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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Green Book
de Peter Farrelly
États-Unis, 2018, 2h10

Analyse Styx au format pdfLes réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film Green Book avec un large public. Cette analyse vise notamment à replacer le film dans son contexte historique et à analyser les différentes formes de racisme et de discrimination qui y sont illustrées et dénoncées.

Cette analyse est également disponible gratuitement au format pdf.

Le film en quelques mots

Green Book raconte le périple d'un pianiste noir new-yorkais dans le sud des États-Unis en 1962. À cette époque, la ségrégation raciale est encore d'application dans de nombreux États, et il n'est pas question pour Donald Shirley de s'y rendre sans précautions. Il aura besoin notamment des conseils du Negro Motorist Green-Book, une espèce de guide de voyage destiné spécialement aux Afro-Américains pour les aider à se débrouiller dans les multiples arcanes du système ségrégationniste.

Il se fera également accompagner par Tony Vallelonga, un chauffeur d'origine italienne. Au départ, beaucoup de choses séparent les deux hommes : Don Shirley est un musicien de formation classique, cultivé, raffiné et solitaire, alors que Tony est issu d'une famille populaire, plutôt bon vivant, non exempt de préjugés racistes, à la moralité « flexible » mais chaleureux et humain. La violence réelle mais aussi surtout morale de la ségrégation raciale, qui leur était jusque-là inconnue, va alors rapprocher les deux hommes…

Le film dans le cadre de l'éducation permanente

Green Book évoque une situation propre aux États-Unis et aujourd'hui (heureusement) disparue. Mais ce contexte imprègne encore fortement les esprits et mérite certainement des éclaircissements notamment pour bien percevoir sa spécificité.

Mais ce film d'apparence historique pose évidemment des questions très actuelles sur la société américaine et les discriminations raciales qui y sont toujours présentes.

Le contexte historique

Lors de discussions avec des spectateurs, l'on constate rapidement que la ségrégation raciale est très mal connue comme phénomène historique et est souvent comprise comme une forme extrême de racisme sans tenir compte de la situation institutionnelle sur laquelle elle reposait. Chez certaines personnes, la confusion avec l'esclavage est également présente. Il convient donc d'apporter des éléments d'information à ce propos en retraçant brièvement l'histoire des Noirs américains.

La traite négrière et l'esclavage

L'on sait bien sûr que la majorité des Noirs américains sont des descendants d'esclaves. Pour rappel, les premiers colons d'origine anglaise s'établirent en Amérique du Nord en 1607. Ayant besoin de main d'œuvre, ils introduisirent dans le pays dès la première moitié du 17e siècle des esclaves venus d'Afrique et victimes de la traite négrière. En Virginie, le statut d'esclave est juridiquement reconnu dès 1640. Et c'est l'ensemble du continent américain, Nord et Sud, qui participe au commerce triangulaire [1] dont furent victimes environ 11 millions de personnes [2] dont la plupart furent déportées aux 17e et 18e siècles. On estime qu'environ 300 000 d'entre elles le furent à destination des États-Unis, 250 000 y arrivant effectivement [3].

Sous la pression notamment de mouvements abolitionnistes apparus dès le 18e siècle, l'empire britannique, alors première puissance mondiale, interdit la traite des esclaves en 1807 (avant d'abolir l'esclavage dans ses colonies en 1833), interdiction suivie par les États-Unis l'année suivante. Mais cela n'empêcha pas l'esclavage de subsister en Amérique du Nord comme du Sud. Le premier recensement aux États-Unis qui date de 1790 compte quatre millions d'individus (Amérindiens exclus) dont un cinquième de Noirs. Ceux-ci étaient essentiellement présents dans les États du Sud (Virginie, Caroline du Sud, Géorgie). Lorsque la colonisation s'étendra vers l'ouest, l'esclavage allait l'accompagner avec des transferts de populations noires vers les terres de Louisiane, Alabama, Mississipi, etc.

La situation était cependant différente dans le Nord bientôt en plein développement industriel et préférant accueillir dans ses entreprises une main d'œuvre qualifiée venue d'Europe. Un mouvement abolitionniste s'y développe très tôt, et les États du Nord interdisent l'un après l'autre l'esclavage. Mais les États-Unis ont une constitution fédérale, ce qui permet à chaque État d'avoir des législations propres, pour autant qu'elles restent conformes à la Constitution. Celle-ci, modèle de démocratie au 18e siècle, reconnaissait l'égalité et la liberté de tous, mais restait muette sur la question des esclaves. On soulignera à ce propos que l'esclavage aux États-Unis se basera sur une conception profondément raciste des Noirs considérés comme des êtres inférieurs et profondément différents  [4]: ce racisme impliquait que toute personne ayant un ascendant noir dans ses ancêtres était considérée elle-même comme noire, même si elle avait la peau blanche… Cette règle dite « d'une seule goutte de sang » [5] a perduré pendant toute la période de la ségrégation après celle de l'esclavage.

L'écart entre le Nord et le Sud dont la prospérité économique reposait notamment sur la culture du coton et l'utilisation des esclaves s'accentuera jusqu'à la guerre de Sécession (1861-1865) à l'issue de laquelle l'esclavage sera aboli dans tout le pays.

La ségrégation

Après la guerre de Sécession commença une période de reconstruction pour le Sud ravagé. Les esclaves étaient libérés, ils accédaient à la citoyenneté américaine : en 1876, pour la première fois, un Noir était élu à la Chambre des Représentants du Congrès.

Mais cette émancipation allait être de courte durée. D'abord parce que les anciens esclaves ne possédaient rien : ils furent ainsi obligés le plus souvent de se mettre au service des Blancs (qu'il s'agisse de leurs anciens maîtres ou des nouveaux propriétaires qui avaient profité des troubles de la guerre pour acheter de grandes plantations) comme domestiques ou comme métayers (c'est-à-dire qu'ils louaient de petits lopins de terre à un prix variant selon l'importance de la récolte). Économiquement, les Noirs étaient ainsi retombés sous le pouvoir de Blancs.

Mais surtout, il y eut dans le Sud un violent mouvement de réaction visant à déposséder les Noirs de leurs droits civiques. Par la force, par l'intimidation, on empêcha les Noirs d'exercer leur droit de vote : le Ku-Klux-Klan en particulier, une organisation raciste fondée juste après la fin de la guerre de sécession, se chargea, par ses violences (lynchages, maisons incendiées…), d'intimider ou de terroriser les Noirs. C'est ainsi que le nombre d'électeurs noirs tomba par exemple en Louisiane en quinze ans de 130.000 à 50.000.

D'autre part, chaque état pouvait mettre certaines conditions à l'exercice du droit de vote comme des conditions de résidence, ou une taxe électorale (ou « poll-tax » qui excluait les plus pauvres) ou encore des examens de « qualification » (destinés à juger si l'individu avait les capacités intellectuelles de remplir son devoir d'électeur). Il s'agissait chaque fois d'un artifice destiné à déposséder légalement les Noirs du droit de vote. En 1900, les électeurs noirs ne se comptaient plus que par quelques milliers dans chaque état du Sud, alors qu'ils étaient des centaines de milliers au lendemain de la guerre de Sécession.

Enfin, à l'exclusion politique et à la domination économique, s'ajouta la ségrégation raciale : dans la plupart des états du Sud, on appliqua des mesures destinées à empêcher tout contact entre les Noirs et les Blancs. Ce fut tout un ensemble de lois surnommées « Jim Crow » destinées à séparer physiquement les uns et les autres et surtout à marginaliser les Noirs dans tous les aspects de la vie quotidienne. « À l'imitation du Tennessee, tout mariage entre gens de races différentes fut interdit dans les états du Sud et les relations sexuelles relevèrent de peines diverses. Noirs et Blancs furent séparés dans les gares, les embarcadères, les chemins de fer et tous moyens de transport public. Suivit bientôt l'interdiction de toute cohabitation dans les lieux publics : hôtels, restaurants, théâtres, salons de coiffure, églises ou lieux de culte, cabines téléphoniques. Certains états allèrent jusqu'à interdire l'enterrement des morts de race différente dans un même cimetière. Dans les villes, les Noirs ne purent se faire admettre dans des quartiers déjà habités par des Blancs et furent obligés de se loger loin de leur lieu de travail, dans des conditions très misérables. Enfin, partout, des lois d'États prescrivirent la séparation obligatoire des écoliers et rendirent nécessaire la construction d'un double système scolaire » (Claude Fohlen, Les Noirs aux États-Unis. P.U.F., 1975, p. 21-22).

Ces lois furent adoptées progressivement à la fin du 19e siècle. Elles reçurent en outre l'approbation de la Cour suprême des États-Unis qui a le pouvoir de juger de la conformité des lois de chaque état avec la Constitution : dans un arrêt de 1896 (appelé « Plessy contre Ferguson »), la Cour admit que ces lois visant à établir la ségrégation raciale n'étaient pas en contradiction avec le principe d'égalité dans la mesure où elles offraient à chaque groupe un développement « séparé mais égal ». Il s'agissait là évidemment d'une fiction juridique destinée à masquer l'exclusion et l'injustice dont la communauté noire était l'objet. Cette doctrine de « l'égalité dans la séparation » qui donnait une base légale à la ségrégation ne fut finalement revue (après de longs combats) qu'en 1954 et dans les années qui suivirent à travers une série d'arrêts de la Cour suprême.

À cette situation institutionnelle, il faut ajouter différentes formes de violence morale et physique exercée par la majorité blanche contre les noirs, violence dont les lynchages furent sans doute l'expression extrême. L'on sait certainement que le lynchage est l'exécution sommaire d'une personne accusée d'un crime ou d'un forfait quelconque sans aucun respect des formes juridiques (qui assurent notamment une juste défense de l'accusé). Les lynchages sont souvent présentés comme un phénomène lié à la conquête de l'Ouest américain dans des régions où les structures judiciaires n'avaient pas encore eu le temps d'être fermement établies. Mais une telle présentation masque la dimension raciale et historique du phénomène. La majorité des lynchages surviennent en effet après la guerre de Sécession pendant la période dite de reconstruction dans les États du Sud, anciennement esclavagistes : si des Blancs (mais également des Amérindiens et des Mexicains) ont pu être victimes d'une telle justice expéditive, ce sont les Noirs qui ont été principalement visés par ces pratiques. Au moment où la ségrégation raciale se mettait progressivement en place et où l'on privait progressivement les Noirs de leurs droits civiques, les lynchages étaient une autre manière, violente et apparemment incontrôlée, d'affirmer la supériorité blanche. Ces crimes seront perpétrés de manière continue de la fin des années 1870 jusqu'en 1950, crimes qui ont fait environ 3500 victimes noires (pour 1300 victimes non noires). Ces meurtres culminent significativement dans les années 1890 (quand la ségrégation s'installe dans le Sud) puis après la Première Guerre mondiale et le retour des anciens combattants noirs qu'on veut rabaisser et humilier. Ils déclinent ensuite mais perdurent en petit nombre jusque dans les années 1960 !

Si certaines personnes victimes de lynchage étaient sans doute des criminels, les Noirs pouvaient être accusés pour pratiquement n'importe quelle raison, ce qui témoigne du caractère profondément raciste de ces pratiques : il s'agissait d'humilier, de rabaisser, de terroriser l'ensemble de la communauté noire. Ainsi, « en 1912, Thomas Miles a été lynché pour avoir prétendument écrit des lettres à une femme blanche l'invitant à boire un verre avec lui. Des Blancs lynchèrent Jeff Brown en 1916 à Cedarbluff (Mississippi) parce qu'il avait accidentellement cogné une jeune fille blanche alors qu'il courait pour attraper le train. En 1918, le soldat Charles Lewis fut lynché à Hickman (Kentucky) après qu'il eut refusé de vider ses poches alors qu'il portait l'uniforme de l'armée. En 1940, Jesse Thornton fut lynché à Luverne (Alabama) pour s'être adressé à un policier blanc sans utiliser le titre de "mister". » (Lynching in America). En outre, nombre de ces lynchages ont été accompagnés de tortures multiples, et surtout ils ont été photographiés avec la foule environnante, souvent goguenarde, photographies qui ont ensuite diffusées sous forme de cartes postales. Encore une fois, toute cette mise en scène macabre — loin de refléter une quelconque justice, même sauvage — visait avant tout à « faire un exemple » et à rabaisser l'ensemble des Noirs.

Ces crimes restés impunis dans les États du Sud ont néanmoins suscité l'indignation des défenseurs de la cause des Noirs et plus largement de l'opinion publique libérale surtout présente dans les grandes villes du nord du pays : le lynchage particulièremnt atroce de Jesse Washington en 1916 a ainsi suscité une enquête de la N.A.A.C.P. (National Association for the Advancement of Colored People) qui plaça en tête de son journal, The Crisis, une photo du corps martyrisé avec le titre « The Waco Horror » : ce fut une première étape dans la dénonciation de ces pratiques criminelles même s'il fallut des décennies avant qu'elles ne disparaissent réellement.

Enfin, il faut rappeler le rôle joué par le Ku Klux Klan dans les violences exercées à l'encontre des Noirs dans les États du Sud. Cette organisation raciste fondée en 1865 par d'anciens officiers sudistes constituait une réaction à l'émancipation des esclaves noirs, et son objectif fut d'abord de réaffirmer la « suprématie » blanche en mêlant la propagande (au cours de meetings) et les actions violentes plus ou moins clandestines. Le gouvernement dirigé par les « Nordistes » fut rapidement obligé de réagir et interdit le Klan en 1877.

Mais l'organisation va renaître en 1915 suite au succès du film de David W. Griffith, The Birth of a Nation (Naissance d'une nation, adapté d'un roman de Thomas Dixon) qui est un véritable hommage à l'action du Ku Klux Klan. L'action du Klan va alors dépasser les anciens États sudistes et toucher d'autres régions en se posant en défenseur des Blancs protestants (surnommés Wasp, pour White Anglo-Saxon Protestants) et en dénigrant de façon raciste les Noirs bien sûr mais également les Juifs, les catholiques, les communistes, les immigrants récents… C'est clairement un mouvement d'extrême droite qui soutient en particulier la ségrégation raciale dans les États du Sud. Bien que mis en liquidation judiciaire en 1944, le Klan survit encore aujourd'hui à travers des groupuscules divers qui seront particulièrement actifs au moment de la déségrégation à laquelle ils étaient évidemment hostiles. Plusieurs membres du Klan ont en particulier été impliqués dans le meurtre de militants des Droits civiques dans les années 1950 et 1960. Plus récemment en août 2017, lors d'une manifestation de l'extrême droite à Charlottesville (bien que le Klan ne soit pas présent en tant que tel), un suprémaciste blanc a, comme on le voit dans le film, foncé violemment dans un groupe de contre-manifestants antiracistes et tué l'une d'entre eux.

Le combat pour l'égalité (1890-1970)

Dès la mise en place des lois ségrégationnistes dans le Sud, les Noirs ont réagi et lutté pour conserver les droits qu'on essayait de leur enlever. Des associations furent fondées dans le but d'obtenir une égalité réelle avec les Blancs dans tous les domaines : ainsi, la N.A.A.C.P. (Association Nationale pour le Progrès des Gens de Couleur) qui développa surtout une action juridique et obtint en 1915 sa première victoire devant la Cour suprême qui déclara contraire à la Constitution la « clause du grand-père » qui retirait en Oklahoma le droit de vote à ceux qui n'avaient pas voté avant 1860 ou dont les ascendants n'avaient pas voté à cette époque (seuls les Noirs étaient évidemment visés par cette clause). « La N.A.A.C.P. est non seulement la plus ancienne, mais aussi la plus tenace des associations noires actuelles » (S. Body-Gendrot, L. Maslow-Armand, D. Steward, Les Noirs américains aujourd'hui. A. Colin, 1984, p. 37).

Mais c'est la première et surtout la seconde guerres mondiales qui vont précipiter la prise de conscience des Noirs. En 1917 (date d'entrée en guerre des États-Unis), 2 millions de Noirs se présentèrent dans les bureaux de recrutement, et 200.00 furent envoyés combattre en France. Mais à leur retour aux États-Unis, ces combattants se heurtèrent à une vague de violence sans précédent alimentée par un Ku-Klux-Klan en pleine renaissance et décidé à « remettre les Noirs à leur place » : « En 1919, quatre-vingt-trois Noirs, dont plusieurs soldats en uniforme, furent lynchés » (M. Fabre, op. cit., p. 26).

La seconde guerre mondiale créa une énorme demande de main-d'œuvre dans l'industrie et d'hommes dans l'armée. Sous la pression des Noirs, les autorités durent faire des concessions : le président Roosevelt interdit ainsi la ségrégation dans les industries de défense (il faut cependant reconnaître que ce décret eut peu d'effets immédiats); et dans l'armée, où régnait jusque-là une stricte ségrégation entre les unités « blanches » et « noires », on abolit les signes extérieurs de cette ségrégation.

Au sortir de la guerre, les Noirs étaient décidés à faire triompher leurs revendications. Un combat d'une vingtaine d'années allait s'engager. Il porterait sur trois fronts essentiels.

D'abord la fin de la ségrégation. La N.A.A.C.P. a mené, notamment au niveau de la Cour suprême, un combat acharné contre la ségrégation.C'est ainsi que la Cour interdit notamment les ententes entre propriétaires d'un même quartier pour refuser de vendre ou de louer à des Noirs et empêcher ainsi toute intégration résidentielle (1948); elle reconnut également que la ségrégation scolaire était fondamentalement inégale et donc contraire aux principes constitutionnels (1954) : c'était la fin de la doctrine de « l'égalité dans la séparation ». En 1948, le président Truman décréta également la fin de la ségrégation à l'armée (c'est ainsi que, pour la première fois, pendant la guerre de Corée, l'armée de terre se composa d'unité amalgamées et non plus ségréguées). Enfin, une loi votée en 1964 réprima la ségrégation dans les lieux publics ainsi que les discriminations raciales dans l'emploi

.

Mais l'objet principal de la revendication des Noirs était l'égalité politique. En 1957 et 1964, le Congrès vota plusieurs lois visant à permettre aux Noirs de réintégrer leurs droits civiques. Ces lois permirent notamment de supprimer les conditions artificielles que certains Etats mettaient à l'exercice du droit de vote. Alors qu'ils n'étaient que quelques pour cent inscrits sur les listes électorales dans les Etats du Sud avant la guerre, les Noirs étaient inscrits à la plus de 60% en 1968. En 1967, des maires noirs sont élus à Cleveland (dans l'Ohio) et à Gary (près de Chicago); et en 1973, à Los Angeles, Detroit et Atlanta, la capitale de la Géorgie sudiste...

Dans le domaine économique, des avancées nombreuses et importantes ont été obtenues, mais inégalement réparties. Les Noirs ont obtenu une législation visant à réprimer la discrimination à l'embauche, ainsi qu'une politique « d'action positive » (Affirmative Action) destinée à corriger la sous-représentation de la minorité noire dans certains secteurs économiques. Cette politique a permis l'émergence d'« une classe moyenne, plus importante, plus riche, plus diversifiée que jamais. Les définitions varient, mais on estime qu'environ 40% des Noirs (et 56% des Blancs) appartiennent désormais à ce groupe social, de par leur emploi. Les progrès les plus importants ont été réalisés entre 1964 et 1969 » (Le Monde diplomatique, juillet 1988, p.16).

En revanche, la situation des Noirs pauvres (environ 45% de la population noire) ne s'est guère améliorée, quand elle ne s'est pas dégradée. « Les Noirs des catégories inférieures évoluent dans le monde clos et homogène des HLM et des quartiers insalubres. Les hommes sont au chômage et ne cherchent même plus un emploi, quand ils ne sont pas absents, ou drogués, ou en prison, ou encore victimes d'un meurtre. Comment, dans ces conditions, s'étonner devant le verdict des statistiques ? Chez les Noirs, le taux de mortalité est deux fois plus élevé que celui des Blancs en ce qui concerne les nourrissons, trois fois pour les mères [...]. Les hommes blancs vivent en moyenne six ans et demi de plus que les Noirs » (Ibid.). Ce monde de la pauvreté, de la violence et du désespoir, c'est essentiellement celui des ghettos urbains à Washington, Chicago, New York, Los Angeles…

La lutte des Noirs

Aucun des droits des Noirs n'a été reconnu sans un long combat moral, politique et idéologique. La contestation noire a pris de multiples formes. Elle fut d'abord non-violente et fit appel à la conscience des Blancs pour qu'ils reconnaissent l'injustice du sort réservé à la communauté noire. Prières, exhortations, pétitions, se succédèrent dès le 19ème siècle, mais les paroles et les discours restèrent sans grand effet. Lors de la seconde guerre mondiale, les Noirs prirent conscience de leur force et de leur nombre : il se sont rendu compte que des actions de masse non-violentes pouvaient faire fléchir les autorités fédérales, mais aussi locales.

Dans les régions à forte densité noire du sud des États-Unis, ils organisèrent des mouvements de boycott des transports publics qui pratiquaient la ségrégation ou des commerces ou des chaînes de magasins qui refusaient d'engager des employés noirs. « Le boycott le plus célèbre de cette période fut organisé en 1955 et 1956 contre la compagnie d'autobus de Montgomery en Alabama. Pendant plus d'un an, les passagers noirs boycottèrent en bloc les autobus jusqu'à ce la Cour suprême ait confirmé le caractère anti-constitutionnel de la ségrégation dans les transports en commun de l'Alabama. Cette forme de protestation de masse soutenue et organisée était sans précédent. Elle galvanisa les Noirs américains et les mobilisa pendant les années qui suivirent ». (S. Body-Gendrot et alii, Op. cit., p. 30).

Des sit-in furent également fréquemment utilisés pour lutter contre la ségrégation. Des militants noirs et blancs enfreignaient en masse les lois ségrégationnistes en vigueur dans les lieux publics (notamment en Caroline, en Virginie, au Maryland...) : des groupes de manifestants se présentaient par exemple à la cafétaria, interdite aux Noirs, d'un super-marché, occupaient tous les sièges, et refusaient de bouger avant d'avoir été servis. L'un des sit-in qui eut le plus de retentissement fut organisé à Greensboro, en Caroline du Nord, en 1960. « Dès la semaine suivante, le mouvement des sit-in avait gagné une demi-douzaine de villes dans le même Etat » (Op. cit., p. 33-34).

La reconquête des droits civils fut également une lutte de longue haleine. Des militants venus le plus souvent du Nord menèrent des campagnes dans le « Sud profond » pour convaincre les Noirs de s'inscrire sur les listes électorales. Toutes ces actions non-violentes suscitèrent des réactions de haine et d'intolérance fanatique chez leurs adversaires blancs : c'est ainsi que trois étudiants, deux Blancs et un Noir, Michael Schwerner, James Chaney et Andrew Goodman, qui appartenaient au mouvement pour les droits civiques, furent enlevés en juin 1964, puis abattus par un groupe du Ku Klux Klan avec la complicité des autorités d'une d'une petite bourgade du Mississippi [6].

La déségrégation scolaire n'a pas non plus été sans heurts ni violences : en 1963, le premier étudiant noir, James Meredith, à être admis à l'Université du Mississippi, dut être escorté par des soldats de l'armée fédérale. (La ségrégation scolaire avait été jugée illégale par un arrêt de la Cour suprême des États-Unis de 1954 : c'est donc le pouvoir central, fédéral, qui a imposé les mesures de déségrégation à chaque état local, ce qui a impliqué parfois l'envoi de troupes dites « fédérales »). L'entrée de James Meredith entraîna finalement des émeutes qui firent deux morts.

Le leader incontesté de l'action non-violente fut Martin Luther Kingqui organisa boycotts, sit-in, marches de protestation [7] et manifestations anti-racistes; il fut assassiné en 1968 à Memphis au Tennessee.

Migration et transformation sociale de la communauté noire (1900-1940)

S'il est important de connaître le contexte institutionnel de la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis, il faut également souligner les transormations sociales de la communauté noire dans le pays au 20e siècle. En effet, si les Afro-Américains étaient après la la Guerre de Sécession (1861-1865) essentiellement présents dans le sud, il vont migrer en grand nombre vers le Nord notamment au cours dela première moitié du 20e siècle pour des raciales mais également économiques.

La ségrégation et l'exclusion sociale des Noirs dans le sud des États-Unis à la fin du 19e siècle a suscité très peu de réactions parmi les Blancs du Nord qui avaient pourtant combattu pour l'abolitionnisme. La communauté noire ne constituait une minorité importante que dans le Sud, tandis qu'au Nord, les Noirs étaient (proportionnellement) moins nombreux et qu'en outre, il leur était interdit de résider dans certaines villes : le « problème noir » ne semblait exister que dans le Sud. Mais cette situation va se transformer rapidement dans le première moitié du 20e siècle.

La plupart des Noirs vivant dans le Sud étaient employés dans l'agriculture. Mais au début du 20e siècle, l'industrialisation (qui était d'abord apparue dans le Nord) gagna le sud des États-Unis et provoqua un important exode rural vers les villes (du Sud) comme Charleston, Savannah, Montgomery, Jacksonville où les communautés noires formèrent bientôt la majorité de la population.

Mais surtout, cet exode vers les villes conduisit les Noirs vers le Nord déjà profondément urbanisé et industrialisé : la première guerre mondiale en particulier qui avait interrompu l'immigration européenne, créa une forte demande de main-d'œuvre industrielle qui attira de nombreux Noirs désireux en outre d'échapper au carcan juridique qui les enserrait dans le Sud. Les Noirs furent embauchés en masse dans les industries métallurgiques, la construction d'autos, les conserves, les chemins de fer, et s'installèrent dans les grandes villes du Nord, Buffalo (Etat de New York), Pittsburgh, Cleveland (Etat de l'Ohio), Detroit, Chicago, New York, etc.

Ce mouvement de migration ne devait plus ensuite s'interrompre, mais sa direction devait changer : si les villes du Nord continuèrent à attirer beaucoup d'ouvriers noirs, l'Ouest américain en pleine expansion devenait, à partir de 1940 environ, un nouveau pôle d'attraction avec des villes en pleine croissance comme San Francisco, Seattle, Los Angeles.

Au début des années 60, les trois quarts des Noirs étaient urbanisés, et un quart vivait encore en région rurale.

Si les emplois industriels constituaient pour les Noirs une réelle promotion économique et sociale par rapport à leurs anciennes situations de domestiques, de métayers et d'artisans, ils restaient cependant moins bien payés que leurs collègues blancs et souvent cantonnés dans des tâches peu qualifiées comme celles de manœuvres. En outre, selon un adage fameux, ils étaient « les derniers à être embauchés et les premiers à perdre leur travail » : lors de la grande crise de 1929, ils furent les premières victimes de la récession économique. « Tandis qu'en 1934, 17% des Blancs étaient sans ressources, la proportion atteignait 38% chez les Noirs. Dans les centres urbains, 25 à 40% des Noirs recevaient une assistance, soit 3 à 4 fois plus que les Blancs  » (Claude Fohlen, op. cit., p. 44).

Retour sur le film

Stéréotypes

Le film Green Book mêle des éléments de la question raciale aux États-Unis qui sont sans doute de nature différente et qui méritent dès lors qu'on y revienne de manière plus précise. Ainsi, au début du film, deux ouvriers noirs se rendent au domicile de Tony pour des réparations domestiques et ils sont en butte (même si ce n'est pas ouvertement) à des comportements racistes. La famille de Tony est rétive au fait de laisser sa femme seule en leur présence, et Tony lui-même met à la poubelle les deux verres dans lesquels ils ont bu ! Il s'agit clairement de préjugés racistes à l'encontre des Afro-Américains considérés comme une menace pour les femmes « blanches » ou comme porteurs de maladies ou d'une saleté générale. Ces préjugés constituent des représentations sociales plus ou moins largement partagées, et l'on remarque d'ailleurs que la femme de Tony en est (heureusement) exempte. Il s'agit bien sûr pour le réalisateur du film de montrer que les « Blancs » du Nord étaient loin de considérer les Noirs comme leurs égaux et qu'ils étaient pour nombre d'entre eux imprégnés de stéréotypes racistes. Il souligne également que ces stéréotypes sont profondément ancrés puisqu'il faudra à Tony faire d'une certaine manière tout le parcours du film pour surmonter ses propres préjugés. C'est là une des « leçons » du film qui garde bien sûr toute son actualité.

Dans la même perspective, il est intéressant de remarquer que les différences ethniques ou nationales sont souvent nettement marquées dans ce pays d'immigration. Ainsi, les Italo-Américains [8] venus tardivement aux États-Unis (essentiellement à partir des années 1880) ont également été victimes de nombreux préjugés, notamment liés à la mafia, une organisation criminelle bien réelle mais dont les agissements ont pu jeter la suspicion sur l'ensemble de la communauté. Green Book montre effectivement que Tony a été approché par des mafieux même s'il a décliné leurs offres répétées. Le film ne s'appesantit pas sur ces événements, mais il montre incidemment comment les stéréotypes raciaux s'alimentent de faits réels (comme l'existence de la mafia) qui font alors l'objet de réinterprétations, de généralisations et de jugements de valeur indus.

Tous les stéréotypes n'ont cependant pas la même importance : dans un bar fréquenté uniquement par des Noirs, la serveuse demande à Tony s'il est flic, ce à quoi il répond « Est-ce que j'ai une tête d'Irlandais ? » C'est une allusion au fait que dans un certain nombre de villes aux États-Unis, les Irlandais (ou des descendants d'Irlandais) sont devenus policiers en grand nombre. Ce trait d'humour de Tony ne prête évidemment pas à conséquence. En revanche, le film montre bien que les stéréotypes à l'égard des Noirs mais également des homosexuels ont des effets beaucoup plus graves et sont réellement discriminants. On y reviendra.

Green Book ne se contente cependant pas de montrer les stéréotypes à l'œuvre dans la vie sociale, et il les déjoue en multipliant les décalages par rapport aux situations attendues. C'est le cas en particulier avec la figure de Don Shirley, ce pianiste noir, extrêmement cultivé, élégant et raffiné, qui est au plus haut point éloigné de l'image classique du descendant d'esclave, pauvre, misérable, soumis et inculte. C'est Tony au contraire qui se signale par son parler populaire, souvent grossier, et ses manières d'être extrêmement expressives à l'opposé de la retenue du pianiste. Il y a bien sûr plusieurs scènes dans le film où l'Italo-Américain est confronté par Don Shirley à l'absurdité de ses stéréotypes : le pianiste ne mange pas avec gloutonnerie des cuisses de poulets frits, il ne connaît pas les grandes figures de la musique populaire noire qui se font alors connaître internationalement (comme Little Richard ou Aretha Franklin), et bien sûr il n'a pas l'intention de voler le portefeuille que Tony a oublié sur le siège de la voiture ! Or les stéréotypes dont Tony est porteur sont largement partagés aujourd'hui par de nombreuses personnes : s'attend-on vraiment à ce qu'un Afro-Américain soit pianiste classique ? Pour les auteurs du film (cinéaste et réalisateur), le choix du personnage même de Don Shirley est donc une manière de questionner les clichés raciaux qui imprègnent aujourd'hui encore les esprits.

Comportements

On remarquera aussitôt que ces préjugés ne sont pas seulement des représentations (mentales) mais qu'ils ont également des effets (néfastes) sur les comportements. Ainsi, Don Shirley n'a pas pu réellement accomplir une carrière de pianiste classique car on lui a « conseillé » — comme il le dit dans le film — de se tourner vers une musique plus populaire : le public blanc à l'époque ne pouvait pas admettre que la musique classique, perçue comme une musique « supérieure » ou réservée à une élite, puisse être pratiquée par un Afro-Américain. Mais le film souligne évidemment beaucoup d'autres attitudes et comportements que l'on peut qualifier de racistes. Le mépris à l'égard de Don Shirley s'exprime par exemple par le fait qu'on le fasse jouer sur un piano de médiocre qualité (et non un Steinway comme il l'a demandé), couvert en outre de détritus. Et l'on se souvient bien sûr de l'attitude des policiers qui arrêtent la voiture conduite par Tony : ils ne supportent pas qu'un Noir puisse avoir un Blanc comme chauffeur, et ils vont chercher à humilier l'un et l'autre. Cette attitude témoigne évidemment d'un racisme exacerbé : non seulement ces policiers du Sud considèrent les Noirs comme des êtres inférieurs mais ils exigent qu'ils le restent.

On voit là l'importance du contexte historique : les Blancs du Sud n'ont jamais accepté la fin de l'esclavage et ils n'admettent pas que les Noirs (ou certains d'entre eux) puissent sortir de leur subordination et même occuper une position sociale supérieure. L'idéologie de la ségrégation raciale, présentée comme obéissant à la logique du « séparés mais égaux », était donc un mythe masquant (à peine !) la réalité, à savoir la volonté d'inférioriser les Noirs.

Ségrégation

On aborde ainsi la question institutionnelle et juridique de la ségrégation qui est particulièrement prégnante dans le film. Au moins trois scènes sont significatives de ce point de vue. On se souvient d'abord que Don Shirley doit loger dans un motel miteux réservé aux personnes de « couleur ». Ensuite, lorsqu'il veut sous l'insistance de Tony essayer un costume dans une boutique, le marchand refuse cet essayage et le pousse rapidement vers la sortie. Enfin, lors d'un concert, on lui donne une « loge » qui n'est qu'un débarras, et quand il veut se rendre au restaurant, on lui en interdit « poliment » l'accès et on lui conseille de se rendre dans un établissement réservé aux Noirs. Cette scène rappelle d'ailleurs une séquence précédente où, dans une riche demeure où il était pourtant invité, on lui avait interdit l'accès aux toilettes réservées aux Blancs et indiqué un cabanon sordide au fond du jardin.

Dans toutes ces situations, il ne s'agit pas seulement de réactions individuelles, mais d'un racisme institutionnalisé, d'une ségrégation des personnes, des lieux, des comportements. On remarque d'ailleurs que le personnel blanc est généralement poli avec Don Shirley qui a une toute autre allure que les Noirs devant travailler comme des bêtes de sommes dans les champs (qu'on aperçoit un court instant dans le film), mais que cela ne l'empêche pas d'imposer au musicien des situations particulièrement humiliantes. Ce que « pensent » les individus n'a pas d'importance, c'est ce qu'ils font et c'est ce que la société leur impose, pour toutes sortes de raisons, de faire : il se peut que le tailleur craigne de faire fuir ses clients s'il laisse un Noir essayer un costume, que le serveur à l'entrée du restaurant redoute de déroger à un règlement général, que l'hôte blanc hésite à déplaire à ses autres invités s'il accepte que le musicien utilise les toilettes réservées au Blancs…

Et l'on comprend bien sûr que la lutte contre la ségrégation — un combat qui n'apparaît pas en tant que tel dans le film — ait pris une forme juridique et politique, même si elle fut bien sûr accompagnée de nombreuses manifestations, marches et protestations.

Don Shirley

Tout ce contexte éclaire sans doute le comportement de Don Shirley qui apparaît dans le film comme particulièrement réservé, distant et peu loquace. Il n'explique pas en particulier son voyage dans le sud des États-Unis même s'il a été invité à y donner plusieurs concerts. Or il n'était évidemment pas naïf et savait qu'il s'exposait dans ces États à de multiples humiliations, rebuffades et discriminations. En outre, il ne pouvait pas ignorer en 1962 que la lutte contre la ségrégation était alors à son acmé.

Même si ce n'est pas explicite, l'on doit donc comprendre que le geste de Don Shirley, tel qui est représenté dans le film, avait une dimension politique. Il y avait sans doute une part de défi dans son attitude : montrer qu'il pouvait comme tout un chacun (s'il était blanc du moins…) circuler dans tout le pays, signifier au public sudiste que le mépris et le racisme ne l'affectaient pas, prouver qu'un Noir pouvait être un musicien de talent…

Mais une telle attitude de défi impliquait également une maîtrise de soi extrême dans des situations où l'on chercherait évidemment à le rabaisser. Alors que Tony se laisse aller à des accès de violence (face aux policiers notamment), Don doit quant à lui rester aussi digne qu'imperturbable et contrôler toutes ses réactions pour ne pas prêter flanc au racisme. Cela ne l'empêche pas de résister à toutes les formes d'humiliation, notamment lorsqu'il refuse de se rendre dans le cabanon qui sert de toilettes au fond du jardin et qu'il préfère retourner à son motel plutôt que de s'abaisser face aux Blancs.

On comprend ainsi pourquoi le film s'appelle Green Book, faisant référence à ce guide de voyage, The Negro Motorist Green-Book [9], destiné aux Noirs circulant dans le Sud des États-Unis à l'époque de la Ségrégation. Cet ouvrage était la conséquence de ce racisme institutionnalisé mais, dans les mains d'un homme aussi intelligent que Don Shirley, c'était aussi une arme, un moyen de combattre les pièges d'un situation destiné à l'humilier et à le rabaisser. C'est bien sa dignité qu'il visera à maintenir tout au long de son périple.

Un film d'actualité ?

Green Book vise-t-il seulement à rappeler une page d'histoire ancienne ? Vise-t-il à souligner — de façon évidente — que le racisme est toujours présent aux États-Unis et ailleurs, même si la ségrégation a été abolie ? Sans doute.

Mais la « leçon » du film réside peut-être avant tout dans la figure même de Don Shirley, un personnage qui précisément échappe aux stéréotypes et qui se caractérise par cette extraordinaire affirmation de dignité humaine.


1. Le commerce triangulaire consistait pour les armateurs européens à envoyer des navires acheter des esclaves sur les côtes africaines (essentiellement celles de l'Ouest), puis à les faire traverser l'Atlantique pour vendre ces esclaves en Amérique (du Nord ou du Sud) avant de les faire revenir chargés de marchandises coloniales. Le film de Steven Spielberg, Amistad (1997), donne une image sans doute assez juste des conditions de vie — effroyables — sur un navire négrier.

2. Comme souvent, les estimations varient et sont sujettes à polémiques: le chiffre cité est avancé par Olivier Pétré-Grenouilleau. On soulignera qu'environ 15% des personnes victimes de la traite sont mortes en mer, ce qui représente en 1,6 et 2 millions d'individus.

3. D'après le site anglophone Slave Voyages. Par rapport à l'ensemble des esclaves victimes de la traite transatlantique, la proportion d'esclaves à destination de l'Amérique du Nord est donc relativement basse (environ 15%). La majorité des esclaves furent envoyés dans les Antilles anglaises et françaises.

4. C'est une différence importante avec d'autres situations d'esclavage comme dans la Rome antique où les esclaves étaient simplement des captifs que la défaite guerrière transformait en esclaves sans qu'ils soient considérés comme racialement inférieurs.

5. Il s'agit là d'une différence importante avec les pays européens où les métis sont considérés comme établissant un continuum entre Blancs et Noirs.

6. Ces événements ont été retracés sous une forme romancée dans le film d'Alan Parker Mississippi Burning (1989).

7. On peut voir notamment à ce propos le film Selma d'Ava DuVernay (2014) qui retrace l'histoire d'une de ces marches en Alabama en 1965.

8. On remarquera qu'il n'existe pas en Europe d'expression équivalente (comme «Italo-Français» ou «Italo-Belge») comme si l'immigration impliquait nécessairement l'effacement des origines nationales. C'est un point qui mérite discussion: l'intégration des personnes immigrées doit-elle passer par une assimilation aussi complète que possible à la société environnante? On voit que les réponses varient selon les continents et les pays.

9. On remarquera que le film de Peter Farrelly est sobrement intitulé Green Book. On sait qu'aux États-Unis aujourd'hui, le terme Negro, évidemment dénigrant, est totalement tabou. Dans ce contexte, il était impossible d'utiliser dans le titre d'un film ce terme, même en référence à un ouvrage historique (aujourd'hui oublié), sans susciter incompréhension et indignation.

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