bilan individuel: le film se conclut en effet de façon désabusée sur un échec électoral qui est pour Srbijanka Turajlić celui de tout un mouvement, de tout un combat mené depuis près de trente ans pour la démocratie. Ce bilan douloureux qui est celui de l'activiste politique est aussi pour une part celui de sa fille, de la cinéaste elle-même. Son film est évidemment une forme d'hommage à sa mère, à son courage, à sa détermination, mais Mila porte aussi une interrogation tout à fait personnelle sur cet échec et plus largement sur tout ce combat. Le dialogue final entre les deux femmes pose explicitement la question de la transmission entre leurs générations : Mila doit-elle continuer le combat de sa mère, un combat trop difficile pour elle - elle se sent incapable de haranguer les foules comme sa mère -, ou bien a-t-elle raison de vouloir quitter ce pays qui, répète-t-elle, « n'est pas normal » !

Entre mère et fille

Cette question amène le spectateur à revenir sur le dispositif mis en place par la documentariste. En effet, notre attention se porte naturellement sur le personnage de la mère. Elle est la première à paraître à l'écran, elle revient à intervalles réguliers, elle est également montrée à travers des images d'archives, alors que la présence de sa fille Mila ne se laisse deviner qu'à travers les questions qu'elle pose à sa mère. Mila restera la plupart du temps hors-champ même si on l'entrapercevra à plusieurs reprises et si certaines personnes (des convives réunis autour de Srbijanka) l'interrogeront sur sa présence et sur ce qu'elle est en train de faire : elle répondra avec un peu d'ironie qu'elle doit filmer cinquante ans d'histoire ! La mère est le personnage principal, celle dont on fait le portrait, celle qui est une figure historique importante en Serbie. Mais Mila n'est pas une documentariste qui resterait cachée derrière sa caméra, posant seulement de brèves questions pour entendre des réponses qui seules seraient vraiment importantes. C'est un personnage « engagé », affectivement bien sûr, politiquement sans doute (elle partage certainement les convictions démocratiques de sa mère), et le portrait qu'elle fait de sa mère se transforme à un moment donné en un questionnement sur sa propre attitude, sur son propre engagement. Un basculement se produit au cours du film, basculement de la mère vue à l'écran à la fille derrière la caméra, basculement qui est sans doute perçu à des moments différents selon les spectateurs ou spectatrices.

Ce sont les questions insistantes de Mila qui imposent à de multiples reprises sa présence « invisible », notamment quand elles révèlent la distance qui existe malgré tout entre elle et sa mère : ainsi, alors que Srbijanka a été invitée à commenter les images télévisuelles d'un meeting auquel elle a participé, et qu'elle juge son intervention trop longue, Mila l'interpelle sur sa présence même sur cette estrade, sur sa capacité à haranguer la foule : « Pour toi, c'est tout naturel » lui dit-elle, en sous-entendant que pour elle, Mila, c'est quelque chose d'anormal, d'exceptionnel ou de remarquable.

On devine alors que la relation filiale est le centre caché du film : Mila entretient avec cette mère « idéale », une femme courageuse, militante, passionnée, tenace, une relation ambivalente : elle l'admire incontestablement mais elle ne se sent pas capable d'agir comme elle, et elle ne veut peut-être pas, peut-être plus, lui ressembler. Cette ambivalence se cristallise en particulier avec la question de l'exil : alors que Srbijanka a mené ses combats dans son pays et qu'elle a toujours refusé de le quitter, Mila envisage un départ définitif qui signifierait également le refus de continuer l'action de sa mère. La transmission de génération en génération serait alors rompue, et l'héritage - en particulier l'appartement - refusé ou abandonné.

De la parole à l'image

La parole simplement dite ou échangée semble de prime abord constituer l'essentiel du film, et les informations principales sont délivrées par les propos des uns et des autres : Srbijanka retrace l'histoire de sa famille, elle explique les différents moments de son combat politique, elle éclaire les sentiments divers qui ont pu l'animer sous le régime communiste puis sous celui de Milošević (en particulier quand elle se rappelle son désespoir en découvrant les rayons complètement vides d'un magasin à l'époque de l'embargo et de l'hyper-inflation), elle réveille des souvenirs très personnels comme sa participation à un tournoi de mathématiques à Moscou ou son licenciement de l'université où elle était professeur…

L'image pourrait alors ne servir que d'illustration aux propos échangés comme ces quelques images en noir et blanc de la libération en 1945. Mais ici aussi, la réalisatrice a opté pour un dispositif original : sa caméra ne quittera pratiquement jamais l'appartement que Srbijanka occupe à Belgrade. Quelques plans extérieurs révèleront l'apparence de l'immeuble, mais la caméra ne se permettra aucune sortie dans la capitale serbe : le monde « extérieur », où se rend pourtant Srbijanka, n'apparaît que sous forme d'images d'archives, de reportages, de télévision, de vidéos, qui n'ont pas été filmées directement par Mila. Celle-ci reste cloîtrée dans l'appartement (situé près du centre politique de la capitale), et c'est même d'une de ses fenêtres qu'elle filmera des manifestations inattendues (dont le sens échappe d'ailleurs aux spectateurs non informés) ou des événements plus anodins (comme cet ouvrier se déplaçant dangereusement au sommet d'une grue). Quelques plans sont également pris à l'intérieur de l'immeuble, notamment sur les paliers saisis à travers les œilletons des portes ou sur les escaliers où se trouvent quelques voisins qui paraissent être épiés par un enfant caché au-dessus d'eux (sans doute un souvenir d'une attitude de Mila enfant).

Alors que les paroles de la bande-son vont évoquer ou questionner les idéaux politiques de Srbijanka, l'image elle montrera sa vie quotidienne, ses gestes banals (comme celui de nettoyer l'argenterie) sinon dérisoires (comme les nombreuses cigarettes qu'elle fume), ainsi que les objets qui l'entourent et qui la relient silencieusement au passé familial. Mais surtout, elle souligne l'enfermement de l'existence de toute une famille dans un appartement découpé de façon absurde. Cinématographiquement, l'action politique de Srbijanka apparaît ainsi comme une espèce d'exutoire à cet enfermement dans un espace clos et condamné.

Un enfermement symbolique

La division imposée de cet appartement représente d'ailleurs un fil d'intrigue qui traverse tout le film : les première images nous montrent Srbijanka en train de nettoyer les serrures des portes fermées, puis Mila filmera dans la chambre voisine la locataire nonagénaire dont on apprendra ensuite le décès, ce qui permettra l'ouverture finale des portes et la réunification de l'appartement. Cette division a évidemment une portée symbolique que les propos échangés soulignent à plusieurs reprises. Il s'agit d'une division sociale puisqu'elle a été imposée par les communistes à des bourgeois « non fiables » pour loger de « véritables prolétaires » (ainsi que se définit la voisine). Mais cette division est également celle des mémoires différentes et, pour certaines, effacées comme l'histoire du royaume de Yougoslavie gommée aussi bien par le régime de Tito que par le nationalisme serbe qui lui a succédé. Moins dramatiques peut-être mais fréquemment évoquées, les divergences d'opinions politiques entre Serbes se manifestent notamment au cours des repas pris en famille ou entre amis. En outre, la clôture forcée de l'appartement, soulignée comme on l'a vu par le dispositif cinématographique, reflète sans aucun doute celle de toute la Serbie qui, par son nationalisme, s'est isolée violemment des autres pays et qui a condamné ses opposants à un enfermement symbolique sinon réel : à la fin du film, Srbijanka se retrouve notamment accusée de trahison et d'avoir agi comme agent de la CIA…

Mais la division la plus importante pour la cinéaste est peut-être celle qui est pratiquement invisible et qui s'est creusée entre les générations et plus précisément entre elle et sa mère. C'est cette division qui apparaîtra dans l'avant-dernière séquence à travers son questionnement obstiné de la transmission difficile sinon impossible d'un combat politique de l'une à l'autre. Srbijanka soulignera son espoir que d'autres plus jeunes continueront d'agir dans la même voie, mais l'on devine que cette réponse reste insatisfaisante pour Mila. L'ouverture des portes est-elle alors une manière de surmonter cette division douloureuse entre les deux femmes ?

Quelques pistes de réflexion

  • Que pensez-vous de l'évocation historique dans L'Envers d'une histoire ? Beaucoup de faits évoqués vous étaient-ils inconnus ? Certains vous ont-ils étonnés ou surpris ?
  • Avez-vous perçu le passage du temps dans le film L'Envers d'une histoire, notamment à travers le changement des saisons ? Sur combien de temps s'étale, à votre avis, le tournage du film dans l'appartement ?
  • Comment avez-vous perçu la dernière séquence du film avec l'ouverture de l'appartement ? Quels étaient alors, à votre avis, les sentiments de Srbijanka, la mère de la réalisatrice ?

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