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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Fahim
de Pierre-François Martin-Laval
France, 2019, 1h47
avec Assad Ahmed, Gérard Depardieu, Isabelle Nanty

Analyse  au format pdfLes réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film Fahim avec un large public. Cette analyse porte notamment sur la part de reconstitution dans ce film basé sur l'autobiographie du personnage principal.

Cette analyse est également disponible gratuitement au format pdf.

Le film en quelques mots

Fahim est un gamin d'une dizaine d'années qui vit avec ses parents au Bangladesh. Il excelle aux échecs et l'on pressent que c'est une graine de champion ! Mais dans un pays en proie à la contestation politique, la vie de son père est bientôt menacée, et il décide de s'exiler en France. Il décide d'emmener avec lui le jeune Fahim en lui promettant de lui faire suivre les cours d'un grand maître d'échecs. Pour l'enfant, c'est néanmoins une déchirure de devoir abandonner sa mère et le reste de sa famille au Bangladesh. Et en France, ce sont bien d'autres difficultés qui attendent Fahim et son père. Là en effet, il n'est pas du tout évident d'être reconnu comme réfugié politique, ni de trouver un logement ou un travail. Le père de Fahim est bientôt menacé d'expulsion. Mais le don du jeune gamin pour les échecs va se révéler un atout précieux.

Ce film est la version cinématographique et certainement romancée de l'autobiographie de Fahim publiée en 2014 en France sous le titre Un roi clandestin.

Le film dans le cadre de l'éducation permanente

Le film Fahim raconte une belle histoire, celle d'un gamin exilé qui parvient à trouver sa place dans un pays, la France, qui n'est pas du tout prêt à l'accueillir. Mais cette histoire n'est-elle pas trop belle ? Sans être inutilement soupçonneux et critique, l'on peut en effet s'interroger sur la part de scénarisation dans ce film, mais également sur le caractère plus ou moins exceptionnel ou atypique de l'histoire mise en scène.

Photo filmUne telle question n'est d'ailleurs pas propre au film de Pierre-François Martin-Laval et s'adresse à tous les films qui prétendent à l'une ou l'autre forme d'authenticité, mais qui sont des reconstitutions en partie fictionnelles. La question est d'ailleurs double. D'abord, il faut prendre en compte les contraintes du cinéma qui, étant donné l'importance des investissements financiers, vise toujours un public plus ou moins élargi qu'il s'agit de séduire, de toucher ou d'intéresser ; sans réduire ces contraintes à cet aspect strictement financier, un film de fiction[1] comme Fahim repose sur des procédés divers qui favorisent notamment l'implication émotionnelle du spectateur comme le happy end qui clôture ce film. Par ailleurs, Fahim comme la plupart des films de fiction met en scène, un destin individuel, une histoire singulière, des personnages particuliers, mais comme spectateurs nous opérons un processus de généralisation et nous donnons - de manière hypothétique - une portée beaucoup plus large aux événements mis en scène : Fahim et son père deviennent ainsi les représentants ou des exemples types de réfugiés en Occident. Mais une telle généralisation, certainement légitime et nécessaire, est aussi fragile : les personnages mis en scène, leur destin, leur histoire sont-ils réellement représentatifs d'un groupe, d'une communauté, d'une situation plus large ? Et en quoi sont-ils représentatifs ?

C'est à une telle réflexion que l'on souhaite convier à présent les spectateurs.

Réalité et reconstitution

La mémoire des spectateurs joue certainement un rôle important que l'analyse (surtout quand elle est faite « en chambre » par une personne isolée, quelles que soient ses compétences) ne devrait pas négliger Photo film: les souvenirs sont en effet la marque la plus certaine de l'impact que peut avoir un film, même si certains éléments (notamment de mise en scène) peuvent également avoir des effets qui peuvent passer inaperçus en tant que tels. Ainsi, des procédés cinématographiques (cadrages, montage, musique, bruitages...) peuvent contribuer de manière décisive à l'aspect spectaculaire d'un film, mais cet aspect - s'il est effectif - restera en mémoire même s'il est perçu de façon confuse. En tant qu'analyste cependant, il faut se méfier de sa propre perception et de ses propres souvenirs, qui ne sont pas nécessairement partagés par d'autres. En cela, la rencontre avec d'autres spectateurs est indispensable.

Bien entendu, il est possible de solliciter la mémoire des spectateurs en évoquant certaines scènes, certains personnages, certains événements, certains détails qui les auront plus ou moins marqués même s'ils ne s'en souviennent pas spontanément. C'est d'ailleurs la méthodologie que l'on proposera ici et qui pourra être mise en œuvre par les animateurs (ou les enseignants) après la vision du film avec un groupe plus ou moins important de spectateurs. On procédera selon les deux étapes déjà distinguées, à savoir d'une part la caractérisation plus précise de la part de reconstitution fictionnelle dans le film Fahim, et d'autre part la portée plus générale que l'on peut accorder aux événements mis en scène.

La part de la fiction

Il faut d'abord tenir compte des différences de connaissance du dispositif cinématographique (et plus largement de tous les dispositifs culturels et médiatiques ) parmi le public. Ainsi, certains spectateurs - plus ou moins jeunes - peuvent imaginer que Fahim interprète son propre rôle même s'ils reconnaissent par ailleurs que le personnage de Sylvain est incarné par un acteur célèbre, Gérard Depardieu. À l'inverse, d'autres penseront peut-être que Sylvain est un personnage purement fictif. Mais pour s'en assurer, il n'est pas possible de se baser uniquement sur les informations données par le film, car celui-ci déroule tous les événements sur le même plan sans signaler ceux qui sont effectivement authentiques et ceux qui relèvent de la fiction. En ce qui concerne le personnage de Sylvain, la lecture de l'ouvrage Un roi clandestin ou une simple recherche sur Internet révèle qu'il s'agit en fait de Xavier Parmentier qui est coauteur du livre et qui est décédé en 2016. Si l'acteur et l'entraîneur semblent partager la même corpulence physique (d'après les photos disponibles), il n'est pas du tout certain que leurs personnalités soient comparables. On retrouve d'ailleurs dans le personnage de Sylvain (tel qu'il est mis en scène) beaucoup de traits qui caractérisent le jeu de Gérard Depardieu dans ses derniers films[2] comme le caractère bourru, la forte présence, le verbe haut, mais également une grande humanité et des fêlures ou des fragilités cachées.

Mais on peut soumettre à la sagacité des spectateurs bien d'autres éléments du film comme :

  • Le père de Fahim empêche l'enlèvement de son fils.
  • Lors du passage de la frontière du Bangladesh à l'Inde, les douaniers laissent passer Fahim et son père parce qu'ils ont reçu un pot-de-vin.
  • À Paris, une passante donne de l'argent à Fahim et à son père qu'elle prend pour des mendiants.
  • Fahim et son père dorment la nuit sur un quai face à Notre-Dame (avant l'incendie !)
  • Le traducteur traduit faussement les propos du père de Fahim.
  • Fahim parle le français après quelques mois seulement.
  • Plus tard, il reprochera à son père de ne pas être capable de parler le français.
  • Fahim répète que « la maîtresse pue des pieds ».
  • Fahim et son père arrivent en retard parce qu'au Bangladesh, « il n'y a pas de retard ».
  • Sylvain fait faire des flexions à ses élèves dans la cour.
  • Fahim reste dans la cour en admirant la neige qui tombe.
  • Sylvain fait jouer ses élèves aux échecs sans qu'ils voient l'échiquier, uniquement en imaginant la position des pièces.
  • Le père de Fahim disparaît sans lui avouer qu'il est menacé d'expulsion.
  • Fahim loge chez les parents des autres élèves sous différents prétextes.
  • Fahim rejoint son père dans le campement de fortune des Bangladais aux portes de Paris. C'est là que Sylvain le retrouvera.
  • Le père est arrêté alors qu'il vend des tours Eiffel miniatures sur l'esplanade du Trocadéro.
  • Sylvain veut faire changer le règlement du championnat de France pour que Fahim soit accepté.
  • Fahim fait match nul à sa dernière partie, ce qui lui permet de devenir champion de France.
  • Dans les toilettes, Sylvain discute avec l'autre entraîneur Fressin qui l'avait battu à Porticcio quand ils étaient jeunes.
  • Mathilde téléphone à France Inter et demande au Premier Ministre « si la France est le pays des Droits de l'homme ou seulement le pays de la Déclaration des Droits de l'homme ».
  • Le père de Fahim obtient un titre de séjour, et à la fin du film, toute la famille est réunie.

Commentaires

On ne passera pas en revue ici tous les événements cités ici. Il est en effet difficile, sans avoir lu l'ouvrage Un roi clandestin, de savoir si les faits représentés sont effectivement authentiques ou s'ils sont nés de l'imagination des scénaristes du film.

Photo filmEn se basant sur des critères généraux de vraisemblance, l'on peut néanmoins distinguer sinon le vrai du faux, du moins le vraisemblable du peu vraisemblable. Ainsi, l'exil pour des raisons politiques du père de Fahim est très vraisemblable, même si la tentative d'enlèvement de l'enfant reste relativement obscure. Dans des interviews, le jeune adolescent évoque les faits, mais affirme également qu'il n'a pas cherché à en savoir plus sur les activités politiques de son père. Semblablement, le passage de la frontière avec le pot-de-vin remis aux douaniers apparaît comme vraisemblable : la corruption dans de nombreux pays peu développés est largement confirmée par de nombreux témoignages. Et la plupart des autres événements liés à la vie des réfugiés en Europe sont certainement vraisemblables.

L'événement le plus problématique est celui des mensonges du traducteur qui, par hostilité au Bangladais, aurait déformé les propos du père de Fahim. Sans nier le fait, on relèvera seulement que l'utilisation des sous-titres permet aux spectateurs de s'apercevoir du mensonge, mais sans en comprendre les motivations. Ce n'est que dans un second temps que Fahim interviendra et révélera la trahison du traducteur. Il y a donc là un effet de dramatisation qui crée une forte attente chez les spectateurs : Fahim et son père seront-ils victimes de ce mensonge dont ils ne sont pas conscients ? On pourrait croire d'ailleurs que l'intervention ultérieure de Fahim va soutenir de façon positive la demande d'asile de son père, mais ce ne sera pas vraiment le cas puisque cette demande sera bientôt rejetée, obligeant le père à plonger dans la clandestinité.

Un autre événement marquant est le coup de téléphone de Mathilde à France-Inter à la toute fin du film alors que Fahim joue sa dernière partie. C'est l'intervention du Premier Ministre qui permettra à Fahim et à son père d'obtenir un titre de séjour. Mais un tel concours de circonstances est-il possible ? Là aussi, des articles de journaux sur Internet confirment effectivement l'intervention en direct à la radio d'une auditrice interpellant François Fillon, Premier Ministre de l'époque (dont le nom n'est d'ailleurs pas cité dans le film). Mais l'on comprend aussi que cette intervention a eu lieu après la victoire de Fahim aux championnats de France, quelques jours, quelques semaines ou même quelques mois plus tard. Autrement dit, la fin du film fait coïncider deux événements sans doute séparés de façon à créer une double tension dramatique pour le spectateur.

Le film est donc construit de façon à créer certaines attentes chez les spectateurs qui bien sûr vont s'identifier de façon plus ou moins intense - selon les moments - à Fahim principalement et à son père secondairement. On peut ainsi relever ce qu'on appellera des « lignes de dramatisation » ou encore des fils d'intrigue qui sont au moins au nombre de deux ou trois. La première concerne le statut de réfugiés de Fahim et de son père. Cette « ligne » est caractérisée par des moments de tension - le passage de la frontière, les mensonges du traducteur... - mais surtout par une dramatisation croissante : d'abord en attente d'une décision, le père de Fahim est trahi par le traducteur, puis sa demande est rejetée, et il est contraint à la clandestinité et séparé de son fils. Enfin, il est arrêté par la police et menacé d'expulsion. C'est donc l'interpellation de Mathilde à la radio qui lui permet d'échapper à ce triste sort.

Photo filmUn deuxième fil d'intrigue concerne l'apprentissage des échecs par Fahim auprès de Sylvain. Au départ, cet apprentissage semble compromis - l'année est commencée, la classe est complète... -, mais l'intelligence de Fahim convainc rapidement Sylvain de le prendre sous son aile. Ensuite, ce sont des étapes sans enjeu très fort - Sylvain lui apprend qu'en certaines circonstances il vaut mieux chercher le nul que la victoire, les élèves jouent à une partie sans voir l'échiquier... -. Enfin, il y a la participation au championnat de France qui semble compromise puisque Fahim veut d'abord rester avec son père dans le camp de réfugiés (où Sylvain le retrouve), et ensuite parce que les responsables ne veulent pas prendre l'inscription d'un jeune réfugié (Fahim sera finalement accepté parce que scolarisé en France). Bien entendu, la partie d'échecs, auxquels la plupart des spectateurs ne comprennent sans doute pas grand-chose, sera un grand moment de tension dramatique : la victoire finale reposera cependant sur une petite surprise puisque pour triompher Fahim devra choisir de préférer le match nul plutôt que l'attaque à la dernière partie[3]. Ce moment de triomphe est cependant aussi un moment dramatique puisque l'on voit (en montage parallèle) le père de Fahim désespéré dans un centre de rétention avant son expulsion. Heureusement, l'intervention de Mathilde le sortira de ce mauvais pas.

Un troisième fil d'intrigue concerne la relation de Fahim et de Sylvain. Plutôt compromise au départ, parfois conflictuelle, elle s'améliorera grandement au cours du film, Sylvain accueillant même chez lui le jeune garçon alors qu'il préférerait sans aucun doute la compagnie de Mathilde ! Le professeur ira d'ailleurs lui-même rechercher Fahim dans le camp des clandestins, et bien sûr c'est à travers ses yeux et ses commentaires qu'on suivra le championnat d'échecs. L'incident dans les toilettes avec l'autre entraîneur, qui peut sembler très secondaire, sonne ainsi comme une revanche pour Sylvain dont on a deviné que la vie était marquée par l'échec (et notamment une défaite précoce aux échecs !).

Que conclure de tout cela ?

On s'aperçoit d'abord qu'il est souvent difficile de faire le partage entre la vérité et la fiction même en recourant à des informations extérieures. Néanmoins, les faits que l'on peut qualifier d'indécidables de ce point de vue n'ont sans doute pas une grande importance aux yeux des spectateurs : que Fahim et son père aient ou n'aient jamais passé la nuit devant Notre-Dame ne met certainement pas en cause l'authenticité générale de leur histoire. Nous serions en revanche heurtés si l'on nous disait que le père de Fahim ne s'est pas exilé pour des raisons politiques, que Fahim n'était pas effectivement devenu champion de France des moins de douze ans aux échecs ou qu'il n'avait pas obtenu de titre de séjour suite à cette victoire ! L'invention scénaristique et cinématographique concerne des éléments que l'on considère comme secondaires par rapport à la trame générale du récit.

Cette part est cependant souvent plus importante que ne l'imaginent beaucoup de spectateurs à qui l'on annonce que le film est basé sur une histoire vraie. L'histoire d'amour à peine ébauchée entre Sylvain et Mathilde, la relation conflictuelle entre Sylvain et l'autre entraîneur, la personnalité des autres élèves du groupe d'échecs sont certainement nées de l'imagination des scénaristes du film.

Mais surtout, l'on voit que ces différents éléments fictionnels, qui peuvent paraître secondaires, ont une grande importance du point de vue de la dramaturgie du film et ont de ce point vue un fort impact sur les spectateurs. On l'a bien vu avec les différents fils d'intrigue que l'on a distingués et qui s'entrecroisent pour créer une tension croissante qui culmine avec le championnat d'échecs avant de trouver une résolution satisfaisante avec la victoire de Fahim et le permis de séjour délivré par le Premier Ministre.

La part de réalité

S'il y a une part incontestable de scénarisation fictionnelle dans le film Fahim, ce dernier rapporte néanmoins des faits authentiques. En outre, l'on peut penser que le film a une portée plus générale, et qu'à travers le cas de Fahim et de son père, il interroge notamment la situation des réfugiés en France ou en Europe.

Photo filmLà aussi, l'on repère facilement des thèmes plus importants que d'autres. Ainsi, le film ne doit sans doute pas être considéré comme particulièrement informatif sur la situation au Bangladesh. Il peut sans doute être intéressant de s'informer plus avant sur le contexte social et politique dans ce pays qui est un des plus pauvres d'Asie et qui, malgré son caractère de démocratie parlementaire, se caractérise par une grande instabilité politique et de nombreuses violences[4]. Cela explique le nombre relativement important de Bangladais demandant l'asile politique notamment en France (entre 2.000 et 3.000 par an). Mais le film n'évoque cette situation que de façon allusive, essentiellement à travers le regard de Fahim, et la participation de son père aux manifestations de mai 2011 (montrées à travers des images d'actualité) est la seule indication sur ses éventuelles opinions politiques, sans doute proches des partis d'opposition.

Le parcours de Fahim et de son père en France est en revanche beaucoup plus significatif aux yeux de nombreux spectateurs. Ainsi, on remarque que, dès son arrivée en France, le père de Fahim refuse de mendier et cherche du travail, mais en vain. Ils se retrouvent ainsi bientôt à la rue (sur le quai en face de Notre-Dame) et sont recueillis par une équipe vraisemblablement du SAMU social (qui vient en aide aux démunis). Cette équipe signale qu'elle n'a rien à voir avec la police qui est certainement crainte par le père de Fahim. Père et fils se retrouvent dans un centre d'hébergement avec de nombreuses autres personnes étrangères, et ils vont introduire alors une demande d'asile. Celle-ci ne sera cependant examinée que de nombreux mois plus tard, et le père de Fahim sera alors la victime de la malhonnêteté du traducteur. Entretemps, Fahim sera scolarisé, apprendra rapidement le français et rejoindra le club d'échecs sous la houlette de Sylvain. Il est difficile pour les spectateurs de bien mesurer le temps écoulé, mais le passage de plusieurs mois est bien indiqué notamment avec le changement de saison : Fahim découvre ainsi la neige qui tombe évidemment en hiver. Finalement, la demande d'asile du père de Fahim sera rejetée (même si le jeune garçon a pu dévoiler la traîtrise du traducteur), et il va alors plonger dans la clandestinité et rejoindre un camp de fortune dans la région parisienne. Fahim quant à lui sera logé dans différents logements chez les camarades du club d'échecs. Seule une intervention exceptionnelle du Premier Ministre interpellé par Mathilde permettra au père de Fahim d'obtenir un permis de séjour provisoire.

Ce parcours, si l'on excepte du moins la dernière étape, est certainement celui de beaucoup de demandeurs d'asile, confrontés à la barrière de la langue, sans grandes ressources financières, confrontés aux difficultés, mais aussi aux lenteurs administratives. En outre, un grand nombre de demandes d'asile sont rejetées, même s'il existe certains recours : la proportion varie grandement selon les années et les pays d'accueil, mais seule une minorité est en réalité acceptée (en France, seulement 16 % en 2012, 24 % en 2015, 31 % en 2017...[5]). Si les déboutés du droit d'asile reçoivent un ordre de quitter le territoire (OQTF), la majorité d'entre eux plongent alors dans la clandestinité comme le père de Fahim.

Photo filmOn soulignera également que Fahim et son père bénéficient de soutiens divers, officiels pendant la période de la demande (hébergement dans un centre, scolarisation pour l'enfant), mais aussi individuels comme ces enfants qui accueillent Fahim en l'absence de son père. On se souvient également que Sylvain agit de différentes manières pour que Fahim puisse participer aux championnats d'échecs en France. Et c'est bien sûr l'intervention de Mathilde qui permettra à Fahim et à son père d'obtenir un titre de séjour. Ces différentes actions plus ou moins importantes sont en tout cas révélatrices du rôle joué par de nombreuses associations, mais aussi de particuliers qui viennent en aide aux réfugiés et plus largement aux migrants 6 souvent contraints à la clandestinité. Mais l'aide aux réfugiés est, on le sait bien, confrontée aux règles administratives, souvent dénoncées comme inhumaines, et à l'hostilité d'une partie de l'opinion publique. En cela, le film Fahim apparaît sans aucun doute comme un plaidoyer plus ou moins explicite en faveur d'une politique d'asile plus ouverte, moins brutale et plus tolérante.

Pour terminer, on remarquera encore que, si le film a une portée plus générale, cette leçon d'humanité (pour le dire de façon sommaire) passe par une expérience individuelle très concrète, celle de Fahim et de son père. Partager le sort des demandeurs d'asile passe pour le spectateur à travers une réalité vécue comme l'émerveillement de Fahim devant les flocons de neige, ses blagues d'écolier se moquant d'une enseignante qui pue des pieds, son désespoir aussi quand il est séparé de sa mère, sa confrontation à une remarque raciste d'un adversaire aux échecs (qui lui dit que les Arabes préfèrent habituellement jouer au foot) et sa réponse cinglante (« d'habitude, les cons ne jouent pas aux échecs ! »). Comme le dira Sylvain, « la générosité, ce n'est pas dans les livres qu'on l'apprend ! », mais c'est grâce aussi, un petit peu, au cinéma !

Une courte bibliographie pour aller plus loin


1. Fahim n'est évidemment pas une pure fiction comme un film fantastique ou de science-fiction, mais il ne peut évidemment pas prétendre au statut de documentaire même s'il s'inspire d'un ouvrage qui lui prétend à la vérité ou à l'authenticité. Ainsi, l'on devine que l'histoire d'amour, à peine ébauchée, entre Mathilde et Sylvain est sans doute le fruit de l'imagination des scénaristes du film (Pierre-François Martin-Laval lui même avec Philippe Elno et Thibault Vanhulle). Mais il serait absurde de prétendre que le film serait mensonger (sur ce point ou sur d'autres) alors qu'il se présente évidemment comme une reconstitution en partie fictionnelle et non comme un documentaire (qui lui peut être accusé de travestir la réalité qu'il met en scène) : Fahim notamment est interprété par un jeune acteur (Assad Ahmed) de la même façon que Gérard Depardieu, connu de tous, interprète Sylvain. La question qui se pose est alors de prendre la mesure de cette part proprement fictionnelle. Comme on le verra, la réponse à cette question n'est jamais simple ni univoque.

2. On peut penser notamment à Tour de France de Rachid Djaïdani (2016), Valley of Love de Guillaume Nicloux (2015) ou Les Invincibles de Frédéric Berthe (2013).

3. D'où bien sûr l'importance de montrer la première partie entre Fahim et Sylvain où ce dernier explique pourquoi, dans certaines situations, le nul est préférable à une victoire impossible.

4. Voir notamment la page du site Espoir d'asile sur le Banglasesh.

5. Voir notamment les pages suivantes sur le site d'Europe 1, du Parisien et de la Cimade.

6. Ceux-ci apparaissent à peine dans le film, mais l'on sait que beaucoup de migrants ne demandent pas le statut de réfugié (ni l'accès au territoire au titre du regroupement familial) et sont donc immédiatement considérés comme clandestins.

Photo film

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