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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Deux jours, une nuit
de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique, 2014, 1 h 35


Le film

Sandra, une jeune mère de famille qui se relève d'une dépression, doit reprendre le travail dès lundi. Mais, à la veille du week-end, un coup de fil de sa collègue et amie Juliette lui apprend que le patron de la petite entreprise de panneaux solaires où elle travaille a décidé de se passer de ses services. Il fait pour cela endosser aux travailleurs la responsabilité de son licenciement en plaçant ceux-ci face à un dilemme : choisir entre le maintien du poste de Sandra et une prime individuelle de mille euros. In extremis, Juliette réussit à convaincre le directeur de reporter le vote au lundi en invoquant les pressions que le contremaître a fait subir aux travailleurs. C'est, pour Sandra, la dernière chance de récupérer son emploi. Pour cela, elle va devoir déployer une énergie qu'elle estime bien au-dessus de ses forces. Pendant deux jours et une nuit, nous accompagnons ainsi la jeune femme dans un combat qui semble perdu d'avanceŠ

À travers l'histoire de Sandra, c'est toute la question morale du choix entre intérêt personnel et solidarité que soulève le film des frères Dardenne. Par ailleurs ce parcours, qui confronte successivement la jeune femme à chacun de ses collègues, permet aussi, à travers leurs réactions, de mesurer les effets de la crise en découvrant l'importance de la somme que représente pour tous un montant qui pourrait paraître dérisoire face à l'avenir d'une famille touchée par le chômage.

Destination

Avec une portée à la fois éthique, sociale et politique, Deux jours, une nuit s'adresse à un large public qui sera notamment interepllé par ses principaux thèmes en prise sur l'actualité.

Analyse

L'objectif de cette analyse est de comprendre ce que le film de Jean-Pierre et Luc Dardenne nous dit de la réalité et surtout comment il le dit. Il s'agira en particulier de mettre en évidence le caractère épuré de la représentation qu'en donnent les réalisateurs du film à travers leurs choix scénaristiques.

Trois thèmes principaux émergent facilement à la vision de Deux jours, une nuit, à savoir les mécanismes, les objectifs et les conséquences des nouvelles stratégies de management dans l'entreprise (ce qu'on peut appeler l'aspect économique et politique de la réalité mise en scène); la transformation des valeurs des relations sociales qui accompagnent ces évolutions entrepreneuriales (la dimension aociale); et enfin le parcours l'évolution de Sandra (dimension psychologique).

A. Approche économique et politique

À travers une intrigue simple et réduite à l'essentiel, Deux jours, une nuit donne une représentation à la fois complète et très juste du monde du travail tel qu'il existe et fonctionne aujourd'hui. La situation principale permet immédiatement de saisir les enjeux les plus importants pour le patronat à travers la décision du directeur qui, à la lumière du congé de maladie de Sandra, s'aperçoit que le travail peut être réalisé avec une personne de moins. Alors que son entreprise ne se trouve pourtant pas en danger, il n'hésite pas à envisager une réduction de personnel avec le licenciement de son employée. Le but de la manœuvre est bien sûr d'augmenter sa rentabilité, mais il dissimule cet objectif difficilement avouable derrière la nécessité de rester compétitif dans le contexte d'une économie mondialisée, où le marché du travail asiatique, plus particulièrement, représente une menace.

Pour cela, il recourt à la mise en concurrence de ses salariés puisqu'il les place face à un dilemme qui oppose intérêt individuel (avoir chacun une prime de 1000 euros) et intérêt collectif (travailler plus confortablement, avec une personne en plus dans l'équipe) tout en compromettant fortement la solidarité entre les travailleurs, qui préfèrent prester des heures supplémentaires pour gagner plus plutôt que de réintégrer Sandra (Julien).

D'un point de vue éthique, l'attitude de Monsieur Dumont est d'autant plus critiquable qu'il se débarrasse de toute responsabilité dans le licenciement de Sandra en la reportant sur l'ensemble de son personnel et en empêchant par là même tout mouvement de protestation en faveur du maintien de son emploi. Et lorsqu'à la fin du film, le patron lui annonce son intention de la garder au sein de l'équipe tout en octroyant la prime à tous les travailleurs, invoquant alors l'énergie qu'elle a déployée pour convaincre la moitié de ses collègues, les paroles qu'il prononce ensuite révèlent une intention tout autre, qui est avant tout d'éviter le conflit social en réduisant à néant l'affrontement qui se dessine entre partisans de la prime et partisans de sa réintégration. Sous le couvert de la démocratie, la manipulation se trouve donc au cœur de la stratégie patronale.

Les motivations de Jean-Marc, qui profite des craintes largement justifiées qu'éprouvent les salariés afin d'exercer sur eux des pressions, sont quant à elles plus ambiguës. Jean-Marc ne participe pas au vote, ce qui mène à penser qu'il n'est pas directement concerné par la prime de mille euros. On peut donc logiquement se demander quel intérêt personnel le pousse à agir d'une telle façon. C'est d'ailleurs la question que se pose Sandra elle-même quand Hicham avoue que Jean-Marc l'a appelé pour le dissuader de changer son vote: «Pourquoi est-ce qu'il pense que c'est mieux que je sois virée? Qu'est-ce qu'il t'a dit contre moi?», demande-t-elle alors. Selon Hicham, son attitude est peut-être due au fait qu'il la considère moins performante depuis sa maladie, mais l'argument est finalement peu convaincant et l'on peut imaginer que c'est Monsieur Dumont qui lui a demandé d'exercer ces pressions psychologiques, contrairement d'ailleurs à ce qu'il dit quand il avoue n'être pas au courant des démarches de son contremaître, se dégageant une fois de plus de toute responsabilité personnelle.

Quant à la flexibilité caractéristique du néolibéralisme, elle s'observe non seulement dans la prestation d'heures supplémentaires que la suppression de l'emploi de Sandra a impliquée mais aussi dans le pourcentage de contrats à durée déterminée au sein de cette petite entreprise, où le CDD représente deux emplois sur seize, soit 12,5% (Alphonse et Jérôme, le fils d'Yvon).

Enfin, de façon plus large, les rencontres entre Sandra et ses collègues permettent encore de mesurer les effets de cette politique sur la classe moyenne, en évoquant ce que représente une somme de 1000 euros pour les familles vivant avec un seul revenu (Willy, Hicham, Dominique) et dont le membre actif est souvent contraint à un second travail au noir pour subvenir aux besoins de ses proches (Willy, dont l'épouse est au chômage depuis peu et qui doit assurer seul l'éducation des enfants, en particulier les frais liés à leur scolarité, et Hicham, dont l'épouse reste à la maison pour s'occuper des enfants). C'est ainsi une baisse du pouvoir d'achat significative qui est mise en évidence.

B. Approche des valeurs morales

Quelles sont les valeurs qui sont en jeu dans toutes les rencontres qui ont lieu entre Sandra et ses collègues? Chacun d'entre eux expose en effet des arguments propres à sa situation personnelle, l'ensemble de ces arguments composant un panel représentatif des difficultés socioéconomiques auxquelles se trouvent aujourd'hui confrontés les travailleurs et les travailleuses de la classe moyenne.

De manière générale, on repère deux grands types de valeurs: les valeurs individualistes, que défendent par des arguments divers les collègues qui font le choix de la prime, et les valeurs de solidarité, qui poussent les autres à sacrifier leur intérêt personnel au profit d'une cause qui leur paraît supérieure, à savoir le maintien de l'emploi d'une collègue de travail.

On observe d'une part que les motivations des travailleurs qui acceptent de perdre leur prime, assez diverses, touchent tantôt à l'amitié ou à la conviction politique (Juliette et Robert, qui votent en faveur du maintien du poste de Sandra dès le premier tour), tantôt à la gratitude, à la reconnaissance individuelle (Timur), au devoir de charité chrétienne (Alphonse) mais aussi à une certaine forme de rachat (Yvon, qui paie de cette manière l'attitude violente de son fils à l'égard de Sandra) ou encore à un puissant sentiment d'injustice, qui pousse Anne à rompre avec son conjoint pour imposer son choix.

On remarque d'autre part que, mis à part Jérôme, qui veut conserver sa prime car il estime l'avoir méritée, et Julien, qui défend le même point de vue que le patron sur la situation, les personnes auxquelles Sandra rend visite ont toutes de «bonnes raisons» (lourdes charges familiales, divorce, un seul salaire, chute des revenus due au licenciement d'une épouse, frais liés à la construction d'une maisonŠ) de faire le choix de la prime et se retrouvent confrontées à un véritable dilemme moral, particulièrement bien mis en évidence lorsque Sandra rencontre Dominique après sa sortie de l'hôpital. «Si je perdais ma prime, ce serait une catastrophe pour moi mais je te souhaite quand mêmeŠ», lui dit-il sans pouvoir terminer sa phrase.

Tous les travailleurs et travailleuses de Solwal ne se trouvent donc pas au départ sur un pied d'égalité face au choix qu'il leur est demandé de faire, et l'attitude individualiste de certains d'entre eux, qui s'explique par une situation personnelle difficile, se révèle tout à fait légitime. La question éthique que pose Deux jours, une nuit surgit précisément au moment où ces valeurs entrent en conflit avec d'autres, perçues comme supérieures. Le cheminement d'Anne cristallise parfaitement cette crise de conscience en même temps qu'il met en évidence la relativité des arguments en faveur de la prime. En effet, suite à sa rupture avec son mari, elle se trouve désormais dans la même situation que Mireille, à devoir «tout racheter, même la vaisselleŠ», ce qui ne l'empêche pas de faire le choix de la solidarité.

C. Approche psychologique

C'est la situation et le personnage de Sandra qui permettent de cerner le véritable impact humain de la politique économique représentée. En dépression, Sandra a besoin de son travail pour se reconstruire[1]. Lorsqu'elle reçoit l'appel de Juliette à propos de son licenciement, elle est profondément touchée mais elle refuse de réagir. Serrant les dents pour ne pas pleurer, elle prend un calmant et se met au lit. Elle confie à son époux, qui tente de la persuader d'accepter la proposition de Juliette, que dépenser de l'énergie pour récupérer son emploi ne sert à rien. De plus, ses réflexions indiquent qu'elle a perdu toute confiance en soi et toute estime d'elle-même.

C'est alors grâce à la persévérance de Manu et de Juliette qu'elle accepte finalement de rencontrer le directeur mais une fois en face de lui, l'angoisse l'empêche de prononcer le moindre mot. Les premières visites que Sandra effectue seule le samedi matin semblent confirmer l'idée que sa démarche est vaine puisqu'aucun(e) des trois collègues rencontrés ne souhaite changer son vote.

En proie à la déception, elle craque à nouveau lorsque la famille se retrouve au Lunch Garden pour la pause-repas. Manu, lui, est déterminé: il va l'accompagner et ils vont encore en voir quelques-uns avant la fin de la journée. Alors qu'ils mangent une glace assis sur un banc, elle confie à son mari qu'elle pleure tout le temps et qu'elle envie l'oiseau qui chante, exprimant par là un désir de fuite. La scène qui se passe ensuite chez Yvon l'amène à se sentir coupable de l'altercation qu'il y a eu entre le père et son fils Jérôme. Bien qu'Yvon ait manifesté son intention de changer son vote, cette scène violente renforce son sentiment de solitude et la conforte dans son désir de renoncer, d'abandonner la partie.

Dès le lendemain matin, pourtant, elle parvient à surmonter ses appréhensions pour poursuivre le tour des collègues avec Manu mais la journée se passe mal. Le mari d'Anne fait violemment rentrer son épouse et renvoie Sandra avec des paroles très dures, tandis que Julien ne montre aucune compassion vis-à-vis de sa situation. Agressée, méprisée ou carrément ignorée par certains de ses collègues, la jeune femme, qui a déjà dû déployer des trésors d'énergie pour aller à leur rencontre, est à bout de forces et prend une décision radicale: mettre fin à ses jours en avalant la boîte de tranquillisants. C'est alors qu'un événement inattendu vient faire basculer l'ordre du film: l'arrivée à brûle-pourpoint d'Anne, qui a décidé de changer son vote contre l'avis de son époux. Cette visite a pour effet immédiat de pousser Sandra à avouer son geste suicidaire, mais c'est à l'hôpital qu'on mesure le véritable impact de l'événement. Contre toute attente, alors que la nuit est déjà tombée, c'est Sandra elle-même qui décide d'aller voir séance tenante «les trois qui restent».

Un tel renversement des rôles, en rupture complète avec le mouvement général du film jusque-là, est forcément significatif d'un point de vue scénaristique. Sur le plan de l'interprétation, il est sans nul doute à mettre en relation tant avec la décision d'Anne qu'avec la tentative de suicide qui a immédiatement précédé sa visite. Alors qu'elle a manifestement atteint un point de non-retour, Sandra va trouver dans cette alliée imprévue, qui a dû se battre elle-même pour imposer sa décision au point de rompre avec son mari, l'espoir, l'énergie, la confiance et la volonté de poursuivre, mais peut-être aussi un exemple.

Même si, sur les trois collègues qui restent, elle ne réussit à n'en convaincre qu'un seul, c'est forte de celle nouvelle et vraie solidarité ‹ désormais seule, Anne se retrouve dans la même situation que Mireille, à devoir tout racheter, et elle a d'autant plus besoin, comme elle, de l'argent de la prime ‹ que Sandra se présente le lundi matin pour prendre connaissance des résultats du vote. Anne n'hésite donc pas à se mettre financièrement en danger pour aider Sandra, et c'est aussi ce que cette dernière fera quand le directeur lui proposera de conserver son emploi au détriment d'un collègue employé sous CDD, cassant le cercle des intérêts individuels au profit d'une solidarité en train de se reconstruire. Et c'est finalement dans le bonheur qu'elle affiche en quittant définitivement l'entreprise, alors que sa situation n'a concrètement pas changé d'un iota puisqu'elle perd son emploi malgré tous ses efforts, que se niche la grande leçon du film, avec l'importance de restaurer au cœur de nos vies les relations humaines et le sens des valeurs morales, qui sont source de bonheur bien plus que la course au profit et au confort matériel imposée par le modèle néolibéral.


1. Même si rien n'est évoqué concernant les raisons de sa dépression, le contexte du film porte à croire qu'elles sont à trouver, au moins en partie, sur le terrain professionnel, le monde du travail étant aujourd'hui hanté de manière permanente par la crainte de restructurations, licenciements collectifs, fermetures d'entreprisesŠ et le stress dû aux impératifs de productivité et de rentabilité immédiate.

affiche du film

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