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Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Comme un lion
de Samuel Collardey
France, 2012, 1h42


En quelques mots

Comme un lion évoque le parcours d'un jeune footballeur sénégalais, Mitri, à qui un recruteur local offre la possibilité d'entamer une carrière professionnelle en France. Il demande cependant une importante contrepartie financière à la grand-mère du jeune pour assurer son départ. Arrivé En France, le jeune homme, qui croit pouvoir rembourser rapidement les dettes de sa grand-mère, se trouve confronté à des difficultés inattendues.

Le réalisateur Samuel Collardey s'est basé pour écrire le scénario de son film (écrit en collaboration avec Catherine Paillé et Nadège Trebal) sur une réalité à présent relativement bien documentée : beaucoup de jeunes joueurs africains sont approchés par des intermédiaires malhonnêtes (même s'il existe également de véritables recruteurs) qui leur proposent de faire des essais dans des clubs européens en leur faisant miroiter une carrière professionnelle. Mais ils exigent d'importantes sommes d'argent pour un tel recrutement et abandonnent ensuite ces adolescents ou jeunes adultes en Europe où ceux-ci se retrouvent dans des situations extrêmement difficiles et souvent dans l'illégalité.

Cet aspect documentaire ne doit cependant pas masquer les autres dimensions du film, notamment les différentes rencontres que le jeune Mitri fera en France et qui éclaireront de manière originale le monde du football.

Le film retiendra dans une perspective d'éducation permanente, car un de ses intérêts est précisément de confronter le point de vue d'un jeune joueur talentueux et enthousiaste à celui d'un entraîneur dont la carrière a été difficile et a même échoué.

Outre le trafic des êtres humains, le film permettra ainsi d'aborder des thématiques comme le rôle social du football, les déséquilibres nord-sud, les mouvements d'émigration et leurs multiples causes.

L'analyse proposée ici propose de revenir notamment sur l'aspect documentire de ce film d efiction et de la manière d'en juger de façon plus approfondie.

De la fiction à la réalité...

La plupart des critiques du film, aussi différentes soient-elles, soulignent la volonté de témoignage du cinéaste, son souci de montrer, d'expliquer ou de dénoncer un certain état de la réalité. La majorité de spectateurs seront certainement sensibles à cet aspect quasi-documentaire. Mais il faut distinguer le sens du film et son éventuelle valeur de vérité : ce qu'il dit, ce qu'il montre, ce qu'il affirme, ce qu'il dénonce éventuellement est-il vrai, correspond-il à la réalité ?

Pour répondre à cette question, il faut cependant ne pas oublier que Comme un lion est une fiction et non pas un reportage ou un documentaire. C'est par généralisation que nous relions l'histoire de Mitri, évidemment inventée, à une situation plus large dont nous avons une connaissance partielle. Il faut donc évaluer la valeur de vérité des différentes généralisations auxquelles le film nous invite : l'on propose donc de reprendre une série d'affirmations à propos de Comme un lion, qui ont pu être exprimées dans la presse ou sur les forums internet consacrés au cinéma , et de se demander si elles sont vraies, fausses, vraisemblables, peu vraisemblables, très souvent vraies, rarement vraies...

On remarquera en effet immédiatement que la plupart de ces affirmations appellent un jugement nuancé, qui ne se résume pas à un simple vrai ou faux : il y a des degrés de vérité qui dépendent notamment de l'importance du groupe (ce qu'en mathématique l'on appellerait un esnemble…) visé par la généralisation. Le propos peut être vrai pour tous les membres du groupe en cause, pour une majorité, pour une minorité ou seulement pour quelques individus.

Pour mener une telle réflexion, l'on se contentera dans un premier temps des connaissances spontanées qui sont celles de la plupart des spectateurs européens du film, même s'il est évident qu'il est nécessaire dans un certain nombre de cas de recourir à des informations extérieures pour mesurer la vérité des affirmations en cause (par exemple à propos de pays étrangers).

Analyse

L'on trouvera donc ci-dessous quelques réflexions à propos d'une série d'affirmations courantes sur le film qui méritent néanmoins une réflexion plus approfondie en terme notamment de degrés de vérité.

On y ajoutera quelques réflexions sur deux interprétations sans doute plus contestables contestables, qui s'appuient néanmoins sur des éléments bien présents dans le film. Un des personnages au Sénégal dit ainsi : « La France, c'est la galère pour les Africains. C'est bien pour les Toubabs (c'est-à-dire les Blancs), mais pas pour les Noirs ! », et le jeune Mitiri s'en prendra dans des termes similaires à l'assistante sociale qui l'a logé dans un foyer peu confortable. Doit-on en conclure que le film montrerait que les Européens méprisent très généralement les Noirs et qu'ils ne leur donneront jamais véritablement leur chance. À l'inverse, les mésaventures de Mitri qui paie une forte somme à un entremetteur douteux suggère-t-il que les Africains seraient de façon générale bien naïfs en se laissant ainsi berner par n'importe quel escroc. Personne en Europe ne croirait en effet qu'il suffit de faire des essais pour devenir joueur professionnel.

La première affirmation est contestable, et elle ne correspond certainement pas à ce que « dit » le film[1]. Un des jeunes Sénégalais dénonce en effet à ses compagnons l'illusion du départ en Europe, et le film lui donnera partiellement raison : Mitri se retrouvera en effet en grande difficulté et se verra abandonné par un intermédiaire plus ou moins véreux au milieu d'un stade désert. Néanmoins, on constate aussi que plusieurs personnes (européennes) viennent en aide au jeune homme, qu'il s'agisse d'une assistante sociale, d'un juge qui lui explique ses droits, de Serge qui acceptera de l'entraîner ou de Françoise qui manifestera à plusieurs reprises de l'intérêt à son égard (comme lors de l'invitation à son mariage). On ne peut donc pas parler - dans le film - d'un mépris général des Européens pour les Africains.

À l'inverse, l'on ne peut sans doute pas non plus affirmer que le film conclurait d'une quelconque façon à une naïveté générale des Africains (selon un cliché raciste malheureusement répandu). L'on vient de rappeler qu'un des jeunes Africains met précisément en garde Mitri contre les illusions d'une carrière facile en Europe. En outre, le recruteur qui abuse le jeune homme et sa grand-mère est lui-même africain et n'est donc pas du tout naïf ! Mais, si l'on est attentif, l'on constate aussi que la grand-mère de Mitri ne répond pas immédiatement à la proposition qui lui est faite. Elle se renseigne autour d'elle, mais tout le monde l'incite à payer pour permettre à son petit-fils de partir en Europe. Si elle se fait finalement abuser par un escroc, ce n'est pas parce qu'elle est naïve, mais parce qu'elle ne dispose pas d'informations fiables : elle ne peut pas connaître du Sénégal le monde du football en Europe, ses règles de fonctionnement, ses modes de recrutement, la manière d'y accéder, les chances (effectivement très faibles) pour un jeune de devenir joueur professionnel, la concurrence et la sélection extrêmement importantes qui y règnent...

Ces deux interprétations unilatérales et contestables du film méritent néanmoins également une analyse plus approfondie en terme de valeur de vérité.

Du cas particulier au cas général ?

Le film montre les difficultés à devenir footballeur professionnel : il y a énormément de jeunes qui sont attirés par cette carrière mais seuls très peu y parviennent vraiment. Le juge qui statue sur le sort de Mitri affirme ainsi qu'il y a moins de 2 000 professionnels du football qui en vivent en France.

Cette affirmation est difficilement contestable. Le football est un des sports les plus populaires en Europe comme en Afrique, et il y a énormément de jeunes qui le pratiquent en amateurs dans les clubs qu'on trouve pratiquement dans chaque localité. Mais seuls quelques-uns de ces clubs - les plus prestigieux - peuvent engager des joueurs professionnels. Et tous ces clubs sont en forte concurrence pour accéder aux divisions supérieures et aux premières places de ces divisions.

Même sans chiffres précis, l'on comprend facilement qu'il y a un phénomène d'entonnoir : beaucoup de jeunes jouent en amateurs, mais seule une minorité - sans doute les meilleurs - peuvent espérer devenir professionnels, et une très petite minorité réussir une carrière prestigieuse. Si, en 2011, il y avait en France 1,85 millions de joueurs licenciés (donc inscrits dans un club) mais que seulement 2000 en vivent réellement comme le dit le juge, cela signifie qu'un jeune joueur a un peu plus d'une chance sur mille de faire carrière dans le monde du football.

Le cinéaste veut dénoncer les escrocs qui abusent des jeunes gens en Afrique pour leur extorquer de l'argent.

Le cinéaste se réfère à un phénomène qui est dénoncé depuis plusieurs années par de nombreuses associations d'aide humanitaire. De nombreux articles de journaux ont également rendu compte de ces pratiques frauduleuses, tout en apportant plusieurs témoignages de jeunes Africains arrivés en Europe avec des promesses d'engagement puis abandonnés sans aucun moyen financier ni possibilité de devenir footballeur.

Mais, vraisemblablement, tous les recruteurs présents en Afrique ne sont pas des escrocs, bien qu'il soit évidemment difficile de préciser la proportion de ces derniers. C'est même parce qu'il y a de véritables recruteurs et qu'un certain nombre de joueurs africains parviennent grâce à eux à faire carrière en Europe, que des personnes malintentionnées essaient d'abuser de cette situation. Il serait donc absurde de jeter l'opprobre sur tous ces professionnels, même s'il faut évidemment mettre en garde les jeunes en Afrique et leurs familles contre de telles pratiques.

Le film souligne l'écart de développement entre l'Afrique et l'Europe, ce qui explique le désir des jeunes Africains de venir faire carrière en Europe.

La première partie du film, qui se déroule au Sénégal, a une évidente dimension documentaire qui permet notamment de voir la différence de développement entre ce pays et l'Europe et plus particulièrement la France. Cette situation explique évidemment que beaucoup de personnes issues d'Afrique (notamment sub-saharienne) souhaitent émigrer en Europe pour y mener une vie meilleure. Les conditions d'accès au continent européen sont cependant devenues beaucoup plus difficiles - comme le montre le film avec la scène à l'aéroport où les douaniers exigent de nombreux papiers et autorisations -, et une grande partie de cette émigration se fait de façon clandestine. Il s'ensuit de nombreux drames comme ces migrants qui se noient en essayant de traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune.

Comme un lion illustre ainsi à travers l'histoire de Mitri un contexte beaucoup plus large qui dépasse certainement le cadre du football : de la même façon que Mitri n'écoute pas les quelques personnes qui lui déconseillent de tenter l'aventure en France, le rêve de nombreux Africains est si fort et si vif qu'ils sont prêts à prendre tous les risques pour parvenir en Europe. La volonté farouche de Mitri de réussir, son refus de revenir au pays sans avoir payé sa dette, son obstination à poursuivre dans la voie qu'il s'est tracé sont certainement partagés par un grand nombre de ses compatriotes que ne découragent ni la fermeture des frontières ni les conseils de prudence prodigués par les autorités européennes et diverses associations.

Seuls quelques joueurs africains talentueux font carrière en Europe : la majorité échouent et se retrouvent en situation précaire sans pouvoir aider leurs familles en Afrique.

Deux phénomènes entrent ici en jeu. Le monde du football est fondé sur la compétition. Cette compétition est d'abord sportive mais a des répercussions sur le niveau de salaire des joueurs. Les meilleurs joueurs sont évidemment les mieux payés, et, si quelques joueurs célèbres gagnent effectivement des sommes extravagantes, beaucoup d'autres moins connus ont un salaire qui n'a rien d'exceptionnel. En outre, comme on l'a vu, seule une minorité parvient effectivement au niveau professionnel. Cette concurrence est générale (puisque les joueurs peuvent à présent passer facilement d'un club à l'autre, et les meilleurs sont engagés par les clubs les plus fortunés) et s'applique à tous les footballeurs quelle que soit leur nationalité.

Mais, par ailleurs, la situation des jeunes Africains qui ne parviennent pas à être engagés par un club est sans aucun doute plus difficile que celle des jeunes Européens de leur âge. Ceux-ci peuvent en effet espérer mener des études et trouver un autre emploi sur le marché du travail. En revanche, les immigrés africains, qu'ils aient ou non l'ambition de devenir footballeurs, se retrouvent en situation difficile sur le marché de l'emploi en Europe, soit parce qu'ils ne maîtrisent pas la langue, soit parce qu'ils n'ont pas les compétences requises (on voit que Mitri doit suivre une formation en hôtellerie), soit parce qu'ils n'ont pas ou peu de relations avec le monde du travail, soit enfin parce qu'ils sont, comme c'est souvent le cas, en situation clandestine. Tout cela explique qu'ils puissent se retrouver sans emploi, à la rue, ou qu'ils n'aient accès souvent qu'à des emplois précaires, pénibles, mal payés, sans pouvoir envoyer des ressources importantes à leurs familles.

Ces difficultés concernent surtout les immigrés récents, et il ne faudrait pas en conclure que tous les immigrés africains se trouvent dans une situation aussi difficile que celle de Mitri abandonné seul à Paris : la jeune femme africaine, Fatou, qui lui vient en aide à ce moment est manifestement intégrée à la société française et dispose de ressources suffisantes pour y vivre décemment.

Le monde du football est injuste : il faut être dans les bonnes grâces des entraîneurs et des responsables des clubs pour être sélectionné. Ou alors être audacieux comme Mitri et oser prendre le ballon sur le terrain...

Est-ce le talent seul qui explique les succès des plus grands footballeurs ? Il est clair que, sans aucun talent, un sportif n'a aucune chance de faire une carrière brillante. Néanmoins, il n'est pas sûr que le talent suffise à lui seul à assurer la réussite personnelle. Il faut certainement prendre en compte les relations sociales dont disposent les uns et les autres et qui ne sont pas identiques pour tous : dans le film Comme un lion, Mitri se retrouve à un moment donné en concurrence avec Anthony pour le poste d'attaquant, mais ce jeune homme est grandement soutenu par son père qui est un des sponsors du club et qui essaie d'imposer sa présence sur le terrain. On voit que Serge l'entraîneur refusera de céder à cette pression et fera monter Mitri dans le jeu, mais il est certain que ce genre d'influences s'exerce de façon plus ou moins importante dans tous les clubs et plus largement dans toute la vie sociale (par exemple en matière d'emploi et de recrutement). On se souviendra également que les recruteurs de F. C. Sochaux n'assisteront pas à la finale parce qu'ils sont depuis longtemps en froid avec Serge.

De façon plus large, au-delà des relations personnelles, le contexte social et économique pèse sur le monde sportif : toutes les régions, tous les pays ne disposent pas des mêmes ressources, que ce soit en termes de salaires, de contrats, mais aussi d'infrastructures sportives comme des terrains d'entraînement... ou des entraîneurs qualifiés. Une infrastructure dense, bien encadrée, favorise évidemment la pratique sportive d'un grand nombre de jeunes dans les meilleures conditions.

Enfin, il faut également tenir compte d'une part irréductible de chance, comme la rencontre entre Mitri et Serge qui est due pour une part au hasard. De façon plus large, on sait aussi que beaucoup de carrières de footballeurs ont été malmenées sinon brisées par des blessures inattendues.

S'il serait absurde de dénier le talent des plus grands footballeurs, on constate aussi qu'il n'y a pas de classement univoque dès qu'on descend dans les échelons inférieurs et que les contestations sont inévitables quant à la valeur des différents joueurs : il est alors bien difficile de faire la part entre les qualités individuelles, le jeu des relations personnelles (l'entraîneur avec qui l'on ne s'entend pas...) et la simple chance.

Lorsqu'on est talentueux comme Mitri, courageux, audacieux, on parvient toujours à percer, on réussit à obtenir ce qu'on veut...

L'histoire de Mitri est inventée, mais est-ce que les choses auraient pu se passer comme ça ? Le film se termine de façon optimiste et l'on voit Mitri monter sur le terrain comme un joueur professionnel, mais un tel parcours depuis un village du Sénégal jusqu'à la pelouse d'un des clubs de football les plus prestigieux est-il réellement possible ?

L'on voudrait sans doute y croire, mais le film montre également que de nombreux obstacles rendent ce parcours, sinon improbable, du moins exceptionnel. Rappelons quelques-uns de ces obstacles. Au départ, Mitri est victime d'un escroc, et il se retrouve complètement seul à Paris. Là, il a la chance de rencontrer Fatou qui le met en relation avec une assistante sociale dévouée et compétente, ce qui lui permet d'obtenir un logement et de suivre une formation : différents témoignages révèlent en revanche que d'autres victimes de ce genre d'escrocs se retrouvent sans ressources, dans la clandestinité, complètement abandonnés de tous dans des grandes villes comme Paris. Ensuite, Mitri parvient, en montant inopinément sur le terrain, à convaincre Serge de le prendre à l'entraînement. L'audace paie sans doute, mais ensuite, le petit club où Mitri a débarqué va mener une saison exceptionnelle et gagner la finale ; or, si le talent de Mitri a sans doute sa part dans cette réussite, le football est d'abord et avant tout un sport collectif ; ici, l'on mesure l'énorme chance du jeune joueur d'être tombé « par hasard » sur une bonne équipe sinon la meilleure du tournoi. Enfin, Mitri force encore une fois le destin en montant sur un terrain d'entraînement à Sochaux, sans crampons, sans échauffement, en jouant de façon complètement individuelle sans le soutien d'une équipe...

Le film raconte une histoire singulière, et il ne prétend évidemment pas que le parcours de Mitri est représentatif de celui des jeunes Africains qui s'embarquent pour l'Europe avec des rêves de gloire et de réussite. Cette histoire a donc des allures de conte, d'un conte qui se termine bien, de la même façon qu'il est exceptionnel qu'une bergère épouse un prince charmant. Le cinéaste est quant à lui certainement très lucide, et il montre à plusieurs reprises les obstacles qui se dressent dans un tel parcours, soulignant ainsi le caractère exceptionnel, sinon miraculeux, de la réussite de Mitri. On se souviendra notamment de la musique très entraînante qui accompagne la performance de Mitri sur le terrain d'entraînement de Sochaux où il est monté sans prévenir : la musique avec les ralentis de caméra donne un caractère presque merveilleux à toute cette séquence.

« Tu es arrivé avec un rêve ; quelqu'un t'a raconté une belle histoire, mais la réalité de la vie est bien plus cruelle » affirme l'assistante sociale qui s'occupe de Mitri à Montbéliard. La réussite de Mitri démentira ces propos, mais l'on peut penser que ceux-ci restent vrais pour beaucoup de ses compatriotes qui se retrouvent quant à eux plongés dans les pires difficultés après leur arrivée en Europe.

Le football est un rêve mais un rêve qui ne dure pas : la plupart de ceux qui essaient de faire carrière échouent et restent aigris et solitaires comme Serge.

Mitri devient joueur professionnel, mais Serge retourne travailler à l'usine de Sochaux. La réussite de quelques joueurs célèbres masque souvent des carrières sportives beaucoup plus médiocres ou même parfois ratées : s'il y a environ 2 000 professionnels du football en France, la plupart d'entre eux ne gagnent pas des fortunes mais un salaire honorable sans plus. En outre, la carrière d'un sportif est nécessairement relativement courte, une dizaine ou une quinzaine d'années. La reconversion constitue donc souvent pour toutes ces personnes une étape difficile, très rarement évoquée dans les médias plus intéressés par les réussites exceptionnelles. Tous les sportifs ne finissent sans doute pas aigris comme Serge, mais les espoirs déçus - en particulier celui de faire partie des meilleurs - laissent sans aucun doute des traces chez nombre d'entre eux.

On remarquera également que la reconversion est particulièrement difficile pour les joueurs qui comme Mitri viennent d'Afrique (ou d'ailleurs). Serge appartient au milieu ouvrier de Sochaux et il a donc pu assez facilement y trouver un travail. En revanche, les anciens joueurs africains, si leur carrière n'a pas été exceptionnelle et ne leur a pas permis de faire fortune, se retrouvent souvent sans formation, sans relation en-dehors du monde du football, sans toutes les connaissances qui facilitent la recherche d'un emploi. Dans ces conditions, leur reconversion est problématique.

Ce que ne dit pas le film... mais qui mérite discussion

« La France, c'est la galère pour les Africains. C'est bien pour les Toubabs, mais pas pour les Noirs ! »

On a déjà remarqué que le film ne permettait pas de conclure à un racisme généralisé des Français à l'égard des Noirs. Néanmoins, la question revient à plusieurs reprises dans le film.

Ainsi, à Montbéliard, Mitri s'en prend à l'assistante sociale qui doit s'occuper de lui : « C'est toi qui m'as emmené dans ce foyer de merde ! Moi, je sais pourquoi tu ne veux pas m'aider. Parce que je suis Sénégalais ! Mais si c'était un Français qui était en train de pourrir là, tu vas l'aider. » Ce à quoi elle répond : « Ah, non ! Ça, on ne peut pas me traiter de raciste. Moi, je connais très bien l'Afrique. Je fais même de la danse africaine... » Qui a raison ? Est-ce que quelqu'un comme Mitri peut se plaindre légitimement d'être victime du racisme ?

Un peu de réflexion suffit à comprendre que les accusations de racisme de Mitri sont fausses et que l'assistante sociale le traite de la même façon que les autres personnes en difficulté dont elle doit s'occuper. Si Mitri estime qu'il s'agit d'un foyer de merde, c'est que les logements mis à la disposition des plus démunis (quelle que soit leur nationalité) par les pouvoirs publics sont sans doute de médiocre qualité. Par ailleurs, Mitri connaît sans doute assez mal la situation sociale en France, et il n'a pas conscience des très grandes inégalités sociales qui existent en Europe où un certain nombre de personnes vivent des situations de très grande pauvreté, pires même que celles de son foyer. Et le racisme n'a le plus souvent rien à voir avec ces situations. Mais les personnes qui, comme Mitri, pourraient être victimes de racisme, ont sans doute tendance à surestimer le racisme ambiant auquel ils attribuent toutes les difficultés qu'ils peuvent rencontrer.

À l'inverse cependant, les Européens, dont la majorité n'est pas raciste, ont certainement tendance à sous-estimer le racisme dont peuvent être victimes les personnes d'origine étrangère. Ce racisme ne prend pas nécessairement des formes extrêmes et est souvent banalisé. Ainsi, l'assistante sociale, bien que de bonne volonté, manifeste en fait peu d'empathie pour Mitri dont elle n'essaie pas vraiment de comprendre les désirs et les motivations. Elle a une vision extrêmement partielle de l'Afrique : elle parle de l'Afrique en général, sans faire la moindre distinction entre les différentes régions, elle parle avec enthousiasme des belles couleurs des tissus et de la « danse africaine » sans imaginer que cela puisse laisser le jeune indifférent.

D'autres personnes comme Serge ou Françoise manifestent en revanche un intérêt sincère pour Mitri, mais, dans les expériences difficiles vécues par de nombreux immigrés, il est difficile de faire la part entre un racisme souvent masqué et des causes d'une autre nature (comme le manque de moyens publics mis à la disposition des personnes en situation précaire, quelle que soit leur nationalité). Ainsi, quand Mitri se fait malmener dans les vestiaires par les autres joueurs, certaines expressions ont une résonance raciste, mais c'est surtout la jalousie de l'autre attaquant, Anthony, qui explique en fait le chahut dont il est victime.

« C'est une opportunité en or pour Mitri. Il y a tant de jeunes qui essaient en bateau ou cachés dans des avions et qui risquent leur vie pour avoir une chance de partir » dit une amie à sa grand-mère.

Pourquoi les jeunes Africains prennent-ils tant de risques pour parvenir en Europe ? Ils ne sont pas naïfs et ils savent qu'ils peuvent être victimes d'escrocs ou de passeurs cupides ; ils savent aussi que les frontières sont fermées et les difficultés nombreuses ; mais ils sont prêts à prendre de grands risques pour réaliser ce qui est pour eux un rêve, celui d'une vie meilleure. Tous les jeunes Africains n'ont pas ce rêve, mais une minorité d'entre eux est bien décidée à entreprendre l'aventure de l'émigration, quels que soient les obstacles.

Cela s'explique sans doute par la situation difficile où ils vivent, mais c'est surtout ce désir d'une vie meilleure, le goût de l'aventure aussi, la volonté de faire quelque chose de leur vie, l'espoir de la réussite, qui expliquent que, de tout temps, des hommes et des femmes aient voyagé et voulu s'installer ailleurs. Alors qu'aujourd'hui l'Europe essaie obstinément de fermer ses frontières, on se souviendra notamment que des dizaines de millions d'Européens, de tous les pays, ont émigré au cours du xixe vers l'Amérique du nord ou du sud dans des conditions également extrêmement périlleuses sans aucune certitude de succès. Et eux aussi étaient certainement animés de ce même rêve d'une vie meilleure.


1. Il faut bien distinguer deux niveaux d'interprétation : il y a d'abord le propos ou le sens du film, c'est-à-dire ce que le cinéaste a voulu dire ou montrer, qui doit être reconstruit par le spectateur; et ensuite l'éventuelle vérité de ce propos, c'est-à-dire sa référence plus ou moins exacte à la réalité. Ainsi, l'interprétation d'un film peut être correcte - le film montre que Mitri réussit à force de talent et de volonté -, mais certaines personnes jugeront que cette représentation très éloignée de la réalité - dans la situation de Mitri, il est peu vraisemblable qu'il parvienne à faire une carrière professionnelle -. La situation inverse est également possible : l'interprétation du propos d'un film peut être incorrecte, mais le propos ainsi déformé peut être plus ou moins vrai.

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